Abbé A. Boulenger, La doctrine catholique, tome III " Les Moyens de Sanctification ", éd. Emmanuel Vitte, Paris Lyon, 1927, 172 pages.





Abbé Auguste BOULENGER

(chanoine honoraire d’Arras)

MANUEL D'INSTRUCTION RELIGIEUSE

LA DOCTRINE CATHOLIQUE

Tome III : Les moyens de sanctification

(la vie surnaturelle et les sacrements)







Nihil Obstat et IMPRIMATUR : Atrcbati, die 25 Aprilis 1927




Les Moyens de Sanctification.

TABLE DES MATIÈRES




Ire Leçon. — La vie surnaturelle. La grâce. Espèces. La grâce actuelle. Nécessité. Sa distribution. La grâce efficace et le libre arbitre. Nécessité de notre coopération. La grâce habituelle ou sanctifiante. La justification : dispositions requises. L'erreur protestante et la doctrine catholique. Effets de la grâce sanctifiante. Le mérite : espèces, fondement, conditions, objet, mesure, perte, restitution du mérite

IIe Leçon. — La prière. Espèces. Nécessité : objections des quiétistes et des rationalistes. Temps où le précepte de la prière est obligatoire. Efficacité de la prière : conditions requises. Objet et sujet de la prière. Les deux principales formules. Analyse de l'Oraison dominicale et de la Salutation angélique

IIIe Leçon. — Les Sacrements en général. Existence. Convenance du nombre sept. Le signe sensible : matière et forme. Effets des sacrements. Ministres, conditions requises. Sujets, conditions requises. Les Sacramentaux

IVe Leçon. — Le Baptême. Espèces. Figures. Existence. Matière et Forme. Effets. Nécessité. Ministre : cas de nécessité ; baptême solennel. Sujet : enfants, adultes ; conditions requises. Les promesses ou vœux du baptême; objection. Parrains et marraines. Les cérémonies du Baptême

Ve Leçon. —- La Confirmation. Nature. Existence. Matière et Forme. Effets. Nécessité. Ministre. Sujet, conditions requises. Les cérémonies de la Confirmation

VIe Leçon. — La Présence réelle. L'Eucharistie, son excellence, ses deux aspects, division du sujet. La Présence réelle. Erreurs, les Sacramentaires ; le dogme catholique. Le mode de la Présence réelle.. Comment se fait la Présence réelle : le fait et le comment de la transsubstantiation. La présence du Christ tout entier sous chaque espèce et sous chaque parcelle des espèces. La permanence de la Présence réelle ; conditions de cette permanence. Conséquences : devoir de culte, devoir de la visite au Saint Sacrement, port de l'Eucharistie aux malades. Le mystère de la Présence réelle devant la raison

VIIe Leçon. — L'Eucharistie sacrement. La communion. Existence du sacrement de l'Eucharistie. Matière et Forme. Effets de l'Eucharistie sur l'âme et sur le corps. Nécessité de l'Eucharistie. La communion sous les deux espèces. Ministre. Sujet : dispositions de l'âme ; dispositions du corps. La communion fréquente, et quotidienne : dispositions requises. La communion des enfants : l'âge ; les dispositions requises. La communion spirituelle

VIIIe Leçon. — Le sacrifice de la Messe. Le sacrifice en général. Ses espèces.: chez les païens, sous la Loi mosaïque, sous la Loi nouvelle. Existence du Sacrifice de la Messe. Essence du sacrifice de la Messe. Rapports du sacrifice de la Croix et du sacrifice de la Messe. Effets du sacrifice de la Messe. Sa valeur. Ministre, conditions requises. Sujet : les vivants et les défunts

IXe Leçon. — Le sacrement de Pénitence. Vertu et sacrement de Pénitence. Existence du sacrement de Pénitence; erreurs, doctrine catholique. Matière et Forme. Forme conditionnelle. Effets du sacrement de Pénitence. Nécessité. Ministre. Cas réservés. Sujet; Dispositions requises

Xe Leçon. — La Contrition. Nature. Nécessité. Ses deux formes : contrition parfaite et attrition. Qualités de la contrition parfaite et de l'attrition. Effets de la contrition parfaite et de l'attrition. Contrition requise pour le sacrement de Pénitence. Le ferme propos. Nécessité. Qualités

XIe Leçon.— La Confession. Espèces. Institution divine de la confession : les erreurs, la doctrine catholique. Qualités de la confession. L'intégrité ; conditions. Moyens d'assurer l'intégrité de la confession : l'examen de conscience, la confession générale. Causes qui excusent de l'intégrité de la confession : impuissance physique et impuissance morale. Les obligations du confesseur au moment de la confession et après la confession

XIIe Leçon. — La Satisfaction. Espèces. Nécessité ; erreurs, la doctrine catholique. Les devoirs du confesseur et du pénitent par rapport à la satisfaction. Cas où la pénitence peut être supprimée;commuée ou diminuée. Les Indulgences ; notion, espèces. Existence du pouvoir de concéder des indulgences. Ceux à qui appartient ce pouvoir. Le sujet des Indulgences ; conditions requises. L'indulgence du Jubilé : espèces, œuvres prescrites

XIIIe Leçon. — L'Extrême-Onction. Existence. Matière et Forme. Effets sur l'âme et sur le corps. Nécessité. Ministre. Sujet; conditions requises. Les cérémonies de l'Extrême-Onction

XIVe Leçon. — L'Ordre. Existence. Hiérarchie d'ordre et hiérarchie de juridiction. Les Ordres mineurs et les Ordres majeurs. Matière et Forme. Les ordinations anglicanes. Effets du sacrement de l'Ordre. Ministre. Sujet ; conditions requises. Les cérémonies des ordinations. Consécration d'un Evêque

XVe Leçon. — Le Mariage. Contrat et sacrement. Existence du Sacrement de Mariage ; erreurs, la doctrine catholique. Quand Notre-Seigneur a institué ce sacrement. Inséparabilité du contrat et du sacrement. Mariage civil. Propriété du mariage chrétien : unité, indissolubilité. Polygamie simultanée, successive. Le divorce. Privilège paulinien. Le signe sensible du sacrement du Mariage. Effets. Ministre. Sujet ; conditions requises. Empêchements de mariage. La célébration du mariage. Présence du Curé. Temps et lieu du mariage. Cérémonies qui accompagnent la célébration du mariage.



313. — Objet de la troisième partie.

Le Dogme, c'est-à-dire les vérités que nous devons croire, et la Morale, c'est-à-dire les préceptes qui doivent régler notre conduite, ont été jusqu'ici l'objet de notre étude. Dans une troisième partie, nous nous occuperons des moyens que Dieu met à notre disposition pour nous sanctifier et nous permettre d'atteindre la fin à laquelle il nous a destinés : la gloire du ciel. La grâce est, à vrai dire, le seul et unique moyen, mais comme, dans l'état actuel des choses, la grâce s'obtient surtout par la prière et les sacrements, c'est à juste titre qu'on les appelle tous les trois : les moyens de sanctification. Cette troisième partie se subdivise donc à son tour en trois sections : 1ere Section : La Grâce (1ere Leçon). 2me Section : la Prière (2me Leçon). 3me Section : Les Sacrements (3me Leçon et suiv.).

Première section

Première leçon : la grâce

314. —Mots.

Grâce, a) Dans le langage courant, le mot " grâce " désigne : — 1. une faveur accordée à quelqu'un, sans mérite de sa part ; ou — 2. une qualité qui rend quelqu'un aimable.

b) Dans la langue théologique, le mot grâce signifie aussi faveur, don, mais don surnaturel qui vient de Dieu.

Nota. — A. Pour bien comprendre cette leçon, un peu difficile, il importe de bien faire la distinction entre les mots naturel et surnaturel, vie naturelle et vie surnaturelle, fin naturelle et fin surnaturelle, ordre naturel et ordre surnaturel.

Naturel et surnaturel. Voir pour l'explication de ces mots N° 64 (1er fasc.)

Vie naturelle. Vie surnaturelle. Voir N° 315.

Fin naturelle. Ordre naturel. La fin dernière de l'homme, en tant que créature raisonnable, c'est Dieu: l'homme, en effet, aspire au bonheur suprême, et Dieu seul peut être ce bien ; mais, de par sa nature d'être fini, il ne peut connaître Dieu, être infini, d'une façon immédiate : c'est là sa fin naturelle et l'ordre naturel des choses.

Fin surnaturelle. Ordre surnaturel. Voir Dieu face à face, à découvert, et non par le moyen des créatures, est une fin qui dépasse les exigences de la nature humaine : c'est une fin surnaturelle qui constitue un nouvel ordre de choses : l’ordre surnaturel.

DÉVELOPPEMENT

315. — I. La Vie surnaturelle. La Grâce.

1° La Vie surnaturelle- — Entendue au sens strict du mot, la vie surnaturelle est la vie qui est au-dessus de toute nature créée ou possible ; c'est la vie divine qui s'épanouit dans le Père, dans le Fils et dans le Saint-Esprit. Mais cette vie divine, rien ne peut empêcher Dieu de nous en faire largesse et de nous la communiquer, au moins dans une certaine mesure.

