MANUEL D'INSTRUCTION RELIGIEUSE


LA DOCTRINE CATHOLIQUE

IMPRIMATUR : Atrcbati, die 6a Aprilis 1936. P. HOGUET,

 

Tome 2

 

La Morale

 

(Commandements de Dieu et de l'Eglise)

Abbé A. Boulenger,

La doctrine catholique, Tome II "La Morale"

Paris-Lyon, éd. Emmanuel Vitte, 1936.

 

 

1er LEÇON

 

La Morale théorique. - Les Actes humains. - Les Lois.

LA MORALE
1° Définition.
2° Objet et But. Lois qui régissent nos actes pour nous conduire à notre salut.
3° Utilité. Elle éclaire la conscience dans les cas difficiles.

4° Division.

A. Morale théorique

a) Fondement du Devoir.

b) Morale indépendante.

1) Morale du plaisir.

2) Morale de l’intérêt.

1. intérêt particulier.

2. intérêt général.

3) Morale rationnelle.

c) Morale Chrétienne.

B. Morale pratique

L'ACTE HUMAIN

1° Conditions de la moralité.

a) Discernement (raison).

b) Libre arbitre.

2° Causes qui changement la moralité.

a) Causes qui influent sur l’intelligence.

a) Ignorance.

b) Erreur.

b) Causes qui influent sur la volonté.

1. Crainte et violence.

2. Passions

3. Tempérament

4. Education

5. Habitude

6. Maladies du corps et de l’Ame

3° Eléments de la moralité.

a) Objet

b) Fin

c) Circonstances

4° Principes pour apprécier.

a) La valeur de l’acte humain

c) La malice de la coopération

LES LOIS

1° Loi naturelle.

a) Définitions

b) Existence

c) Objet

d) Sujet et Obligatoire

2° Loi divine positive.

a) Loi primitive

b) Loi mosaïque

1. Décalogue

2. Préceptes cérémoniels et judiciaires

c) Loi chrétienne

1. Foi

2. Morale

1. Préceptes

2. Conseils

3. Culte

3° Lois ecclésiastiques

a) Législateur

b) Objet

c) Sujet et Obligation

d) Cessation de la Loi

4° Lois civiles.

a) Législateur

b) Objet

c) Sujet et Obligation

155 (1). - Mots.

Morale (du latin « moralis », « mores », « mœurs »). Ce mot désigne : - a) la science qui s'occupe des mœurs, qui nous fait connaître le bien prescrit, et le mal défendu ; - b) l'application pratique de ces prescriptions. L'on dit, dans ce sens, qu'un peuple (ou un individu) a beau­coup de morale, quand il a des mœurs vertueuses.

Moralité. Ne pas confondre ce mot avec le précédent. La moralité d'un acte, c'est son caractère moral, c'est-à-dire son rapport avec la loi morale, sa qualité bonne ou mauvaise, selon qu'il est con­forme ou non à la loi morale. Les mots « devoir », « obligation morale », « loi morale », « responsabilité » sont expliqués dans le Développement (Voir N° 167).

Motif. Mobile. Raison qui nous dé­termine à agir.

Intention morale. Fin que nous nous proposons dans nos actions; buf, conscient qui dirige nos actes.

Décalogue. (du grec « deka », dix, et, « logos », discours, parole). Ainsi appelé, parce qu'il désigne les Dix Comman­dements de Dieu, donnés à Moïse sur le mont Sinaï.

Commandement. Ce qui est or­donné ou ce qui est défendu. Syno­nymes : loi, précepte, devoir.

(1) Les numéros de la seconde Partie de « la Doctrine catholique » continuent ceux de la première.
(2) Voir 1er fascicule de la « Doctrine Catholique » Le Dogme.

DÉVELOPPEMENT

156. - I. La Morale chrétienne.

Après avoir exposé les vérités (2) qu'il nous faut croire, nous avons à nous occuper des devoirs qu'il faut pratiquer. Après le dogme, la morale.

1 Définition. - La Morale chrétienne est la science qui, à l'aide de la religion révélée et de la raison, nous enseigne les lois divines et humaines, auxquelles nous devons conformer nos actes, si nous voulons faire notre salut. Autrement dit, c'est la science qui nous fait connaître nos devoirs.

2 Objet et but. - Il découle de la définition que la morale a pour objet les actes humains et les lois qui les régissent, et pour but de nous enseigner ce que nous devons faire ou éviter pour accomplir la volonté de Dieu et gagner la vie éternelle.

3 Utilité. - On a contesté l'utilité de la morale, sous prétexte que la conscience suffit à déterminer le devoir, que la vertu ne s'enseigne pas, et qu'on peut être un homme de bien sans étude préliminaire, tandis qu'on ne l'est pas toujours avec la science la plus complète de la morale. - Il est bien certain qu'il ne faut pas confondre la connaissance avec la pra­tique du bien ; il n'en reste pas moins que l'étude de la science morale est utile parce qu'elle supplée souvent la conscience, quand le devoir est dif­ficile à saisir. «Dans les temps troublés, dit Guizot, il est souvent plus dif­ficile de connaître son devoir que de le faire. » La conscience peut être obscurcie par les passions, les préjugés ou l'intérêt ; il arrive aussi parfois que deux devoirs sont en conflit. Dans ces différents cas, une connais­sance nette des principes de morale peut seule nous guider et inspirer notre conduite.

