LEON DAUDET

DEUX IDOLES SANGUINAIRES :

 

LA REVOLUTION

ET SON FILS

BONAPARTE

 

 


 

A Georges CADOUDAL

Ce livre est paru en 1939 aux éditions Albin Michel. Il est actuellement libre de droits et peut être reproduit à volonté. Le présent texte a été obtenu à partir d’un exemplaire de l’époque par des procédés informatiques. Si de nombreuses erreurs typographiques inhérentes à la méthode ont été corrigées, il en subsiste néanmoins un assez grand nombre. Que le lecteur veuille bien nous excuser.

CHAPITRE PREMIER


CAUSES ET ORIGINES DE LA RÉVOLUTION DE 1789

La plupart des premiers historiens qui aient parlé de la Révolution de 1789, sauf les Goncourt, se sont exprimés sur son compte avec un mélange de crainte et de respect. Michelet a écrit, en termes magnifiques, l'apologie absurde de la Révolution et de ses hommes. Le libéralisme a conclu qu'il y avait en elle du très bon, du très neuf et du mauvais, avec une finale de très mauvais, la Terreur. Par la suite Taine, que la Commune de Paris avait impressionné, insista sur l'absence du très bon, l'ensemble législatif des plus médiocres et la férocité bestiale des chefs, qu'il appela « les crocodiles ». Lenôtre, hostile à la Révolution, disait peu avant sa mort, à Octave Aubry : « J'ai étudié la Révolution, dans les archives, depuis quarante ans. Je n'y comprends rien. » Gaxotte enfin, le dernier historien en date de cette funeste crise politique et morale, a ramené à la toise les « crocodiles » et signalé leur médiocrité intellectuelle et morale. A mon tour je veux montrer que, conformément au mot de Clemenceau, la Révolution est un bloc... un bloc de bêtise, - d'âneries, eût dit Montaigne - de fumier et de sang. Sa forme virulente fut la Terreur Sa forme atténuée est la démocratie actuelle avec le parlementarisme et le suffrage universel, et le choix, comme fête nationale, de l'immonde quatorze juillet, où commença, avec le mensonge de la Bastille, la promenade des têtes au bout des piques. Le quatorze juillet, véritable début de la période terroriste et complété par la grande peur. Date fatale au pays.

L'enseignement public, avec Aulard, son adversaire Albert Mathiez et compagnie, s'est efforcé d'établir sur la légende révolutionnaire, le dogme ridicule de la Révolution apportant au monde la liberté et la fraternité. En fait elle lui apporta, de 1792 à 1815, ce que Maurras a appelé la guerre de vingt-trois ans. Car Bonaparte, fils de la Révolution, continua son œuvre les armes à la main, prétendit imposer à l'Europe l'idéologie de Rousseau et sacrifia des millions d'hommes au Moloch de 1789. Ce fut la croisade de néant. Deux noms, Trafalgar et Waterloo marquant les résultats.

Le tableau que je vais tracer aujourd'hui de ce temps de folie est inspire des plus récents travaux. Il comporte encore bien des lacunes, du fait que les archives notariées demeurent fermées à partir de 1789. Bonne précaution quant aux avatars des fortunes privées et des biens familiaux, où s'exerça ce que Mathiez a appelé « la corruption parlementaire » de l'époque. Corruption non seulement parlementaire, mais policière, à laquelle présida, avec Chabot et quelques autres, le comité de Sûreté générale, dit, avec le comité de salut publie, comité du gouvernement.

La Révolution est d'abord une guerre de religion, la guerre de l'athéisme matérialiste contre l'Église romaine, à laquelle présida et préluda l'Encyclopédie de Voltaire - « écrasons l'Infâme » -, de Diderot (La Religieuse), et de d'Alembert, jointe au naturisme de Jean-Jacques Rousseau, aux thèses et considérations de Condillac et d'Helvétius, aux parlotes du salon d'Holbach, aux débuts de la maçonnerie mondaine et des sociétés de pensée, récemment signalées par Cochin, telle fut la première origine des clubs, où se croisent et se mêlent toutes les formes de l'antichristianisme et de l'irréligion dans son ensemble. Clubs philosophiques et politiques, qui l'emporteront au sein des assemblées - le club breton donnera naissance aux jacobins - et accéléreront le passage de la discussion à l'action, du principe de la souveraineté populaire à la tyrannie des masses, c'est-à-dire de la tourbe, et aux horreurs des massacres et de la guillotine en permanence. Il fallut environ cinquante ans pour que cette transformation s'accomplisse suivant un processus pathologique qui vaut pour les corps sociaux (Balzac en a fait la remarque) comme pour le corps humain et atteste la conjonction profonde de l'organique et du spirituel.

Ce qui fait l'importance de cette guerre de religion, c'est la compression par le clergé et la noblesse, l'un et l'autre aveugles, de ce Tiers État, représentant de la bourgeoisie et de l'artisanat, de l'immense classe moyenne, qui n'étant rien - suivant un mot fameux - veut être illico tout. La tension, comme il arrive, s'était aggravée brusquement et, aux États Généraux de 1789, la Constituante était déjà dans les esprits, d'où sortirent logiquement, ou peut-être automatiquement, la Législative, puis la Convention, élue au suffrage universel.

Mais un puissant élément de trouble agit en même temps que l'Évangile matérialiste et que la sentimentalité aberrante de Rousseau. Je veux parler de l'intrigue de Cour menée contre la monarchie des Bourbons, le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, par la faction du Palais d'Orléans, Philippe d'Orléans, par la suite Philippe-Égalité; et son mauvais et pervers conseiller Choderlos de Laclos, demeuré dans l'ombre jusqu'à ces derniers temps et aux travaux de M. Dard. Cette intrigue avait pour objet l'arrivée au pouvoir dudit Philippe et de la clique d'hommes et de femmes qui constituait son entourage, deux intrigantes comme Mme de Genlis (le salon de Bellechasse, où figurait déjà Barère) et Mme de Buffon. Il peut se trouver que les Cours soient la perdition des souverains dont elles faussent le jugement, quand elles ne leur masquent pas la vérité. Cela, le roi Louis XI l'avait compris, mais il arriva à ses successeurs de l'oublier. De même leurs légats et cardinaux empêchèrent les papes du XVIe de voir venir Luther et la Réforme: « Ce n'est rien, Votre Sainteté, qu'un moine crasseux. » Or le moine crasseux fendit l'Église en deux.

Le duc d'Orléans détestait la reine Marie-Antoinette, sans doute pour l'avoir trop désirée. Il était ardemment anglophile et fut portraituré par Reynolds. Il faisait de fréquents séjours à Londres, s'était lié avec le dauphin d'Angleterre. Laclos attisait ses ambitions, lui procurait des liaisons dangereuses, selon le titre de son fameux ouvrage, où une certaine science tactique s'impose aux jeux de l'amour et de la cruauté. Par ses boutiques du Palais Royal, où s'installèrent, avec son agrément, le jeu et la prostitution, s'ajoutant à ses immenses revenus, ce prince devint patron de bordel, comme on dit en argot, « tôlier », avec les sentiments abjects d'un tel personnage, greffés sur de bonnes et séduisantes manières. Nous ne connaissons pas encore le fond de ses agissements. Quand, on perquisitionna au Palais Royal, lors de sa déchéance politique, on trouva chez Philippe-Égalité un bric-à-brac de débauche et de sadisme qui ne -laissait aucun doute sur ses occupations habituelles. Il était, comme son aïeul le régent, un dégénéré, mais le régent était un érotique aimable et courtois, alors que son descendant était, de degré en degré, devenu infâme et capable, avec son Laclos, des pires combinaisons pour aboutir au pouvoir. Ces deux lascars, le patron et le secrétaire, formaient un complot en permanence et que laissa faire le débonnaire Louis XVI, au lieu de les livrer au bourreau.

Ces raisons n'expliqueraient pas entièrement la mise en train de la Révolution, si l'on n'y ajoutait une sensibilisation générale, accompagnée de sentimentalité larmoyante, signalée par les Goncourt dans leurs travaux historiques, notamment dans la Femme au XVIIIe siècle, où l'on voit des vieilles dames de la société, converties à l'athéisme, mourir sans confession, avec une indifférence absolue et une attitude de bravade railleuse devant leur propre trépas. Quand la catastrophe se produisit, elle était pressentie depuis plusieurs années d'une euphorie appelée depuis « la douceur de vivre ». Ces courants, Mi-intellectuels, mi-sensibles, que j'ai nommés les Universaux, avaient agi.

Sans accorder à la maçonnerie un rôle de premier rang dans la Révolution comme le firent l'abbé Barruel dans son fameux ouvrage sur le Jacobinisme, et à sa suite Gustave Bord, il faut reconnaître qu'elle poussa à la roue. Le duc d'Orléans était bien entendu grand maître de la nouvelle secte, appartenant à cette catégorie de princes qui croient arriver par la gauche. Il n'arriva ainsi qu'à la guillotine, un mois environ après celle qu'il avait tant poursuivie de sa haine, après Marie-Antoinette. Mais jusqu'à l'historien Mortimer-Ternaux (1881) auteur d'une Histoire de la Terreur, aujourd'hui introuvable, en huit volumes, on avait ignoré ou méconnu le rôle capital de la Sûreté générale de 1790 à 1795 et au-delà. Mortimer Ternaux a montré ces hommes de bureau, quasi anonymes, dissimulés derrière l'amas de leurs rapports, dossiers, comptes rendus et paperasses, n'apparaissant jamais sur la grande scène politique, laissant à d'autres la place en vue, manœuvrant dans la coulisse, par les stupres connus d'eux, le chantage et l'intrigue feutrée, les tribuns et les partis, les Girondins comme les Montagnards, les précipitant, les heurtant les uns contre les autres et les amenant à s'entre-dévorer. Le seul Barère - peint à miracle par Macaulay - s'est joué de la Sûreté générale et cela jusqu'au moment où, par un revirement du sort, il tomba entre ses griffes. Nous retrouverons son action au 9 thermidor. Le comité de cette bande ténébreuse se renouvelait assez fréquemment, sauf pour deux ou trois d'entre eux, dont Alquier, le compère et protecteur de Laclos, affilié lui-même à la confrérie. L'assassinat policier de mon fils Philippe Daudet à l'âge de quatorze ans et demi, fait que pendant des années je me suis intéressé à l'histoire administrative de la Sûreté générale. L'ouvrage capital de Mortimer Ternaux, sans lequel il est impossible de comprendre un mot à la Terreur, a été passé sous silence par la critique historique et mis complètement sous le boisseau, on devine pourquoi : la frousse inspirée par « ces messieurs ».

Il est évident que sans le concours de la police politique, acquise aux «idées nouvelles », qui avait enveloppé Paris et la France entière d'un réseau de mouchards et d'indicateurs, ni le duc d'Orléans, ni Laclos n'eussent pu exécuter leurs coups majeurs des 5 et 6 octobre 1789 et du 20 juin 1792, prélude à la journée du 10 août. De même les journées d'octobre 1917 de la Révolution russe furent en grande partie l'œuvre de l'Okrana, transformée, lors de la victoire rouge, en Tchéka. La Révolution russe, qui dure encore à l'heure où j'écris, a été calquée sur la Révolution de 1789-1794.

L'Angleterre - les Goncourt l'avaient bien vu - en voulait à mort à Louis XVI d'avoir une marine et d'avoir soutenu l'indépendance américaine. Elle redoutait Marie-Antoinette et l'alliance franco-autrichienne. Marie-Antoinette, de son côté, disait de Pitt : « Il me fait froid dans le dos ». C'est à Londres que fonctionna d'abord l'officine des plus ignobles pamphlets contre la reine. A Londres que S'installa la policière de La Motte Valois, l'agencière de l'affaire du collier. Mais, par la suite, le danger de la Révolution (voir les terribles dessins de Gillray) apparut au gouvernement britannique et il Changea de tactique. En fait la rapidité des événements de Paris surprit l'Europe qui n'y comprenait rien et mit un certain temps à ouvrir les yeux. Les choses s'éclairèrent complètement avec Bonaparte. Les nations, du fait de la différence des langages et des habitudes, sont impénétrables les unes aux autres.

Le mauvais état des finances, exploité par les ennemis du « Château », fut une cause seconde de l'irritation, puis de la colère, puis de la fureur contre les souverains français. La grande idée du duc d'Orléans et de Laclos fut d'organiser des disettes et des famines artificielles dans Paris en agissant sur les boulangeries. Un service fut organisé à cet effet et qui coûta aux scélérats des sommes énormes. Ce fut l'origine des premières manifestations populaires auxquelles - Louis XVI crut mettre fin par la convocation des États généraux. La reine conseilla d'y admettre le Tiers ordre, ce à quoi de nombreux membres de la noblesse étaient naturellement opposés. Lors de la réunion de mai 1789, à laquelle elle assistait, belle et triste comme une déesse douloureuse, chacun remarqua son inquiétude, son angoisse. Mais on les mit sur le compte de la santé chancelante du premier dauphin. C'est lui qui voyant défiler le cortège, avait murmuré au passage du Tiers :  Oh! maman, tous ces hommes noirs! » Ils allaient en effet, ces hommes noirs, en faire de belles!

