J-C.
Lozac’hmeur, professeur émérite de philologie à l’Université de Rennes II, Fils
de la Veuve, Editions de Chiré, 2002. Extraits.
Extrait 1
CHAPITRE II
Reconstitution du mythe originel
[…]
Réduit à l'essentiel, l'archétype peut se résumer
ainsi : Un roi apprend par un oracle qu'il mourra de la main d'un de ses
descendants. Pour empêcher que la prédiction ne se réalise, il enferme sa fille
unique dans une tour. Un héros ou un dieu réussit à s'introduire dans la prison
et obtient les faveurs de la Princesse. De leurs amours naissent plusieurs
enfants. Informé, le roi se retourne contre le séducteur qu'il tue ou blesse
grièvement. Puis il tente de faire disparaître ses petits-fils dont l'existence
met en péril sa propre vie. La Veuve réussit à sauver le dernier-né avec lequel
elle se réfugie dans le désert ou la forêt.
Lorsque l'enfant atteint l'âge d'homme, elle lui
révèle le secret de ses origines et lui fait promettre solennellement de tuer
le vieux roi. Le Héros va défier le meurtrier, surmonte les épreuves que
celui-ci lui impose, délivre une princesse et venge la mort de son père.
Les analogies avec la Légende du Graal sont
nombreuses et incontestables. En effet, dans la formule apparaissent les principales
composantes de l'histoire de Perceval, à savoir la mort du père, la fuite de la
mère, l'enfance dans le désert ou la forêt. En outre, dans les versions 2 et 3,
le héros triomphe d'un adversaire en lui plongeant dans l'œil une barre de fer
enflammée. La ressemblance avec la mort du Chevalier Rouge est évidente. C'est
ce qui explique que ce thème dit « de l'Expulsion et du Retour » ait été étudié
dès le XIXe siècle par des spécialistes tels que Von Hahn et A. Nutt.
Interprétation
Tel était donc l'archétype sur lequel reposait
notre étude dans la précédente édition. Construit à partir de versions
empruntées exclusivement à l'aire indo-européenne, il ne pouvait prétendre à
l'universalité. De nos recherches ultérieures il ressort que le schéma est
répandu sur les cinq continents. Au hasard de nos lectures et de celles de nos
étudiants, nous avons pu réunir une cinquantaine de mythes et de contes
folkloriques[1] provenant du
monde entier[2]. Loin de
remettre en cause la première reconstitution, ces nouvelles données en
confirment au contraire le bien-fondé et fournissent une foule d'informations
qui portent respectivement sur le Père, le Meurtrier, la Mère et le Héros
lui-même. Voyons cela de plus près.
Le Père
Bien que les textes le présentent parfois comme un
roi détrôné (par ex. 1, Grèce ; 3, Irlande ; 12, Afrique), le plus souvent ils
laissent clairement entendre qu'il s'agit d'un être surnaturel : serpent
pouvant prendre forme humaine (44, Amérique du Nord), « Dragon Blanc » ayant eu
à souffrir de la jalousie d'un « Dragon Noir » (48, Tibet), porteur du soleil
vivant « loin de ses fils » (47, Amérique du Nord), Soleil lui-même (46,
Amérique du Sud). Il est parfois explicitement qualifié de « dieu » (18,
Amérique du Sud ; 45, Amérique du Nord ; 19 à 23, domaine gréco-latin) ou
encore de « dieu civilisateur » (11, Egypte ; 17,43, Amérique du Nord) à moins
— ce qui revient au même — qu'on ne fasse de lui un forgeron céleste (25,
Grèce).
On peut en conclure que le père du héros symbolise
un « dieu civilisateur », « ami » des hommes, victime d'un « dieu jaloux » plus
puissant que lui.
La Mère
Dans l'édition précédente, nous avons interprété le
personnage de la Mère comme un symbole de la Connaissance, objet du conflit
entre le « dieu civilisateur » et son adversaire. Bien que l'élargissement du
corpus fasse apparaître sur ce point de légères différences selon les aires de
civilisation, nous nous en tiendrons à cette interprétation qui a le double
mérite de la simplicité et de la logique.