4 Division. - La Morale se divise en deux parties: elle comprend la Morale théorique et la Morale pratique.

A. La Morale théorique établit le fondement du devoir, et traite, à un point de vue général, des actes humains, des lois qui les régissent, de la conscience, qui est la faculté de reconnaître la loi et de l'appliquer aux circonstances, des péchés ou infractions à la loi, et des vertus ou habitudes qui nous inclinent à vivre selon la loi.

B. La Morale pratique étudie les devoirs, les péchés et les vertus pris en particulier. Elle se trouve énoncée dans ce qu'on pourrait nommer les deux Codes de la religion chrétienne : les Commandements de Dieu et les Commandements de l'Église: c'est elle qui doit faire l'objet spécial de notre étude.

Avant d'aborder cette étude, nous parlerons, très brièvement, dans cette leçon, des points les plus importants de la Morale théorique, c'est-à­-dire du fondement de l'obligation morale, des actes humains, et des lois. Les questions de la conscience, des péchés et .des vertus seront traitées plus loin (Voir leçon 12 et suivantes).

157. - II. Le devoir. Notion. Espèces. Fondement.

La morale étant la science qui nous enseigne nos devoirs, il y a donc lieu de rechercher, avant toute autre chose : - 1° ce qu'est le devoir; ­2 ° quelles en sont les espèces ; - 3 ° quel en est le fondement.

1 Notion. - Le devoir est toute règle qui impose à notre volonté l'obli­gation morale de faire certains actes et d'omettre certains autres. Entre les différentes actions que nous avons la liberté d'accomplir, notre conscience fait, en effet, une distinction de la plus haute importance. Elle affirme que les unes sont bonnes et les autres mauvaises ; d'un côté le bien, de l'autre le mal. Sans doute elle ne nous prescrit pas tout ce qui est bien, mais elle veut que tout ce que nous faisons soit bien.

2 Espèces - Les devoirs se divisent en deux grandes catégories : ­a) les devoirs de justice ou devoirs juridiques, et - b) les devoirs de charité ou devoirs non juridiques. Les premiers sont ainsi appelés, parce que, normalement, on peut en obtenir l'exécution devant les tribunaux: telle est, par exemple, l'obligation de payer ses dettes ; au devoir strict du débiteur correspond, chez le créancier, le droit absolu d'exiger son dû en recourant, s'il le faut, à la force publique. Les seconds, au contraire, ne sont pas exigibles devant les tribunaux : ainsi, faire l'aumône est pour le riche un devoir grave; mais au devoir du riche ne correspond pas, chez le pauvre, le droit absolu de l'exiger.

Par ailleurs les devoirs sont : - 1. affirmatifs ou négatifs suivant qu'ils prescrivent un acte ou le défendent ; - 2. naturels ou positifs suivant que les actes sont commandés ou défendus par la loi naturelle ou par les lois positives.

3 Fondement. - Quel est le fondement du devoir ? En d'autres termes, au nom de quoi ou de qui la conscience nous prescrit-elle certains actes qui sont bons et nous défend-elle ceux qui sont mauvais ?

A cette question les moralistes chrétiens répondent que la morale ne peut trouver d'autre fondement qu'en Dieu. Car l'idée de l'obligation suppose un rapport de sujet à maître. Or tous les hommes, en tant qu'hommes, sont égaux : aucun ne peut imposer, par lui-même, sa volonté aux autres. Dire, par conséquent qu'il n'y a pas de Dieu, c'est dire que l'homme n'a pas de maître, qu'il est indépendant, c'est du même coup le décharger de tout devoir.

D'après les moralistes chrétiens, c'est donc Dieu, notre créateur, qui est aussi notre législateur et le rémunérateur de nos oeuvres. Mais pourquoi Dieu prescrit-il certaines actions et défend-il certaines autres ? C'est que Dieu ne peut pas ne pas vouloir le bien : c'est là une loi qui découle de sa nature (1). Il n'a donc pu créer l'homme sans vouloir qu'il le réalise, lui aussi, et obéisse à la même loi qui le régit. Pour nous diriger vers notre fin et nous faire connaître notre devoir, il a déposé l'idée du bien dans notre nature et il nous a donné la raison pour le discerner. La conscience, qui est la voix de la raison, découvre cet ordre fixé par le créateur ; elle prend connaissance de la loi et elle proclame bonnes toutes les actions qui lui sont conformes et mauvaises celles qui vont à l'encontre.

(1) C'est donc une erreur de dire que les actions sont bonnes ou mauvaises, parce que Dieu le veut ainsi, comme il aurait pu vouloir qu'il en fût autrement. Il faut dire, au contraire, que si Dieu le veut ainsi, c'est qu'elles sont intrinsèquement bonnes et conformes au Bien absolu et incréé, c'est-à-dire à la loi éternelle.

158. - III. Morale indépendante et Morale chrétienne.