Qui dit assemblée délibérante - et la Constituante fut-t-elle dès le début - dit organisation des partis. Certains des députés voulaient des réformes, sans trop savoir en quoi celles-ci consisteraient. D'autres souhaitaient une monarchie constitutionnelle avec le duc d'Orléans. D'autres enfin voulaient déjà la République et leurs vœux coïncidaient avec ceux de la populace qui aspirait à la possession des richesses indûment détenues, assurait-on par quelques privilégiés. L'idéologie révolutionnaire tend presque instantanément - les premières positions une fois prises - à l'expropriation des possédants, soit par la loi, soit par la force. Le premier procédé paraissant trop lent, c'est au second qu'on a recours. Les ailes de la prétendue liberté cassent rapidement et l'on retombe sur le sol par la rapine. De ceci quelques-uns se doutèrent dès le début des troubles, avec ce flair particulier en vase clos que donne le coude à coude parlementaire. Alors que les Girondins, perdus d'illusions, se lançaient dans les nuées de la phraséologie, les Montagnards envisagèrent aussitôt, avec un puissant réalisme. La transmission de l'autorité, dont serait dépossédée la monarchie, à la foule anonyme des déshérités. Marat fut ainsi le véritable fondateur de la dictature du prolétariat, dictateur d'ailleurs théorique, vu l'importance immédiate des meneurs du jeu et bénéficiaires de la convulsion sociale.

C'est ainsi que la Révolution, et sa suite la dictature, ont substitué aux abus, certains mais facilement réparables, de la monarchie, des abus bien pires et que le régime électif rendra anonymes et irréparables. Tout ceci est aujourd'hui fort clair, mais en 1789 les plus instruits n'y voyaient goutte et ils attribuaient au pouvoir royal des méfaits qui ne dépendaient pas de lui, dont il n'était pas responsable et qu'avec l'appui des meilleurs il eût aisément combattus. C'est cet immense malentendu qu'exploita à fond un Robespierre et qui fit de lui à un moment donné, un véritable dictateur, inconscient du gouffre où il était lui-même entraîné par la giration générale des appétits déchaînés.

La liberté, c'est avec ce mot magique que les premiers artisans de la Révolution ont entraîné les foules. Chacun de nous souhaite d'être libre - je parle pour la France - et a horreur de la contrainte. Mais c'est là une aspiration de la conscience et, en fait, aucun de nous n'est libre, retenu et contenu qu'il est par les mœurs, les lois, les devoirs de famille ou d'État, la croyance, la superstition, les scrupules, tous les contacts de la vie sociale, toutes les misères de la santé, tous les liens de l'habitude, toutes les affections. L'idéologie de la liberté abstraite et non des libertés concrètes est ainsi une chimère et ne saurait aboutir qu'à l'âpre désillusion de l'anarchie ou, chez les mauvaises natures, chez les natures simplement passionnées, au rapt et au crime. L'égalité, n'en parlons pas, car elle n'existe ni n'existera jamais dans la nature physique, ni dans la nature humaine, où tout repose sur la diversité et la hiérarchie. L'égalité, c'est le néant. Quant à la fraternité, c'est le christianisme qui l'a révélée au monde sous le nom de charité. Or, je viens de le dire, la Révolution est, par essence, antichrétienne.

Dès ses débuts elle s'en prit aux édifices et emblèmes religieux, aux prêtres, aux moines, aux sœurs de charité et, après la famille royale, c'est à la religion et à ses serviteurs que s'attaquent principalement les libelles si nombreux de l'époque. L'esprit dit « nouveau » avait pénétré certains couvents d'hommes et de femmes. Bientôt on allait connaître les prêtres assermentés; soit que la crainte poussât ces malheureux à se soumettre aux tyrans du jour, soit que la confusion de leur esprit les précipitât dans l'erreur à la mode, ou leur représentât Notre-Seigneur Jésus-Christ comme le premier des révolutionnaires, puis, par la suite, des démocrates. Il est d'ailleurs à noter que ces adhésions cléricales ne détournèrent pas de son but la rage à la mode, acharnée contre les sacrements, les personnes et les images du culte. C'est ce qui fit dire à Joseph de Maistre que la Révolution était satanique. Sans doute, en ceci que brisant les barrières morales et la plus forte de toutes, elle libérait les instincts sauvages, avec la sûreté et la précision d'une expérience de laboratoire.

Une sorte de griserie s'empara alors des esprits abusés et des foules, qui les précipita, pour commencer, aux fêtes et rassemblements civiques, où l'on célébrait, avec la liberté, la raison. Une belle fille, drapée de rouge, ou demi-nue, représentait ladite raison. C'est là que prit naissance un langage grotesque, ampoulé, spécifiquement vide, qui s'est prolongé dans les harangues politiques et électorales de nos jours, et dont Flaubert a immortalisé et ridiculisé les pontifes, dont Jaurès avait repris la tradition, avec une sorte de ferveur lyrique.

Dans la « pathologie des corps sociaux », pour employer le langage de Balzac, la Révolution française tient certainement le premier rang et nous venons de voir qu'elle fut pluricausale et d'ailleurs aggravée par les circonstances extérieures, par la pression de l'étranger. C'est la thèse de la Défense, formulée par Aulard et Clemenceau, avec cette restriction que, dès ses débuts, cette convulsion avait un caractère de férocité, de barbarie, qui apparaît comme la suite de la sensualité savante du XVIIIe siècle.

Elle se propagea rapidement aux provinces qui, à l'Ouest (Bretagne et Vendée), puis, par la suite. Languedoc et Provence, réagirent vigoureusement, comme un tissu sain contre ses parties gangrenées. Alors que le reste du pays et la ville de Paris subissaient passivement, ou à peu près, l'imbécillité puis le délire révolutionnaires, ces provinces et leur population rurale et noble donnèrent au bon sens l'arme de la violence, sans laquelle on ne fait ici-bas rien de durable. La chouannerie, la Vendée sauvèrent l'honneur national. Le 25 juillet 1926, j'eus la joie, au site historique du Mont des Alouettes, près du bourg des Herbiers et du bois Chabot, de le crier à soixante-dix mille (chiffre officiel) paysans vendéens qui acclamèrent cette vérité avec enthousiasme. Cent quarante ans, à-travers cinq générations, malgré tant de blagues et de mensonges, malgré les déformations de l'instruction laïque, leur loyalisme n'avait pas changé. Ce fait m'amusa d'autant plus qu'en 1907, dix-neuf années auparavant, Clemenceau avait, à la Roche sur Yon, harangué celui que la presse officielle qualifiait de « dernier chouan ». La réaction est à la Révolution ce que la santé est au cancer.

Ces gens de l'Ouest et du Sud-Est, que j'appelle les princes paysans, et qui sont tels, en effet, n'acclament pas seulement le roi traditionnellement, et d'après les suggestions, toujours si fortes, du sang. Ils l'acclament encore parce que leur raison leur permet de comprendre et de comparer l'état actuel du pays après la dure victoire de 1918, et ce qu'il était devenu par le labeur et la sagesse des rois, à la veille de ce stupide et infâme bouleversement.

Parmi tant de médiocrités et de nullités célébrées depuis par le romantisme révolutionnaire, un seul homme de grand talent se révéla, mais dévoré par des sens impérieux, et comme tel talonné de besoins d'argent : Mirabeau. Né pour le régime d'assemblées, il avait le don de la parole et des réparties foudroyantes. Ses idées lui venaient « au branle de sa voix, comme la foudre au son des cloches », selon une métaphore fausse. Certains discours (l'impôt du tiers) de lui se lisent encore avec intérêt, ainsi que certaines interventions, et permettent de se le représenter. Dans l'unique entrevue qu'il eut avec la reine à Saint-Cloud et où il lui semblait, raconta-t-il, être « assis sur une barre de feu », il lui conseilla une résistance par les armes, que lui eût secondée à la tribune, et qui eût été en effet le salut. Marie-Antoinette ne devait s'en rendre compte qu'après la mort de Mirabeau. au 20 juin, au 10 août, et sans doute trop tard.

Ici se pose la question des libéraux : « Un massacre eût-il empêché le mouvement ascensionnel des idées en effervescence? Ne leur eût-il pas donné plus d'ampleur? » La Commune de 1871 est là pour répondre et vous connaissez le mot de Thiers après le massacre des insurgés : « En voilà maintenant pour cinquante ans avec les revendications du monde ouvrier. » C'était en somme le principe de la saignée périodique et Thiers en avait puisé la formule dans l'Histoire de la Révolution. Pour ma part, j'estime que le procédé de la répression, tout chirurgical, eût tout au moins gagné du temps, empêché les excès de la Terreur et permis l'installation d un traitement médical dont la recette est connue et pratiquée depuis le début de la monarchie française. Négligeant le remède brutal de Mirabeau, le roi et la reine se laissèrent happer par la Révolution. A partir de là ils étaient perdus, comme l'avait prédit à la reine le tribun.

Une réaction par la presse, le papier imprimé, était-elle possible?

Certainement, à condition d'opposer à la véhémence et aux invectives des journaux révolutionnaires une véhémence et des invectives supérieures. Le Vieux Cordelier, l'Ami du Peuple, le Père Duchêne mordaient. Les Actes des Apôtres se contentaient, du moins au début, de griffer. D'où leur infériorité. D'où le tragique trépas du magnanime François Suleau. Réactionnaire ou révolutionnaire, luttant pour l'ordre ou l'anarchie, jamais un polémiste ne doit baisser le ton. C'est la règle d'or. Il arrive un certain moment, dans les grands troubles sociaux, où les meilleurs arguments ne sont plus écoutés; même et surtout logiquement déduits. Il y faut les cris et les coups et Georges Sorel, dans ses Réflexions sur la violence, a raison.

Pour s'attaquer efficacement à la religion, les révolutionnaires comprirent d'instinct qu'ils devaient s'attaquer aux personnes du roi et de la reine, auxquels s'arc-boutaient les deux clergés, en vertu du « politique d'abord ». C'est l'abbé catalan Balmès, qui a dit qu'on ne pouvait rien contre les idées, si on ne s'en prenait d'abord aux personnes qui les représentent. L'agression fut injuste et sauvage et maintenue telle du 14 juillet 1789 au 21 janvier et au 17 octobre 1793. Celle qui porta le coup mortel à la Terreur par un acte terroriste fut Charlotte Corday, homéopathe sans le savoir (similia similibus), le 13 juillet 1793.

J'en arrive à la question des grandes peurs qui, dans plusieurs provinces, avant, et depuis le 14 juillet, se saisirent, ici et là, des populations paisibles. Elles étaient comparables aux malaises annonçant l'orage, au silence effrayé des animaux, à l'immobilité soudaine des végétaux. Les contemporains en furent très frappés. On n'en donna que des explications confuses et embarrassées. L'histoire des Jacqueries est encore rudimentaire, et l'envoi massif dans les provinces françaises des commissaires du peuple, de 1791 à 1794, avec des instructions homicides, envoi qui rappelle les métastases du cancer, montre avec quelle lenteur et passivité la plupart des villes - sauf Rennes, Lyon, Marseille - et la majorité des bourgades, suivaient le mouvement de Paris. En 1871, sauf à Marseille, l'échec de ces délégations fut complet. L'esprit insurrectionnel avait déjà beaucoup perdu de sa virulence de Danton à Gambetta.

Le ralliement à la Révolution, même terroriste, des prêtres dits assermentés et de membres du clergé régulier fut une cause majeure des progrès révolutionnaires, en vertu du proverbe chinois que le poisson pourrit par la tète. Cela Louis XVI parut le comprendre et sa résistance spirituelle fut aussi vive que sa résistance politique fut nulle. Contre la Révolution comme contre la Réforme, Rome se défendit mal ou ne se défendit pas. Elle semble bien n'avoir pas compris alors, comme plus tard, au temps du ralliement, que c'était son existence même qui était en cause. Le premier but à atteindre était la déchristianisation du pays d'Europe, avec la Belgique et l'Espagne, le plus profondément évangélisé. Le second était le transfert des biens de la classe possédante à la classe dépossédée, de la classe à demi instruite à la classe ignorante, du tiers aux travailleurs manuels.

L'injustice sociale latente, qui est la tare des sociétés dites civilisées et auxquelles remédient, tant bien que mal, l'assistance publique et la charité, la Révolution superpose une autre injustice, l'expropriation et la confiscation. Nous n'ignorons pas qu'à l’origine des grandes fortunes, il y a toujours « des choses qui font trembler » et notamment l'exploitation du travail ouvrier, de la main-d'œuvre. Nous n'ignorons pas qu'une catégorie spécialisée, celle des financiers, indispensables d'ailleurs au fonctionnement des rouages sociaux, prélève une dîme outrancière sur le pain des foules et exploite la misère comme la luxe. Nous n'ignorons pas les «actions ni l'immunité des sociétés anonymes depuis l'âge industriel. Mais bien loin de calmer, d'apaiser ces maux la Révolution les aggrave de tout le poids des instincts déchaînés.