Le Meurtrier
Le meurtrier est toujours antipathique : c'est un
usurpateur (1, Grèce ; 40, Afrique), un tyran (8, 9 Iran ; 14, Chine, 28, Inde)
qui n'hésite pas à séquestrer dans une tour sa fille (2, Irlande 20, Grèce) ou
son épouse (4, Bretagne). Parfois, son apparence trahit sa nature profonde :
c'est un cyclope (2, Irlande ; 29, Pays de Galles, 31, Armorique), un ogre qui
a anéanti la tribu du héros et de son frère (47, Amérique du Nord), un tigre
sanguinaire (49 Indonésie), un « Dragon Noir » jaloux du « Dragon Blanc »
(48, Tibet) ; plus explicitement, c'est un dieu jaloux du « dieu
civilisateur » son frère, qu'il a tué (11, Egypte) ou dépouillé de son royaume
après avoir tué ses fils (29, Pays de Galles).
On le voit : tout converge pour faire du meurtrier
un « dieu mauvais », tyrannique et jaloux, ayant usurpé la place du « dieu
civilisateur ».
Le Héros
Des informations fournies sur ce personnage, nous
ne retiendrons pour le moment que ce qui est nécessaire à l'intelligence du
mythe proprement dit, c'est-à-dire l'épisode des enfances. Or que nous apprend
le corpus sur les premières années du Fils de la Veuve ? Ceci : qu'étant né
contre la volonté expresse du Tyran, il est l'objet de sa haine. Un motif qui
revient souvent — et qui pour cette raison doit retenir l'attention — est celui
de la mort par l'eau à laquelle il échappe dans une corbeille flottante (50,
Grèce), dans un berceau flottant (19, Russie), dans un coffre de bois (20, 23,
Grèce) ou de pierre (29, Pays de Galles), dans un tonneau (36, Russie) ou dans
une barque (30, Bretagne).
Compte tenu du contexte — la lutte aux temps
primordiaux de deux divinités se disputant la Connaissance — nous interpréterons
ce motif de l'enfant et du coffre comme un symbole de l'Humanité sauvée par
l'Arche du Déluge.
Cela admis, nous décrypterons notre mythe -
parabole de la manière suivante :
Un « dieu mauvais » (le roi) voulait garder pour
lui seul la Connaissance (la princesse) afin d'éviter que les Hommes ne s'en
emparent et ne l'anéantissent. Un « dieu bon » (le père), bravant son
interdiction, apporta la Connaissance sur la terre. Il en résulta l'apparition
d'une race de surhommes (les fils de la princesse). Au cours de la lutte qui
suivit, le « Principe du Mal » fut victorieux. Mais sa victoire fut incomplète
puisqu'il échoua dans sa tentative de détruire la Connaissance (la princesse
devenue Veuve) et l'Humanité (les fils de la princesse) par le Déluge. En
effet, grâce à l'Arche — représentée dans certaines versions par un coffre, un
berceau ou une corbeille — quelques hommes échappèrent au cataclysme et
entreprirent de transmettre aux générations suivantes le récit de ce qui
s'était passé à l'aube de l'Histoire. Telle fut l'origine de la Tradition
Primordiale. Telle fut aussi l'origine de l'Initiation, dont les candidats
promettent solennellement de venger la mort de leur Père, le « dieu bon ».
[…]
Extrait 2 (Annexe X)
Le symbolisme du dollar
Apparu sur le
billet vert en 1935, le symbole de la pyramide (voir couverture et p. 162) a
une histoire dont il importe, avant tout décryptage, de présenter les
protagonistes.
Le premier
personnage à retenir notre attention sera Henry Wallace (1888‑1965), trente‑troisième
vice‑président des États-Unis. Républicain à l'origine, il adhéra au
Parti Démocrate en 1928 et devint un conseiller influent de Roosevelt (2) qui
le nomma en 1933 Secrétaire à l'Agriculture. Il fut un des principaux auteurs
de la législation du New Deal (3). Vice‑président de 1941 à 1945, il fut
nommé ambassadeur en Amérique Latine et en Orient. Puis il devint Ministre du
Commerce, charge qu'il conserva sous la présidence de Truman (1948‑1953).