Entendue au sens large du mot, et par rapport à l'homme, la vie sur-naturelle c'est cette participation à la vie divine que Dieu a octroyée au premier homme (N° 65), que celui-ci perdit par le péché originel (N° 68), mais que Dieu a bien voulu nous rendre par la Rédemption du Christ (N° 102),

Toutefois, la vie surnaturelle, étant une participation à la vie intime de Dieu, est une fin surnaturelle qui ne peut s'obtenir que par des moyens surnaturels, car tout moyen doit être adapté à la fin. Or le moyen dont Dieu se sert pour verser en nous quelque chose de sa vie propre, pour greffer la vie divine sur notre vie naturelle et nous préparer à la gloire du ciel, s'appelle la grâce.

2° La Grâce. — A. DÉFINITION. — La grâce est un don surnaturel que Dieu nous accorde, à cause des mérites de Jésus-Christ, comme moyen de nous conduire à la vie éternelle.

La grâce est : — a) un don. Qui dit don, dit chose gratuite. Or, nous allons voir que la grâce est de caractère surnaturel, et qu'elle dépasse, de ce fait, les exigences de notre nature : elle ne peut donc être autre chose qu'un don ; — b) surnaturel. La grâce est en corrélation avec la gloire du ciel : là grâce est le moyen, le ciel est la fin. Or, aucune créature, avons-nous dit (314), n'a droit à la béatitude du ciel. Mais si elle n'a pas droit à la fin, comment aurait-elle droit au moyen ? D'où il suit que la grâce, c'est-à-dire le moyen d'arriver au ciel, est non seulement un don, mais un don surnaturel ; c) que Dieu nous accorde. La grâce étant une participation à la vie divine, il va de soi que Dieu seul peut nous communiquer ce qui n'apparient qu'à Lui ; — d) à cause des mérites de Jésus-Christ. Dans le principe. Dieu avait octroyé cette vie surnaturelle à nos premiers parents, mais, depuis leur chute, il ne l'a accordée aux descendants d'Adam et Eve qu'en vue des mérites de Jésus-Christ, qui, dans ce but, s'est offert sur la Croix, comme Rédempteur et restaurateur de la justice primitive ; — e) comme moyen de nous conduire à la vie éternelle. L'on ne parvient à la béatitude du Ciel que par un seul moyen ; et ce moyen, surnaturel, comme la fin à laquelle il conduit, c'est la grâce. En dehors de la grâce, il est possible que nous fassions des actes bons et dignes de louange, mais il n'y en a aucun qui soit dans l'ordre du salut.

B. ESPÈCES. — Au point de vue de la nature et des effets, il y a lieu de distinguer deux sortes de grâces : a) la grâce actuelle, et — b) la grâce habituelle. La première est de caractère transitoire, tandis que la seconde est permanente et réside en notre âme ; ce qui justifie les deux appellations différentes, les deux expressions " actuelle " et " habituelle " étant opposées l'une à l'autre et désignant, la première, une grâce passagère (" actualis " actuel, " actus " acte) et la seconde, une habitude, comme disent les théologiens, dans le sens étymologique du mot (" habitus " état), un état propre à l'âme.

Division de la Leçon. — Nous allons parler de ces deux sortes de grâces. Puis nous aurons un troisième point à étudier. Comme la grâce, tant actuelle qu'habituelle, est le seul moyen de gagner la béatitude du Ciel, nous nous demanderons s'il est possible de la mériter. La leçon comprendra donc trois articles : 1° De la Grâce actuelle ; 2° De la Grâce habituelle ; Du Mérite.

Article I.—De la Grâce actuelle.

316. — II. La Grâce actuelle. Définition. Espèces.

1° Définition. — La grâce actuelle est un secours transitoire que Dieu donne à l'âme pour l'aider à éviter le mal et à faire le bien dans l'ordre du salut.

La Grâce actuelle est : — a) un secours transitoire. Elle1 est une grâce du moment, qui est donnée en vue d'un acte, et n'est pas une qualité inhérente à l'âme ; — b) que Dieu donne â l'âme, ou, si l'on veut, aux facultés de l'âme. — 1. Ou bien elle est une illumination de l'esprit : elle est comme un jet de lumière qui éclaire notre intelligence et fait luire la vérité à nos yeux. Elle n'est pas une révélation, dans le sens strict du mot, car si elle nous aide à découvrir et à mieux connaître une vérité de foi, elle ne nous enseigne pas des choses inconnues de tous. — 2. Ou bien elle est une impulsion, une motion de la volonté. Par la grâce actuelle, la volonté est aiguillée dans le chemin du salut ; elle y est, pour ainsi dire, poussée, et si elle ne résiste pas à cette influence, elle reçoit des forces surnaturelles qui l'encouragent et la soutiennent. — c) Pour l'aider à éviter le mal et à faire le bien dans l'ordre du salut. Soit qu'elle éclaire notre esprit du qu'elle touche notre cœur, la grâce actuelle a toujours pour but de nous détourner du mal, c'est-à-dire du péché, et de nous pousser au bien et à des œuvres de salut.

2° Espèces- — La Grâce actuelle prend différents noms, selon l'aspect sous lequel on la considère.

A. Au point de vue du MODE, la grâce est : — a) intérieure, quand Dieu agit directement sur notre intelligence et notre volonté : bonnes pensées, saints désirs, pieuses résolutions ; — b) extérieure, quand Dieu agit indirectement sur nous pour nous sanctifier : prédications, bons exemples, salutaires influences, éducation chrétienne, événements heureux qui poussent notre âme à la joie, à la confiance et à l'espérance, ou malheurs et revers qui jettent le trouble dans notre âme, la portent à la réflexion et à la conversion.

B. Au point de vue du MOMENT où elle agit, la grâce actuelle est : — a) prévenante ou antécédente ou excitante, si, précédant l'exercice de notre volonté, elle nous excite à faire le bien ; — b) concomitante ou adjuvante, si elle accompagne notre acte et nous aide dans l'accomplissement du bien ; — c) subséquente, si elle suit notre acte et affermit notre volonté dans le bien.

C. Au point de vue des effets, la grâce est : — a) suffisante quand, tout en donnant le pouvoir de faire le bien, elle n'est pas suivie d'effet ; — b) efficace, quand elle est suivie d'effet.

317. — II. Nécessité de la Grâce actuelle.

1° Erreurs. — L'on peut diviser les adversaires delà doctrine catholique sur la grâce en deux groupes :1e premier, sous prétexte de sauvegarder le libre arbitre, exagère les pouvoirs de notre nature et nie la nécessité de la grâce ou lui accorde trop peu d'influence ; le second exagère au contraire notre infirmité naturelle l'influence de la grâce.

A. Au PREMIER GROUPE appartiennent les Pélagiens, les Semipélagiens et les Rationalistes. — a) Les Pélagiens, ainsi nommés de leur chef, le moine Pelage, qui vécut au ve siècle, niaient la transmission du péché originel, et, du même coup, la nécessité du Baptême et de la grâce, estimant d'ailleurs que l'homme, doué du libre arbitre, est capable de vaincre les tentations et de garder les commandements. — b) Les Semipélagiens, tout en admettant la nécessité de la grâce pour le salut, prétendaient que l’homme peut la mériter. Cette doctrine enseignée par Cassien, fondateur d’un monastère à Marseille, fut condamnée par le Concile d’Orange en 529.

— c) Les Rationalistes nient la fin surnaturelle de l'homme, le péché originel, et par conséquent, le besoin de la grâce, l'homme étant capable par ses propres forces d'atteindre sa destinée.

B. Au SECOND GROUPE appartiennent les Protestants, les Baïanistes et les Jansénistes. — a) D'après les Protestants (Luther, Calvin) la nature humaine, viciée par le péché originel et privée du libre arbitre, fait nécessairement le mal, comme l'homme justifié, sous l'empire de la grâce, fait nécessairement le bien. — b) D'après les Baianistes (Baius, professeur d'Écriture Sainte à la Faculté de Louvain au xvie siècle), il n'y a pas de distinction à faire entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel : la grâce et la gloire font partie intégrante de la nature humaine, tout aussi bien que les yeux et les oreilles font partie du corps et que la raison appartient à l’âme. Il en résulte que, par le péché originel, l’homme a été lésé essentiellement dans sa nature, et qu’il est incapable, désormais, d’aucune bonne œuvre sans la grâce sanctifiante. c) Les Jansénistes. Jansénius, dans son livre l’Augustinus a renouvelé à peu près les erreurs de Luther et de Baïus. D'après lui, aucune grâce n'est donnée avant la grâce de la foi : d'où il suit que les actions des infidèles, et, en général, de ceux qui ne sont pas justifiés, ne peuvent être moralement bonnes.

2° La doctrine catholique. — La doctrine de l'Église qui a été définie par le Concile de Trente, établit la vérité contre ces deux groupes d'adversaires : CONTRE LE PREMIER GROUPE, elle définit ce que l'homme ne peut pas faire sans la grâce.