1 La Morale indépendante.
- Toute morale qui ne reconnaît pas Dieu comme principe de l'obligation, est une morale indépendante. Il n'est pas possible d'exposer ici, même d'une façon sommaire, tous les systèmes des philosophes qui ont cherché, en dehors de Dieu et de toute religion, le fondement de la loi morale, et qui ont fait de vaines tentatives pour fon­der une morale indépendante. Les plus importants peuvent se ramener à trois classes. Selon qu'ils ont pris leur principe dans la sensibilité ou dans la raison et qu'ils ont reconnu comme motifs d'action soit le plaisir, soit l'intérêt, soit l'honnête, ils s'appellent : la morale du plaisir, la morale uti­litaire et la morale rationnelle.

A. LA MORALE DU PLAISIR. - L'homme est fait pour le bonheur. Le but de la vie doit donc être la recherche du plaisir. D'où il suit qu'il faut appeler bien tout ce qui apporte une jouissance et mal tout ce qui cause de la douleur. « Recherche le plaisir, fuis la douleur », telle est la maxime de la morale du plaisir. Cette doctrine qui a été professée dans l'antiquité, par Aristide de Cyrène, a été reprise par les matérialistes (Encyclopédistes), au XVIII° siècle.

B. LA MORALE DE L'INTÉRET.- La morale utilitaire a succédé vite à la morale du plaisir. Il ne fallait pas, en effet, une bien longue expérience, pour s'apercevoir que les plaisirs ne sont pas tous bons â prendre, qu'ils sont souvent suivis de douleurs et que notre intérêt bien compris nous commande de les peser avec toutes leurs consé­quences, avant de les accepter. Le principe de l'intérêt diffère donc de celui du plaisir en ce qu'il est réfléchi, qu'il fait un choix, et qu'on ne se détermine qu'aux actes qui sont susceptibles de procurer le maximum de bonheur avec le minimum de peines.

La morale de l'intérêt, ébauchée dans l'antiquité par Épicure, a subi de nom­breuses modifications. A la morale de l'intérêt particulier s'est substituée la morale de l'intérêt général. De nos jours, ses trois principales formes sont : la morale altruiste, la morale évolutionniste et la morale sociologique.

a) LA MORALE ALTRUISTE (du latin, (« alter » autre, autrui) pose pour principe d'ac­tion l'amour d'autrui et a pour contraire l'égoïsme. Partant de ce principe, d'ailleurs faux, que l'intérêt général est la condition de l'intérêt particulier, et que l'égoïste, comme le dit BENTHAM, calculerait mal, s'il faisait abstraction de l'intérêt des autres puisque, si nous ne respectons pas la vie et les biens de nos semblables, ceux-ci ne respecteront pas davantage notre vie et nos biens, la morale altruiste affirme que le meilleur moyen de travailler à son propre bonheur, c'est de faire celui des autres. La grande loi qui doit donc gouverner le monde, c'est la loi de la solidarité (Bourgeois, La Solidarité). Est bien, par conséquent, toute action qui obéit à cette loi et mal toute action qui la contrarie.

b) LA MORALE EVOLUTIONNISTE, appelée aussi morale scientifique, ne diffère guère de la morale altruiste que parla forme plus scientifique sous laquelle elle présente sa doctrine. Ce système de morale prétend s'appuyer sur les faits et sur l'histoire de l'humanité. D'après ses partisans, les mœurs ont passé par les mêmes transforma­tions que les espèces. A l'origine, les hommes, à peine sortis de l'espèce animale par évolution, en avaient gardé les mœurs. Guidés plus par l'instinct que par la raison, ils recherchaient le plaisir individuel, même au détriment des autres, mais instruits par l'expérience qui leur démontra vite que celui qui recevait des coups et des injures, répondait par des coups et des injures, ils comprirent qu'il était préférable de faire le sacrifice de certains plaisirs : ainsi, de l'égoïsme est né l'altruisme. La notion du devoir, la distinction entre le bien et le mal a donc été un fruit tout naturel de l'expé­rience, de l'éducation et de l'hérédité.

c) LA MORALE SOCIOLOGIQUE (DURKHEIM, LÉVY-BRUHL, A. BAYET) prétend, elle aussi, s'appuyer sur les faits. Aux yeux de ses partisans « seule la morale laïque et positive... peut être enseignée et imposée à tous », car autrement ceux qui ne croient pas en Dieu seraient sans morale. Il faut donc fonder la morale sur des faits qui s'imposent à tous, par exemple « sur ce fait que les hommes vivant en société ont des intérêts communs... et par suite des devoirs communs » (1) dont l'ensemble constitue la morale. Au surplus, les devoirs ne sont sacrés qu'autant qu'ils peuvent servir à notre bonheur et à celui de l'humanité. Comme on le voit, la morale socio­logique, sauf l'étiquette nouvelle, se confond avec la morale de l'intérêt général et avec la morale du plaisir.

C. LA MORALE RATIONNELLE. - La morale rationnelle, appelée aussi morale kantiste, du nom d'un de ses principaux partisans, le philosophe allemand, KANT (§ 1804), prétend fonder la morale uniquement sur la raison et la nature ; d'où son autre nom de morale naturelle. D'après Kant, le caractère de l'homme, ce qui fait de lui un être distinct des animaux, c'est, non pas sa sensibilité et ses passions, vu qu'il les partage avec eux, c'est sa raison. S'il veut donc garder sa condition d'homme, il doit préférer les biens de la raison aux biens de la sensibilité : autrement, il abdiquerait sa dignité humaine. Or la raison pratique, ou conscience, dicte à l'homme son devoir, - impératif catégorique, - auquel il faut obéir, uniquement parce qu'il est le devoir. Le devoir doit donc être accompli pour lui-même, et non en vue d'une récompense.