Favorable à l'amitié et à la collaboration avec l'URSS, il démissionna pour
protester contre la politique hostile des États‑Unis à l'égard de l'Union
Soviétique. Ses liens avec les communistes russes et leurs espions, notamment
Owen Lattimore, l'amenèrent à fonder le Parti Progressiste américain et à se
présenter comme candidat d'extrême‑gauche aux élections présidentielles
de 1948 où il n'obtint qu'un million de voix (4). Tirant la leçon de sa
défaite, il réintégra le Parti Démocrate. Dans un ouvrage publié après la
guerre (5), Arthur Schlesinger brosse de ce crypto‑marxiste le portrait
suivant (nous traduisons) :
« L'occulte le
fascinait. Il voyait une signification spéciale dans le Grand Sceau des États‑
Unis avec sa légende E Pluribus Unum (litt. « De plusieurs un
seul ») ... et plus encore dans le revers de ce dernier la pyramide
incomplète.... le sommet suspendu sous la forme d'un œil qui voit tout et
l'inscription... qui l'entoure... » (6). Et d'ajouter cet étonnant commentaire
: « Ceux qui croient... aux prophéties de la Bible pourraient fort bien se
demander si l'envers du Grand Sceau ne préfigure pas le second Avènement du
Messie. Bien que gardant le silence sur ses propres convictions à ce sujet,
Wallace en tout cas amena le Secrétaire au Trésor (Morgenthau) à faire figurer
la Grande Pyramide sur le nouveau dollar en 1935. Il fit passer la chose en
avançant le motif prosaïque (7) que Novus Ordo était l'équivalent latin
de New Deal, ce qui valut à Morgenthau d'être harcelé pendant des
années par des gens qui considéraient que l'apparition de la Grande Pyramide
était la preuve de son appartenance personnelle à quelque société ésotérique »
(8).
En ce qui concerne
Wallace, la conclusion était certainement fondée, car son goût pour
l'ésotérisme l'avait amené dans les années vingt à se lier avec un certain
Nicolas Rœrich, théosophe dans la tradition d'Hélène Blavatsky (9). Ce peintre
d'origine russe ‑ de son vrai nom Serge Makronowsky ‑ était
favorable au Communisme (10). Membre associé du Théâtre d'Art de Moscou et du Ballet
Diaghilev, ami de Stravinsky et de Rabindranath Tagore, cet étrange personnage
vint s'installer aux États‑Unis où lui était consacré un musée. «
Wallace, remarque Schlesinger, allait de temps à autre lui rendre visite au
Rœrich Museum, avenue Riverside à New York. Leur amitié continua après l'entrée
de Wallace à Washington... Ce dernier trouva du réconfort dans une
correspondance prolongée avec Rœrich et quelques‑uns de ses disciples.
Les lettres, dans certaines desquelles il appelle Rœrich « Cher Gourou »,
contenaient des allusions couvertes au « Fougueux », à
« l'Indécis » au "Médiocre" (épithètes qui semblent
s'appliquer à Roosevelt) ou encore au "Grincheux" [Cordell Hull
(11)], aux « énébreux » aux « Tigres » (l'Union
Soviétique). D'autres, de nature mystique, font référence à un calice surmonté
d'une flamme et à la descente de l'Amérique dans « les profondeurs des
feux purificateurs » » (l 2).