1ere Proposition. — Sans la grâce, l'homme déchu et non encore justifié, ne peut rien faire dans l'ordre du salut, Concile de Trente, sess. VI, can. 3. La grâce est nécessaire pour le commencement comme pour l'accroissement de la foi, pour le commencement et l'achèvement des bonnes œuvres, en un mot, pour le commencement et la consommation de notre salut.

Cette proposition qui est de foi s'appuie : — A. SUR LA SAINTE ÉCRITURE. — a) Témoignage de Notre-Seigneur. " Personne ne peut venir à moi, si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire. " ( Jean, vi, 44). La grâce est donc nécessaire pour le commencement de la foi. Il en est de même pour les bonnes œuvres. " Comme le sarment, dit en effet Notre-Seigneur, ne peut de lui-même porter du fruit, s'il ne demeure uni à la vigne, ainsi vous ne le pouvez non plus, si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruit, car, séparés de moi, vous ne 'pouvez rien faire." (Jean, xv, 4, 5). — b) Témoignage de saint Paul. " Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu ?" (I Cor., iv, 7). "Nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée comme venant de nous-mêmes ; mais c'est Dieu qui nous en rend capables. " (II Cor., iii, 5). " C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce envers moi n'a pas été vaine. " (I Cor., xv, 10). " C'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, selon qu'il lui plaît. " (Phil, ii, 13). " Nous sommes justifiés gratuitement par la grâce par le moyen de la Rédemption qui est en Jésus-Christ. " (Rom., iii, 24). Il ressort de ces différents textes, d'une part, que nous avons besoin du concours de Dieu, autrement dit, de la grâce, pour les œuvres qui concernent notre salut, et d'autre part, que la grâce est essentiellement gratuite, et n'est pas le fruit de nos œuvres, sinon la grâce ne serait plus une grâce. (Rom., xi, 6).

B. SUR LA RAISON. — Les moyens doivent toujours être adaptés à la fin. Or le salut est, comme il a été dit, d'ordre surnaturel : il dépasse les facultés de notre être. Les moyens qui y conduisent, doivent donc être, eux aussi, du même ordre, c'est-à-dire surnaturels, et ils ne peuvent l'être que sous l'influx de la grâce.

2me Proposition. — Sans le secours de la grâce, l'homme déchu ne peut accomplir, pendant longtemps, toute la loi naturelle, ni vaincre toutes les tentations graves. Évidemment, certains préceptes plus faciles de la loi naturelle, un précepte, même difficile, pris isolément, peuvent être accomplis, et plusieurs tentations graves peuvent être surmontées sans la grâce. L'impossibilité ne porte que sur l'observance totale de la loi naturelle et la victoire entière sur toutes les tentations pendant un long espace de temps.

Cette proposition, qui est certaine, s'appuie : — A. SUR LA SAINTE ÉCRITURE. " Veillez et priez, recommande Notre-Seigneur, afin que vous n'entriez pas en tentation. " (Mat., xxvi, 41). " Car je sais, dit saint Paul, que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair ; le vouloir est à ma portée, mais non le pouvoir de l'accomplir. Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas... Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? La grâce de Dieu par Notre-Seigneur. " (Rom., vii, 18-24). Ces différentes paroles indiquent bien que l'homme déchu ne peut, sans la grâce, surmonter toutes les difficultés auxquelles il est en butte.

B. SUR LE TÉMOIGNAGE DE LA CONSCIENCE ET DE L'HISTOIRE. — La conscience est là pour nous dire que la nature humaine, telle qu'elle est, est incapable d'un effort continu pendant un long espace de temps, et l'histoire nous .atteste que la loi naturelle a été violée par les hommes les plus sages et les plus réputés de l'antiquité, tels que Socrate Platon, Aristote.

3eme Proposition. — Le juste a besoin de la grâce actuelle pour persévérer longtemps dans l'état de grâce sanctifiante. Cette proposition qui est de foi, s'appuie sur de nombreux textes de la Sainte Écriture, en particulier, sur ceux que nous avons vus dans la proposition précédente, et sur le témoignage de la conscience qui nous attestent combien difficile est la pratique du bien.

4eme Proposition. — Le juste ne peut, sans un privilège spécial, éviter, durant toute sa vie, tous les péchés, même véniels. Ce privilège a été certainement accordé à la Sainte Vierge. Cette proposition a été ainsi définie par le Concile de Trente : " Si quelqu'un dit que l'homme, une fois justifié, peut, pendant toute sa vie, éviter tous les péchés, même véniels, si ce n'est par un privilège spécial de Dieu, comme l'Église le croit de la Bienheureuse Vierge, qu'il soit anathème. " (Sess. VI, can. 23).

La proposition s'appuie sur de nombreux textes de la SAINTE ÉCRITURE. "Il n'y a pas d'homme qui ne pèche." (II Paralip., vi,36). "Le juste tombera sept fois par jour et il se relèvera." (Prov., xxiv, 16). " Nous péchons tous en beaucoup de choses. " (Jacques, iii, 2).

5eme Proposition. — La persévérance finale est un don particulier de Dieu.

La persévérance finale consiste dans la coïncidence de la mort avec l'état de grâce. Sans doute, celui qui est justifié, peut, avec des grâces ordinaires, observer la loi et éviter le péché mortel, mais comme il y a toujours danger de chute, il faut reconnaître que, si Dieu l'appelle à lui au moment où il est en état de grâce, c'est un grand don, une grâce spéciale.

CONTRE LE SECOND GROUPE d'adversaires, qui exagère le rôle de la grâce, la doctrine catholique établit ce que l'homme peut faire sans la grâce.

1ere Proposition.— L'homme déchu peut, avant la justification, connaître des vérités de l'ordre naturel et accomplir des actions moralement bonnes. Art. de foi défini par le Concile de Trente, sess. VI ,can. 7, contre les Luthériens et les Calvinistes.

Cette proposition s'appuie : A. SUR LA SAINTE ÉCRITURE. — a) Dieu parle ainsi aux pécheurs : " Mon fils, as-tu péché ? Ne le fais plus, mais prie pour tes fautes passées. " (Ecclésiastique, xxi, 1). " Retournez-vous vers moi, dit le Seigneur au peuple juif, et je me tournerai vers vous. " (Zach., i, 3). — b) En parlant des païens, saint Paul déclare qu'ils sont " inexcusables, puisque, ayant connu Dieu (par la raison) ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu. " (Rom., i, 21). Or les appels de Dieu aux pécheurs et les reproches de saint Paul aux païens seraient incompréhensibles s'il n'était pas possible d'accomplir des actions moralement bonnes, en dehors de la grâce.

B. SUR LA RAISON. — Pour qu'une action soit moralement bonne, il suffit qu'elle soit honnête sous le rapport de l'objet, de la fin et des circonstances (N° 161). Or, qui oserait prétendre que les infidèles ne puissent pas accomplir de semblables actions, par exemple, faire l'aumône par pure bonté ? .

2me Proposition. — Toutes les actions des infidèles ne sont pas des péchés et les vertus des philosophes ne sont pas des vices, comme le prétendait Baius. L'on peut même aller plus loin et l'on doit dire que l'infidélité négative, c'est-à-dire l'infidélité de ceux qui n'ont pas eu et n'ont pu avoir connaissance de la révélation, n'est pas coupable, puisqu'elle dérive de l'ignorance involontaire : " Comment, dit saint Paul, invoqueront-ils le Seigneur, s'ils ne croient en lui ? Et comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont pas entendu parler ? " (Rom.; x, 14).

318. — IV. Distribution de la Grâce.

Étant donné, d'une part, que le salut ne peut se faire sans la grâce, et de l'autre, que la grâce est un don purement gratuit, il importe de savoir comment Dieu la distribue. Los points principaux de la doctrine catholique peuvent se résumer dans les propositions suivantes :

Proposition générale. — " Dieu veut le salut de tous les hommes. " (I Tim., ii, 4). Il leur donne donc à tous des graves suffisantes.

Si Dieu, en imposant aux hommes des Commandements, ne leur accordait pas, en même temps, les grâces nécessaires pour pouvoir les1 observer, il demanderait l'impossible. Or, cette hypothèse répugne à la sagesse et à la bonté du Créateur. " Dieu ne commande pas l'impossible, dit le Concile de Trente, mais en commandant, il avertit et de faire ce que l'on peut et de demander ce qu'on ne peut pas. " Toutefois, si Dieu accorde à tous des grâces suffisantes, il ne s'ensuit pas qu'il distribue à tous les mêmes grâces. Tout donateur est maître de ses dons, et les obligés n'ont pas à récriminer, parce que les uns sont mieux partagés que les autres. Dans cette distribution gratuite de la grâce, nous allons voir comment Dieu procède avec une quadruple catégorie de personnes : les justes, les pêcheurs, les infidèles, les enfants.