(1) A. BAYET, précis de morale, p. 2-5.

Le bien est une fin en soi et n'a pas besoin de rémunération. Plus que cela : l'espoir de la récompense ferait de la pratique du bien un calcul et une spéculation, il suppri­merait, du même coup, le mérite de la vertu et avilirait la morale.

A la morale rationnelle se rattachent: - a) LA MORALE DU SURHOMME, imaginée par le philosophe allemand, NIETZSCHE (t 1900), d'après laquelle les hommes supé­rieurs ou surhommes doivent commander aux incultes et leur imposer leur volonté comme des lois ;- b) LA MORALE DE L'HONNEUR, d'après laquelle est bien ce qui mérite l'estime des hommes et mal tout ce qui suscite la réprobation : morale qui serait excellente s'il était établi que l'opinion publique n'était jamais injuste dans ses appréciations et faussée par des préjugés ; - c) LA MORALE DE LA CONSCIENCE (Guyau - 1888), qui professe que la conscience pousse l'homme à mener la vie la plus parfaite, par conséquent, à pratiquer les préceptes de la morale, non pas en vertu d'un commandement, ni en vertu d'une sanction, mais parce que c'est le meilleur moyen de nous perfectionner et de réaliser les besoins de notre nature.

2 La Morale chrétienne. - Il est facile aux moralistes chrétiens de démontrer que les principes sur lesquels s'appuient les différents systèmes de la morale indépendante sont, ou bien faux, ou insuffisants, et que, seule la morale qui reconnaît Dieu comme créateur, comme législateur et comme rémunérateur, jouit de l'autorité indispensable pour rendre le bien obligatoire (No 157).

A. Les principes de la Morale indépendante sont faux ou insuffisants :

a) faux: 1. quand ils prennent le plaisir pour règle de conduite. Il est assez évident que le plaisir n'est pas toujours un bien, que les plaisirs de la sensibilité sont fugitifs et que certains plaisirs très vifs, comme ceux du jeu et de l'ambition, sont suivis souvent de grandes peines. - 2. Bien que le principe de l'intérêt soit de meilleure qualité que celui du plaisir, il ne saurait non plus déterminer le devoir. L'intérêt personnel peut être conseillé, mais il n'est pas obligatoire. Quant à la doctrine de l'intérêt général, elle commet une grossière erreur, lorsqu'elle soutient que le bonheur de l'individu et celui de la société vont toujours de pair. N'est-il pas fréquent, au contraire, de les trouver en opposition ? Le soldat, en temps de guerre, le médecin, en temps d'épidé­mie, qui donnent leur vie pour le bien de la société ne sacrifient-ils pas leur intérêt particulier à l'intérêt général ? Qu'on nous dise en vertu de quel principe on peut leur demander le sacrifice de leur bonheur à celui de la société.

b) Le principe de la Morale rationnelle est juste, mais insuffisant. Il est vrai que la raison droite doit être regardée comme la règle de la moralité ; mais de qui la rai­son tient-elle son autorité ? Comment peut-elle être, à la fois, le législateur et le sujet ? Pour commander à l'homme et lui imposer des lois, il faut être au-dessus de lui. Si la raison, qui est partie intégrante de l'homme, parle en son propre nom, elle peut proclamer qu'un acte est honnête ; mais il n'est pas en son pouvoir de l'imposer.

B. La Morale chrétienne complète donc très heureusement la morale rationnelle. En considérant la raison humaine comme dépendante de Dieu, comme une image de la Raison incréée, et l'ordre naturel comme la manifestation de la volonté divine, elle a le droit de poser comme règle qu'il y a obligation de vivre et d'agir selon l'ordre constitué par le Sou­verain Maître et Législateur.

Quant à l'accusation que les rationalistes font à la morale chrétienne d'être une morale intéressée, elle est plus spécieuse que fondée.

a) L'on peut répondre d'abord que le désintéressement absolu est sans doute une excellente chose, mais il faudrait savoir s'il se trouve au fond de la nature humaine, et s'il est possible de diriger les hommes, en ne leur mettant devant les yeux que la beauté du devoir à accomplir.

b) Par ailleurs, est-il vrai que la morale chrétienne n'ait pas d'autres motifs plus élevés pour pousser au bien, que la perspective du Ciel ou de l'Enfer, de la récom­pense ou du châtiment ? N'est-ce pas une erreur de dire que la sanction éter­nelle se substitue au devoir Assurément, elle l'appuie, mais elle ne le cons­titue pas. Les chrétiens obéissent à la loi morale, avant tout, parce qu'elle est l'expression de la volonté de Dieu. « Ce n'est pas parce que l'homme ver­tueux aura fait un calcul qu'il sera béatifié, c'est parce qu'il aura fait son devoir. Plus il se sera oublié dans l'effort vertueux, plus grande sera sa récompense. La mesure de son désintéressement sera celle de son salaire (1) ».

c) Il serait facile enfin de démontrer, par dix-neuf siècles d'histoire, que le christianisme a toujours été la meilleure école de désintéressement.

