MANUEL D'INSTRUCTION RELIGIEUSE
LA DOCTRINE CATHOLIQUE
IMPRIMATUR : Atrcbati, die 6a Aprilis 1936. P.
HOGUET,
Tome 2
La Morale
(Commandements de Dieu et de l'Eglise)
Abbé A. Boulenger,
La doctrine catholique, Tome II "La Morale"
Paris-Lyon, éd. Emmanuel Vitte, 1936.
1er LEÇON
La Morale théorique. - Les
Actes humains. - Les Lois.
LA MORALE
1° Définition.
2° Objet et But. Lois qui régissent nos actes pour nous
conduire à notre salut.
3° Utilité. Elle éclaire la conscience dans les cas difficiles.
4° Division.
A. Morale théorique
a) Fondement du Devoir.
b) Morale indépendante.
1) Morale du plaisir.
2) Morale de l’intérêt.
1. intérêt particulier.
2. intérêt général.
3) Morale rationnelle.
c) Morale Chrétienne.
B. Morale pratique
L'ACTE HUMAIN
1° Conditions de la moralité.
a) Discernement (raison).
b) Libre arbitre.
2° Causes qui changement la
moralité.
a) Causes qui influent sur
l’intelligence.
a) Ignorance.
b) Erreur.
b) Causes qui influent sur la
volonté.
1. Crainte et violence.
2. Passions
3. Tempérament
4. Education
5. Habitude
6. Maladies du corps et de l’Ame
3° Eléments de la moralité.
a) Objet
b) Fin
c) Circonstances
4° Principes pour apprécier.
a) La valeur de l’acte humain
c) La malice de la coopération
LES LOIS
1° Loi naturelle.
a) Définitions
b) Existence
c) Objet
d) Sujet et Obligatoire
2° Loi divine positive.
a) Loi primitive
b) Loi mosaïque
1. Décalogue
2. Préceptes cérémoniels et
judiciaires
c) Loi chrétienne
1. Foi
2. Morale
1. Préceptes
2. Conseils
3. Culte
3° Lois ecclésiastiques
a) Législateur
b) Objet
c) Sujet et Obligation
d) Cessation de la Loi
4° Lois civiles.
a) Législateur
b) Objet
c) Sujet et Obligation
155 (1). - Mots.
Morale (du latin « moralis », « mores », « mœurs »). Ce mot
désigne : - a) la science qui s'occupe des mœurs, qui nous fait
connaître le bien prescrit, et le mal défendu ; - b) l'application pratique
de ces prescriptions. L'on dit, dans ce sens, qu'un peuple (ou un individu)
a beaucoup de morale, quand il a des mœurs vertueuses.
Moralité. Ne pas confondre ce mot avec le précédent. La moralité d'un
acte, c'est son caractère moral, c'est-à-dire son rapport avec la loi morale,
sa qualité bonne ou mauvaise, selon qu'il est conforme ou non à la loi morale.
Les mots « devoir », « obligation morale », « loi morale », « responsabilité
» sont expliqués dans le Développement (Voir N° 167).
Motif. Mobile. Raison qui nous détermine à agir.
Intention morale. Fin que nous nous proposons dans nos actions; buf,
conscient qui dirige nos actes.
Décalogue. (du grec « deka », dix, et, « logos », discours,
parole). Ainsi appelé, parce qu'il désigne les Dix Commandements de Dieu,
donnés à Moïse sur le mont Sinaï.
Commandement. Ce qui est ordonné ou ce qui est défendu. Synonymes :
loi, précepte, devoir.
(1) Les numéros de la seconde
Partie de « la Doctrine catholique » continuent ceux de la première.
(2) Voir 1er fascicule de la « Doctrine Catholique » Le Dogme.
DÉVELOPPEMENT
156. - I. La Morale chrétienne.
Après avoir exposé les vérités
(2) qu'il nous faut croire, nous avons à nous occuper des devoirs qu'il
faut pratiquer. Après le dogme, la morale.
1 Définition. - La Morale
chrétienne est la science qui, à l'aide de la religion révélée et de la
raison, nous enseigne les lois divines et humaines, auxquelles
nous devons conformer nos actes, si nous voulons faire notre
salut. Autrement dit, c'est la science qui nous fait connaître nos devoirs.
2 Objet et but. - Il découle de la définition que la morale a pour objet
les actes humains et les lois qui les régissent, et pour but
de nous enseigner ce que nous devons faire ou éviter pour accomplir la
volonté de Dieu et gagner la vie éternelle.
3 Utilité. - On a contesté l'utilité
de la morale, sous prétexte que la conscience suffit à déterminer le
devoir, que la vertu ne s'enseigne pas, et qu'on peut être un homme de bien
sans étude préliminaire, tandis qu'on ne l'est pas toujours avec la science la
plus complète de la morale. - Il est bien certain qu'il ne faut pas confondre
la connaissance avec la pratique du bien ; il n'en reste pas
moins que l'étude de la science morale est utile parce qu'elle supplée
souvent la conscience, quand le devoir est difficile à saisir. «Dans les temps
troublés, dit Guizot, il est souvent plus difficile de connaître son
devoir que de le faire. » La conscience peut être obscurcie par les passions,
les préjugés ou l'intérêt ; il arrive aussi parfois que deux devoirs sont en
conflit. Dans ces différents cas, une connaissance nette des principes de
morale peut seule nous guider et inspirer notre conduite.