1ere Proposition. — Aux justes Dieu donne des grâces vraiment suffisantes pour accomplir tous les préceptes et résister aux tentations. De foi, Concile de Trente, sess. ,VI, can. 18, contre Luther, Calvin et Jansénius. Cette proposition s'appuie, entre autres, sur ce texte de saint Paul : " Dieu est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forées, mais il vous fera tirer avantage de la tentation, afin que vous puissiez persévérer. " (I Cor., x, 13).

2me Proposition. — A tous les pécheurs Dieu accorde des grâces suffisantes pour qu'ils puissent faire pénitence.

Cette proposition, qui est certaine, s'appuie sur de nombreux textes de la SAINTE ÉCRITURE. — a) Ancien Testament. " Je ne veux point la mort de l'impie, dit le Seigneur au peuple juif, mais qu'il se convertisse de sa mauvaise voie et qu'il vive. Convertissez-vous, convertissez-vous, quittez vos voies corrompues... En quelque jour que l'impie se convertisse, son impiété ne lui nuira point." (Ezéchiel, xxxiii, 11, 12). — b) Nouveau Testament. " Le Seigneur, dit saint Pierre, use de patience avec vous, ne voulant pas qu'aucun périsse, mais que tous viennent à la pénitence. " (II Pierre, iii, 9).

Les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament abondent, où Dieu exhorte et presse les pécheurs de se convertir. Or, ces invitations seraient dérisoires si Dieu ne donnait pas aux pécheurs les moyens de se convertir. Il est vrai que les grâces ne leur sont pas distribuées à toute heure, mais seulement en temps opportun, mais s'ils veulent prêter l'oreille, ils percevront, de temps à autre, l'appel de Dieu : " Voici que je me tiens à la porte et je frappe. " (Apoc., iii, 20). Que ce soit à l'occasion d'une lecture pieuse, d'un sage conseil, d'une bonne inspiration, ou encore à la suite d'une grande tribulation où l'âme est désemparée, tel le fils prodigue que la misère ramène au foyer paternel, il importe peu sous quelle forme la grâce passe, l'essentiel c'est de ne pas s'en détourner et de lui soumettre une volonté docile.

3eme Proposition. — Aux infidèles, païens et hérétiques, Dieu accorde les grâces suffisantes au salut. Proposition certaine. " Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. " Nous l'avons établi dans la proposition générale. " Si quelqu'un, dit saint Thomas, étant élevé dans les forêts parmi les brutes, suivait ce qu'il connaît de la loi naturelle, en cherchant le bien et en évitant le mal, on doit croire comme une chose très certaine, ou que Dieu lui ferait connaître, par une inspiration intérieure, les choses nécessaires à croire, ou qu'il lui enverrait quelque prédicateur de la foi, comme il envoya Pierre à Corneille. "

4me Proposition- — Même aux enfants qui meurent sang le baptême, Dieu a préparé tous les moyens de salut. S'ils ne leur sont pas appliqués, cela provient des causes naturelles, dont Dieu n'est pas tenu d'empêcher les effets par miracle.

Certains théologiens disent que le salut des enfants dépend de la vigilance et de la piété des parents, et que si les enfants ne font pas leur salut, ce sont les parents qui doivent en porter la responsabilité. Formulée ainsi et d'une manière absolue, cette thèse, — qui peut être vraie dans certains cas, — ne repose sur aucun argument. Il est admis du reste que les âmes des enfants qui meurent sans avoir reçu le baptême, vont dans un endroit appelé limbes, où, sans jouir de la vue de Dieu, elles ne souffrent aucune peine et ne sont même pas privées de tout bonheur naturel (S. Thomas).

319. —V. Grâce efficace et libre arbitre. Corollaires.

Considérée dans ses effets, la grâce actuelle est, avons-nous dit (N° 315), efficace ou suffisante, selon qu'elle est suivie, ou non, de son effet. Une question se pose donc. Gomment l'homme peut-il encore être libre, s'il reçoit de Dieu une grâce efficace, c'est-à-dire une grâce qui sera certainement suivie de son effet ?

1° Erreurs. Les adversaires qui appartiennent au second groupe (N° 316), et que l’on peut désigner sous le titre général de Prédestinatiens n’admettent pas que l’homme soit libre sous l’empire de la grâce efficace.

2° La doctrine catholique. — Quelle que soit la nature de la grâce efficace, elle ne supprime pas le libre arbitre. De foi, Concile de Trente, sess. VI, can.

Cette proposition s’appuie : A. SUR LA SAINTE ECRITURE. — a) Ancien Testament. Il est dit du juste que " sa gloire sera éternelle, parce qu’il a pu violer le commandement de Dieu et ne l’a point fait, faire le mal et ne l’a point fait " (Ecclésiastique, xxxi, 10). — b) Nouveau Testament. Saint Paul, tout en reconnaissant que c'est par la grâce de Dieu qu'il est ce qu'il est, ne craint pas de dire qu'il a travaillé plus que tous les autres Apôtres (I Cor., xv, 10). Ces paroles ne s'expliqueraient pas, si, sous l'influence de la grâce, la liberté était supprimée.

B. SUR LA TRADITION. — Les prédestinatiens invoquent certains textes de saint Augustin. Mais il convient d'interpréter les paroles du grand Docteur non pas isolément, mais en connexion les unes avec les autres. Car si, d'un côté, il confesse la grande difficulté de concilier le libre arbitre et la grâce, il dit, de l'autre, à propos du mot de saint Paul. " Ne vous laissez point vaincre par le mal " (Rom., xii, 21) : " C'est à la volonté même que s'adresse le précepte de ne pas se laisser vaincre ; il l'avertit qu'elle n'est vaincue que parce qu'elle le veut. Car vouloir et ne vouloir pas sont des actes propres de la volonté. " (De la Grâce et du libre arbitre).

C. SUR LA RAISON. — Nous avons vu (N° 61) que la liberté est une faculté naturelle de l'homme. Or, il appartient à la sagesse de Dieu de mouvoir les êtres selon leur nature. S'il lui plaît d'appeler l'homme à un état supérieur et de parfaire sa nature, il n'est pas admissible qu'il commence par supprimer les propriétés de cette même nature.

Corollaire I. — GRACE EFFICACE ET GRACE SUFFISANTE. Étant donné qu'avec la grâce efficace l'homme fait infailliblement le bien, tout en le faisant librement, tandis qu'avec la grâce suffisante il ne le fait pas, quoiqu'il puisse le faire, en quoi consiste la différence entre les deux grâces ? Quelle est leur nature intrinsèque ? Les théologiens ne sont pas d'accord sur ce point et ils ont proposé différents systèmes dont les deux principaux sont : — a) le système thomiste qui se réclame de saint Thomas et — b) le système moliniste, dû au jésuite espagnol, Molina (1535-1601).

Il faut noter d'abord que, dans les deux systèmes, on fait une distinction entre la grâce suffisante et la grâce efficace, et on admet que la grâce efficace ne supprime pas le libre arbitre. Mais : — a) d'après les thomistes, la grâce efficace diffère intrinsèquement de la grâce suffisante ; en d'autres termes, la grâce n'est pas efficace parce que l'homme y correspond, mais l'homme y correspond parce qu'elle est efficace. Il y a ce qu’ils appellent une prémotion physique ; en d’autres termes, la grâce est cause physique de nos actions salutaires, elle détermine physiquement la volonté de l’homme ; mais conformément à la nature de la volonté elle-même, c’est-à-dire librement.

b) D'après les molinistes, il y a bien deux sortes de grâces ; mais la grâce suffisante ne diffère de la grâce efficace qu'extrinsèquement, non intrinsèquement. Selon les congruistes, molinistes mitigés (Suarez), la grâce tire son efficacité des bonnes dispositions de notre volonté au moment où nous la recevons : c'est donc une grâce, comme ils disent, congrue, c'est-à-dire qui tombe à point, qui nous convient, et à laquelle Dieu prévoit que nous consentirons. D'où il peut arriver que la même grâce, suffisante chez l'un, soit efficace chez l'autre, du fait d'une volonté mieux disposée à la recevoir. De toute façon, la grâce efficace est un plus grand bienfait, parce qu'elle est donnée dans des circonstances où Dieu prévoit que l'homme y correspondra.

Corollaire II. — NÉCESSITÉ DE NOTRE COOPÉRATION. Quelle que soit la nature de la grâce efficace et de la grâce suffisante, il est certain que l'homme peut résister à la grâce, qu'il est libre de lui accorder ou de lui refuser sa coopération. C'est par notre faute que la grâce, simplement suffisante, devient inefficace. Saint Augustin lui-même, dont les Jansénistes prétendaient à tort avoir tiré leur doctrine, enseigne qu'il dépend du libre arbitre de l'homme de consentir ou de résister aux sollicitations de la grâce. Il suit de là qu'il importe au plus haut point : — 1. de prier pour obtenir le plus de grâces possibles, et — 2. de ne pas résister aux grâces que nous recevons.