La Révolution n'est pas seulement la guerre sans nombre, ses viols, civile, avec ses abominations ses déprédations, son étal de boucherie où campe une magistrature improvisée, ou gangrenée et Policière (démocratie). Elle est aussi la guerre étrangère et donne naissance au conquérant, qui transporte ses fureurs au dehors et cherche à asseoir sa propagande inepte sur des conquêtes territoriales. La monarchie voulait son pré carré et Louis XIV se reprochait «d'avoir trop aimé la guerre », un peu comme on aime trop la chasse. La Révolution est cyclique, comme la papauté qu'elle combat, et voudrait soumettre à ses vues la terre entière, mettre la force au service de l'utopie. Voir Bonaparte.

L'utopie est puissante sur les cœurs humains en ce qu'elle ne voit pas les obstacles tirés de la nature même, des choses et de leur équilibre. Chaque génération produit ses idéologues qui veulent à tout prix, et contre toute évidence, avoir eu raison. La première de ces utopies, en importance et aussi en conséquences désastreuses est celle du progrès politique et social, que j'ai longuement et je crois logiquement combattu dans mon ouvrage : Le Stupide XIXe Siècle. C'est pourquoi tous les révolutionnaires se disent amis des nouveautés ou des idées avancées. Prenez-les tous, de Rousseau à Stirner, à Tolstoï, à Bakounine, à Karl Marx, et vous verrez que leurs idées avancées se ramènent à cinq ou six Principes faux, tels que la marche indiscontinue de la connaissance, la prééminence naturelle du droit sur la force, le dogme de la science toujours bienfaisante, le dogme de la sagesse innée de la souveraineté populaire.

Ces principes, dont la sottise n'est plus à démontrer pour chacun d'eux, s'agglomèrent en une sorte de code moral, propagé par l'imprimé et dont les inévitables ravages - parce qu'ils sont partout contrecarrés par les réalités - mènent à la décomposition des nations. Croyant promener un flambeau. la France révolutionnaire, puis napoléonienne, a agité une torche, augmenté la somme des malheurs et des souffrances et gâché l'influence française, le rayonnement français, dus à la monarchie.

Cela s'est traduit par la régression de notre langage au dehors. Depuis l'âge de 25 ans j'ai été en Hollande, attiré par ses peintres, ses paysages, ses grands souverains, des amitiés personnelles. En 1892 la langue française était universellement parlée à La Haye. En 1927, elle y était remplacée, de façon courante, par l'anglais, l'allemand. Même remarque, sur une moindre échelle, quant à la Suède. En Belgique même le flamand gagne du terrain sur le wallon.

L'arrivée et le développement de la grande industrie (mines, tissages, chemins de fer) apportaient à cause révolutionnaire au premier tiers du siècle, la foule immense des ouvriers, arrachés travaux des champs. Ce phénomène coïncida une nouvelle fournée d'utopistes (les Saint-Simon, les Fourier, les Blanqui, les Hugo, les Michelet) renouvelant, parfois sous une forme attrayante, le dogme révolutionnaire et son animosité contre l'ordre, en particulier l'ordre catholique le dogme de l'évolution - aujourd'hui combattu de tous les côtés - vint encore renforcer ces tendances et donna naissance à celui de la lutte 1848, directement contraire à la civilisation, d'une nouvelle barbarie.

Dans son ouvrage magistral sur le Brigandage pendant la Révolution, M. Marcel Marion a montré comment la disparition des comités révolutionnaires contraignit le nombreux personnel qu'ils employaient à chercher ailleurs les moyens de vivre. Les quarante sous donnés aux sectionnaires, les gardiens des détenus à domicile ayant disparu, toute une tourbe, désormais sans emploi, se réfugia dans le brigandage. Ajoutez à cela l'immense misère due à la chute des assignats et à la cherté croissante de la vie. Tout le département des Bouches-du-Rhône, de Marseille à Saint-Rémy, - où fonctionna un « tribunal populaire », - prit feu. Des attentats collectifs s'ajoutèrent aux crimes individuels. La désorganisation des finances publiques était à son comble, par « une inflation prodigieuse de papier-monnaie », les vols et escroqueries de toute sorte se multiplièrent. Les grands principes des Droits de l'Homme commençaient à porter leurs fruits amers. Les condamnés narguaient les magistrats. La gendarmerie n'était plus payée.

Car dans une société vaste et diverse comme la société française à toutes les époques, tout se tient, et l'intérêt public, c'est-à-dire national, est lésé, dans la mesure où les intérêts privés ne sont plus défendus, du fait du relâchement ou de la disparition d'une autorité centrale. La moralité religieuse, en s'évanouissant, emporte avec elle la moralité tout court. Les fils s'insurgent contre les pères, les filles contre les conseils des mères. Tous les contrats deviennent caducs. Ainsi, dans l'empoisonnement du sang, sous une cause quelconque, les cellules affolées se battent entre elles, émigrant dans d'autres parties de l'organisme, où elles jettent le trouble et la confusion.


 

CHAPITRE II

SUR LES HOMMES DE LA RÉVOLUTION EN GÉNÉRAL

C'est le cas de dire, comme Béranger : « Hommes noirs, d'où sortez-vous? » Car si quelques-uns des premiers révolutionnaires et des plus actifs, tels Mirabeau, Laclos ou Barère, appartenaient, par tempérament et par l'esprit, au dernier tiers du XVIIIe siècle, le plus grand nombre était composé de gens de robe, de beaux parleurs et d'hommes d'affaires, formés à l'idéologie encyclopédique, adhérents à ce qu'on appelait « les nouveautés », membres de sociétés de pensée, et d'une ambition supérieure à leurs moyens. C'est leur état d'esprit qu'il s'agit de présenter : une extrême suffisance, un besoin d'échafauder des systèmes destinés à remplacer ce qui était et à reprendre la société par la base en la débarrassant des «chimères » religieuses, en supprimant les privilèges de la noblesse, les derniers vestiges de la féodalité, en substituant au régime monarchique celui des assemblées en permanence, en restituant au « peuple » les droits dont on l'avait frustré au cours des âges et qui lui appartenaient. Ici première scission, d'où devait sortir la division rapide des Girondins et des Montagnards, des modérés et des extrêmes, scission qui, après quatre-vingts ans, se retrouvera dans celle intra-démocratique, des opportunistes et des radicaux. D'un côté, les réformateurs par étapes. De l'autre, les réformateurs d'un seul coup. Les Girondins eux-mêmes se divisaient entre ceux qui désiraient une monarchie constitutionnelle et ceux qui allaient jusqu'à l'établissement d'une République modérée. Le tiers était ainsi fort désuni dès le début, dès son admission aux États généraux. Les uns réclamaient le vote par tête au lieu du vote par ordre. Les autres réclamaient le doublement de la représentation comme plus conforme à l'importance de celle-ci. Les motions se multipliaient et s'entrechoquaient, créant des réputations éphémères qui s'éboulaient et se reformaient à qui mieux-mieux.

Un flot d'imprimés, de libelles, de journaux soutenaient les opinions des groupes et des sous-groupes et étaient lus avidement par leurs partisans. Certains chiffres nous étonnent encore aujourd'hui. C'est ainsi que la vente du Père Duchêne, organe populacier rédigé en style poissard par le bellâtre Hébert, dépassa souvent cent mille exemplaires pour Paris et la région parisienne. L'Ami du Peuple de Marat - que subventionnait Philippe-Égalité - atteignait certes pas ce chiffre, non plus que le Vieux Cordelier de- Camille Desmoulins. Les uns comme les autres sont maintenant illisibles et donnent le sentiment d'une bassesse intellectuelle invraisemblable, d'un primarisme déconcertant, d'une emphase grotesque. Il y a un style révolutionnaire comme il y a un tempérament révolutionnaire, caractérisé par un mélange de menaces et d'adjurations larmoyantes, style qui se retrouve dans les documents publics comme dans les correspondances privées, où le mot de « vertu » revient à chaque ligne et qui sue l'hypocrisie. Les souvenirs de l'antiquité y abondent comme si les « novateurs » avaient besoin de références ou voulaient faire montre de leurs connaissances. Dans ce grouillement de grands ou de petits ambitieux on peut déceler quelques catégories.

Le plus grand nombre d'entre eux portent la marque du primaire et qui souffre de se sentir tel. La caractéristique du primaire, c'est d'avoir, sur toutes choses, des notions fausses, mais ancrées et un système pour les relier. Le dictionnaire de Bayle est un bon répertoire des thèmes primaires de l'époque dont allait se repaître par la suite le XIXe siècle et que vint remplacer ultérieurement le mythe de l'évolution. Un autre trait du primaire est la combativité aigre et coléreuse, incapable de supporter la contradiction : « C'est ainsi et cela ne saurait être autrement. » Les hommes de la Révolution veulent, exigent qu'on soit de leur avis, de façon de plus en plus âpre, dans les assemblées comme dans les salons et la rue, et cela sous peine de déconsidération, puis de mort. Ils détiennent la formule ne varietur de la justice et de la vérité. Le doute ne les effleure même pas. Ce sont les dévots de la nouvelle manière et qui comportent aussi leurs tartufes. Car l'hypocrisie et le cafardisme sont de tous les partis.

A côté des primaires et se mêlant à eux, il y eut aussi les ratés de la littérature, du barreau, de la bohème, les « neveux » ou « arrière-neveux de Rameau », aspirait à n'importe quel emploi, puis s’en dégoûtant et en cherchant un autre, et finalement échouant dans une bureaucratie criminelle comme la Sûreté générale, ou simplement administrative, branlante, et fictive. Car la paresse et l'impéritie professionnelle jouèrent leur rôle dans le grand bouleversement politique et social de 1789. Ne pas faire ce que l'on a à faire, ou le faire faire par un autre, fit partie de l'Évangile des Droits de l'Homme. Il faut noter ici que, dès le début, la magistrature, à Paris comme en province, avait déserté son poste, comme conséquence de la rupture des ordres, d'où sortit cette infâme parodie des tribunaux révolutionnaires, aboutissant aux Herman et aux Fouquier-Tinville. Car la Révolution s de la légalité, voulut toujours garder les apparences c'est au nom de la légalité qu'elle accomplit, dès le début  ses pires horreurs. C'est son côté Bridoison : « La fo..or...me, citoyens, la forme. » Les utopistes, les rêveurs, en un mot les idéologues et faiseurs de constitution en chambre - du type Sieyès - pullulaient, comme ils devaient pulluler en 1848, cette séquelle de la grande Révolution, suivie elle aussi d'une séquelle de Napoléon. On cite toujours Sieyès, l'homme du «j'ai vécu », mais que de « sous-Sieyès » que d'ânes en bonnet carré!. Utopies religieuse, morale, sociale, elles foisonnent, attachées chacune à un nom, volant alors de bouche en bouche, oublié, et pour jamais, en dix ans. Elles avaient poussé notamment en Bretagne, contrée où le rêve se mêle couramment au réel, où le songe éveillé est la règle. Celle qui devait avoir le plus de vogue était venue de Genève, où Calvin avait exercé sa Terreur et fait brûler Servet, Mais une autre utopie, celle du communisme devait courir à travers la poussée de 1789, puis reparaître en France, pendant quelques mois en 1848, pendant quelques semaines à Paris en 1871 et acquérir toute sa virulence en Russie, après la Grande Guerre en 1917. Elle y sévit encore et y commande, l'État.

Ambitieux civils, ambitieux militaires, aspirants dictateurs des deux ordres composent une partie considérable de la Révolution. Les uns, comme Dumouriez, oscillent entre les nouveautés et la fidélité à la monarchie, ce qui les fait accuser de trahison. Les autres jouent carrément la partie jacobine et nous les retrouverons avec Laclos et Bonaparte. En 1870, il y eut Rossel, élève de la Flèche et à qui ses camarades présageaient un avenir à la Bonaparte. Tel fut aussi l'avis de Thiers, qui le fit fusiller, malgré toutes les sollicitations, impitoyablement et tardivement.

La biographie d'un Hérault de Séchelles, esprit emporté et sans contrepoids, marque bien l'ascension politique de ces hommes, partagés entre l'ardeur sensuelle (Mme de Sainte Amaranthe et sa fille, la belle Émilie) et l'ardeur politique, particulière à 'époque, qui fera, le moment venu, braver l'échafaud à ces exaltés. Missionnaires de l'Enfer, dirent les Ordres religieux. Missionnaires aussi d'une bêtise qui n'a pas sa pareille au monde moderne, et qui leur fait prendre, pour des vérités révélées, les solennelles folles de l'an 1789, sorties, sans aucun doute, des États généraux de mai précédent.

La France alors était exceptionnellement vibrante, comme à certaines époques de son histoire et en état de réceptivité. Les billevesées des uns et des autres trouvaient en elle un retentissement éphémère, lequel dominait la voix du bon sens. Elle référait, suivant le mot de Leibnitz, au grain des choses la paille des mots. Préférence génératrice de catastrophes. On n'en imagine pas de pire que celle qui, en quelques étapes, devait aboutir au 10 août et à l'abdication de la Monarchie.