Mais revenons au
dollar. A en croire un communiqué du Département Américain du Trésor en date du
15 août 1935, les devises latines figurant au revers du nouveau billet
devraient se traduire, la première : « Dieu a favorisé nos entreprises »,
la seconde: « Un Nouvel Ordre des Siècles » (13). Ce communiqué s'accompagnait
du commentaire que voici : « L’œil et la gloire enforme de triangle symbolisent
une divinité qui voit tout. La pyramide est le symbole de la force et son
inachèvement exprime la conviction des dessinateurs du Grand Sceau qu'il
restait encore du travail à faire » (14). Cette explication, visiblement
destinée aux profanes, ne saurait satisfaire les esprits rigoureux. Outre la
fascination de Wallace pour l'occulte et son amitié pour un personnage aussi
sulfureux que Rœrich, d'autres éléments incitent à aller plus loin, à savoir :
‑
l'affirmation de la gnostique américaine Cecilia Root‑Lang qui écrivait
en 1917 : « Tous les vrais théosophes doivent être capables d'apercevoir les
liens qui unissent la vraie théosophie et le revers du Grand Sceau des États‑Unis
d’Amérique. Le temps viendra... où la pierre blanche (comprenons : « le
sommet triangulaire de la pyramide ») deviendra la pierre angulaire de
notre gouvernement... en proclamant une nouvelle religion dans laquelle tous
les courants spirituels de chaque religion se rencontreront... (en) un développement
spirituel n'ayant ni dogme ni doctrine » (15) ;
‑ le fait
que le comité chargé en juillet 1776 par le Congrès de choisir un sceau pour
les États‑Unis (16) ait emprunté le motif de la pyramide tronquée à
l'Ordre des Illuminés de Bavière (17) fondé en mai de la même année (la date
MDCCLXXVI (1776) commémore donc les deux événements) ;
‑ la
configuration de la pyramide elle‑même, qui comporte le nombre
cabalistique de 13 rangées de pierres (18) pour un total de 72 (19)
correspondant aux 72 noms de la Divinité obtenus par les kabbalistes à partir
des valeurs numériques du Tétragramme (20) ,
‑ le fait
que « l'œil qui voit tout » ait été longtemps associé à des cultes païens. En
effet, d'une étude approfondie de C.A.L. Totten publiée en 1882 (21), il
ressort que l'œil est un des symboles divins les plus anciens qu'utilisèrent
les Egyptiens, les Chaldéens, les Babyloniens, les Grecs et les Romains. En
Egypte notamment, il était le symbole d'une divinité « trinitaire » (22). Il
figurait sur la pyramide de Gizeh. Ce n'est que plus tard que les juifs puis
les chrétiens reprirent à leur compte l'œil sacré des Egyptiens ‑,
‑ le fait
qu'en Assyrie et en Chaldée, les traditions relatives à Babel présentaient la
Tour comme un temple consacré au dieu Bel (23) ;
‑ enfin et
surtout le fait que le message suggéré par les légendes (24) entourant la
pyramide est nettement hétérodoxe. Dans l'édition précédente (25), nous les
avions interprétées comme formant une phrase. Christian Lagrave, qui nous a
écrit à ce sujet, nous a convaincu que les légendes sont indépendantes. Deux
éléments vont clairement dans ce sens : d'une part la dissymétrie de la
composition (soulignée par la présence d'un seul phylactère) , d'autre part la
ligne d'horizon, qui sépare les deux registres (ciel/terre).
Il convient donc
d'étudier séparément ces citations, toutes deux empruntées au poète latin
Virgile (70‑19 av. J.‑C.). Celle du registre supérieur, Annuit
Cœptis (« Il approuve l'entreprise » plutôt que « les entreprises », Cœptis
étant un pluriel poétique) n'offre pas de difficultés. Inspirée de L'Enéide
(IX, 625) et des Géorgiques (1, 10), elle renvoie bien, comme l'affirme le
communiqué officiel du Trésor Américain, au dieu symbolisé par l'œil dans le
triangle. Mais... de quel dieu s'agit-il ? La légende du bas, Novus Ordo
Seclorum (litt. « la Nouvelle Série des Siècles ») est tirée de la
Quatrième Eglogue (vv. 410). Elle ne prend tout son sens que si on la replace
dans son contexte (26). Le voici (nous traduisons) :
« Le dernier âge prédit par l'oracle de
Cumes est arrivé, La grande série des siècles recommence (27).
Voici que
revient la Vierge (28), que revient l’Age de Saturne (29), voici qu'une
nouvelle génération descend du haut du ciel.
Toi donc, ô
chaste Lucine (30), favorise la naissance de cet enfant : c'est par lui que
disparaîtra la race de fer,
et que se
lèvera sur le monde entier la race d'or (3 1) Voici que règne déjà ton frère
Apollon (32). »
Virgile a ici pour
source les mystérieux Livres Sibyllins, attribués à la Sibylle ou prophétesse
du petit village de Cumes en Campanie. Ces livres passaient pour contenir des
oracles concernant les destinées de Rome et ne pouvaient être consultés que sur
ordre du Sénat (33). Voici comment les latinistes F. Plessis et P. Lejay commentent
sur ce point la Quatrième Eglogue : « Virgile a mis à profit les prédictions
sibyllines et les doctrines étrusques. La conception, à laquelle il semble
s'arrêter, c'est que la vie du monde se divise en grandes périodes composées
elles‑mêmes chacune de huit ou dix âges ou longs siècles, qu'à la fin de
chaque période les astres se replacent où ils étaient au début, que l'histoire
alors recommence et que les événements se reproduisent dans le même ordre. A
chaque période préside une divinité ; Saturne préside au premier âge qui est
l'âge d'or ; et comme, avec la naissance de l'enfant, une nouvelle période va
commencer, c'est l'âge d'or qui va d'abord reparaître. Il est intéressant de
constater là une négation du progrès, puisque le bonheur pour l'humanité
consisterait à revenir au point de départ.