Corollaire III. — LA PRÉDESTINATION À LA GLOIRE. La prédestination à la gloire est l'éternel décret de Dieu qui destine les élus au bonheur du ciel. Ce décret, quoique infaillible quant à son exécution, ne supprime en rien la liberté humaine. Le décret est-il antérieur ou postérieur à la prévision des mérites surnaturels de l'homme? Les thomistes et les molinistes ne sont pas d'accord sur ce point. Quelque mystérieux que soit le dogme de la prédestination, ce qui est certain, c'est que : — 1. Dieu veut le salut de ceux qui se sauvent ; et — 2. il permet la perte des autres sans la vouloir : il n'y a pas de prédestination à la damnation.

Article II. — De la Grâce habituelle.

320. —VI. La Grâce habituelle. Définition.

Définition. — La grâce habituelle est celle qui demeure en notre âme et la rend juste et sainte aux yeux de Dieu. D'où les autres noms qu'on lui donne de grâce justifiante et grâce sanctifiante.

La grâce habituelle est : — a) la grâce qui demeure en notre âme. Tandis que la grâce actuelle est un secours essentiellement passager, la grâce habituelle est un don permanent : elle est une qualité inhérente à l'âme ; — b) qui la rend juste. La grâce habituelle fait passer l’âme de l’état de péché mortel à l’état de justice ou état de grâce. En quoi consiste cette justification ? Quelles sont les dispositions requises pour l'obtenir? Quelle en est la nature ? Nous le dirons dans le paragraphe suivant ; — c) et sainte aux yeux de Dieu. Non seulement la grâce habituelle justifie l'âme, mais encore elle la sanctifie. Nous dirons comment, en montrant les effets qu'elle produit en nous (N° 322).

321. — VII. La Justification. Dispositions requises. Nature.

1° Notion. — Le mot justifier, quand il s'agit de Dieu, signifie rendre juste, produire la justice là où elle n'était pas. La justification est donc une opération divine qui remet les péchés, originel et actuels s'il y a lieu, et fait passer le pécheur de l'état de péché à l'état de grâce et de justice. Quelles dispositions requiert-elle chez les adultes ? — car il ne saurait être question des enfants qui sont justifiés par le Baptême, vu qu'ils sont incapables d'aucune disposition, — et quelle en est la nature? Nous exposerons sur ces deux points les erreurs des Protestants et la doctrine catholique.

2° Dispositions requises. — A. ERREUR PROTESTANTE. — D'après les Protestants (Luther, Calvin), l'homme étant, depuis le péché originel, privé du libre arbitre et, par conséquent incapable de toute bonne œuvre, la foi seule, la foi sans les œuvres, est la seule condition de la justification, et la foi, entendue dans le sens des novateurs, n'est pas la foi proprement dite, par laquelle nous croyons, sur la parole de Dieu même, toutes les vérités qu'il a révélées à son Église, mais la confiance qui nous fait croire que nos péchés sont remis par l'imputation, ou, si l'on veut, par l'application des mérites de Jésus-Christ.

B. LA DOCTRINE CATHOLIQUE. — D'après le Concile de Trente, sess. VI, ch. VI, les dispositions requises sont : — a) la foi, c'est-à-dire l'assentiment de notre esprit à toutes les vérités révélées et, en particulier, au dogme de la justification du pécheur par la grâce, par la rédemption du Christ Jésus ; — b) l'espérance, c'est-à-dire la foi aux promesses divines, qui nous fait attendre avec confiance la grâce méritée par le Rédempteur ; — c) un commencement d'amour de Dieu, aimé comme la source de toute justice ;— d) la contrition, au moins imparfaite, des péchés mortels avec le désir de recevoir le sacrement de baptême (ou de pénitence) ; dans le cas où l'on ne peut recevoir ces sacrements, est requis l'acte de charité parfaite ou de contrition parfaite.

3° Nature de la justification. — A. ERREUR PROTESTANTE. — Selon le système protestant, dans la justification, les péchés ne sont pas vraiment détruits mais recouverts, voilés, cachés par les mérites de Jésus-Christ qui nous sont imputés. La grâce n'opère pas dans l'homme justifié une rénovation vraie et intrinsèque. La justification est une sorte de jugement, une déclaration extérieure qui nous proclame justes, bien qu'intérieurement nous restions les mêmes.

B. LA DOCTRINE CATHOLIQUE. — Dans la justification, les péchés ne sont pas seulement couverts par la grâce sanctifiante. Ils ne cessent pas seulement d'être imputés ; ils sont vraiment remis et effacés. La justification transforme l'âme, en la sanctifiant par un don réel, non par une imputation morale. De foi, Concile de Trente, sess. V, can. 5.

Cette proposition s'appuie : — a) sur l'Écriture Sainte. " Détourne la face de mes péchés. Efface toutes mes iniquités." (Ps., l, 11). " Repentez-vous et convertissez-vous pour que vos péchés soient effacés (Actes, iii, 19). Notre-Seigneur n'est-il pas appelé "l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde ? " (Jean, I, 29) ; — b) sur la raison. La raison ne saurait admettre que Dieu déclare juste celui qui intrinsèquement reste injuste.

Corollaires. — a) Personne ne peut être certain d'une certitude de foi qu'il est justifié. De foi, Concile de Trente, sess. VI, ch. ix, contre les Protestants qui prétendent que, pour être justifié, il suffit de croire qu'on l'est. Cependant, les théologiens admettent que les justes peuvent savoir d'une certitude morale qu'ils sont en état de grâce; les marques auxquelles ils peuvent le reconnaître sont :1e témoignage de leur conscience, l'amour sincère de Dieu, la ferveur dans la prière, le ferme propos d'éviter le péché, le mépris des biens de ce monde, la pratique de la mortification ; toutes choses qui supposent la charité et la grâce habituelle.— b) La grâce s'accroît par les bonnes œuvres. De foi, Concile de Trente, sess. VI, ch. x. " Que celui qui est juste se justifie encore ; et que celui qui est saint se sanctifie encore. " (Apoc, xxii, 11). — c) La grâce de la justification est amissible et, en fait, elle se perd par tout péché mortel. De foi, Concile de Trente, sess. VI, can. 23. — d) La grâce, perdue par le péché mortel, peut être recouvrée par les moyens qui effacent le pêche lui-même (contrition parfaite, sacrement de Pénitence...). D'où l'on voit à nouveau que la grâce implique toujours notre coopération.

322. — VIII. Effets de la Grâce sanctifiante.

1° Par la grâce habituelle, nous devenons les amis de Dieu. " Si quelqu'un m'aime, dit Notre-Seigneur, mon Père l'aimera et nous viendrons à lui. " (Jean, xiv, 23).

2° La grâce nous fait fils adoptifs de Dieu et ses héritiers. " Voyez quel amour le Père nous a témoigné, que nous soyons appelés enfants de Dieu et que nous le soyons en effet." (I Jean, iii, 1). " Or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ." (Rom., viii, 15, 17).

3° La grâce nous fait participants de la nature divine. " Par le Christ, dit saint Pierre, Dieu nous a communiqué des grands et précieux dons .qu'il avait promis pour nous rendre aussi participants de la nature divine. " (II Pierre, I, 4). La participation à la nature divine n'est pas évidemment une participation substantielle, autrement nous serions des dieux ; elle est accidentelle, dans ce sens que la similitude divine est imprimée dans notre âme. De même que le fer jeté dans la fournaise devient semblable au fou, ou que le cristal baigné des rayons du soleil, brille du même éclat ; ainsi l'âme ornée de la grâce devient semblable à Dieu. La grâce nous dispose à connaître Dieu, comme il se connaît lui-même ; elle est la semence de la gloire, elle la contient en germe comme la semence contient l'arbre.

4° Par la grâce le juste devient le temple de la Trinité. L'âme, embellie par la grâce, est pour ainsi dire un lieu saint dans lequel habitent les trois Personnes divines. Toutefois, cette habitation, quoique commune à la Trinité, est attribuée spécialement à l'Esprit-Saint (N° 121) parce qu'il est regardé comme le sanctificateur des âmes.

5° La grâce habituelle, accompagnée des vertus infuses, théologales et morales, des dons de l’Esprit-Saint et des grâces actuelles par lesquelles elle est conservée et augmentée, constitue en nous une nouvelle vie qu'on appelle la vie surnaturelle.

6° La grâce habituelle nous rend capables de faire des actions qui nous méritent le ciel.

Article III. — Du Mérite.

323. — IX. Le Mérite. Définition. Espèces. Fondement.

1° Définition. — Le mérite, au sens général du mot, est le droit à une récompense, acquis par une œuvre libre et moralement bonne. Le mérite surnaturel dont il s'agit ici, ou œuvre méritoire, est toute œuvre que l'homme accomplit sous l'influence de la grâce, et qui lui donne droit à une récompense surnaturelle. Il ne faut donc pas confondre le mérite avec la prière : les biens que nous obtenons par la prière sont dus à la libéralité de Dieu et aux mérites de Jésus-Christ, tandis que par le mérite ils nous sont accordés en raison de la valeur de l'œuvre.