Quelques esprits, réfléchis et pondérés, se sont posé la question de savoir si l'aliénation épidémique n’avait pas joué un rôle dans la génération révolutionnaire de 1789, considérée en son ensemble. On y relève, en effet, maintes caractéristiques d'une fièvre cérébrale mais guidée et qui va, d'un pas saccadé d'une marche régulière, à la confiscation des biens et à l'extinction des familles possédantes. D'où la discrimination entre les clairvoyants, qui savaient ce qu'ils voulaient, où ils allaient, et ceux qui ne le savaient pas, suivaient le mouvement, obéissaient au coude à coude. Pour ce qui est des trois assemblées, les commissions, instituées et fonctionnant avec un certain ensemble, paraissent avoir été composées des premiers, qui faisaient voter leurs propositions et motions, incendiaires ou absurdes, par les seconds, par les timides et les passifs. La lecture des comptes rendus rend ce partage parfaitement clair et il est demeuré, à travers un siècle et demi, la règle psychologique des assemblées.

Toute assemblée est malléable. On s'impose à elle, après quelque résistance, par des interventions répétées, brèves, insistantes. Il ne faut ni la fatiguer, ni la décevoir. Nouvelles venues sur la scène politique, désireuses de manifester leur puissance, la Constituante, la Législative, la Convention se succédant à de courts intervalles, semblent avoir voulu, la troisième en concurrence avec la Commune de Paris, maintenir l'attention par des débats tumultueux, portant à la fois sur la constitution, les lois et les personnes. La Constituante se maintint, avec quelque peine, dans des considérations générales, où s'affrontèrent les utopies et les tempéra­ments. La Législative se trouva devant le problème central de la monarchie ou de la République. Elle recueillit, au 10 août, la famille royale dans son sein. La Convention se trouva devant le problème extérieur et ce qu'elle appela la Patrie en danger, et devant l'exécution du roi et de la reine. Chacune d'elles tira sa couleur et sa force de la forme de lutte à laquelle elle s'adonnait. La foule - c'est-à-dire les tribunes - participa ou participèrent peu aux débats des deux premières, si ce n'est par une curiosité -encore respectueuse, participa ou participèrent largement aux débats de la Commune et de la Convention, offrant un spectacle tragique comique aussi, divers et renouvelé.

Dans l'ensemble le compte rendu en constitue un fatras aujourd'hui, sauf quelques séances mémorables, enseveli dans la poussière et la cendre du temps. La bonne volonté de quelques-uns, ­comme un Vergniaud ou un Barnave, - l'astuce et l'esprit d'intrigue de quelques autres sont recouverts par l'abus du verbiage le plus fatigant. Le robinet de l'éloquence une fois ouvert, c'est l'inondation, et le dessin même des débats se perd dans des incidents et des interruptions sans portée. Il en sera ainsi tant qu'il y aura des assemblées délibérantes, auxquelles sera remis le sort de la nation et qui trembleront d'hésitation et de crainte devant les déterminations importantes.

Il est à noter - et Jaurès l'a fait dans son Histoire de la Révolution - que de ces dernières la principale, celle de la guerre européenne, fut prise par Brissot, de la Gironde, entraînant ses amis, contre Robespierre et les siens. Ceci nous montre l'abîme profond qui séparait les uns des autres et qu'a marqué, à plusieurs reprises, Albert Mathiez, dans ses ouvrages, notamment dans Girondins. Pourquoi Robespierre était-il opposé à la guerre contre les rois et les princes? Parce que l'affaire importante était à ses yeux la question intérieure du transfert de la fortune, mainmorte comprise, des privilégiés, comme on disait alors, aux petites gens. Inaccessible aux tentations d'argent, - d'où son surnom d'incorruptible, - assez versé en économie politique pour voir la gabe­gie monter autour de lui dans les proportions effroyables qu'a montrées le même Albert Mathiez, il estimait que la Révolution ne devrait réformer l'univers qu'après s'être réformée, elle, dans une subversion totale des fortunes. C'est du moins ce qui apparaît dans toute sa conduite et dans la lutte acharnée qu'il mena contre Danton et son groupe.

Car la loi de toute assemblée, c'est de se résoudre en partis ou clans, qui eux-mêmes se choisissent des chefs, et, à partir de là, c'est la lutte entre les chefs qui en oublient toute autre considération politique. Mirabeau en avait le sentiment en quelque sorte inné et, s'il eût vécu, il eût certainement, par la vigueur irrésistible de sa parole, groupé autour de lui toutes les forces vives de l'assemblée, quels que fussent son titre et son recrutement. Il eût même surmonté sa propre vénalité, indiscutable et immense, mais qui ne gênait pas ses manœuvres. Au lieu que sa caricature Danton s'abîma et se noya dans sa boue sanglante.

Enfin, Mirabeau avait du bon sens, alors que les premiers rôles de la démocratie révolutionnaire, comme il devait arriver à leurs piètres successeurs actuels, n'admettaient pas  la réponse des réalités à leurs billevesées politiques et financières. La résistance des faits leur apparaissait sous la forme du complot contre leurs personnes. Complot qu'une répression impitoyable briserait. Quand on persécute les capitaux, et de quelque façon que ce soit, ils se dissimulent, se cachent, ou se sauvent. Quand on persécute les capitalistes, ils émigrent. La lutte de classes mène à la ruine générale et à la famine. L'exagération des impôts paralyse et arrête la production. Contre ces vérités élémentaires, des torrents d'éloquence, des échafauds en permanences une paperasserie de lois oppressives ne peuvent rien qu'accumuler la vapeur dans la chaudière, si bien qu'à un moment donné tout sautera.

Une distinction absurde fut admise, dès le début de la Révolution, entre les démocrates, censés raisonnables et les démagogues ou enragés. Cette fausse distinction a duré jusqu'à nos jours, à travers la différence des temps et des personnes. Elle ne repose que sur une illusion d'optique. La Révolution est une pente ou mieux un glissement continu, qui va du Girondin au Montagnard et à l'enragé, de la démocratie à la démagogie, avec des stagnations intercalaires, qui tiennent généralement à l'ambiance. Quiconque n'est pas convaincu de cette vérité ne peut rien comprendre à notre Histoire depuis 1789, depuis le régime des assemblées.

On a écrit des ouvrages curieux sur le calme, en pleine Terreur, du reste et du gros de la nation, qui ne s'occupait même plus des charrettes conduisant, par paquets, les -victimes au bourreau. C'est qu'à tous ces débats, qu'à toutes ces querelles, qu'à tous ces discours, le gros public des villes ne comprenait as grand chose, alors que le public des campagnes, dans son ensemble - exception faite pour l'Ouest et le Sud-Est - ne comprenait rien du tout. Les historiens eux-mêmes en disputent encore aujourd'hui et pataugent, alors que des points importants sont déblayés. Michelet, Lamartine, Aulard ont contribué à fausser les esprits en voulant à toute force voir des desseins généreux et de nobles calculs là où il n'y avait que des instincts décharnés. Ils ont tenté d'assainir la jungle et de mettre des faveurs et des rubans aux bêtes féroces qui menaient le branle. Puis le temps de la vérité est venu et il faut rendre justice à Taine qui a crevé, le premier, le préjugé favorable et mis les pieds dans le plat de sang.

Émerge-t-il au moins de ces mornes séances de la Constituante et de la Législative, de ces hurlements et agiotages de la Convention, quelques vues nouvelles et justes en finance, en politique générale, en aspects de gouvernement? A cette question primordiale il est permis de répondre : « Non. » Un nom symbolise la question financière, celui de Cambon. Il fut, comme dit Lenôtre, l'apôtre de l'inflation et nous savons aujourd'hui quelle absur­dité représente l'inflation, c'est-à-dire la planche assignats. C'est le cataplasme, empli de vers, sur la plaie,Carnot, à la Défense Nationale, a conquis une célébrité tenant à ses qualités administratives, mêlées à une aveugle férocité. Prenez ces gouvernants un à un, examinez leurs actes, écoutez leurs paroles. C'est l'erreur renforcée sous toutes ses formes, le faux témoignage truculent ou' cauteleux, ou la brutalité la- plus révoltante. A ce point de vue, le procès du roi, comme mauvaise foi, dépasse tout. Mais le cours habituel des débats est étrangement limoneux, quand il n'est pas surchargé d'immondices. Il est à remarquer d'ailleurs que les laudateurs de la Révolution l'ont généralement passé sous silence. Nous en avons, au journal, la collection. Ces gros livres vous tombent des mains et l'esprit ne saurait s'y attacher. La paresse et l'envie, les plus bas intérêts, voilà les ébats de ces assemblées permanentes à leur aurore. On n'en cite qu'une, ultérieurement, l'Assemblée Nationale, après la guerre de 1870, qui ait accompli un travail utile. Quant à l'assemblée qui suivit la Grande Guerre et dura quatre ans et demi, j'en étais, je la connais bien. Nous avons, mes amis royalistes et moi, tenté en vain de l'animer. Ses hommes, un Millerand, un Briand, un Poincaré, rappelaient ceux de la Révolution, auxquels on aurait coupé les testicules. La même blaguologie enfarinée.

Un terme exprime bien cette confusion : celui de hagard. Le tempérament flegmatique des Anglais raccommode des jeux d'assemblée. A la Chambre des Communes comme à la Chambre des Lords une certaine méthode a toujours été observée. Il n'en est pas de même en France où, il a un siècle et demi comme aujourd'hui, la discussion a tout de suite emporté les orateurs loin des projets à examiner et où, partant pour l'Amérique, on aborde rapidement en Océanie. J'étais en bons termes avec Eugène Pierre, secrétaire général de la Chambre depuis cinquante ans et qui avait écrit un gros ouvrage sur la direction, les devoirs et les droits, sur le règlement d'une assemblée. Conseiller ordinaire du président en exercice il convenait qu'aux heures de crise, l'assemblée chez nous était ingouvernable, avait toujours été ingouvernable et que ni Gambetta, ni Burdeau. ni Floquet, ni Brisson n'avaient jamais pu la tenir en main, pas plus que a y avaient réussi Vergniaud ou un autre : « Les députés, ajoutait-il, sont beaucoup trop nombreux. Heureusement que la plupart du temps ils ne sont pas là.

Sous les assemblées de la Révolution la passion menait tout, avec des courants, très curieux, de panique devant les décisions qu'on venait de prendre. La peur tenaillait la plupart des membres de la Convention, qui n'osaient plus venir siéger, de peur d'être pris à partie à propos de n'importe quoi, décrétés d'accusation et envoyés à la guillotine. Certains comme Marat portaient des armes sous leurs vêtements. Un historien, M. Georges Izard, a écrit à ce sujet : « Les conventionnels étaient 782 au début (c'est-à-dire en septembre 1792). En octobre 1792, on en compte 460 à leurs bancs. On tombe aux enivrons de 350 en janvier 1793, pour descendre au-dessous de 200 en juillet-août. Rien ne peut décider les défaillants à revenir. Tous les prétextes leur sont bons pour demeurer en province, terrés dans leurs circonscriptions. L'un argue de sa santé délicate, un autre d'affaires de famille, un troisième de la politique locale qui réclame sa présence. Le filon était d'obtenir une mission en France ou à l'étranger. Une fois partis, il fallait leur adresser lettre sur lettre pour les faire revenir, et encore beaucoup ne répondaient-ils pas à ces sommations. Tous aspiraient à la fin de cette existence. « Que ne puis-je être aussi obscur que je suis connu ! » s'écria Desmoulins. « Que ne suis-je au sein de ma famille à cultiver mon champ », implora Piette des Ardennes. « Je suis saoul des hommes », dit Barère. »

Dès la fin de la Constituante, ces représentants sont comme sur un battant ivre qui les emporte ils ne savent où...

Comme je descendais ces fleuves invisibles,

Je ne fus plus soudain guidé par les rameurs.

Des sauvages criards les avaient pris pour cibles,

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleur.

Mais avec la Convention, ces captifs en vue savent où le nouveau régime les entraîne : à la mort. Est-ce le fait d'une force obscure et ignorée d'eux? Sont-ce des ennemis cachés, des gens dans des coins, tel l'insaisissable de Batz, ou tel « agent de Pitt ou de Cobourg »? On ne sait pas et le plus simple est encore de ne pas se montrer et, si possible, de se faire oublier.

Or quels-étaient, vis-à-vis des trois assemblées de la Révolution, les sentiments du populo?

Il y eut d'abord un très grand respect et, avec un élan d'espérance extraordinaire, le sentiment que les représentants du peuple - cette expression dit tout - allaient relever les finances et faire le bonheur de la nation. Cette conviction apparaît dans les grandes villes, notamment à Paris, Lyon et Marseille et les délégués en province, dont l'activité commence avec la Législative, reçoivent en général un accueil favorable. On leur expose les doléances de la région; on les consulte, on les héberge, on les charge de formuler des protestations contre « les abus », tenant tous à la monarchie et qu'ils assurent devoir cesser avec le gouvernement républicain. La panacée universelle, il faut s'en rendre compte, ce sera le départ du roi, faible, irrésolu, circonvenu par les prêtres, et de la reine aux mains des nobles et des sacripants dorés.