Qui est cet enfant
? Très probablement Asinius Gallus, fils de Caius Asinius Pollion
(qui fut consul en 41 avant Jésus‑Christ). Saint Jérôme et Macrobe ne le
mettent pas en doute ; Asconius Pedianus tenait de la bouche même d'Asinius
Gallus qu'il s'agissait bien de lui. Pollion, surtout à ce moment,
au lendemain de la paix de Brindes, était un personnage considérable ; et il ne
faut pas perdre de vue que la pièce lui est dédiée.
Les chrétiens,
saint Augustin, Constantin, le moyen âge ont cru reconnaître le Christ dans cet
enfant immortel annoncé par Virgile ; pris à la lettre, cela est insoutenable,
puisque le Christ n'est pas venu au monde sous le consulat de Pollion.
Mais l'idée n'était pas absurde en elle‑même ; il y brille, au fond, une
étincelle de vérité, puisqu'il y a, dans le poème, attente et promesse du
Sauveur, et que, peu de temps après, il parut en effet sur la terre. On sait
combien l'âme de Virgile était religieuse et toute disposée à s'ouvrir au christianisme
; on trouve chez lui, à plusieurs reprises, l'idée, qui n'est pas non plus
étrangère à Horace, l'idée chrétienne que l'humanité a commis jadis une faute,
que le Ciel veut qu'elle l'expie, et qu'elle doit consentir à cette expiation.
Il n'est donc pas impossible que, dans la vision du poète, il y ait eu, alors
même qu'il songeait au fils de Pollion, pressentiment confus et voilé
du Sauveur qui devait venir quarante ans plus tard (34) ».
Les fils de
l'écheveau ayant été ainsi démêlés, nous pouvons procéder à l'interprétation
d'ensemble. Récapitulons :
1) c'est sur
l'initiative du Vice‑Président Wallace, acquis aux idées collectivistes,
que sont apparus sur le dollar la pyramide, l'œil et le triangle ;
2) le Vice‑Président
Wallace lui‑même, fasciné par l'occulte, était en rapports étroits avec
le théosophe russe Nicolas Rœrich, favorable au communisme ;
3) la pyramide
tronquée a été empruntée à l'Ordre des Illuminés de Bavière (35), fondé comme
les États‑Unis en 1776 ;
4) elle atteste
clairement dans sa configuration des influences de la Kabbale ;
5) des traditions
chaldéenne et assyrienne il ressort que la Tour de Babel était un temple élevé
en l'honneur d'une divinité qui n'était pas le Dieu de la Bible ;
6) l'œil dans le
triangle provient en dernière analyse d'une symbolique religieuse
essentiellement égyptienne et païenne
7) selon la
gnostique Cecilia Root‑Lang :
a‑ il existe
des liens étroits entre la doctrine théosophique et l'envers du Grand Sceau des
États‑Unis, b‑ la « pierre blanche » (c’est‑à‑dire le
triangle qui surmonte la pyramide) deviendra un jour « la pierre angulaire »
du gouvernement américain, c‑ ce triomphe des idées gnostiques marquera
l'avènement d'une religion nouvelle « sans dogme ni doctrine... issue de tous
les courants spirituels de chaque religion »,
8) selon Arthur
Schlesinger, le Grand Sceau pourrait préfigurer le second Avènement du Messie
;
9) précisément, le
texte de Virgile dont est tirée la légende Ordo Seclorum annonce la
naissance d'un enfant divin inaugurant, dans une perspective cyclique de
l'Histoire, « le retour du règne de Saturne », c'est‑à‑dire de
l'Age d'Or collectiviste des mythologies.