2° Espèces. — On distingue deux sortes de mérites : le mérite de justice et le mérite de convenance. — a) II y a mérite de justice, lorsqu'une œuvre, étant de valeur moralement égale à la récompense, donne droit à celle-ci en stricte justice : ce mérite, qui suppose un engagement formel de la part de Dieu, est le mérite parfait, celui des justes. — b) Le mérite de convenance est celui où la récompense surpasse la valeur de l'œuvre et n'est due, par conséquent, qu'en raison d'une certaine convenance. Ce mérite imparfait convient aussi aux pécheurs.

3° Fondement. — Comme on peut le voir par les définitions qui précèdent, le mérite de justice a pour fondement la valeur de l'œuvre et la promesse de Dieu. Le mérite de convenance n'est fondé ni sur la valeur de l'œuvre ni sur la promesse de Dieu, mais sur une pure convenance, sur ce fait que toute œuvre surnaturelle mérite une certaine considération auprès de Dieu.

324. — X. Conditions du mérite.

1° Conditions pour le mérite de justice. — A. DE LA PART DE L'HOMME. — II y a deux conditions : — a) l'état de vie présente. L'homme ne peut mériter que sur cette terre, alors qu'il est dans ce qu'on appelle l'état d'épreuve; après la mort, " l'arbre reste où il est tombé" (Ecclésiaste, XI, 8) ; — b) l'état de grâce. Pour porter des fruits, il faut que le rameau soit uni au cep. Or, nous ne pouvons être unis à Dieu qu'autant que nous sommes en état de grâce.

B. DE LA PART DE L'ŒUVRE. L'œuvre doit être : — a) libre. Une œuvre n'est moralement bonne que si elle est libre ; — b) moralement bonne. Une mauvaise action, loin de mériter une rémunération, est digne de châtiment ; — c) surnaturelle. En dehors de la grâce, le bien que nous faisons par les seules forces de la nature, ne peut mériter qu'un autre bien dans le même ordre : il constitue un mérite naturel et ne donne droit qu'à une récompense du même ordre.

C. DE LA PART DE DIEU. — Le mérite de justice suppose la volonté de Dieu, manifestée par des promesses. Il va de soi que la créature ne peut avoir de droit envers Dieu que si Dieu le veut ainsi. Que Dieu ait promis de récompenser nos bonnes œuvres, maints textes de la Sainte Écriture nous le témoignent : " Réjouissez-vous et tressaillez de joie, dit Notre-Seigneur, parce que votre récompense est grande dans les cieux. " (Mat., v, 12). " Chacun, dit saint Paul, recevra son propre salaire selon son travail. " (I Cor., iii, 8). " Reste la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur, juste juge, me rendra en ce jour. " (II Tim., iv, 8.)

2° Conditions pour le mérite de convenance. — Le mérite de convenance requiert les mêmes conditions que le mérite de justice, sauf l'état de grâce et la promesse de Dieu.

325. — XI. Objet. Mesure. Perte. Restitution du mérite.

1° Objet. — A. MÉRITE DE JUSTICE. — Le juste peut mériter : — a) l'augmentation de la grâce sanctifiante, et — b) l'augmentation de la gloire du ciel. De foi, Concile de Trente, sess. VI, can. 32.

B. MÉRITE DE CONVENANCE. — Comme ce mérite convient aux pécheurs comme aux justes, il faut déterminer la situation des premiers et des seconds vis-à-vis de la grâce. — a) Le pêcheur ne peut mériter, en aucune manière, la première grâce actuelle, vu qu'elle est un don purement et absolument gratuit : cette proposition est certaine. Mais il peut mériter la grâce habituelle, ou justification, par la foi, la pénitence, la prière et, en général, par toutes les bonnes œuvres faites sous l'influence de la grâce actuelle. — b) Le juste peut, en répondant à la grâce actuelle, mériter : 1. la grâce efficace, pour conserver et augmenter la grâce sanctifiante et vaincre les tentations ; — 2. la persévérance finale ; — 3. des grâces pour les autres : c'est ainsi qu'il est permis de croire que la conversion de saint Augustin est due aux larmes de sainte Monique ; — 4. il peut aussi mériter les biens temporels, mais seulement dans la mesure où ils sont utiles à son salut.

2° Mesure. — Une œuvre est plus ou moins méritoire selon que le motif qui l'inspire est plus ou moins pur. Or ce qui fait la pureté du motif c'est son rapport avec là charité. Plus la charité, — ou amour de Dieu, — est vive, plus le mérite croît. De là vient qu'une action, insignifiante aux yeux des hommes, a plus de prix devant Dieu que telle action d'éclat, si elle procède d'un motif plus parfait. Ex. : le denier de la veuve est plus méritoire que la forte somme du riche qui donne par ostentation.

3° Perte et restitution. — Les mérites sont en connexion étroite avec la grâce habituelle ; ils en dépendent et en sont comme les fruits. Ils se perdent donc, comme la grâce sanctifiante, par le péché mortel ; et comme elle, ils se recouvrent et nous sont restitués par la charité parfaite et le sacrement de Pénitence.

Conclusion pratique.

1° Dieu qui nous a élevés à l'ordre surnaturel, a droit à notre reconnaissance très vive.

2° Efforçons-nous d'augmenter en nous la grâce sanctifiante, par la prière, par les Sacrements et principalement par l'Eucharistie qui donne non seulement la grâce mais l'auteur de la grâce.

3° Souvenons-nous que la beauté qui est dans notre âme par la grâce peut nous être ravie par un seul péché mortel.

4° Demander à Dieu chaque jour et avec instance la grâce des grâces, le don de la persévérance finale.

LECTURES- — 1° Conversion de saint Paul (Actes, ix). 2° La Samaritaine (Jean, iv). Saint Etienne fortifié par la grâce (Actes, vi).

QUESTIONNAIRE. — I. 1° Qu'est-ce que la vie surnaturelle ? 2° Qu'est-ce que la grâce ? 3° Quelles sont les deux sortes de grâces ? 4° Pourquoi appelle-t-on l'une, actuelle, et l'autre habituelle ? 5° Comment se divise la leçon ?

II. 1° Qu'est-ce que la grâce actuelle ? 2° Quelles en sont les espèces ?

III. 1° Quels sont les adversaires delà doctrine de l'Église sur la grâce ? 2° Formulez, en quelques propositions, d'après la doctrine catholique, ce que l'homme ne peut pas faire sans la grâce et ce qu'il peut faire sans la grâce.

IV. 1° Comment Dieu distribue-t-il la grâce ? 2° Quelles grâces donne-t-il aux justes ? 3° Aux pécheurs ? 4° Aux infidèles ? 5° Aux enfants qui meurent sans le baptême ?

V. 1° Quelle est l'erreur des prédestinatiens sur la conciliation de la grâce avec la liberté ? 2° La grâce efficace supprime-t-elle la liberté ? 3° Quelle est la nature de la grâce efficace, et de la grâce suffisante, d'après le système thomiste et le système moliniste ? 4° Devons-nous coopérer à la grâce ?

VI. Qu'est-ce que la grâce habituelle ?

VII. 1° Qu'est-ce que la justification ? 2° Quelles dispositions requiert-elle chez les adultes ? Exposez sur ce point l'erreur protestante et la doctrine catholique. 3° Quelle est la nature de la justification, d'après les Protestants ? 4° Quelle est-elle d'après la doctrine catholique ? 5° Peut-on savoir d'une certitude absolue qu'on est en état de grâce ? 6° La grâce est-elle susceptible d'accroissement ? 7° La grâce de la justification est-elle amissible ? 8° Peut-elle être recouvrée ?

VIII. Quels sont les effets de la grâce sanctifiante ?

IX. 1° Qu'est-ce que le mérite ? 2° Quelles en sont les espèces ? 3° Quel en est le fondement ?

X. 1° Quelles sont les conditions du mérite de justice ? 2° Et du mérite de convenance ?

XI. 1° Quel est l'objet du mérite ? 2° Quelle en est la mesure ? 3° Peut-on perdre et recouvrer les mérites ?

DEVOIRS ÉCRITS. — 1° Quelle grâce est nécessaire pour le salut ? La grâce actuelle ou la grâce habituelle, ou les deux à la fois ? Expliquez votre réponse. 2° Quand Notre-Seigneur dit : Sans moi vous ne pouvez rien faire", est-ce à dire que nous ne puissions rien faire de bien sans la grâce ? 3° Jésus-Christ a-t-il mérité la grâce pour ceux qui vont en Enfer ? 4° Dieu n'aurait-il pas pu nous forcer à faire le bien? Quelle raison l'en a empêché ?

DEUXIÈME SECTION : DE LA PRIÈRE

2e LEÇON : La Prière en général.

L'Oraison dominicale. La Salutation angélique.




326.—Mots.

Prière, a) Entendue dans un sens large, la prière est généralement définie : une élévation de notre âme Vers Dieu pour l'adorer, le remercier, lui demander pardon et implorer ses grâces. — b) Dans un sens restreint, le mot prière (latin " precari" supplier, demander avec instance) signifie la demande d'une grâce. Dans la leçon, le mot est entendu dans les deux sens. Mais les objections des adversaires portent sur la prière, prise dans son sens restreint (N° 328).