159. - IV. L'Acte humain. Conditions pour la moralité d'un acte.

1 Définition. - Ce que nous appelons ici a acte humain » n'est pas tout acte accompli par l'homme, mais seulement celui dont il est respon­sable : c'est donc l'acte moral qui procède de la volonté délibérée de l'homme.

2 Conditions requises pour la moralité d'un acte. - D'après la définition qui précède, l'acte humain requiert deux conditions : le discernement et la liberté. En d'autres termes, pour qu'un acte soit moral, il faut que la raison discerne la qualité bonne ou mauvaise de cet acte et que la volonté soit libre d'agir ou de ne pas agir.


A. LE DISCERNEMENT. - Le discernement est l'opération de notre esprit, qui considère l'action en elle-même et dans les circonstances qui l'accompagnent, et juge si elle est bonne, mauvaise ou indifférente.

Le discernement a des degrés. Il est : -a) distinct, ou -b) confus, suivant que nous percevons clairement ou vaguement la qualité bonne ou mauvaise d'une chose. Aussi, quand il s'agit d'établir la responsabilité, faut-il distinguer entre: -1 .les actes pleinement délibérés, c'est-à-dire accomplis avec un entier discernement (responsabilité com­plète) ; - 2.les actes semidélibérés, c'est-à-dire accomplis avec un discernement impar­fait, comme dans le demi-sommeil (responsabilité atténuée) ; et- 3. les actes indélibé­rés, c'est-à-dire accomplis sans discernement; ex.: les actes des fous, les actes spontanés et instinctifs, comme dans les mouvements des passions, les accès de fièvre, de délire, la suggestion hypnotique, si on n'y a pas donné son consentement (aucune responsabilité).

(1) Mgr D'HULST, Carême de. 1891, 5e Conférence. « La morale et la sanction »


B. LA LIBERTÉ. - La liberté est le pouvoir qu'a la volonté de se déterminer pour une chose plutôt que pour une autre, de choisir entre le bien et le mal (1). La liberté suppose donc que l'on est exempt de toute contrainte intérieure et de toute violence extérieure.

La liberté,-le volontaire, comme disent les théologiens, - a, elle aussi, des degrés.

Le volontaire est : - a) parfait, lorsque la liberté est entière; - b) imparfait, lorsque la liberté est incomplète (ex. : mouvement de colère irréfléchie). La responsabilité n'est totale que dans le volontaire parfait.

Qu'il soit parfait ou imparfait, le volontaire est : -1. exprès ou tacite, suivant qu'il se manifeste par la parole ou un signe extérieur ou bien que le silence peut être interprété comme une marque d'approbation, d'après l'axiome : « Qui ne dit rien consent » : ce qui a lieu dans les cas où celui qui se tait devrait parler ; - 2. Explicite ou implicite, suivant que la volonté est formellement exprimée ou impliquée dans une autre proposition explicite ; ex. : si vous dites : « Je vais à la messe », vous manifestez explicitement votre volonté d'observer le dimanche ; si vous dites simplement : « Je veux sanctifier le dimanche » vous exprimez implicitement votre volonté d'aller à la messe et de ne pas travailler ; - 3. direct ou indirect, suivant que la volonté envisage un acte et le veut comme tel (ex. : tuer pour se venger ou pour voler), ou bien que, sans le vouloir en lui-même, on prévoit qu'il peut résulter d'un acte directement voulu (ex. : tuer en état d'ivresse : l'ivresse a été voulue directement,- l'homicide indi­rectement). Pour que le volontaire indirect soit imputable, il faut que la conséquence mauvaise de l'acte directement voulu (ivresse) ait été prévue, au moins confusément, et qu'on ait pu et dû s'en abstenir : pour cette dernière raison, le médecin et l'infir­mière qui, par devoir d'état, soignent certaines maladies, ne sont pas responsables des mauvaises pensées qui peuvent leur venir, comme l'est celui qui s'y expose sans motifs suffisants ; - 4. actuel ou virtuel, suivant que la volonté se manifeste au moment de l'acte ou qu'elle persévère parce qu'elle n'a pas été révoquée par une volonté contraire (ex. : si l'on offre le matin à Dieu toutes les actions de la journée, l'intention persévère alors que, au moment où l'on agit, l'on n'y pense plus).

(1) Il suit de là que les fatalistes et les déterministes, qui nient l'existence de la liberté, rejettent du même coup toute morale, toute distinction entre le bien et le mal, vu que la liberté est l'une des deux conditions essentielles de la moralité d'un acte.

160. - V. Les Causes qui changent la moralité de l'acte.

Comme le discernement et la liberté dérivent de l'intelligence et de la volonté, les causes, qui sont susceptibles d'influencer ces deux facultés, changent la nature de la moralité, et, par conséquent, de la responsabilité.