D'où, lors de la fuite de Varennes, le soupir de soulagement de beaucoup de mandataires du peuple, délivrée de ce souci : que faire du membre mort de la Constitution?. Lorsque Louis XVI fut arrêté à la frontière, la consternation de ceux-là fut générale, tout étant remis en question. Il s'agissait désormais de se débarrasser de cet encombrant pataud d'une façon quelconque, et le couperet montrait son tranchant. Mais derrière lui demeu­raient sa femme, la plus dangereuse, parce que formée à l'école de sa mère Marie-Thérèse, sa sœur Mme Élisabeth, et les enfants...

La question financière, dont il apparut rapidement qu'elle était, dans l'état des closes, insoluble; la question du droit de veto, suprême ressource, d'ailleurs négative, de la monarchie; la question centralisatrice, ou de l'unité de la nation, résolue par les Jacobins et d'où sortit l'administration napoléonienne; la question du clergé assermenté et des cérémonies du culte, à laquelle s'ajoutait la question religieuse proprement dite; la question enfin de la Défense Nationale et de la Patrie en danger, qui prima soudain toutes les autres, et exerça sa pression sur elles, tel fut en résumé le programme parlementaire de 1789 à 1795, au milieu des- cahots, des surprises, des troubles et des angoisses de la Terreur, allant de la confiance publique à la méfiance et de l'attendrissement aux massacres, suivant les alternatives de ce monstre changeant, véritable caméléon : l'opinion publique.

L'opinion publique, à partir de 1789, se manifestait surtout par la presse, des fêtes et des rassem­blements populaires. Puis elle s'exprima par des votes qui allèrent du corps électoral au suffrage universel, groupé dans les diverses sections. Dès cette époque les républicains voyaient, dans le suffrage universel, véritable cohue pendant la tempête, une soupape de -sûreté par où s'échappe­raient ces fureurs, ou ces ressentiments, ou ces revendications de masse, dont on craignait les remous. Cette idée fausse a présidé à toute la République parlementaire, à toute la démocratie d'après 1870 et elle a été exprimée, sous toutes les formes, des milliers de fois, sans devenir pour -cela plus juste ni plus raisonnable. Les décrets du suffrage universel sont généralement imprévisibles, soumis à des fluctuations dangereuses, ou pour le moins baroques, et le fait de déposer un bulletin dans une urne tous les quatre ans ne saurait apaiser les querelles »critiques en aucune façon. Bien au contraire, il les attise.

Les suffrages restreints, tel que celui qui préside actuellement au renouvellement du Sénat, n'ap­portent pas plus de sagesse à la chose punique que le suffrage universel. Ils sont seulement moins turbulents, étant moins actifs et plus engourdis. Même remarque pour la Chambre des Pairs, assemblée de piteux chamarrés qui se retira piteusement et s'ajourna sine die devant la Révolution de 1848, réitération de celle de 1789 et à laquelle succéda, cette fois encore, un Bonaparte, neveu du précédent, lequel nous conduisit à Sedan comme l'autre, beaucoup mieux doué au point de vue militaire, nous avait conduits à Waterloo.

Les infiltrations spectaculaires du populo dans la Convention traduisaient le véritable état d'esprit révolutionnaire, aux yeux duquel c'était la foule, dans sa plus large expression, qui devait dicter sa loi à ses délégués au gouvernement. C'était la formule de Marat, le véritable inventeur de la dictature, ou plutôt de la prétendue « dictature, du prolétariat ». Car la foule, comme le mercure, se morcelle toujours, à un moment donné, en parcelles, souvent opposées les unes aux autres. Par elle, et ses subdivisions, on en revient ainsi aux partis, qui eux-mêmes élisent des chefs aux avis contradictoires. C'est ainsi que le gouvernement par la masse aboutit inéluctablement au gouvernement par les groupes. D'où bataille et, suivant la tension des circonstances, lutte, ou guerre implacable. Les sélections par l'assemblée sont inopérantes. L'absence de sélection est immédiatement homicide.

Bainville disait que le suffrage universel est une sortie, tous les quatre ans, de larves dont on lie peut prévoir si elles tourneront à droite ou à gauche. C'est tout à fait cela. En effet, le suffrage universel ne connaît pas un mot des problèmes sur lesquels on fait semblant de le consulter et il s'exprime sur eux au petit bonheur, ou d'après des engouements passagers. Le misérable Philippe-Égalité, que Paris avait acclamé lors des États généraux de mai 1789, fut élu à grand' peine à la Convention, et encore grâce à l'appui de Marat, aux côtés duquel il alla siéger. Il n'est pas de bourde que l'on ne puisse faire avaler au suffrage universel, si on sait les lui présenter avec une sauce appropriée.

Voici les principales bourdes, devenues populaires, dont sortit la Convention, après les massacres de septembre 1793 :

1° Le roi est un abominable tyran, secondé par une hyène - Marie-Antoinette - avide du sang,, des Français;

2° Le roi et la reine conspirent journellement contre la liberté du peuple français, avec l'appui de l'étranger. Ils correspondent avec les émigrés et l'armée de Condé, dont le quartier général est à Coblentz;

3° Les bandits de Vendée et de Bretagne sont aux gages de l'Angleterre et de l'Allemagne, de Pitt et de Cobourg. C'est Mme Veto, la mère Capet, qui fait la liaison;

4° Le roi et la reine doivent être mis en jugement et exécutés. Cela frappera de terreur l'étranger et sauvera la France de la servitude.

Il n'est aucun de ces chefs d'accusation, rédigés dans les bureaux des comités de Sûreté générale et de Salut public, qui ne soit un grossier mensonge, mais colporté par une presse stylée et sans contrepartie, depuis l'assassinat de Suleau. On sait que Laclos dirigea la feuille officielle des Jacobins, laquelle donnait le ton aux innombrables chiens aboyant à la mort. Cette campagne dut coûter des sommes énormes au duc d'Orléans puisqu'il en sortit complètement à sec. Sa rabatteuse était sa maîtresse, Mme de Buffon, ennemie jurée du roi et de la reine et qui coucha par la suite avec Danton. Elle et Mme de Genlis travaillèrent de concert à l'assassinat des souverains, avant de se brouiller à mort.

Que le taux de la haine envers le roi et la reine ait pu être ainsi maintenu pendant cinq ans au milieu de tant d'événements, voilà qui surprendrait si l'on ne tenait compte, avec Mortimer Ternaux, des deux comités dits de gouvernement et notamment de celui où siégeaient les bêtes de l'ombre, conductrices de l'opération. Ainsi se fabrique, ainsi se maintient l'opinion publique. Chose curieuse, un Robespierre ne le comprit que dans les derniers temps de sa vie et même alors il ne put apporter les précisions qui l'eussent peut-être sauvé en détournant l'orage de sa personne.

Comme il arrive entre complices, le soupçon joua un rôle de premier plan parmi les chefs de la Révolution. Chacun d'eux avait, dans la police politique, des auxiliaires qu'il croyait dévoués et qui, bien entendu, le trahissaient. La dépréciation de la monnaie, qui, du fait de l'inflation, allait croissant, venait en aide à cette surenchère. Le voisin soupçonnait son voisin, l'amant sa maîtresse et celle-ci son amant. Cela surtout chez les premiers rôles, qui étaient ainsi les plus exposés. Avec le soupçon, la délation était courante ainsi que le chantage. Les « Musiciens » faisaient des affaires d'or, certains d'entre eux étaient célèbres et fort achalandés. D'où un état de décomposition sociale, alors torrentueux, devenu nappe fétide par l'avachissement de la démocratie. Un mot domine la Terreur, celui de « suspect ». il a donné naissance à la loi que l'on connaît et dont les ravages furent incalculables.

Était suspect celui qui avait fréquenté des ci-devant, car comment admettre qu'il ne fût pas demeuré en relations avec eux ? Était suspect celui qui dépensait largement. Car d'où lui venaient les sommes qui coulaient ainsi de ses mains? Était suspect celui qui ne dépensait pas, ou presque pas. C'était donc qu'il thésaurisait, entravant ainsi la circulation de la monnaie et affamant le pauvre monde. L'avarice était ainsi suspecte au même titre que la prodigalité. La suspicion venait en aide à l'envie, cette plaie empoisonnée de la démocratie en action. Les serviteurs - ce qu'il en restait - épiaient les maîtres et faisaient des rapports à la police. Des vocations d'indicateurs bénévoles s'affirmaient. L'émancipation des couches basses du Tiers, précipitée, mettait en mouvement une foule de chenapans qui trouvaient leur emploi dans la levée en masse et les fournitures militaires. La gabegie entrait dans les mœurs. Il n'était question, dans les discours publics, que de vertu et le vice coulait à pleins bords. Il avait son quartier général : le Palais-Royal. De la bonne société, qui le pratiquait au XVIIIe siècle, il avait glissé dans la plèbe, donnant naissance à la canaille, et celle-ci tenait le haut du pavé, ayant accès aux postes et aux charges d'État.

La religion catholique, qui donne des saintes et des saints, et prêche à tous l'humilité, donne aussi en foule des braves gens à tous les étages. En cherchant à supprimer la religion, en tournant en dérision l'honneur familial, en retirant à la vie sociale son sens élevé, la Révolution dégradait tout. Le prétexte patriotique n'arrivait pas à masquer sa misère.

La question décentralisatrice, posée par quelques Girondins qui voyaient en elle un remède à tous les maux, fut immédiatement combattue par les montagnards, qui voyaient, dans le fédéralisme, un obstacle à l'autorité, c'est-à-dire à la tyrannie, de l'État. Que voulaient les Jacobins et leurs comités de gouvernement ? Mettre à la France un corset de fer un corset légal qui ne permit aucun mouvement d'indépendance. Exigence en contradiction avec un régime d'assemblée, où chaque province devait en principe élever sa voix pour la défense dès intérêts locaux. Le partage, plus ou moins arbitraire, du pays en départements facilitait l'opération de nivellement, mais supprimait les coutumes comme les initiatives bienfaisantes et substituait, au principe qualitatif de la monarchie, le principe quantitatif de la démocratie parlementaire d'abord, puis plébiscitaire et impériale. Débat de structure et donc de première importance et qui fut sans doute la partie la mieux traitée de l'œuvre de Taine reprise, avec une richesse d'arguments exceptionnelle, par Maurras, légitime héritier de la pensée mistralienne. Sans doute la centralisation à outrance, jacobine puis napoléonienne, facilite-t-elle la tâche du pouvoir central, la brutalité de son enseignement, la perception des impôts et le fonctionnement de la machine administrative. Mais elle appauvrit la nation, diminue son énergie et elle dépeuple, avec les campagnes, les villes de seconde et de troisième importance, en leur enlevant leurs caractéristiques, leurs richesses morales. C'est ici toute l'histoire de l'étatisme, depuis 1792, qu'il faudrait évoquer.

Certains ont pu croire, en s'illusionnant, que la République en s'humanisait, décentraliserait. Profonde erreur et que Maurras a cent fois réfutée. La démocratie est niveleuse par paresse et aussi par nécessité. Elle est pour le département contre la province, comme elle est pour l'individu contre la personne. Elle anémie la nation à la périphérie. Elle la congestionne à son centre. Ainsi les maux s'ajoutent aux maux, à mesure que se prolonge un régime barbare.

Guerre de religion et la plus sauvage, la plus implacable de toutes, la Révolution exigea du clergé catholique l'asservissement au nouveau régime, ce qui a donné lieu, depuis cent cinquante ans, à des luttes sans fin et, sous le pape Léon XIII, à l'erreur funeste du ralliement. Ce souverain pontife ne vit pas qu'en adhérant à la démocratie, il adhérait à la pire ennemie de l'Église, à la Révolution, et lui livrait les meilleurs et les plus ardents des catholiques. Sans doute était-il fort mal renseigné et par des gens qui avaient intérêt à le tromper, ou par de simples imbéciles, comme sont le plus souvent et conjointement les gens du monde et les gens de robe. Quant au cardinal Lavigerie, cœur généreux, esprit médiocre, il semble bien qu'en prononçant le toast d'Alger et proclamant l'adhésion de Rome au régime qui la combattait sans rémission depuis 1789, il ne faisait qu'obéir à des instructions insensées. Le ralliement convenait à la lâcheté naturelle des conservateurs - dont le nom, selon le duc Philippe d'Orléans, commence mal - et fut adopté par eux avec une sorte d'enthousiasme. Il devait aboutir assez rapidement à la spoliation du fameux milliard des congrégations, c'est-à-dire des biens de mainmorte et à l'expulsion de la plupart de celles-ci. Opérations de simple brigandage, conformes à la ligne révolutionnaire, amorcées par Waldeck-Rousseau, exécutées par Émile Combes dont le fils Edgar était un voleur, enrichi des dépouilles des Chartreux. Cette opération profita à quelques liquidateurs dont le principal, du nom de Duez, bouc émissaire et bouc tout court, dut être finalement envoyé au bagne.

Attaqué à ce sujet, à la tribune de la Chambre, par Millerand, ancien rédacteur en chef du bourbier maçonnique appelé la Lanterne, Combes répondit Simplement : « J'ai pu expulser les congrégations, je ne me suis pas enrichi de leurs dépouilles. » Là-dessus Millerand, qui avait parlé de « régime abject », me tint coi. Il ne fut en effet pas moins abject que le régime qui le fit, à un moment donné, président de la République. Accusé de complicité dans l'affaire criminelle de mon fils Philippe Daudet, par le rédacteur en chef du Quotidien, Pierre Bertrand, Millerand se sauva de l'Élysée.