4 Division. - La Morale se
divise en deux parties: elle comprend la Morale théorique et la Morale
pratique.
A. La Morale théorique établit
le fondement du devoir, et traite, à un point de vue général, des
actes humains, des lois qui les régissent, de la conscience,
qui est la faculté de reconnaître la loi et de l'appliquer aux
circonstances, des péchés ou infractions à la loi, et des vertus ou habitudes
qui nous inclinent à vivre selon la loi.
B. La Morale pratique étudie
les devoirs, les péchés et les vertus pris en particulier. Elle se
trouve énoncée dans ce qu'on pourrait nommer les deux Codes de la religion
chrétienne : les Commandements de Dieu et les Commandements de
l'Église: c'est elle qui doit faire l'objet spécial de notre étude.
Avant d'aborder cette étude, nous
parlerons, très brièvement, dans cette leçon, des points les plus importants de
la Morale théorique, c'est-à-dire du fondement de l'obligation morale, des
actes humains, et des lois. Les questions de la conscience, des
péchés et .des vertus seront traitées plus loin (Voir leçon 12 et
suivantes).
157. - II. Le devoir. Notion.
Espèces. Fondement.
La morale étant la science qui
nous enseigne nos devoirs, il y a donc lieu de rechercher, avant toute autre
chose : - 1° ce qu'est le devoir; 2 ° quelles en sont les espèces ;
- 3 ° quel en est le fondement.
1 Notion. - Le devoir est
toute règle qui impose à notre volonté l'obligation morale de faire certains
actes et d'omettre certains autres. Entre les différentes actions que nous
avons la liberté d'accomplir, notre conscience fait, en effet, une
distinction de la plus haute importance. Elle affirme que les unes sont bonnes
et les autres mauvaises ; d'un côté le bien, de l'autre le mal. Sans doute elle
ne nous prescrit pas tout ce qui est bien, mais elle veut que tout ce que nous
faisons soit bien.
2 Espèces - Les devoirs se
divisent en deux grandes catégories : a) les devoirs de justice ou devoirs
juridiques, et - b) les devoirs de charité ou devoirs non
juridiques. Les premiers sont ainsi appelés, parce que, normalement, on
peut en obtenir l'exécution devant les tribunaux: telle est, par exemple,
l'obligation de payer ses dettes ; au devoir strict du débiteur
correspond, chez le créancier, le droit absolu d'exiger son dû en
recourant, s'il le faut, à la force publique. Les seconds, au contraire, ne
sont pas exigibles devant les tribunaux : ainsi, faire l'aumône est pour le
riche un devoir grave; mais au devoir du riche ne correspond pas, chez le
pauvre, le droit absolu de l'exiger.
Par ailleurs les devoirs sont : -
1. affirmatifs ou négatifs suivant qu'ils prescrivent un acte ou le
défendent ; - 2. naturels ou positifs suivant que les actes sont
commandés ou défendus par la loi naturelle ou par les lois positives.
3 Fondement. - Quel est le fondement
du devoir ? En d'autres termes, au nom de quoi ou de qui la
conscience nous prescrit-elle certains actes qui sont bons et nous défend-elle
ceux qui sont mauvais ?
A cette question les moralistes
chrétiens répondent que la morale ne peut trouver d'autre fondement qu'en
Dieu. Car l'idée de l'obligation suppose un rapport de sujet à maître. Or
tous les hommes, en tant qu'hommes, sont égaux : aucun ne peut imposer, par
lui-même, sa volonté aux autres. Dire, par conséquent qu'il n'y a pas de
Dieu, c'est dire que l'homme n'a pas de maître, qu'il est indépendant, c'est du
même coup le décharger de tout devoir.
D'après les moralistes chrétiens,
c'est donc Dieu, notre créateur, qui est aussi notre législateur et
le rémunérateur de nos oeuvres. Mais pourquoi Dieu prescrit-il certaines
actions et défend-il certaines autres ? C'est que Dieu ne peut pas ne pas
vouloir le bien : c'est là une loi qui découle de sa nature (1). Il n'a donc pu
créer l'homme sans vouloir qu'il le réalise, lui aussi, et obéisse à la même
loi qui le régit. Pour nous diriger vers notre fin et nous faire connaître
notre devoir, il a déposé l'idée du bien dans notre nature et il nous a donné
la raison pour le discerner. La conscience, qui est la voix de la raison,
découvre cet ordre fixé par le créateur ; elle prend connaissance de la loi et
elle proclame bonnes toutes les actions qui lui sont conformes et mauvaises
celles qui vont à l'encontre.
(1) C'est donc une erreur de dire
que les actions sont bonnes ou mauvaises, parce que Dieu le veut ainsi, comme
il aurait pu vouloir qu'il en fût autrement. Il faut dire, au contraire, que si
Dieu le veut ainsi, c'est qu'elles sont intrinsèquement bonnes et conformes au
Bien absolu et incréé, c'est-à-dire à la loi éternelle.
158. - III. Morale indépendante
et Morale chrétienne.