Après ce qui vient
d'être dit, l'interprétation ne saurait faire de difficulté. Le Grand Sceau
reproduit sur le dollar est bien un symbole maçonnique. Le message qu'il cache
forme un tout cohérent recoupant les conclusions auxquelles nous étions parvenu
par d'autres chemins. Il peut se décrypter ainsi :
La pyramide
représente la Tour de Babel. En fondant en 1776 les États‑Unis
d'Amérique, les Initiés ont entrepris de reconstruire Babel, c'est‑à‑dire
d'unir en une seule nation les hommes, que Dieu avait dispersés jadis pour les
punir de leur orgueil (voir p. 158). L'édifice est inachevé, mais le travail
se poursuit sous l'œil approbateur et vigilant du « Grand Architecte de
l'Univers ». Le but final sera atteint lorsque seront fondés les États‑Unis
du Monde (36). Ce sera alors le retour de l'Age d'Or marqué par l'avènement
d'une théocratie planétaire ayant pour souverain un surhomme, un prétendu «
Messie » qui ne saurait être le Christ (37). Ce « Roi du Monde » (38) prétendra
apporter la paix universelle en instaurant sur le plan économique le
collectivisme et, sur le plan religieux, un culte nouveau « sans dogme... ni
doctrine ».
En définitive, la
traduction de la légende Novus Ordo Seclorum par « Nouvel Ordre du Monde
», inexacte du point de vue purement linguistique, définirait bien le projet
des Initiés.
Ce que ces
derniers préparent pour l'Humanité est en effet sans précédent dans l'Histoire.
Les États‑Unis sont‑ils le seul instrument qu'ils se sont forgé
pour atteindre leur objectif ? Assurément non ! Les sympathies affichées de
Wallace et de Rœrich pour le communisme et quantité d'autres faits (39) prouvent
au contraire que la Russie Soviétique ‑ une création maçonnique (40) ‑
a joué elle aussi un rôle important dans le processus de globalisation. Elle a
permis en effet de prendre en tenailles et d'affaiblir idéologiquement une Europe
qui était encore chrétienne au début du vingtième siècle. « L’Art Royal »
pratiqué dans les Loges consiste, ne l'oublions pas, à utiliser des forces
politiques « apparemment opposées les unes aux autres... pour les faire
concourir à... un même plan d'ensemble » (41). Dans ce jeu cynique et subtil
dont les finesses échappent aux profanes ‑ mais l'Histoire, hélas,
s'écrit avec le sang des profanes ‑ l'opposition dialectique du
communisme (l'antithèse) au capitalisme (la thèse) a été fondamentale. La période
nouvelle dans laquelle nous sommes entrés depuis 1989 correspond à la synthèse.
Elle devrait déboucher sur la mise en place ‑ éphémère, n'en doutons pas
‑ de l'Etat mondial totalitaire à l'édification duquel travaillent les
Fils de la Veuve depuis des siècles.
(1) Nos sources pour
cette annexe sont les deux études suivantes : Robert Keith Spenser, The cult
of the all‑seeing eye, éd. The Christian Book Club of America, 1964 ;
Andrea di Nicola, La simbologia del dollaro, Chieti, 1977. Nous remercions Christian Lagrave de nous avoir
communiqué ces ouvrages fondamentaux sur le sujet.
(2) Rappelons que
Franklin D. Roosevelt (1882‑1945), réélu quatre fois, fut président des
États‑Unis de 1933 à sa mort.
(3)
Le terme, emprunté au jeu de cartes, signifie littéralement « nouvelle donne ».
De fait, pour enrayer la crise économique, Roosevelt prit des mesures très
audacieuses qui contribuèrent à la mutation du Parti Démocrate en un parti
progressiste.
(4) 1 157 172 voix
exactement (Di Nicola, op. cit., p. 7).
(5) The coming of the New Deal, 1958, pp. 31‑33, cité par
Robert K. Spencer, op. cit., pp. 23‑24.
(6) Anglais : « The occult fascinated him. He saw a special significance
in the Great Seal of the United States, with its phrase E Pluribus Unum... even
more in the reverse of the Seal... the incomplete pyramid, with... the apex
suspended in the form of an all‑seeing eye surrounded by the inscription
Annuit Cœptis (and) Novus Ordo Seclorum... » (cité par Spenser, p. 23).