Oraison dominicale. — A. Le mot oraison (latin " oratio" discours, prière) a gardé les deux sens du mot latin. Il signifie : — a) discours : " Les oraisons funèbres " de Bossuet ; — b) prière ou invocation adressée à Dieu ou aux saints. B. Dominicale (lat " dominus" Seigneur). Prière enseignée par Notre-Seigneur à ses disciples. Elle est connue encore sous les noms de Pater et Notre Père, du premier mot par lequel elle commence en latin ou en français.

Salutation angélique. — A. Salutation: acte de déférence par lequel on aborde une personne.

B. Angélique. Prière ainsi appelée, parce qu'elle débute par les paroles de l'ange Gabriel à Marie lorsqu'il lui annonça le mystère de l'Incarnation. On l'appelle aussi " Ave Maria " et " Je vous salue Marie" du premier mot de la prière.

DÉVELOPPEMENT

327. — I. La Prière. Définition. Espèces.

1° Définition. — La prière est une élévation de notre âme vers Dieu pour lui rendre nos hommages, et pour lui demander les choses dont noua avons besoin.

Ainsi entendue, la prière poursuit un double but : a) Elle remplit un devoir de culte. Rendre nos hommages à Dieu, c'est l'adorer, c'est le remercier de ses bienfaits, et c'est en même temps implorer notre pardon pour les fautes que nous avons commises. — b) Le second but concerne les intérêts de notre âme : par la prière, nous demandons à Dieu ce qui nous est nécessaire pour faire notre salut. Bien que ce second objectif de la prière paraisse indépendant du premier, il s'y rattache cependant par un lien qu'il n'est pas difficile d'apercevoir. En effet, solliciter de Dieu une grâce, n'est-ce pas reconnaître, d'un côté, sa puissance et, de l'autre, notre faiblesse? La prière, considérée à ce point de vue, est donc un acte de soumission et de dépendance, et partant, un acte d'adoration.

2° Espèces. — La prière est : — a) mentale, quand elle est faite au fond du cœur et qu'elle n'est pas exprimée par des paroles. Cette forme de prière s'appelle aussi oraison mentale et méditation ; elle est un acte de l'intelligence et de la volonté. L'intelligence réfléchit sur les choses de Dieu, sur les vérités de la foi ; elle pense aux grâces dont l'âme a besoin et aux moyens de les obtenir. La volonté fait des applications pieuses et prend de saintes résolutions ; — b ) vocale, quand les pensées de l'esprit et les dispositions intérieures de l'âme se traduisent par des paroles. La prière vocale se subdivise en : — 1. prière privée, si nous la faisons en notre propre nom, soit que nous priions seuls ou même en commun, par exemple, en famille ; et — 2. en prière publique, quand elle est faite, au nom et par l'autorité de l'Église, par un ministre délégué à cet effet : ainsi la célébration de la Messe, la récitation du bréviaire sont des prières publiques.

328. — II. Nécessité de la Prière. Objections. Temps où le précepte de la prière est obligatoire.

1° Nécessité de la prière. — D'après la doctrine catholique, la prière est nécessaire à tous les adultes, de nécessité de précepte, et même de nécessité de moyen, du moins d'après les lois ordinaires de la Providence. — a) Si nous envisageons la prière au sens large et comme acte d'adoration, la chose est évidente : le précepte : " Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu ", est formel. — b) Si nous considérons la prière, en tant que demande des choses dont nous avons besoin, le précepte découle : — 1. de l’enseignement et de l'exemple de Notre-Seigneur ; — 1) de son enseignement : " Demandez et vous recevrez" (Mat., vii, 7). " Veillez et priez, afin que vous n'entriez pas en tentation" (Mat., xxvi, 41). Ces paroles indiquent bien que la prière est le seul moyen efficace d'obtenir la grâce et de vaincre les tentations ; — 2) de son exemple. Notre-Seigneur ne s'est pas contenté de formuler le précepte de la prière ; il a voulu donner l'exemple : il a prié pour ses amis, pour les Apôtres ; il a même .prié pour ses ennemis : " Mon Père^pardonnez-leur, dit-il sûr la croix en regardant ses bourreaux, car ils ne savent ce qu'ils font " (Luc, xxiii, 34) ; — 2. le précepte découle encore de l'enseignement des Apôtres et des Pères de l'Église. Les Apôtres ordonnent aux fidèles d'être " assidus à la prière " (Rom., xii, 12). Les Pères de l'Église ont suivi la même doctrine et ils attribuent la victoire sur les tentations à l'influence de la prière persévérante. — 3. La raison admet comme une chose naturelle que celui qui a besoin d'une grâce se tourne vers celui qui peut la lui accorder et la sollicite de sa bonté, plein de foi, de confiance et d'humilité.

2° Objections. — La prière, en tant que demande, a deux classes d'adversaires: les quiétistes et les rationalistes. — A, Les QUIÉTISTES prétendent que la prière est un acte imparfait, qu'elle est en contradiction avec le pur amour de Dieu, auquel les âmes doivent tendre, la perfection consistant à se désintéresser de son salut et à se conformer à la volonté divine, quelle qu'elle soit. — B. Les RATIONALISTES allèguent deux raisons principales pour combattre la prière : — a) Ils objectent tout d'abord que Dieu est immuable, qu'il régit l'univers par des lois générales, et que dès lors, il est insensé de lui demander de bouleverser ses plans, de défaire son œuvre, en un mot, de violer les lois de la nature pour obéir aux caprices de notre volonté mobile. — b) A supposer même que Dieu veuille changer ses plans, — si la chose était possible et ne répugnait pas à sa sagesse infinie, — la prière serait toujours superflue. Ne connaît-il pas nos besoins aussi bien que nous ? S'il juge qu'il convient de nous accorder les faveurs que nous sollicitons, pourquoi ne pas laisser à sa bonté le mérite d'être spontanée ?

Réponse. — A. Aux QUIETISTES qui ne sont pas des adversaires de notre religion, il est facile de répondre qu'un acte commandé par Notre-Seigneur, et dont les Pères de l'Église ont été unanimes à proclamer l'utilité, ne saurait être un acte imparfait. D'ailleurs, par la prière, nous ne demandons pas à Dieu de se conformer à notre volonté, mais nous nous conformons à la sienne en lui demandant les grâces qu'il veut que nous obtenions par ce moyen.

B. Aux RATIONALISTES, la doctrine catholique répond : — a) que le but de la prière n'est pas de changer les décrets éternels de Dieu qui sont immuables, mais tout simplement d'obtenir, grâce à la prière que Dieu a prévue de toute éternité, les biens spirituels que nous demandons et même les biens temporels lorsqu'ils peuvent servir à notre salut. — b) II ne faut pas alléguer non plus que la prière est inutile parce que Dieu connaît nos besoins, car nous ne prions pas pour informer Dieu, mais pour obtenir, par notre humilité, et notre confiance, les biens que nous demandons.

3° Le temps où le précepte de la prière est obligatoire. — Notre-Seigneur recommande de " prier toujours et sans se lasser" (Luc, xviii, 1). Saint Paul dit que noua devons être " assidus à la prière " (Rom., xii, 12), " qu'il faut prier sans cesse" (I Thess., v, 17). De ces exhortations instantes, nous pouvons conclure que la prière fréquente nous est recommandée comme un devoir. Mais quand s'impose-t-elle comme une obligation grave il est difficile de le déterminer.— a) Sans aucun doute, il faut prier dans les tentations : " Priez, dit Notre-Seigneur à ses disciples, pour ne pas entrer en tentation" (Mat., xxvi, 41). — b) II y a, en outre, — sinon obligation stricte, — au moins grande utilité à prier tous les jours, matin et soir ; le matin, afin de demander les grâces nécessaires pour la journée ; le soir, pour remercier Dieu des bienfaits reçus et implorer le pardon des fautes commises. — b) II convient encore de prier quand on doit recevoir un sacrement et à plus forte raison, quand on est en danger de mort.

Nota. — Il importe peu d'ailleurs que la prière soit vocale ou mentale, qu'elle s'exprime en longues formules ou qu'elle soit une simple oraison jaculatoire, c'est-à-dire un élan rapide de notre âme vers Dieu, ou une contemplation muette des perfections divines. Ce qui est essentiel c'est qu'elle sorte du fond du cœur, car la prière vocale ne vaut que par la prière mentale ; autrement, elle ne serait qu'un vain son qui frappe l'air, une formule vide et sans valeur.

329. — III. Efficacité de la prière. Conditions requises.

La prière a un triple effet. Elle est : — a) méritoire, c'est-à-dire qu'elle peut obtenir la grâce sanctifiante et son augmentation, du moment que l'on pose les conditions requises pour le mérite (N° 324) ; — b) satisfactoire. Comme la prière est avant tout un acte d'humilité, elle a la vertu d'expier pour nos fautes ; — c) impétratoire, en tant qu'elle a la vertu de nous obtenir les grâces actuelles que nous demandons. Il va de soi cependant qu'à ce point de vue, la prière, considérée en soi, ne peut avoir une efficacité absolue, puisque Dieu reste toujours libre de ses dons ; mais elle a du moins une efficacité morale. Sur quoi repose cette efficacité et quelles en sont les conditions, c'est ce que nous allons voir.