1 La Morale indépendante. - Toute morale
qui ne reconnaît pas Dieu comme principe de l'obligation, est une morale
indépendante. Il n'est pas possible d'exposer ici, même d'une façon sommaire,
tous les systèmes des philosophes qui ont cherché, en dehors de Dieu et de
toute religion, le fondement de la loi morale, et qui ont fait de vaines
tentatives pour fonder une morale indépendante. Les plus importants peuvent se
ramener à trois classes. Selon qu'ils ont pris leur principe dans la
sensibilité ou dans la raison et qu'ils ont reconnu comme motifs d'action soit
le plaisir, soit l'intérêt, soit l'honnête, ils s'appellent : la morale du plaisir,
la morale utilitaire et la morale rationnelle.
A. LA MORALE DU PLAISIR. - L'homme
est fait pour le bonheur. Le but de la vie doit donc être la recherche du
plaisir. D'où il suit qu'il faut appeler bien tout ce qui apporte une
jouissance et mal tout ce qui cause de la douleur. « Recherche le plaisir, fuis
la douleur », telle est la maxime de la morale du plaisir. Cette doctrine qui a
été professée dans l'antiquité, par Aristide de Cyrène, a été reprise par les
matérialistes (Encyclopédistes), au XVIII° siècle.
B. LA MORALE DE L'INTÉRET.- La
morale utilitaire a succédé vite à la morale du plaisir. Il ne fallait pas, en
effet, une bien longue expérience, pour s'apercevoir que les plaisirs ne sont
pas tous bons â prendre, qu'ils sont souvent suivis de douleurs et que notre
intérêt bien compris nous commande de les peser avec toutes leurs conséquences,
avant de les accepter. Le principe de l'intérêt diffère donc de celui du
plaisir en ce qu'il est réfléchi, qu'il fait un choix, et qu'on ne se détermine
qu'aux actes qui sont susceptibles de procurer le maximum de bonheur avec le
minimum de peines.
La morale de l'intérêt, ébauchée
dans l'antiquité par Épicure, a subi de nombreuses modifications. A la morale
de l'intérêt particulier s'est substituée la morale de l'intérêt général. De
nos jours, ses trois principales formes sont : la morale altruiste, la morale
évolutionniste et la morale sociologique.
a) LA MORALE ALTRUISTE (du latin,
(« alter » autre, autrui) pose pour principe d'action l'amour d'autrui et a pour
contraire l'égoïsme. Partant de ce principe, d'ailleurs faux, que l'intérêt
général est la condition de l'intérêt particulier, et que l'égoïste, comme le
dit BENTHAM, calculerait mal, s'il faisait abstraction de l'intérêt des autres
puisque, si nous ne respectons pas la vie et les biens de nos semblables,
ceux-ci ne respecteront pas davantage notre vie et nos biens, la morale
altruiste affirme que le meilleur moyen de travailler à son propre bonheur,
c'est de faire celui des autres. La grande loi qui doit donc gouverner le
monde, c'est la loi de la solidarité (Bourgeois, La Solidarité). Est bien, par
conséquent, toute action qui obéit à cette loi et mal toute action qui la
contrarie.
b) LA MORALE EVOLUTIONNISTE,
appelée aussi morale scientifique, ne diffère guère de la morale altruiste que
parla forme plus scientifique sous laquelle elle présente sa doctrine. Ce
système de morale prétend s'appuyer sur les faits et sur l'histoire de
l'humanité. D'après ses partisans, les mœurs ont passé par les mêmes transformations
que les espèces. A l'origine, les hommes, à peine sortis de l'espèce animale
par évolution, en avaient gardé les mœurs. Guidés plus par l'instinct que par
la raison, ils recherchaient le plaisir individuel, même au détriment des
autres, mais instruits par l'expérience qui leur démontra vite que celui qui
recevait des coups et des injures, répondait par des coups et des injures, ils
comprirent qu'il était préférable de faire le sacrifice de certains plaisirs :
ainsi, de l'égoïsme est né l'altruisme. La notion du devoir, la distinction
entre le bien et le mal a donc été un fruit tout naturel de l'expérience, de
l'éducation et de l'hérédité.
c) LA MORALE SOCIOLOGIQUE
(DURKHEIM, LÉVY-BRUHL, A. BAYET) prétend, elle aussi, s'appuyer sur les faits.
Aux yeux de ses partisans « seule la morale laïque et positive... peut être
enseignée et imposée à tous », car autrement ceux qui ne croient pas en Dieu
seraient sans morale. Il faut donc fonder la morale sur des faits qui
s'imposent à tous, par exemple « sur ce fait que les hommes vivant en société
ont des intérêts communs... et par suite des devoirs communs » (1) dont
l'ensemble constitue la morale. Au surplus, les devoirs ne sont sacrés
qu'autant qu'ils peuvent servir à notre bonheur et à celui de l'humanité. Comme
on le voit, la morale sociologique, sauf l'étiquette nouvelle, se confond avec
la morale de l'intérêt général et avec la morale du plaisir.
C. LA MORALE RATIONNELLE. - La
morale rationnelle, appelée aussi morale kantiste, du nom d'un de ses principaux
partisans, le philosophe allemand, KANT (§ 1804), prétend fonder la morale
uniquement sur la raison et la nature ; d'où son autre nom de morale naturelle.