1 Causes qui influent sur l'intelligence. - L'IGNORANCE ET L’ERREUR.

- Deux causes influent directement sur l'intelligence : l'ignorance et l'erreur. Il y a entre les deux une distinction assez nette, puisque ignorer c'est ne rien savoir, ne pas soupçonner la vérité, tandis que errer, c'est croire qu'une chose fausse est vraie ou qu'une chose vraie est fausse ; mais, dans la pratique, ce qui se dit de l'une peut s'appliquer à l'autre.

L'ignorance peut porter sur la loi ou sur le fait : ignorance du droit ou du fait. Ainsi, on peut ignorer qu'une loi de l'Église prohibe les mariages entre parents dans la ligne collatérale, jusqu'au 3e degré, ou, connaissant. la loi, on peut ignorer sa parenté.

Que l'ignorance porte sur le droit ou le fait, elle est invincible ou vin­cible : - a) invincible, quand on ne la soupçonne pas ou qu'il n'y a pas moyen de la vaincre. Dans ce cas, les actes qui, en eux-mêmes, sont répré­hensibles, deviennent moralement bons, parce que celui qui agit, croit à l'existence d'une obligation et obéit par conséquent à sa conscience, en y conformant sa conduite ; réciproquement, les actes bons deviennent moralement mauvais si, par erreur, on les croit défendus ;- b) vincible, quand on soupçonne la vérité et qu'on ne cherche pas à la connaître. L'ignorance vincible diminue la liberté. Si cependant elle est affectée et qu'on ne veut pas s'instruire de la loi, pour pouvoir pécher plus librement, la culpabilité, loin d'être amoindrie, est plutôt augmentée, en raison de l'intention mauvaise.

2 Causes qui influent sur la volonté. - Les principales sont: la crainte, la violence, les passions, le tempérament, l'éducation, l'habitude et les maladies du corps et de l'âme.

A. LA CRAINTE ET LA VIOLENCE. - 11 y a, entre la crainte et la violence, cette différence, que la première atteint les actes intérieurs et les actes extérieurs, tandis que la seconde n'influe que sur les actes extérieurs. - a) La crainte, qui pro­vient d'une cause intrinsèque, n'enlève pas le libre arbitre : ainsi, une personne dan­gereusement malade qui, par peur de la mort, fait le vœux de donner cent francs aux pauvres en cas de guérison, est tenue de l'exécuter si elle guérit effectivement. - b) La crainte, qui vient d'une cause extrinsèque et qui est ordinairement l'effet de la violence, enlève le libre arbitre et la responsabilité, du montent qu'on résiste inté­rieurement à la force majeure. Les martyrs, que les persécuteurs obligeaient par la force à rendre un culte aux idoles, n'étaient pas coupables du péché d'idolâtrie. Dans le cas de violence, la responsabilité est donc en raison directe du degré de consentement intérieur que la volonté donne à l'acte extérieur.

B. LES PASSIONS. - La passion, dont il s'agit ici, est un mouvement, désordonné de l'âme, qui la pousse hors dos bornes de la raison. - a) Quand la passion est d'une telle violence qu'elle cause comme une rupture d'équilibre et qu'elle trouble entièrement l'esprit, elle enlève toute liberté et excuse de tout mal, à moins qu'elle ne soit volontaire dans sa cause. - b) Si, au contraire, comme il arrive généralement, elle peut être vaincue par l'effort de la volonté, l'on peut distinguer trois cas ­1. Ou bien on lui résiste avec succès et alors la passion vaincue augmente le mérite. -- 2. Ou bien on succombe après avoir résisté: dans ce cas, la passion, sans excuser complètement, diminue la culpabilité. - 3. Ou bien la volonté, loin de résister à la passion, s'y abandonne, l'excite et en augmente l'intensité : dans ce troisième cas, il y a aggravation de la faute.

C. LE TEMPÉRAMENT consiste dans les dispositions innées en nous et qui nous viennent de l'hérédité. « L'homme, héritant des modes de sentir et de penser de ses pères, est sollicité à vouloir et par suite à agir comme eux (1). » Ces impulsions et ces tendances n'entraînent pas la nécessité irrésistible des actes ; elles ne font que diminuer la liberté.

D. L’EDUCATION a pour rôle de développer les heureuses dispositions que la nature a déposées en nous et de retrancher les mauvaises. Elle doit diriger les pas­sions, les soumettre à la raison, combattre les mauvaises inclinations en les rempla­çant par de bonnes. S'il est des cas où le travail est difficile, l'histoire nous prouve qu'il n'est pas au-dessus des forces humaines et qu'un tempérament violent peut devenir un modèle de douceur, comme saint François de SALES, qu'un orgueilleux comme saint François Xavier, peut s'élever au plus haut degré de l'humilité et ne plus connaître d'autre ambition que celle du salut des âmes. Mais il arrive aussi que les idées de bien et de mal sont faussées par une mauvaise éducation et que la notion du devoir est obscurcie par les préjugés. Il peut se faire, par exemple, qu'un anarchiste croie de bonne foi qu'il a le droit de voler les autres pour rétablir l'égalité sociale. Pour juger des cas de ce genre et mesurer le degré de responsabilité, il suffit d'appliquer les mêmes principes que pour l'ignorance et l'erreur.