La courbe de la Révolution, partie des États généraux de 1789, arrivée rapidement à la gabegie et au crime avec la Terreur, revint ainsi à la proscription et au vol entre la guerre de 1870 et celle de 1914, dans la période que j'ai appelée l'Entre-deux-Guerres, et qui fut le règne de la Démocratie.


 

CHAPITRE III

VEDETTES ET HOMMES SECRETS

Il faut distinguer, chez les hommes de la Révolution, ceux qui tinrent le devant de la scène et ceux qui demeurant dans la coulisse, tirèrent les ficelles et par leurs multiples intrigues précipitèrent le drame vers sa conclusion. Il faut tracer aussi une ligne de démarcation entre les idéologues, les utopistes, les gobe la lune et, d'autre part, les exploiteurs, les profiteurs, et les scélérats. Chacun des grands meneur du jeu avait autours de lui une cour, ou mieux, une clientèle de financiers véreux, de fripons avérés, de maquereaux, de civils et de militaires plus ou moins compromis dans des affaires de mœurs et d'argent, de bas journalistes et de maîtres chanteurs de toute catégorie qu'il s'agissait de caser dans les nombreux emplois créés par la tourmente et le désordre des bureaux. Jusqu'au 10 août, la machine administrative, montée depuis des siècles par la monarchie, remise au point par les ministres de Louis XV et leurs successeurs immédiats, avait continué à fonctionner à peu près, malgré le désarroi des finances - désarroi qui n'allait pas encore jusqu'au désordre, puis jusqu'à la pagaille de la monnaie - et le trouble des esprits. Mais le passage brusque de la monarchie au régime insane et turbulent des assemblées, des sections et des commissions, le dépeuplement des charges par l'émigration, la formation des partis, perturbèrent entièrement les services et substituèrent, aux agents compétents de l'État, une bohème dont on ne peut se faire la moindre idée. Girondins et paragirondins, Montagnards et paramontagnards, Cordeliers et paracordeliers se ruèrent à la curée des places avec une égale frénésie, chaque groupe tirant à soi les bons morceaux. Le régime électif s'installa avec ses transactions ses échanges, ses disputes sur le tas, comme dit 'l'argot des voleurs. Ce fut une curée indescriptible et qui devait servir de modèle à la démocratie subséquente. La popularité était à ce prix. Elle y est encore, et le rassemblement qui se fait autour de tel ou tel républicain d'aujourd'hui ne s'explique pas autrement.

Acclamé par les Parisiens dès les États généraux de mai 1789, Philippe d'Orléans dit Philippe-Égalité eut ainsi, grâce à ses millions, une clientèle immense qui s'effrita en quelques années, et il arriva presque nu à la guillotine.

Danton, caricature crapuleuse de Mirabeau, et auquel tous les moyens étaient bons pour faire de l'argent, avait su grouper autour de lui, comme ministre des Affaires étrangères, une bande d'assassins, dont Fabre d'Églantine est demeuré le type achevé et qui pillaient, sous son œil indulgent, les fonds secrets et les fonds publics. Frédéric Masson qui, le premier, découvrit, dans les archives, quelques-unes de ces énormes déprédations, assurait qu'il n'en connaissait pas la centième partie. Le fait est que ce scélérat de Danton ne put jamais rendre de comptes. Albert Mathiez, dans son ouvrage sur la gabegie parlementaire, est de cet avis. Ordonnateur des massacres de septembre et ne s'en cachant pas, Il est bien vraisemblable que Danton tira, de ces effroyables opérations d'autres bénéfices matériels par la voie du chantage, de la substitution de personnes, ou autrement. Il était universellement décrié et son exécution, saluée avec moins d'enthousiasme que celle de Robespierre, n'en fut pas moins bien accueillie.

Des vues fédéralistes en faveur des libertés provinciales ont été attribuées à Danton par ses admirateurs. Car il eut comme les autres, comme presque tous ses complices, des admirateurs dans le personnel gambettiste, ferryste et même radical, et un voile était jeté sur les massacres de septembre, comme il était jeté sur ses déprédations. Maurras a démontré cent fois l'antinomie entre une république parlementaire et centralisée et une organisation fédérale qui postule la monarchie. La mainmise par les Jacobins, après le dix août, sur les rouages de l'État exigeait en fait ce ce nivellement provincial qu'exprime le découpage arbitraire du pays en départements. Le principe d'égalité exigeait la suppression de toutes les libertés autonomes, réfugiées puis asphyxiées dans des conseils généraux, que contrôlaient eux-mêmes par la suite les préfets de Napoléon.

Plus intéressante que celle de Danton, jouisseur, voleur et sanguinaire, apparaît la figure de Marat, disciple de Rousseau, animé des mêmes instincts profonds que Rousseau, véritable inventeur de la dictature du prolétariat, du communisme et du gouvernement par les masses. Un instinct sûr le plaça toujours à l'avant des revendications populaires, de telle sorte qu'il fut à l'abri de la surenchère et ne put jamais craindre d'être dépassé par quiconque. Cet « ami du peuple » était, dans toute l'acception du mot, un primaire rempli de prétentions scientifiques. Il avait débuté par un ouvrage sur le feu, qu'il avait adressé à la reine Marie-Antoinette, vivait modestement dans la crasse, le concubinage avec une personne, Simone Évrard, qui lui était entièrement dévouée et soignait ses dégoûtantes infirmités. Le talent de parole lui manquait, comme celui d'écrire. Ses articles de concierge inspiré qui espionne ses locataires sont aussi insipides, malgré leur véhémence, que ceux de Camille Desmoulins, ce qui n'est pas peu dire. Mais son état épileptoïde d'agitation intérieure le mettait en communion étroite avec l'ambiance de l'époque, sa turbulence et son infatuation. Un jour il réclamait dix mille têtes d'aristocrates. La semaine suivante, il lui en fallait cinquante mille. Puis cent mille. Mis en accusation par (les collègues effrayés qui redoutaient sa domination, il fut acquitté haut la main, porté en triomphe à son domicile. Philippe-Égalité subventionnait son journal et siégeait à côté de lui à la Convention. Un visage crapaudine des- yeux globuleux, un verbe saccadé, un turban sale noué autour de la tête, lui composaient un personnage à part, une silhouette cauchemardante et guignolesque, et, dès qu'elle était reconnue, acclamée. Il fut pendant des mois, le roi incontesté des sans-culottes, l'incarnation de la plèbe parisienne, celui auquel ses collègues obéissaient en tremblant. Lui-même n'ôtait pas inaccessible à la crainte qui émanait de lui et l'environnait. Il portait sous ses vêtements élimés un poignard. Les députés à la Convention le frôlaient en se cachant de lui. S'il en saisissait un, dans une embrasure de porte, il lui administrait, en le fixant dans les yeux, quelques ordres brefs, que l'autre emportait avec épouvante, ne transmettait qu'à voix basse à ses copains : « Il l'a dit, il l'ordonne. »Ne pas lui obéir était courir à la mort.

Quelles étaient ses étroites relations avec le Comité de Sûreté générale? Voilà ce qu'il est difficile de définir. Ce comité accepta sa suprématie, mais avec certaines réticences, que Marat, caractère invincible, ne supporta pas. Il gardait en lui le secret de la Révolution, cette transmission des biens de la classe munie à la classe démunie, de la noblesse et du clergé au tiers, du tiers aux sans-le-sou, qui court à travers toutes les lois de la Législative et de la Convention, et qui, finalement, devait aboutir à la dictature. C'est dans ce personnage tragique de comédie-bouffe, dans cette gargouille dégoulinante de sang, qu'il faut chercher et comprendre la clé de la Terreur.

La Girondine Charlotte Corday, en le tuant, et de la façon la plus preste et la plus simple, trancha le fil qui reliait les Droits de l'Homme à Rousseau et à l'Encyclopédie. Similia Similibus. Homéopathe avant la lettre, elle opposa le meurtre au crime, et débarrassa la civilisation d'un bourreau. Marat manquant, il restait un ferment démocratique, - les sots disaient démagogique, - Robespierre.

Petit robin provincial, juriste à la manque, animé d’une flamme froide et qui n'appartenait qu'à lui, Maximilien Robespierre, mystagogue avide de domination et qui vivait en subsistance, rue Saint-Honoré, chez l'entrepreneur en menuiserie Duplay, assuma en lui le maximum de pouvoir dont disposait la Révolution, atteignit la dictature avec le titre d'Incorruptible, prépara, avec ses amis Couthon et Saint-Just, les lois spoliatrices de Ventôse, alarma, avec la Sûreté générale, les détenteurs de biens nationaux et sombra brusquement, le 9 thermidor, avec le régime qu'il incarnait. Son honnêteté foncière, sa sécheresse, son éloquence brève, érodée, souvent ridicule, toujours proche des faits et ignorante des personnes - ce fut sa perte - lui font une place à part dans les fantoches de la première République. C'était, autant qu'on en peut juger, un misanthrope glacé, méprisant les hommes, s'imposant à eux, par la froideur, dans les circonstances difficiles, ami des formules péremptoires et évasives, perdu dans; un idéal indistinct.

Une -page célèbre des Mémoires de Barras, recueillie dans les anthologies, nous le montre, à la veille de sa chute, accueillant, dans sa petite turne, sans leur dire un mot, avec un visage et un silence de pierre, deux des conjurés pour sa perte, avec Tallien - dont la maîtresse, la belle Thérésia Cabarrus, emprisonnée, était entre ses griffes - et Fouché, c'est-à-dire Fréron et Barras en personne.

« Je ne l'avais, dit Barras, aperçu que fort rapidement sur les bancs ou dans les corridors de la Convention. Nous n'avions eu aucune relation particulière. Son attitude froide, sa résistance à toute prévenance, m'avaient tenu dans la réserve que me dictait ma propre fierté envers mon égal. Les deux visiteurs traversèrent une longue allée garnie de planches... La fille de Duplay lavait et étendait du linge. Deux officiers l'assistaient dans son labeur. L'un devait devenir le général Duncan, l'autre le général Brune, par la suite maréchal. Une fois arrivé au pied de l'escalier, qui menait à la chambre de Robespierre, Fréron cria : « C'est Barras et Fréron », s'annonçant ainsi lui-même. Le dictateur était debout, enveloppé d'une sorte de chemise-peignoir. Il sortait des mains de son coiffeur, sa coiffure achevée et poudrée à blanc. Les besicles qu'il portait ordinairement n'étaient pas sur son visage. Ses yeux, dans sa figure blême, se portèrent, avec quelque étonnement, vers ses visiteurs qui le saluèrent et auxquels il ne rendit pas leur salut. Puis, se tournant vers un miroir suspendu à sa croisée, il prit son couteau de toilette et racla la poudre qui cachait son visage, il ôta, toujours silencieux, soit peignoir, qu'il plaça sur une chaise, puis cracha par terre, sur les pieds de Barras et de Fréron, sans un mot, d'excuse, sans leur prêter la moindre attention. Fréron dit alors : « Voici mon collègue Barras, qui a été plus décisif qu'aucun militaire dans la prise de Toulon. Nous avons fait notre devoir au péril de notre vie, comme nous le ferions à la Convention. Il est bien pénible, quand on est aussi francs du collier que nous, de se voir l'objet des accusations les plus indignes et des calomnies les plus monstrueuses. Nous sommes bien sûrs qu'au moins ceux qui nous connaissent comme toi, Robespierre, nous rendront justice, et nous la feront rendre. »

Robespierre, le visage immobile, gardait le silence. Il demeurait debout et n'invitait pas ses collègues à s'asseoir. Le tutoiement ayant paru lui déplaire, Fréron, aussitôt, usa du « vous ». Barras ajouta alors que cette démarche auprès de lui était celle de l'estime sentie pour ses principes politiques. La figure demeurent de pierre, «comme le marbre glacé des statues ou le visage des morts déjà ensevelis ».

Soigné de sa personne avec une tendance au dandysme, faisant plus jeune que son âge, vivant avec une religieuse défroquée sur laquelle les détails manquent, Hébert était le porte-parole de la plèbe irritée confondue, avec des échappés de prison pour crimes de droit commun, les filles publiques, en gros toute la lie de la capitale. Sa feuille ordurière, mais habilement rédigée, convenait à cette écume qui est le dernier terme de la Révolution. A distance la lecture en est monotone et sa crudité estompe ainsi. J'ai dit crue, le succès du Père Duchesne fut prodigieux, sans comparaison avec les autres feuilles révolutionnaires, et dressa, contre son directeur, ses collègues moins heureux que lui. Il y eut à un moment donné un fort parti hébertiste mais qui ne survécut pas au saut de son effroyable chef sous le couteau de Samson.

Une même ambiance enveloppe ces hommes si divers et dominés par les plus bas instincts. Ils sont en proie à un vertige de domination et d'orgueil qui les pousse à la mort par les intrigues, la popularité éphémère, les tractations illusoires et une sorte de délire interne d'ordre psychopathologique. Ces traits communs leur font à tous un destin commun. Il semble bien, sans qu'on ait là-dessus des renseignements sûrs, qu'un conspirateur de génie, qui ne peut être que le baron de Batz, ait fortement aidé à cette sorte de purge géante, qui marqua les derniers temps de la Terreur. Mais quelle que fût son énergie, de Batz n'eût pu réussir saris la coopération de l'atmosphère morale, sans le mouvement qui aboutit à l'extermination progressive de tous sauf un, lequel était un jeune officier au regard clair, à l'ambition frénétique : Bonaparte.