D'après Kant, le caractère de l'homme, ce qui fait de lui un être distinct des
animaux, c'est, non pas sa sensibilité et ses passions, vu qu'il les partage
avec eux, c'est sa raison. S'il veut donc garder sa condition d'homme, il doit
préférer les biens de la raison aux biens de la sensibilité : autrement, il
abdiquerait sa dignité humaine. Or la raison pratique, ou conscience, dicte à
l'homme son devoir, - impératif catégorique, - auquel il faut obéir, uniquement
parce qu'il est le devoir. Le devoir doit donc être accompli pour lui-même, et
non en vue d'une récompense.
(1) A. BAYET, précis de morale, p.
2-5.
Le bien est une fin en soi et n'a
pas besoin de rémunération. Plus que cela : l'espoir de la récompense ferait de
la pratique du bien un calcul et une spéculation, il supprimerait, du même
coup, le mérite de la vertu et avilirait la morale.
A la morale rationnelle se
rattachent: - a) LA MORALE DU SURHOMME, imaginée par le philosophe allemand,
NIETZSCHE (t 1900), d'après laquelle les hommes supérieurs ou surhommes
doivent commander aux incultes et leur imposer leur volonté comme des lois ;-
b) LA MORALE DE L'HONNEUR, d'après laquelle est bien ce qui mérite l'estime des
hommes et mal tout ce qui suscite la réprobation : morale qui serait excellente
s'il était établi que l'opinion publique n'était jamais injuste dans ses
appréciations et faussée par des préjugés ; - c) LA MORALE DE LA CONSCIENCE
(Guyau - 1888), qui professe que la conscience pousse l'homme à mener la vie la
plus parfaite, par conséquent, à pratiquer les préceptes de la morale, non pas
en vertu d'un commandement, ni en vertu d'une sanction, mais parce que c'est le
meilleur moyen de nous perfectionner et de réaliser les besoins de notre
nature.
2 La Morale chrétienne. -
Il est facile aux moralistes chrétiens de démontrer que les principes sur
lesquels s'appuient les différents systèmes de la morale indépendante sont, ou
bien faux, ou insuffisants, et que, seule la morale qui reconnaît Dieu comme
créateur, comme législateur et comme rémunérateur, jouit de l'autorité
indispensable pour rendre le bien obligatoire (No 157).
A. Les principes de la Morale
indépendante sont faux ou insuffisants :
a) faux: 1. quand ils prennent le
plaisir pour règle de conduite. Il est assez évident que le plaisir n'est pas
toujours un bien, que les plaisirs de la sensibilité sont fugitifs et que
certains plaisirs très vifs, comme ceux du jeu et de l'ambition, sont suivis
souvent de grandes peines. - 2. Bien que le principe de l'intérêt soit de
meilleure qualité que celui du plaisir, il ne saurait non plus déterminer le
devoir. L'intérêt personnel peut être conseillé, mais il n'est pas obligatoire.
Quant à la doctrine de l'intérêt général, elle commet une grossière erreur,
lorsqu'elle soutient que le bonheur de l'individu et celui de la société vont
toujours de pair. N'est-il pas fréquent, au contraire, de les trouver en
opposition ? Le soldat, en temps de guerre, le médecin, en temps d'épidémie,
qui donnent leur vie pour le bien de la société ne sacrifient-ils pas leur
intérêt particulier à l'intérêt général ? Qu'on nous dise en vertu de quel
principe on peut leur demander le sacrifice de leur bonheur à celui de la
société.
b) Le principe de la Morale
rationnelle est juste, mais insuffisant. Il est vrai que la raison droite doit
être regardée comme la règle de la moralité ; mais de qui la raison tient-elle
son autorité ? Comment peut-elle être, à la fois, le législateur et le sujet ?
Pour commander à l'homme et lui imposer des lois, il faut être au-dessus de
lui. Si la raison, qui est partie intégrante de l'homme, parle en son propre
nom, elle peut proclamer qu'un acte est honnête ; mais il n'est pas en son
pouvoir de l'imposer.
B. La Morale chrétienne complète
donc très heureusement la morale rationnelle. En considérant la raison humaine
comme dépendante de Dieu, comme une image de la Raison incréée, et l'ordre naturel
comme la manifestation de la volonté divine, elle a le droit de poser comme
règle qu'il y a obligation de vivre et d'agir selon l'ordre constitué par le
Souverain Maître et Législateur.
Quant à l'accusation que les rationalistes
font à la morale chrétienne d'être une morale intéressée, elle est plus
spécieuse que fondée.
a) L'on peut répondre d'abord que
le désintéressement absolu est sans doute une excellente chose, mais il
faudrait savoir s'il se trouve au fond de la nature humaine, et s'il est
possible de diriger les hommes, en ne leur mettant devant les yeux que la
beauté du devoir à accomplir.
b) Par ailleurs, est-il vrai que
la morale chrétienne n'ait pas d'autres motifs plus élevés pour pousser au
bien, que la perspective du Ciel ou de l'Enfer, de la récompense ou du
châtiment ? N'est-ce pas une erreur de dire que la sanction éternelle se
substitue au devoir Assurément, elle l'appuie, mais elle ne le constitue pas.
Les chrétiens obéissent à la loi morale, avant tout, parce qu'elle est
l'expression de la volonté de Dieu. « Ce n'est pas parce que l'homme vertueux
aura fait un calcul qu'il sera béatifié, c'est parce qu'il aura fait son
devoir. Plus il se sera oublié dans l'effort vertueux, plus grande sera sa récompense.