E. L’HABITUDE est une tendance à agir dans un certain sens, qui résulte de la répétition des mêmes actes. - a) Si la mauvaise habitude a été acquise volontaire­ment et qu'on s'y adonne sans résistance, la responsabilité est aggravée. - b) Quand elle est le produit de l'inadvertance et qu'elle est repoussée, aussitôt qu'on en a cons­cience, elle est involontaire et supprime toute responsabilité. - c) Si elle a été con­tractée volontairement mais rejetée ensuite, elle diminue la liberté : tel est le cas du blasphémateur ou de l'ivrogne qui retombent dans leurs vieux péchés, même lors­qu'ils ont déjà extirpé leurs mauvaises habitudes.

F. LES ÉTATS PATHOLOGIQUES. - Les maladies du corps et de l'âme sont assez nombreuses. Nous ne mentionnerons ici que les plus importantes :

a) LES IMPULSIONS IRRESISTIBLES - Il peut arriver, dans certains cas patholo­giques, qu'on soit poussé au mal comme par une force irrésistible. Les malheureux qui ont des crises de ce genre sont sans doute irresponsables mais ils doivent prendre les moyens de les rendre inoffensives, en priant par exemple un ami de les arrêter.

b) La NEURASTHENIE est un état pathologique dans lequel les nerfs sont affaiblis, et dont les effets sont une dépression physique et morale, et une grande inconstance de la volonté. La responsabilité du neurasthénique est atténuée.

c) L'HYSTERIE est également un état maladif du système nerveux, de caractère plus grave. Ses effets sont de diminuer ou d'éteindre la sensibilité dans certaines parties du corps (anesthésie) et de l'augmenter dans d'autres (hyperesthésie). Cette irritabilité des nerfs qui influe sur le caractère, qui fait que l'humeur et les sentiments de l'hystérique varient, d'une minute à l'autre, débilite certainement sa volonté, mais il est bien difficile de déterminer jusqu'à quel point le libre arbitre est affaibli.

d) L'EPILEPSIE est, comme l'hystérie, un désordre des nerfs. « Sous l'influence de l'impulsion, l'épileptique est capable de blesser, de tuer les personnes qui s’approchent. et il est d'autant plus terrible que sa vigueur, dans ces moments, est prodigieuse et qu'il frappe avec une sûreté remarquable (1).» Ces crimes alors ne sont pas imputables.

e) L’ABOULIE est une annihilation de la volonté par suite d'une dépression du sys­tème nerveux. Les personnes atteintes d'aboulie sont incapables de faire une chose que pourtant elles désirent faire. Dans ces cas, la responsabilité peut être nulle. Il y a toujours responsabilité, quand l'aboulie a été provoquée par une cause que l'on a posée volontairement, par exemple, en usant de stupéfiants (volontaire indirect).

f) L'HYPNOSE est un sommeil artificiel (V. N° 178) dans lequel l'hypnotisé perd la conscience de ses actes. Elle n'enlève pas la responsabilité quand celui qui S'est laissé volontairement endormir, a prévu que des mauvaises actions lui seraient peut-être suggérées (volontaire indirect).


(1) Th. Ribot, L'hérédité psychologique.

(2) FERE ; L'épilepsie.

161. - VI. Éléments de la moralité de l'acte humain. Règles d'appréciation.

1 Eléments de la moralité. -Trois éléments concourent à la mora­lité de l'acte humain : l'objet, la fin et les circonstances. Pour qu'un acte soit bon, il faut que ces trois éléments soient conformes à notre nature d'êtres raisonnables. Si l'un d'entre eux ne l'est pas, l'action est mauvaise.

A. L'OBJET. - Le premier élément qui fait la moralité de l'acte humain, c'est la nature même de cet acte, c'est-à-dire l'objet, considéré indépendamment de la fin et des circonstances. Il y a, en effet, des actes, qui, considérés intrinsèquement (en soi), sont bons, ou mauvais, ou indif­férents : ainsi, il est bien d'aimer Dieu et de soulager la misère de son pro­chain, il est mal de voler et de nuire à la réputation d'autrui et il est indifférent de se promener. Il y a aussi des actes qui ne sont bons eu mau­vais que par accident. c'est-à-dire en raison d'un précepte qui les com­mande ou les interdit (ex. : travail du dimanche).

Remarquons encore que l'objet mauvais en soi peut l'être d'une façon absolue, si bien que Dieu ne peut en changer la nature : tel est le cas du blasphème et du parjure ; ou d'une façon conditionnelle, en sorte que, dans certaines conditions, la nature de l'acte cesse d'être mauvaise : ainsi. il est licite de prendre le bien d'autrui dans le cas d'extrême nécessité.

B. LA FIN. - On entend par fin l'intention qui nous dirige dans l'accomplissement d'un acte. L'on voit tout de suite que l'intention peut changer la nature de l'action : ainsi, une bonne action peut être faite avec une mauvaise intention, et réciproquement, une mauvaise action, avec bonne intention. Je peux faire l'aumône par ostentation, et je peux voler dans le but de secourir un malheureux.
C. LA CIRCONSTANCE est quelque chose de purement accidentel qui s'ajoute à l'acte humain. Ainsi, le vol est toujours le vol, mais la circonstance diffère si l'on vole un pauvre ou un riche, si l'on vole dans une église, etc.