De Brissot qui fit voter la guerre européenne par la Gironde et, malgré Robespierre, par la plupart de ses collègues, comme de Vergniaud, président de la Législative, il n'y a aujourd'hui rien à dire si ce n'est que les pires événements, en régime parlementaire peuvent être déterminés par des personnalités médiocres, comme ce fut le cas d'un Brissot et d'un Vergniaud. Quand Mathiez oppose ce dernier à Robespierre, pour lui préférer Robespierre, bien entendu, on lie peut s'empêcher de sourire. Il y avait ait moins de J'étoffe, - celle du bourreau Inspiré - chez Maximilien. Il n'y en pas chez Vergniaud. C'était un phraseur et voilà tout.

Mais en dehors de ses vedettes, la Révolution de 1789 a eu ses hommes secrets et, au premier rang de ceux-ci, le général d'artillerie Choderlos de Laclos, l'homme de confiance de Philippe-Égalité, le stratège, selon quelques-uns, de Valmy, l'inventeur du boulet creux, le persécuteur de Marie-Antoinette. A celui-ci et aux Liaisons dangereuses, M. Émile Dard a consacré un ouvrage d'un puissant intérêt.

Le biographe de cet étrange personnage, placé à l'entrecroisement des deux siècles, assure avec raison que le dernier mot de ses secrets n'est pas dit. Vendit-il notamment, à la Convention, la tète de Philippe-Égalité, exécuté quelques semaines après sa victime, Marie-Antoinette, en novembre 1793 ? Tous les papiers de cette époque et de la « Fronde du Palais-Royal » furent ultérieurement apportés à Napoléon empereur par son préfet de lice Savary, due de Rovigo. Le Maître ordonna de les brûler, afin que ne fussent pas rouvertes de vieilles querelles. Il en avait assez de nouvelles sur les bras !

Les premiers historiens, en date et en importance, de Marie-Antoinette, les Goncourt (1863), paraissent avoir attaché peu d'intérêt à Laclos. On était, à cette époque, mal renseigné sur son compte. Ce fut lui pourtant qui recruta, au Palais-Royal, les gaillards habillés en femmes de la Halle, qui partirent pour donner l'assaut à Versailles et ramenèrent le « boulanger », « la boulangère » et le « petit mitron ». Son rôle, au 10 août, fut affirmé, puis contesté. A Londres, en compagnie de son maître, il avait fortement intrigué contre Louis XVI et la reine. C'était quelqu'un qui se faufilait, usait à l'extrême du subterfuge et du pseudonyme, voire du cryptogramme, comme en usa par la suite son admirateur et imitateur Stendhal, observateur, lui aussi, de la société de Grenoble.

Laclos aimait l'argent. Philippe-Égalité, jusqu'au moment où grugé, exploité à fond par Marat et Cie, il fut à peu près ruiné, passait pour l'homme le plus riche de France. Laclos tint compte de la circonstance. Âme du parti du Palais-Royal, il subit à son tour les demandes et chantages de la Montagne. Les intrigues de la Sûreté générale lui coûtèrent certainement fort cher et faillirent bien lui coûter la vie. Il fut emprisonné. Sans sa femme, dont le dévouement fut extraordinaire, et sans Alquier, c'était fait. Sa libération et celle de son frère suivirent de près le 9 thermidor. Pourquoi et comment avait eu lieu la rupture avec Robespierre ?

Philippe-Égalité possédait trois millions de revenus du temps. Il « savait conserver jusque dans un souper de filles, la hauteur de manières d'un prince français ». De haute taille, obèse et rouge, comme dans son portrait par Reynolds, il avait introduit en France, avec l'anglomanie, les courses de chevaux, les clubs, les cabriolets et le frac anglais. « Les filles d'Opéra le chérissaient et prirent le deuil le jour de son mariage. » Propriétaire des immeubles mal famés du Palais-Royal, et en tirant bénéfice, il était brocardé par Louis XVI qui lui disait : « En raison de vos boutiques, qui vous retiennent pendant la semaine, nous ne pouvons plus vous voir que le dimanche. » En 1769, il avait épousé la fille du duc de Penthièvre et se trouvait ainsi appareillé à la princesse de Lamballe. En 1772, il fut élu grand maître des francs-maçons, sa sœur la duchesse de Bourbon était grande maîtresse. « À leur suite tout le beau monde se mit des Loges. »

Maîtresse du duc d'Orléans et fort rouée, Mme de Genlis avait fait tous ses efforts pour empêcher Laclos, qu'elle redoutait en raison de ses écrits, d'entrer dans la place. Elle échoua. Son salon de Bellechasse devint le rendez-vous des futurs révolutionnaires, de Pétion et de Camille Desmoulins à Barère. En ce milieu, Laclos apparut sous les traits « d'un officier pensif » et qui méditait sur le moyen de parvenir, de se servir de son patron, sans pour cela négliger de le servir. Quand la Révolution commença, il avait supplanté Mme de Genlis dans la faveur du prince. Celui-ci était devenu populaire, en raison même de la haine qu'il portait à Marie-Antoinette et qu'il attisait par tous les moyens. Qu'il fût conseillé par Laclos, son homme de main, cela n'est pas douteux. De Talleyrand à Danton, tous les grands révolutionnaires furent soudoyés par lui. Laclos devint l'instrument de ce vaste plan d'émeute et de corruption. « Jadis, dit Taine, il maniait en amateur les filles et les bandits du grand monde. Maintenant il manie en praticien foré, filles et les bandits de la rue. » Talleyrand l'accuse d'avoir fomenté, au faubourg Saint-Antoine, l'émeute des ouvriers du papier, dite affaire Réveillon.

L'échec aux causes encore obscures de la « petite Fronde » de Philippe-Égalité, sa fuite à Londres qui le rendit impopulaire, le rôle de Mirabeau, celui prépondérant mais ténébreux, de Laclos établi dans une petite maison d'Essonnes où se réunissaient les conjurés, le séjour du prince avec Mme de Buffon, sa maîtresse, 3 Chappel Street, près de Park Lane, sa vie amoureuse sous la surveillance de La Luzerne, ambassadeur de France, et du policier Théveneau de Morande, la fréquentation du prince de Galles et de sa maîtresse Mme Fitz Herbert, d'énormes pertes d'argent dues à des spéculations maladroites, l'arrivée de Laclos à Londres, ses intrigues nouvelles, tout cela est conté par M. Dard avec infiniment de verve et d'esprit jusqu'au moment où Louis XVI se décida « à faire du mortel ennemi de la reine un ambassadeur à Londres » en remplacement de M. de La Luzerne. A ce moment la guerre fut sur le point d'éclater entre l'Angleterre et l'Espagne. Par deux fois, dans le courant de 1792, Talleyrand se rendit à Londres.

Revenu de Londres à Paris, Laclos se fit recevoir membre de la « Société des amis de la Constitution », qui tenait ses séances dans la bibliothèque du couvent des Jacobins, rue Saint-Honoré. Il y rédigeait le journal portant ce titre. L'élément populaire était exclu par le prix des cotisations. Les séances se tenaient le soir et n'étaient pas publiques. Le nouveau groupement affichait le plus violent mépris pour les autres clubs, qui pullulaient. Laclos prônait le droit de pétition, embryon du plébiscite : « Par ce moyen, un seul individu, sans sortir de chez lui, peut faire parvenir à l'assemblée une pétition revêtue de toutes les signatures du royaume, une sorte « d'appel au peuple ». Le mot y est. Après le droit de pétition, la première liberté réclamée par l'auteur des Liaisons dangereuses est celle, absolue, de la presse. Chaque jour, il expose une idée surprenante, tantôt rationnelle, donné les principes nouveaux, tantôt saugrenue et même baroque. Il prend position contre Brissot, pour la monarchie « constitutionnelle », et l'on devine quel est le prince qui, dans son esprit, doit remplacer Louis XVI. Il préconise en somme la tactique par l'extrême gauche, qui demain, comme il est d'usage, le débordera. Pour le reste, c'est un inventeur et une imagination enflammée. On le voyait souvent à la tribune. Ainsi parvint-il au poste envié de secrétaire général des Jacobins. Il travaillait à la fuite du roi, qui lui eût laissé le terrain libre pour la candidature de Philippe-Égalité. Il avait aux Jacobins de nombreux complices et « un compère fort avisé », Danton. Par la suite, vu la mobilité de son caractère et de ses ambitions, Laclos devait irriter les Jacobins, prompts à crier à la trahison, passer de la monarchie constitutionnelle à la République et devenir, grâce à Danton, commissaire du pouvoir exécutif. En retraite depuis quinze mois, âgé de cinquante ans et dégoûté de la politique, il allait mettre les ressources de son tempérament militaire au service de la patrie. Il s'installa aux côtés de Servan, ministre de la Guerre, et l'on s'est demandé, récemment, s'il n'avait pas été, près de Dumouriez, le véritable vainqueur de Valmy. Son plan, qu'il insuffla à Servan, était : « Ne pas livrer de grande bataille, épuiser, énerver l'ennemi, lui couper ses communications et présenter sur la Marne, en y concentrant toutes nos forces, un front imposant qui barrerait la route de Paris. » Ce devait être, cent vingt-deux ans plus tard, la tactique victorieuse de Joffre !

Laclos, devenu suspect, ainsi que son frère, personnage grisâtre, fut, lui secrétaire général des Jacobins, interné à Picpus, tout proche d'être guillotiné (lettre très digne et déchirante à sa femme), fut sauvé par son ami de la Sûreté générale, Alquier, échappa aux griffes de Robespierre, puis, le temps s'étant écoulé et Philippe-Égalité ayant été guillotiné, devint secrétaire des hypothèques, traversa le Directoire, s'enthousiasma pour Bonaparte, participa au 18 brumaire et voulut, malgré la surveillance des bureaux, rentrer dans l'armée. Il mourut général à Tarente, n'ayant pas fait fortune, et, semble-t-il, désabusé. Il est le type de l'ambitieux forcené de cette époque, trouble entre toutes, qui va de la chute de la monarchie et de la fronde du Palais-Royal à l'Empire, en traversant le sanglant cloaque de la Terreur. Il portait en lui, avec un don littéraire exceptionnel et des talents militaires de premier ordre, une âme tourmentée, instable et un de ces tempéraments, excessifs à froid, qui font les destinées tragiques. Il semble bien qu'il ait conçu ce que manqua Robespierre et que Bonaparte réalisa. Homme de génie, capable des pires cruautés, croyant trop au succès par la bande - comme on dit au billard - il rata le coche.

Le cas de Laclos annonce celui de Bonaparte qui, pour arriver au pouvoir dictatorial, joua lui aussi la carte révolutionnaire et fit massacrer les royalistes le 13 vendémiaire. Comme un potier fait quelques tentatives dans le même sens avant de réaliser son idée majeure, la Providence, avant d'arriver à son dessein, procède à quelques expériences. Nous appelions jadis, Maurice Nicolle et moi, ces sortes de préparations historiques des précurseurs similaires. On peut dire en ce sens que Laclos fut le précurseur similaire de Bonaparte, ainsi que Moreau, plus que Moreau.

Généralement la succession des générations régit la succession des sociétés et cette dernière s'accomplit sans heurts excessifs, en quelque sorte par infiltration. Il n'en fut pas de même en raison de la secousse révolutionnaire, pour les deux générations et sociétés dont la première va de 1700 à 1789 et la seconde de 1789 à 1815. Un abîme les sépara, abîme en idées, en hommes, en circonstances. Un monde naît, différent de celui qui disparaît et le lien religieux se relâche. Quelques rares figures sont orientées alternativement vers le passé et vers l'avenir. Parmi elles on peut citer Talleyrand, que Bonaparte n'aimait point parce que l'autre connaissait ses trous et défaillances profondes, et il traitait de « m... dans un bas de soie ». On connaît d'autre part le mot de Talleyrand sur l'empereur : « Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé! »

Par la lutte qu'elle mène contre la religion catholique, laquelle refrène les bas instincts de la nature humaine, en instaurant l'autorité spirituelle, la révolution comme sa séquelle, la démocratie parlementaire, animalise la personne humaine. Elle ne considère que l'individu- jeton électoral aux mains de l'État, auquel elle donne le nom de citoyen. L'aboutissement nécessaire d'un principe aussi faux, c'est d'abord la contrainte générale sous les formes les plus diverses, puis pour accentuer cette contrainte fiscale, économique, juridique, etc.... la peur avec tout ce qu'elle comporte de dissimulation, de lâcheté et de férocité. Comme les symptômes cliniques d'une maladie grave ces états, moraux et sociaux, dessinent la courbe de la Révolution de 1789 à laquelle succédera logiquement, on peut même dire biologiquement, le premier empire.