La mesure de son désintéressement sera celle de son salaire (1) ».
c) Il serait facile enfin de
démontrer, par dix-neuf siècles d'histoire, que le christianisme a toujours été
la meilleure école de désintéressement.
159. - IV. L'Acte humain. Conditions
pour la moralité d'un acte.
1 Définition. - Ce que nous
appelons ici a acte humain » n'est pas tout acte accompli par l'homme, mais
seulement celui dont il est responsable : c'est donc l'acte moral qui procède
de la volonté délibérée de l'homme.
2 Conditions requises pour la
moralité d'un acte. - D'après la définition qui précède, l'acte humain
requiert deux conditions : le discernement et la liberté. En d'autres termes,
pour qu'un acte soit moral, il faut que la raison discerne la qualité bonne ou
mauvaise de cet acte et que la volonté soit libre d'agir ou de ne pas agir.
A. LE DISCERNEMENT. - Le discernement est l'opération de notre esprit, qui
considère l'action en elle-même et dans les circonstances qui l'accompagnent,
et juge si elle est bonne, mauvaise ou indifférente.
Le discernement a des degrés. Il
est : -a) distinct, ou -b) confus, suivant que nous percevons clairement ou
vaguement la qualité bonne ou mauvaise d'une chose. Aussi, quand il s'agit
d'établir la responsabilité, faut-il distinguer entre: -1 .les actes pleinement
délibérés, c'est-à-dire accomplis avec un entier discernement (responsabilité
complète) ; - 2.les actes semidélibérés, c'est-à-dire accomplis avec un
discernement imparfait, comme dans le demi-sommeil (responsabilité atténuée) ;
et- 3. les actes indélibérés, c'est-à-dire accomplis sans discernement; ex.:
les actes des fous, les actes spontanés et instinctifs, comme dans les
mouvements des passions, les accès de fièvre, de délire, la suggestion
hypnotique, si on n'y a pas donné son consentement (aucune responsabilité).
(1) Mgr D'HULST, Carême de. 1891,
5e Conférence. « La morale et la sanction »
B. LA LIBERTÉ. - La liberté est le
pouvoir qu'a la volonté de se déterminer pour une chose plutôt que pour une
autre, de choisir entre le bien et le mal (1). La liberté suppose donc que l'on
est exempt de toute contrainte intérieure et de toute violence extérieure.
La liberté,-le volontaire, comme
disent les théologiens, - a, elle aussi, des degrés.
Le volontaire est : - a) parfait,
lorsque la liberté est entière; - b) imparfait, lorsque la liberté est
incomplète (ex. : mouvement de colère irréfléchie). La responsabilité n'est
totale que dans le volontaire parfait.
Qu'il soit parfait ou imparfait,
le volontaire est : -1. exprès ou tacite, suivant qu'il se manifeste par la
parole ou un signe extérieur ou bien que le silence peut être interprété comme
une marque d'approbation, d'après l'axiome : « Qui ne dit rien consent » : ce
qui a lieu dans les cas où celui qui se tait devrait parler ; - 2. Explicite ou
implicite, suivant que la volonté est formellement exprimée ou impliquée dans
une autre proposition explicite ; ex. : si vous dites : « Je vais à la messe »,
vous manifestez explicitement votre volonté d'observer le dimanche ; si vous
dites simplement : « Je veux sanctifier le dimanche » vous exprimez
implicitement votre volonté d'aller à la messe et de ne pas travailler ; - 3.
direct ou indirect, suivant que la volonté envisage un acte et le veut comme
tel (ex. : tuer pour se venger ou pour voler), ou bien que, sans le vouloir en
lui-même, on prévoit qu'il peut résulter d'un acte directement voulu (ex. :
tuer en état d'ivresse : l'ivresse a été voulue directement,- l'homicide indirectement).
Pour que le volontaire indirect soit imputable, il faut que la conséquence
mauvaise de l'acte directement voulu (ivresse) ait été prévue, au moins
confusément, et qu'on ait pu et dû s'en abstenir : pour cette dernière raison,
le médecin et l'infirmière qui, par devoir d'état, soignent certaines
maladies, ne sont pas responsables des mauvaises pensées qui peuvent leur
venir, comme l'est celui qui s'y expose sans motifs suffisants ; - 4. actuel ou
virtuel, suivant que la volonté se manifeste au moment de l'acte ou qu'elle
persévère parce qu'elle n'a pas été révoquée par une volonté contraire (ex. :
si l'on offre le matin à Dieu toutes les actions de la journée, l'intention
persévère alors que, au moment où l'on agit, l'on n'y pense plus).
(1) Il suit de là que les
fatalistes et les déterministes, qui nient l'existence de la liberté, rejettent
du même coup toute morale, toute distinction entre le bien et le mal, vu que la
liberté est l'une des deux conditions essentielles de la moralité d'un acte.
160. - V. Les Causes qui
changent la moralité de l'acte.
Comme le discernement et la
liberté dérivent de l'intelligence et de la volonté, les causes, qui sont
susceptibles d'influencer ces deux facultés, changent la nature de la moralité,
et, par conséquent, de la responsabilité.
1 Causes qui influent sur
l'intelligence. - L'IGNORANCE ET L’ERREUR.