2 Principes pour apprécier la moralité des actes humains. - En se basant sur les trois éléments qui concourent à la moralité de l'acte : l'objet, la fin et les circonstances, voici les principes les plus essentiels qui permettent d'apprécier la valeur morale des actions humaines.

1er Principe. - Une action bonne intrinsèquement, c'est-à-dire par son objet, peut devenir meilleure par la fin qu'on poursuit. Faire l'aumône par pitié pour le pauvre est un acte bon ; faire l'aumône pour plaire à Dieu est un acte meilleur. - Il peut arriver qu'une action, bonne de sa nature, soit faite avec deux intentions, l'une bonne, l'autre répréhensible. Si cette dernière n'est pas l'intention principale, l'action ne perd qu'une partie de son mérite : tel est le cas de celui qui fait l'aumône principalement par charité et secondairement par ostentation (1).

2eme Principe. - La fin peut parfois changer totalement la nature d'un acte. Ainsi une action bonne par son objet devient mauvaise quand on poursuit une fin mauvaise : ex. : faire un signe de croix par dérision, faire la charité à un pauvre pour le détourner de la vraie religion et du devoir, sont de mauvaises actions. Nous avons dit « parfois », car, si une action est mauvaise par son objet, elle ne devient pas bonne, parce que la fin qu'on a en vue est bonne. « La fin ne justifie pas les moyens. » « Il ne faut pas faire le mal pour qu'il en sorte du bien » dit saint PAUL (Rom, III, 8). Il est défendu de voler, alors même qu'on voudrait soulager un malheu­reux ; on ne peut tuer un malade dans le but, sans doute excellent, de lui éviter la souffrance. Cependant la bonne intention diminue toujours la culpabilité, et la supprime entièrement, comme il a été dit (N°160), dans le cas d'une conscience invinciblement erronée.

D'autre part, s'il s'agit d'une action qui n'est pas mauvaise en soi, et qui l'est seulement parce qu'elle est défendue par une loi positive, elle devient permise si elle est faite dans une bonne intention et qu'elle doit entraîner des conséquences utiles. L'on peut présumer alors que le législa­teur n'a pas prévu le cas en question. Il est mal, par exemple, de désobéir à un ordre donné par un supérieur, mais si l'exécution de cet ordre a des conséquences mauvaises que le supérieur n'a pas prévues, la désobéissance n'est plus une faute. Ce n'est pas la fin qui justifie de mauvais moyens, ce sont les moyens qui cessent d'être mauvais, car on a le droit de sup­poser que c'est la volonté du supérieur d'annuler l'ordre qu'il a donné.

3eme Principe. - Une action indifférente en soi devient bonne ou mau­vaise, suivant la fin que l'on se propose. Ex. : se promener pour se délasser et mieux travailler après, ou bien pour se faire admirer.

4eme Principe. - Une action mauvaise en soi, mais non d'une manière absolue, peut devenir licite dans le cas de conflit de deux devoirs et en raison de la nécessité où l'on est de choisir entre deux actes opposés et d'accomplir celui qui est imposé par le devoir d'ordre supérieur. Ainsi la désobéissance aux parents, le meurtre, le vol, le mensonge sont des actes mauvais en soi. Nous avons pourtant le droit et même le devoir de désobéir à nos parents s'ils nous commandent des choses opposées à la loi de Dieu (No 200). De même il est permis, comme nous le verrons plus loin, de tuer un injuste agresseur (No 212), de voler dans le cas d'extrême misère (NO 229), de mentir pour ne pas trahir un secret (No 238).

5eme Principe. - Une action bonne ou indifférente qui a deux sortes d'effets, les uns bons, les autres mauvais, est licite si l'intention est bonne et que les bons effets compensent ou surpassent les mauvais. Il est permis à un prêtre, malgré le scandale, d'entrer dans une maison mal famée, s'il a des raisons graves de le faire, comme, par exemple, pour administrer un sacrement.

6eme Principe,-Une action bonne ou mauvaise par son objet et par sa fin, devient meilleure ou plus mauvaise en raison des circonstances. L'aumône faite par un pauvre est un acte plus méritoire que la même aumône faite par un riche. Il est plus mal de voler dans une église que dans une maison.
Les circonstances peuvent, elles aussi, changer totalement. la nature d'un acte : ainsi, travailler est un acte bon en soi ; travailler le dimanche est un acte mauvais ; manger de la viande est un acte indifférent ; manger de la viande le vendredi est un acte mauvais, parce que défendu par l'Église.

LA COOPÉRATION. - Si l'on considère, non plus l'action elle-même, mais la coopération, il faut distinguer entre la coopération directe et la coopération indirecte. Si la coopération est directe, elle est généralement défendue. On ne peut aider quelqu'un à tuer ou à voler- Cependant, dans ce dernier cas, il est permis d'aider un voleur, si le refus doit nous coûter la vie ; la vie est un bien plus précieux qu'on a le droit de protéger avant la fortune d'autrui.

Si la coopération est indirecte, elle n'est pas coupable, pourvu que l'acte ne soit pas intrinsèquement mauvais et qu'on ait une raison sérieuse de coopérer. Ainsi il est permis à un ouvrier imprimeur de coopérer à la publi­cation d'un mauvais livre, s'il n'a pas d'autres moyens de gagner sa vie.