Au premier rang des hommes secrets de la Révolution il faut compter, Mortimer Ternaux nous l'assure, les membres du comité de Sûreté générale. Ceux-ci abandonnent à leurs manifestations tapageuses les membres du comité de Salut public, qu'ils dépouillent lentement, mais sûrement, de ses prérogatives, auquel ils laissent, avec les apparences, les responsabilités dangereuses. Quelques-uns, comme Chabot, se croyant plus habiles, oscillent entre les deux comités de gouvernement. Tôt ou tard ils seront démasqués. Chabot, il est vrai, était, comme Danton, un voleur et qui ne tenait pas à partager le fruit de ses rapines. Le fromage de la compagnie des Indes attirait d'innombrables mouches, ainsi que les biens abandonnés par les émigrés, volés au clergé, et dont l'estimation occupait une armée de scribes bien rétribués. Ce fut l'origine des collectionneurs et des marchands d'antiquités, attelés par la suite au bric-à-brac romantique.

A toutes les époques troublées les pirates de terre apparaissent et se battent autour des bonnes affaires. Leur intérêt ignoble, après avoir profité de la convulsion, est de revenir à l'ordre pour stabiliser leurs rapts et profiter des biens, ecclésiastiques ou autres, mal acquis. Cette considération n'avait pas échappé à Balzac, peintre des robins de la Restauration. Il lui doit quelques-uns de ses plus beaux romans.

Balzac a peint, dans les Chouans, les heurts de l'amour et de la politique, mais il n'a pas peint les ténèbres de la Terreur, ni les hommes qui l'avaient préparée et devaient être ses victimes. Barbey d'Aurevilly a roulé ce livre dans sa tête et ne l'a pas réalisé. Il reste, pour les romanciers de l'avenir, une mine inexploitée et magnifique, car pour qu'un roman soit valable, il lui faut, avec une partie active, une réserve obscure, comme il faut, aux courses de taureaux, une partie vouée à l'ombre et une au soleil.

La courbe de la Révolution, telle qu'elle -nous apparaît, comporte plusieurs parties :

L'excitation antireligieuse et matérialiste des esprits;

L'intrigue de Cour en faveur du duc d'Orléans;

Les manœuvres tirées du mauvais état des finances, les fausses famines;

L'assaut donné directement à la monarchie, au roi et à la reine;

Le désarroi des assemblées;

La patrie en danger. Son exploitation par les républicains;

La tuerie interne et la Terreur; la dictature de Robespierre;

La réaction du neuf thermidor;

L'ascension de Bonaparte;

La tuerie extérieure et la guerre pour rien;

Waterloo.

Un point essentiel de la courbe révolutionnaire est l'intervention de la racaille, dont Laclos, les comités de gouvernement et Marat avaient, en première ligne, compris l'importance. Il a existé en effet, à toutes les époques, une lie de la société plus ou moins reliée à la police politique, qui emploie ces éléments à titre d'indicateurs. De cette lie une partie est libre et vit de la prostitution, c'est-à-dire du commerce des femmes sous le contrôle de la dite police. Une partie est dans les prisons, que les troubles de la rue permettent d'ouvrir : « Nous lâchons les tigres », disait, en mai 1871, un membre de la Commune. Ce sont les hommes et les femmes de cette lie qui mettent le feu, coupent les têtes, se livrent à mille dégâts et atrocités, et deviennent, à un moment donné, en semant l'épouvante et débordant leurs employeurs, les maîtres de la Révolution.

Au plus fort de la révolution dreyfusienne, d'un type spécial et qui mérite une étude à part - car elle préparait. la guerre européenne - Waldeck-Rousseau, qui savait l'histoire, jugea le moment venu d'utiliser la crapule et l’on vit son pantin, le président de la République Loubet, présider une inauguration de la statue d'Étienne Dolet, place Maubert, avec le concours de tous les maquereaux du voisinage. Ce fut une belle frairie, fort convenable à cette énorme, mystification de l'innocence du traître Alfred Dreyfus. Pomponné, vêtu avec élégance, riche, bien posé dans la société, bien vu au Palais où il plaidait les causes fructueuses avec une connaissance approfondie du Code civil, sachant ouvrir et fermer les portes de la Sûreté générale, Waldeck avec ses yeux glauques filtrant un regard morne sous des paupières tombées, était un personnage de 1793. Le rencontrant souvent chez son beau-père le professeur Charcot, je l'imaginais grimpant sur la fatale charrette, hué par les bêtes féroces qu'il avait lui-même déchaînées. C'était le temps où, valet du pouvoir, Paul Hervieu faisait jouer une apologie de la fille Terwagne, dite Théroigne de Méricourt, l'animatrice des tricoteuses et qui assassina de sa main François Suleau. Il est vrai qu'elle mourut folle à la Salpêtrière, assise nue dans ses excréments.

Michelet, dans son Histoire de la Révolution, ouvrage passionné et de haute allure assure que les massacres de, septembre, triomphe de la crapule révolutionnaire, furent perpétrés par six mille individus environ sur sept cent cinquante mille Parisiens, qui laissèrent faire. C est ce qu'on appelle les minorités agissantes. Ces six mille gredins étaient les mêmes que ceux recrutés un siècle plus tard par la police de Waldeck-Rousseau.

Ils sont toujours disponibles pour la même besogne, qui est la subversion de la société, ou , plus précisément, sa fonte purulente.

Après les vedettes, les hommes secrets la tourbe. il faut faire leur place aux anguilles de l'Histoire, à ceux qui traversent les pires bouleversements, sans être le moins du monde incommodés, et auxquels correspond la fameuse formule de Sieyès : « J'ai vécu. » ceux-là ont su garder leur peau en flattant les uns et les autres, en disparaissant aux heures tondues, en ne reparaissant qu'après les crises, en ne se compromettant ni par leurs écrits, ni par leurs propos. Ils crient eux aussi quelquefois avant qu'on les écorche et pour ne pas être écorchés.

C'est au milieu des massacres de septembre que s'ouvrit la Convention, la plus étrange assemblée qui fût jamais, et où toutes les passions se déchaînèrent à la fois, y compris celles du sang et de la panique. On peut la définir un cauchemar en action.


 

CHAPITRE IV

LA PATRIE EN DANGER

Les défenseurs et apologistes de la Révolution ont coutume de mettre ses excès sur le compte de la nécessité où elle se trouvait de défendre le sol de la Patrie contre les rois conjurés pour sa perte avec les « traîtres » de l'émigration. C'est ce qu'on appelle la thèse de la défense telle que la présentèrent Aulard et Clemenceau. Ce dernier disait: «Les réactionnaires ne nous montrent qu'une forcenée, les yeux hors de la tête, l'arme à la main, là où il y avait un être ardent et généreux, pris à la gorge par de nombreux adversaires et cherchant à se débarrasser d'eux comme il pouvait. » Or le cas de force majeure ne saurait excuser en aucune façon la sarabande de vols, de spoliations, d'assassinats censés légaux, déchaînés de 1792 à 1794 et qui constituent l'histoire de la Terreur. L'armée de Condé était dans son droit en cherchant à débarrasser le pays, coûte que coûte, de l'effroyable tourbe de rêveurs sanguinaires et d'escrocs qui avait mis la main sur lui. Le roi débonnaire s'identifiait avec la Patrie, la famille royale avec la famille française; c'était cette patrie, c'était cette famille que l'on voulait égorger, selon le mot célèbre de Danton prononcé au procès de Louis XVI : « Nous ne voulons pas juger le roi, nous voulons le tuer. » Que la Marseillaise soit un beau chant de guerre, nul ne le conteste, mais cela ne fait pas que le bonnet rouge soit une belle coiffure et que la Convention n'ait pas été peuplée de trafiquants et de bandits. C'est Albert Mathiez, apologiste de Robespierre, qui le démontre dans l'ouvrage capital dont j'ai déjà parlé.

Après de terribles échecs, les armées de la Révolution qu'animait cette idée baroque, mais frénétique, qu'elles combattaient pour la liberté, commandées par des chefs de réelle valeur militaire dont Dumouriez est le prototype, munies de cet instrument nouveau, l'artillerie, créée par le ministre de Louis XVI, Gribeauval, ces armées où régnait une vieille discipline, traditionnelle, héritée des ancêtres, où la hiérarchie subsistait avec les anciens cadres, l'emportèrent sur leurs adversaires. Valmy et Jemmapes, les campagnes de Belgique et du Rhin, portèrent le renom de nos armées jusqu'aux confins de l'Europe et ouvrirent la voie à un grand et funeste capitaine qui devait être Bonaparte.

On discute encore sur la victoire de Valmy, selon bien des auteurs, maçonnique et consentie par Brunswick, attribuée par quelques-uns à la savante stratégie de Laclos. En tout cas, c'est Dumouriez qu'embrassa Robespierre à la Convention, avant qu'il eût lâché la Révolution et fût qualifié de traître par ceux qui l'encensaient la veille. Quelque temps après, Laclos, dans son laboratoire de Meudon, expérimentait les boulets creux, qui devaient faire une belle carrière. Une génération d'officiers se formait dans une nation vivant, depuis des siècles, à l'abri de ses familles militaires chez les Vendéens, comme chez les révolutionnaires. Les Lescure, les Charette, les Cathelineau, les La Rochejacquelein, les d'Elbée. les Bonchamp, les Stofflet, luttant pour la vérité religieuse et politique se heurtèrent aux Westermann, aux Hoche, aux Marceau combattant pour l'erreur révolutionnaire, comme le grand nom de Georges Cadoudal s'opposa a celui de Napoléon Bonaparte. Le manque d'armes et de cohésion vint à bout de la Vendée, mais elle demeurera dans l'Histoire, par ses chefs et par leurs vertus, très au-dessus de la Révolution, et le terme de « brigands », appliqué à de semblables héros par ce brave Michelet, est comique. Ces lignes, écrites avec la boue de la haine, suffiraient à enlever tout sérieux à son Histoire, lyrique et falsifiée, de la Révolution.

Quelques-uns ont renvoyé dos à dos Vendéens et sans-culottes, comme également passionnés et féroces, bien qu'en sens contraire. Vous reconnaisse-là cette manière libérale, qui met sur le même plan la vérité et l'erreur, le vice et la vertu, l'irréalisme et le réel. Pardon, pardon! Les Vendéens ne défendaient pas seulement leurs convictions et leurs croyances et cela jusqu'à la mort, pro aris et focis. Ils défendaient aussi le bon sens. A courage égal, ils avaient encore pour eux la raison, déesse immortelle et sans laquelle on ne fait rien ici-bas d'utile ni de durable. Quand Hoche, à Quiberon, faisait fusiller des centaines de vaillants Français, parce que royalistes, se montrait-il fort supérieur à Marat, à Carrier, à Collot d'Herbois, à Lebon et aux autres? Je ne le pense pas, et c'est une honte, je le dis sans fard, que d'avoir élevé sa statue sur le théâtre même de son ignoble exploit.

Gaxotte a cité quelques-uns des traits de la furie guerrière qui animait les Girondins et qui se résumait dans cette formule : « La guerre est actuellement un bienfait national, et la seule calamité à redouter, c'est de n'avoir pas la guerre. » Ils ajoutaient cette énormité : « La guerre est sans risque. » A toutes les objections qualifiées de pusillanimes, répondait la formule de la levée en masse. Jusqu'à Carnot qui se préoccupa sérieusement et avec suite de l'équipement, du commandement, de la formation des troupes et, avec Prieur de la Côte-d'Or, arracha au chaos l'organisation militaire, ou demeura dans la phraséologie belliqueuse et le chœur impétueux :

Par la voix du canon d'alarme

La France appelle ses enfants...

C'est un grand bonheur pour les sans-culottes que les armées de la Révolution aient eu devant elles l'incapable Brunswick au lieu d'un Frédéric II.

Le mot du Girondin Brissot: «Nous avons besoin de grandes trahisons », donne l'atmosphère de l'époque. Il se complète par la harangue enflammée de Vergniaud : « Je vois, de cette tribune, les fenêtres d'un palais où des conseillers pervers trompent le Roi que la constitution nous a donné, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîné et préparent les manœuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les fenêtres d'un palais où l'on trame la Contre-Révolution, où l'on combine le moyen de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie et par toutes les fureurs de la guerre civile. Le jour est arrivé, messieurs, ou vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi. Qu'elles y pénètrent tous les cœurs. Que tous Ceux qui l'habitent sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au Roi. Qu'ils sachent que la Loi y atteindra sans distinction tous les coupables et qu'il n'y aura pas une seule tête convaincue d'être criminelle qui puisse échapper à son glaive. » La reine était clairement désignée et menacée. Le parti de la guerre, avec le ministre Narbonne, l'emportait. Partisan de la paix, le ministre des Affaires étrangères de Lessart était décrété d'accusation et envoyé en Haute Cour. Dumouriez prenait les affaires extérieures, Clavière les finances, Servan la guerre, Lacoste la marine, Roland l'intérieur.

Le 20 avril Louis XVI, emporté par le mouvement, avait déclaré la guerre au roi de Hongrie et de Bohème, et le décret était voté à la quasi-unanimité.

Ainsi s'était engagée la conflagration générale au milieu d'une ardeur belliqueuse qui marquait, avec la chute de la monarchie et la condamnation de