- Deux causes influent directement
sur l'intelligence : l'ignorance et l'erreur. Il y a entre les deux une
distinction assez nette, puisque ignorer c'est ne rien savoir, ne pas
soupçonner la vérité, tandis que errer, c'est croire qu'une chose fausse est
vraie ou qu'une chose vraie est fausse ; mais, dans la pratique, ce qui se dit
de l'une peut s'appliquer à l'autre.
L'ignorance peut porter sur la loi
ou sur le fait : ignorance du droit ou du fait. Ainsi, on peut ignorer qu'une
loi de l'Église prohibe les mariages entre parents dans la ligne collatérale,
jusqu'au 3e degré, ou, connaissant. la loi, on peut ignorer sa parenté.
Que l'ignorance porte sur le droit
ou le fait, elle est invincible ou vincible : - a) invincible, quand on ne la
soupçonne pas ou qu'il n'y a pas moyen de la vaincre. Dans ce cas, les actes
qui, en eux-mêmes, sont répréhensibles, deviennent moralement bons, parce que
celui qui agit, croit à l'existence d'une obligation et obéit par conséquent à
sa conscience, en y conformant sa conduite ; réciproquement, les actes bons
deviennent moralement mauvais si, par erreur, on les croit défendus ;- b)
vincible, quand on soupçonne la vérité et qu'on ne cherche pas à la connaître.
L'ignorance vincible diminue la liberté. Si cependant elle est affectée et
qu'on ne veut pas s'instruire de la loi, pour pouvoir pécher plus librement, la
culpabilité, loin d'être amoindrie, est plutôt augmentée, en raison de
l'intention mauvaise.
2 Causes qui influent sur la
volonté. - Les principales sont: la crainte, la violence, les passions, le
tempérament, l'éducation, l'habitude et les maladies du corps et de l'âme.
A. LA CRAINTE ET LA VIOLENCE. - 11
y a, entre la crainte et la violence, cette différence, que la première atteint
les actes intérieurs et les actes extérieurs, tandis que la seconde n'influe
que sur les actes extérieurs. - a) La crainte, qui provient d'une cause
intrinsèque, n'enlève pas le libre arbitre : ainsi, une personne dangereusement
malade qui, par peur de la mort, fait le vœux de donner cent francs aux pauvres
en cas de guérison, est tenue de l'exécuter si elle guérit effectivement. - b)
La crainte, qui vient d'une cause extrinsèque et qui est ordinairement l'effet
de la violence, enlève le libre arbitre et la responsabilité, du montent qu'on
résiste intérieurement à la force majeure. Les martyrs, que les persécuteurs
obligeaient par la force à rendre un culte aux idoles, n'étaient pas coupables
du péché d'idolâtrie. Dans le cas de violence, la responsabilité est donc en
raison directe du degré de consentement intérieur que la volonté donne à l'acte
extérieur.
B. LES PASSIONS. - La passion, dont il s'agit ici, est un mouvement,
désordonné de l'âme, qui la pousse hors dos bornes de la raison. - a) Quand la
passion est d'une telle violence qu'elle cause comme une rupture d'équilibre et
qu'elle trouble entièrement l'esprit, elle enlève toute liberté et excuse de
tout mal, à moins qu'elle ne soit volontaire dans sa cause. - b) Si, au
contraire, comme il arrive généralement, elle peut être vaincue par l'effort de
la volonté, l'on peut distinguer trois cas 1. Ou bien on lui résiste avec
succès et alors la passion vaincue augmente le mérite. -- 2. Ou bien on
succombe après avoir résisté: dans ce cas, la passion, sans excuser
complètement, diminue la culpabilité. - 3. Ou bien la volonté, loin de résister
à la passion, s'y abandonne, l'excite et en augmente l'intensité : dans ce
troisième cas, il y a aggravation de la faute.
C. LE TEMPÉRAMENT consiste dans les dispositions innées en nous
et qui nous viennent de l'hérédité. « L'homme, héritant des modes de sentir et
de penser de ses pères, est sollicité à vouloir et par suite à agir comme eux
(1). » Ces impulsions et ces tendances n'entraînent pas la nécessité irrésistible
des actes ; elles ne font que diminuer la liberté.
D. L’EDUCATION a pour rôle de développer les heureuses dispositions que la
nature a déposées en nous et de retrancher les mauvaises. Elle doit diriger les
passions, les soumettre à la raison, combattre les mauvaises inclinations en
les remplaçant par de bonnes. S'il est des cas où le travail est difficile,
l'histoire nous prouve qu'il n'est pas au-dessus des forces humaines et qu'un
tempérament violent peut devenir un modèle de douceur, comme saint François de
SALES, qu'un orgueilleux comme saint François Xavier, peut s'élever au plus
haut degré de l'humilité et ne plus connaître d'autre ambition que celle du
salut des âmes. Mais il arrive aussi que les idées de bien et de mal sont
faussées par une mauvaise éducation et que la notion du devoir est obscurcie
par les préjugés. Il peut se faire, par exemple, qu'un anarchiste croie de
bonne foi qu'il a le droit de voler les autres pour rétablir l'égalité sociale.
Pour juger des cas de ce genre et mesurer le degré de responsabilité, il suffit
d'appliquer les mêmes principes que pour l'ignorance et l'erreur.