1° Efficacité de la prière. — L'efficacité de la prière nous est démontrée : A. PAR LA SAINTE ÉCRITURE. Elle repose sur les paroles de Notre-Seigneur : " Demandez et vous recevrez... Qui de vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre1? Ou, s'il lui demande un poisson, lui donnera un serpent? Si donc vous, tout méchants que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui le prient! " (Mat., vii, 7-11). Ailleurs, il promet d'exaucer toutes les prières faites en son nom : " Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, je le ferai afin que le Père soit glorifié dans son Fils " (Jean, xiv, 13). Conformément à ces promesses, Notre-Seigneur nous montre, sous forme de parabole, le publicain justifié par son humble prière (Luc, xviii, 14). Au bon larron qui se tourne vers lui avec confiance il promet le ciel (Luc, xxiii, 43).

B. PAB LA TRADITION. : Les Pères de l'Église parlent souvent des effets de la prière. Plusieurs même, comme Tertullien et saint Grégoire de Nysse, ont écrit des traités complets sur ce sujet, " La prière, dit aint Augustin, est la force de l'homme. " Saint Bernard déclare qu'il n'y a rien de plus puissant qu'un homme qui prie.

2° Conditions requises. — Pour être complètement efficace, la prière requiert : l'état de grâce, l'attention, l'humilité, la confiance et la persévérance.

A. L'ÉTAT DE GRACE. — La première condition pour obtenir une ohos" de quelqu'un, c'est d'être son ami. Or, l'on ne peut être l'ami de Dieu que si l'on est en état de grâce. Cela ne veut pas dire que les prières des pécheurs ne puissent être, elles aussi, exaucées, comme nous l'avons vu par l'exemple du publicain et du bon larron, mais elles ne le sont que grâce à la pure miséricorde divine.

B. L'ATTENTION. — Ce serait une dérision de demander à Dieu d'écouter une prière à laquelle nous ne prêtons pas nous-mêmes attention. Il pourrait alors nous adresser ce reproche qui a été fait airs Pharisiens : " Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi " (Mat., xv, 8). Quand nous prions, il faut donc que notre esprit pense aux choses que notre bouche exprime, il faut que nous apportions : — a) l'attention extérieure par laquelle nous bannissons toute action incompatible avec la prière. Toutefois, on ne saurait accuser d'irrévérence celui qui, priant au milieu de son travail, a forcément de nombreuses distractions ; — b) l'attention intérieure par laquelle nous éloignons de notre pensée toute préoccupation étrangère. Les distractions volontaires, consenties sans raison suffisante, sont des péchés véniels, même dans les prières qui ne sont pas de précepte. Elles ne suppriment pas cependant toute la valeur de la prière et n'empêchent pas que Dieu puisse, quand même, l'exaucer. Les distractions involontaires, aussi fréquentes qu'elles puissent être, ne constituent aucun péché.

C. L'HUMILITÉ. l'humilité est une des conditions essentielles de la prière, car " Dieu résiste aux orgueilleux et il donne sa grâce aux humbles" (Jacques, iv, 6). La parabole qui nous montre l'humble prière du publicain exaucée, tandis que celle du pharisien superbe est repoussée, a pour but de nous donner cet enseignement. Or, nous prions avec humilité, lorsque nous sommes conscients de notre néant, lorsque nous proclamons devant notre Créateur, que nous lui devons tout, que nous tenons tout de sa miséricorde, et non de nos propres mérites.

D. LA CONFIANCE. — Manquer de confiance serait faire injure à Dieu ; ce serait une insulte à sa bonté et à ses promesses. Aussi Notre-Seigneur insiste-t-il souvent sur cette qualité. " Mon fils, dit-il au paralytique, aie confiance, tes péchés te sont remis " (Mat, ix, 2). Il faut donc " aller avec confiance au trône de la grâce " (Héb., iv, 16) ; il faut demander avec foi et sans hésiter ; car celui qui hésite est semblable au flot de la mer, agité et ballotté par le vent (Jacques, i, 6).

E. LA PERSÉVÉRANCE. — Pour que nous comprenions mieux notre misère et notre indignité, Dieu diffère à nous accorder ses grâces. Notre prière doit, par conséquent, être persévérante et inaccessible au découragement. Nous devons imiter le solliciteur importun qui se présente la nuit chez son ami, et qui finit, après plusieurs refus, par obtenir les trois pains qu'il demande (Luc, xi, 5-8). La foi de la Cananéenne qui implore de Notre-Seigneur la guérison de sa fille, n'est exaucée qu'après de persévérantes instances (Mat., xv, 21-28).

330. — IV. Objet et Sujet de la Prière.

1° Objet. — Quels biens pouvons-nous demander dans nos prières ? — a) Nous pouvons demander tous les biens spirituels qui concernent le salut de notre âme. Toutefois, même sur ce terrain, il convient d'observer l'ordre voulu par la Providence. Il ne faut donc pas solliciter des grâces qui auraient pour but de supprimer toute difficulté et toute tentation, puisque Dieu nous les envoie justement pour nous éprouver et nous donner des occasions de mérite. Nous ne devons pas non plus, du moins d'une manière absolue, implorer des grâces spéciales comme le don des miracles ou des prophéties : ces sortes de grâces risqueraient de compromettre les intérêts de notre âme en fournissant un aliment à notre orgueil.

b) Les biens temporels ne peuvent être demandés que conditionnelle-ment, c'est-à-dire en tant que Dieu les juge utiles à notre salut. Sans nul doute, nous avons le droit de demander la santé, la fortune, le succès dans nos entreprises, l'éloignement d'un malheur qui nous menace. Mais il ne faut pas oublier que tous ces avantages ne sont que des biens relatifs et que Dieu ne s'est pas engagé à nous les octroyer toujours. S'il avait fait une telle promesse, l'amour des biens temporels serait pour beaucoup l'unique mobile de leurs supplications. Or, il peut arriver que les biens de la terre nous soient plus nuisibles qu'utiles : il est bon alors que Dieu nous les refuse. Dans ce cas surtout, si notre prière est humble, nous saurons bénir la main qui nous frappe et ne pas maugréer contre les desseins de la Providence.

Il n'est pas permis de demander des choses indifférentes au salut, comme la chance au jeu, et, à plus forte raison, est-il défendu de solliciter des choses mauvaises, par exemple, de nous venger de notre prochain, car ce serait demander à Dieu de participer à une mauvaise action.

2° Sujet. — Pour qui devons-nous prier? — Nous devons prier : — a) pour nous-mêmes ; cela va de soi : " Charité bien ordonnée commence par soi-même " ; — b) pour notre prochain: pour l'Église, nos parents, nos supérieurs, nos bienfaiteurs, nos amis. Nous devons même prier pour nos ennemis ; la charité ne permet pas d'excepter personne : " Priez, dit Notre-Seigneur, pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent " (Mat., v, 44) ; — c) pour les défunts, non pas pour les élus, ni les damnés, mais pour les âmes du Purgatoire.

Quelle est l'efficacité de la prière que nous faisons pour les autres? Qu'elle ne reste jamais sans fruit, cela est certain, mais elle n'obtient toute sa valeur que si ceux pour qui nous prions sont dans les dispositions requises pour que la prière soit efficace.

331. —V. Les deux principales Formules de Prière.

Parmi les prières que nous avons coutume d'adresser à Dieu, deux tiennent le premier rang: l'Oraison dominicale et la Salutation angélique.

1° L'Oraison dominicale. — Enseignée par Notre-Seigneur, l'Oraison dominicale est la prière par excellence, la plus agréable à Dieu et la plus efficace. Maintes fois, le Sauveur avait critiqué la manière de prier des Pharisiens ; il leur reprochait surtout deux grands défauts : l'ostentation et le verbiage. Aussi, avant d'apprendre à ses Apôtres cette formule incomparable de prière, réclame-t-il d'eux l'humilité et la concision : " Lorsque vous priez, ne faites pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues, et au coin des rues, afin d'être vus des hommes... Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre (la chambre désigne ici " le cœur " qui doit rester fermé aux choses du dehors) et, ayant fermé ta porte, prie ton Père, dans le secret... Dans vos prières, ne multipliée pas les paroles, comme font les païens, qui s'imaginent être exaucés à force de paroles. Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. Vous prierez donc ainsi : Notre Père qui êtes aux cieux... etc. (Mat., vi, 5-13).

Excellente par son origine, l'Oraison dominicale n'est pas moins parfaite par son contenu, car elle renferme tout ce que nous pouvons désirer, et dans l'ordre où nous pouvons le désirer (V. N° suivant).

2° La Salutation angélique. — Cette prière est la meilleure que nous puissions adresser à la