Les trois degrés d’abstraction

 

 

La philosophie d'Aristote et de saint Thomas a réussi à définir et à distinguer 3 degrés fondamentaux d'abstraction et d'intelligibilité et nous verrons que cette doctrine des 3 degrés d'abstraction est indispensable pour situer exactement et comprendre la physique moderne :

·                    L'intelligence humaine peut laisser de côté les caractères particuliers des faits et phénomènes particuliers, ce qui appartient en propre à tel fait d'expérience, pour considérer les natures universelles et les lois universelles des phénomènes physiques et sensibles eux-mêmes par lesquels les choses se manifestent et son données à notre expérience; les phénomènes physiques et sensibles (mouvement, son, lumière, chaleur, électricité, vie, etc.) sont alors l'objet de notre connaissance, non plus comme pour la sensibilité elle-même par ce qu'il y a en eux de sensible, mais par ce qu'il y a en eux d'intelligible; tel est le degré d'abstraction et d'intelligibilité des sciences physiques et naturelles ou sciences expérimentales.

·                    Au-delà de ce premier degré d'abstraction, l'intelligence humaine peut laisser de côté non seulement les particularités des faits particuliers, mais encore les phénomènes physiques et sensibles eux-mêmes par lesquels les choses se manifestent à nous, pour ne plus considérer dans ces choses rien d'autre que leur quantité, que ce qu'il y a en elles de quantité, de relations quantitatives, de possibilités de calcul; nous avons alors les sciences qui ont pour objet la quantité en tant que telle, c'est le degré d'abstraction et d'intelligibilité des sciences mathématiques.

·                     Enfin le regard de l'intelligence humaine pénétrant à l'intérieur des choses peut aller bien au-delà des phénomènes physiques et sensibles par lesquels elles se manifestent à nous et bien au-delà de ce qu'il y a en elles de quantitatif pour considérer en elles ce qu'il y a de plus intime et de plus profond, c'est-à-dire leur être même, et alors nous avons des sciences qui, laissant de côté tout ce qui n'est pas l'être lui-même, ont pour objet de connaissance l'être en tant que tel; c'est le degré d'abstraction et d'intelligibilité métaphysique.

 

Ces 3 types de sciences ont des manières différentes de considérer et d'exploiter le réel, donc des manières différentes de concevoir, de définir, de raisonner, donc des vocabulaires différents, et on pourrait commettre de graves confusions en passant indûment de l'un à l'autre. Par exemple la notion de causalité n'a absolument pas le même sens pour le physicien et pour le métaphysicien et on tomberait en de dangereuses erreurs si l'on confondait la causalité du physicien et celle du métaphysicien : en effet la causalité signifie pour le physicien une régularité dans l'enchaînement des phénomènes sensibles (il dira qu'un phénomène A est cause d'un phénomène B si A est toujours accompagné ou suivi de B et pour le métaphysicien une dépendance dans l'être (il dira que A est cause de B si l'être de B dépend de l'être de A

 

Jean Daujat 1998, physicien, professeur à l’E.N.S., in « Physique moderne et philosophie traditionnelle », Pierre Téqui, Ed.

 

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