E. L’HABITUDE est une tendance à agir dans un certain sens, qui résulte
de la répétition des mêmes actes. - a) Si la mauvaise habitude a été acquise
volontairement et qu'on s'y adonne sans résistance, la responsabilité est
aggravée. - b) Quand elle est le produit de l'inadvertance et qu'elle
est repoussée, aussitôt qu'on en a conscience, elle est involontaire et
supprime toute responsabilité. - c) Si elle a été contractée volontairement
mais rejetée ensuite, elle diminue la liberté : tel est le cas du
blasphémateur ou de l'ivrogne qui retombent dans leurs vieux péchés, même lorsqu'ils
ont déjà extirpé leurs mauvaises habitudes.
F. LES ÉTATS PATHOLOGIQUES. - Les
maladies du corps et de l'âme sont assez nombreuses. Nous ne mentionnerons ici
que les plus importantes :
a) LES IMPULSIONS IRRESISTIBLES -
Il peut arriver, dans certains cas pathologiques, qu'on soit poussé au mal
comme par une force irrésistible. Les malheureux qui ont des crises de ce genre
sont sans doute irresponsables mais ils doivent prendre les moyens de les
rendre inoffensives, en priant par exemple un ami de les arrêter.
b) La NEURASTHENIE est un état pathologique
dans lequel les nerfs sont affaiblis, et dont les effets sont une dépression
physique et morale, et une grande inconstance de la volonté. La responsabilité
du neurasthénique est atténuée.
c) L'HYSTERIE est également un
état maladif du système nerveux, de caractère plus grave. Ses effets sont de
diminuer ou d'éteindre la sensibilité dans certaines parties du corps
(anesthésie) et de l'augmenter dans d'autres (hyperesthésie). Cette
irritabilité des nerfs qui influe sur le caractère, qui fait que l'humeur et
les sentiments de l'hystérique varient, d'une minute à l'autre, débilite
certainement sa volonté, mais il est bien difficile de déterminer jusqu'à quel
point le libre arbitre est affaibli.
d) L'EPILEPSIE est, comme
l'hystérie, un désordre des nerfs. « Sous l'influence de l'impulsion,
l'épileptique est capable de blesser, de tuer les personnes qui s’approchent. et
il est d'autant plus terrible que sa vigueur, dans ces moments, est prodigieuse
et qu'il frappe avec une sûreté remarquable (1).» Ces crimes alors ne sont pas
imputables.
e) L’ABOULIE est une annihilation
de la volonté par suite d'une dépression du système nerveux. Les personnes
atteintes d'aboulie sont incapables de faire une chose que pourtant elles
désirent faire. Dans ces cas, la responsabilité peut être nulle. Il y a
toujours responsabilité, quand l'aboulie a été provoquée par une cause que l'on
a posée volontairement, par exemple, en usant de stupéfiants (volontaire
indirect).
f) L'HYPNOSE est un sommeil
artificiel (V. N° 178) dans lequel l'hypnotisé perd la conscience de ses actes.
Elle n'enlève pas la responsabilité quand celui qui S'est laissé volontairement
endormir, a prévu que des mauvaises actions lui seraient peut-être suggérées (volontaire
indirect).
(1) Th. Ribot, L'hérédité psychologique.
(2) FERE ; L'épilepsie.
161. - VI. Éléments de la
moralité de l'acte humain. Règles d'appréciation.
1 Eléments de la moralité.
-Trois éléments concourent à la moralité de l'acte humain : l'objet, la fin et
les circonstances. Pour qu'un acte soit bon, il faut que ces trois éléments
soient conformes à notre nature d'êtres raisonnables. Si l'un d'entre eux ne
l'est pas, l'action est mauvaise.
A. L'OBJET. - Le premier élément
qui fait la moralité de l'acte humain, c'est la nature même de cet acte,
c'est-à-dire l'objet, considéré indépendamment de la fin et des circonstances.
Il y a, en effet, des actes, qui, considérés intrinsèquement (en soi), sont
bons, ou mauvais, ou indifférents : ainsi, il est bien d'aimer Dieu et de
soulager la misère de son prochain, il est mal de voler et de nuire à la
réputation d'autrui et il est indifférent de se promener. Il y a aussi des
actes qui ne sont bons eu mauvais que par accident. c'est-à-dire en raison
d'un précepte qui les commande ou les interdit (ex. : travail du dimanche).
Remarquons encore que l'objet
mauvais en soi peut l'être d'une façon absolue, si bien que Dieu ne peut en
changer la nature : tel est le cas du blasphème et du parjure ; ou d'une façon
conditionnelle, en sorte que, dans certaines conditions, la nature de l'acte
cesse d'être mauvaise : ainsi. il est licite de prendre le bien d'autrui dans
le cas d'extrême nécessité.
B. LA FIN. - On entend par fin
l'intention qui nous dirige dans l'accomplissement d'un acte. L'on voit tout de
suite que l'intention peut changer la nature de l'action : ainsi, une bonne
action peut être faite avec une mauvaise intention, et réciproquement, une
mauvaise action, avec bonne intention. Je peux faire l'aumône par ostentation,
et je peux voler dans le but de secourir un malheureux.
C. LA CIRCONSTANCE est quelque chose de purement accidentel qui s'ajoute à
l'acte humain. Ainsi, le vol est toujours le vol, mais la circonstance diffère
si l'on vole un pauvre ou un riche, si l'on vole dans une église, etc.
2 Principes pour apprécier la
moralité des actes humains. - En se basant sur les trois éléments qui
concourent à la moralité de l'acte : l'objet, la fin et les circonstances,
voici les principes les plus essentiels qui permettent d'apprécier la valeur
morale des actions humaines.
1er Principe. - Une action bonne
intrinsèquement, c'est-à-dire par son objet, peut devenir meilleure par la fin
qu'on poursuit. Faire l'aumône par pitié pour le pauvre est un acte bon ; faire
l'aumône pour plaire à Dieu est un acte meilleur. - Il peut arriver qu'une
action, bonne de sa nature, soit faite avec deux intentions, l'une bonne,
l'autre répréhensible. Si cette dernière n'est pas l'intention principale,
l'action ne perd qu'une partie de son mérite : tel est le cas de celui qui fait
l'aumône principalement par charité et secondairement par ostentation (1).
2eme Principe. - La fin peut
parfois changer totalement la nature d'un acte. Ainsi une action bonne par son
objet devient mauvaise quand on poursuit une fin mauvaise : ex. : faire un
signe de croix par dérision, faire la charité à un pauvre pour le détourner de
la vraie religion et du devoir, sont de mauvaises actions. Nous avons dit «
parfois », car, si une action est mauvaise par son objet, elle ne devient pas
bonne, parce que la fin qu'on a en vue est bonne. « La fin ne justifie pas les
moyens. » « Il ne faut pas faire le mal pour qu'il en sorte du bien » dit saint
PAUL (Rom, III, 8). Il est défendu de voler, alors même qu'on voudrait soulager
un malheureux ; on ne peut tuer un malade dans le but, sans doute excellent,
de lui éviter la souffrance. Cependant la bonne intention diminue toujours la
culpabilité, et la supprime entièrement, comme il a été dit (N°160), dans le
cas d'une conscience invinciblement erronée.
D'autre part, s'il s'agit d'une
action qui n'est pas mauvaise en soi, et qui l'est seulement parce qu'elle est
défendue par une loi positive, elle devient permise si elle est faite dans une
bonne intention et qu'elle doit entraîner des conséquences utiles. L'on peut
présumer alors que le législateur n'a pas prévu le cas en question. Il est
mal, par exemple, de désobéir à un ordre donné par un supérieur, mais si
l'exécution de cet ordre a des conséquences mauvaises que le supérieur n'a pas
prévues, la désobéissance n'est plus une faute. Ce n'est pas la fin qui
justifie de mauvais moyens, ce sont les moyens qui cessent d'être mauvais, car
on a le droit de supposer que c'est la volonté du supérieur d'annuler l'ordre
qu'il a donné.
3eme Principe. - Une action
indifférente en soi devient bonne ou mauvaise, suivant la fin que l'on se
propose. Ex. : se promener pour se délasser et mieux travailler après, ou bien
pour se faire admirer.
4eme Principe. - Une action
mauvaise en soi, mais non d'une manière absolue, peut devenir licite dans le
cas de conflit de deux devoirs et en raison de la nécessité où l'on est de
choisir entre deux actes opposés et d'accomplir celui qui est imposé par le
devoir d'ordre supérieur. Ainsi la désobéissance aux parents, le meurtre, le
vol, le mensonge sont des actes mauvais en soi. Nous avons pourtant le droit et
même le devoir de désobéir à nos parents s'ils nous commandent des choses
opposées à la loi de Dieu (No 200). De même il est permis, comme nous le verrons
plus loin, de tuer un injuste agresseur (No 212), de voler dans le cas
d'extrême misère (NO 229), de mentir pour ne pas trahir un secret (No 238).
5eme Principe. - Une action bonne
ou indifférente qui a deux sortes d'effets, les uns bons, les autres mauvais,
est licite si l'intention est bonne et que les bons effets compensent ou
surpassent les mauvais. Il est permis à un prêtre, malgré le scandale, d'entrer
dans une maison mal famée, s'il a des raisons graves de le faire, comme, par
exemple, pour administrer un sacrement.
6eme Principe,-Une action bonne ou
mauvaise par son objet et par sa fin, devient meilleure ou plus mauvaise en
raison des circonstances. L'aumône faite par un pauvre est un acte plus
méritoire que la même aumône faite par un riche. Il est plus mal de voler dans
une église que dans une maison.
Les circonstances peuvent, elles aussi, changer totalement. la nature d'un acte
: ainsi, travailler est un acte bon en soi ; travailler le dimanche est un acte
mauvais ; manger de la viande est un acte indifférent ; manger de la viande le
vendredi est un acte mauvais, parce que défendu par l'Église.
LA COOPÉRATION. - Si l'on
considère, non plus l'action elle-même, mais la coopération, il faut distinguer
entre la coopération directe et la coopération indirecte. Si la coopération est
directe, elle est généralement défendue. On ne peut aider quelqu'un à tuer ou à
voler- Cependant, dans ce dernier cas, il est permis d'aider un voleur, si le
refus doit nous coûter la vie ; la vie est un bien plus précieux qu'on a le
droit de protéger avant la fortune d'autrui.
Si la coopération est indirecte,
elle n'est pas coupable, pourvu que l'acte ne soit pas intrinsèquement mauvais
et qu'on ait une raison sérieuse de coopérer. Ainsi il est permis à un ouvrier
imprimeur de coopérer à la publication d'un mauvais livre, s'il n'a pas
d'autres moyens de gagner sa vie.