(7)
Le motif n'est pas « prosaïque » (« prosaic » dans le texte) mais spécieux : Novus
Ordo veut dire littéralement « Nouvelle Succession », « Nouvelle Série »,
ce qui n'a rien à voir avec New Deal (voir note 3).
(8) Cité par Spenser, ibid.
(nous traduisons).
(9) Hélène Petrovna
Blavatsky (1821‑1891) : théosophe russe initiée au bouddhisme ésotérique
aux Indes. La théosophie est une doctrine syncrétiste combinant le spiritisme
et l'occultisme. Elle s'est divisée en deux branches : la branche américaine
qui fut dirigée par Madame Blavatsky puis par Annie Besant (1847‑1933),
la branche germanique dominée par la pensée de Rudolf Steiner (1861‑1925).
(10) Nicolas Rœrich
(1874‑1947) se chargera d'apporter en 1926 une lettre d'encouragement des
Mahatmas de l'Inde aux successeurs du « mahatma Lénine ». Il offrit à cette
occasion sa toile Maîtreia le Conquérant, exposée depuis au musée d'art Gorki
de Moscou .
(11)
Cordell Hull (1871‑1955) : Secrétaire d'Etat aux affaires Etrangères.
(12) Cité par Spenser,
pp. 24‑25 (nous traduisons).
(13) « He (God) favoured our undertakings » (Annuit Cœptis) and «
A New Order of the Ages » (Novus Ordo Seclorum), cité par
Spenser, op. cit., p. 27.
(14)
« The eye and triangular glory symbolize an all‑seeing Deity. The pyramid
is the symbol of strength and its unfinished condition denoted the belief of
the designers that there was still work to be donc », ibid.
(15) Nous traduisons en
l'abrégeant la citation de Cecilia Root‑Lang reproduite par Spenser, op.
cit., p. 27.
(16)
Ce comité était composé de Thomas Jefferson, John Adams et Benjamin Franklin.
Il y eut plusieurs projets. Le dessin définitif fut adopté par le Congrès le 20
juin 1782 et repris par le nouveau Gouvernement Fédéral le 15 Septembre 1789.
Pour une histoire détaillée du Grand Sceau, on se reportera à Spenser, op.
cit, pp. 24‑27.
(l 7) « La piramide
tronca fu adottata, quale simbolo dell'ordine degli Illuminati, da Weishaupt
quando fondó l'Ordine il 1. Maggio 1776 » (Di Nicola, p. 14, note 23). Plus
loin (p. 17, note 28), Di Nicola apporte les précisions suivantes (nous
traduisons) : « Th. Jefferson et J. Adams étaient tous deux d'ardents maçons.
Jefferson, qui avait étudié Weishaupt, soutint ce dernier lorsque le gouvernement
bavarois découvrit sa secte secrète. Jefferson favorisa l'infiltration des
Illuminés dans les loges de Rite Ecossais de la Nouvelle Angleterre. Cette
infiltration, dénoncée déjà par John Robison et David Pappen, fut confirmée par
J.Q. Adams qui était organisateur des loges maçonniques de Nouvelle
Angleterre... »
(18) « Le nombre 13,
dans la kabbale, signifie les treize étapes de l'évolution de J'énergie et la
voie initiatique vers l'infini spirituel » (Di Nicola, p. 11, note 12).
(19) Spenser (p. 34), en
fait, du haut vers le bas, le décompte suivant : 3, 4, 4 (3 + 2 moitiés), 4, 5,
5 (4 + 2 moitiés), 5, 6, 6 (5 + 2 moitiés), 7 (6+2 moitiés), 7, 8, 8 (7 + 2
moitiés).
(20) « Le nombre 72
désignait depuis l'époque la plus ancienne le Nom Divin de 72 mots. Ce nombre
dérive de la permutation des valeurs assignées aux quatre lettres du
Tétragramme (J H V H : Jehovah),.... l'Imprononçable nom de Dieu » (Spenser, p.
18).
(2 1) Our Inheritance in
the Great Seal of the United States and its Signification unto « The Great
People » thus Sealed. Vol. 1. Its history and heraldry (Published in Match
1897) by the Our Race Pub. Co. Study No. 18, Copyright 1882), by Charles Adiel
Lewis Totten : Vol. 11, The Seal of'History, Signification, Facts (of Note
(Yale University, Quarterly, Our Race ‑ Its Origin and its Destiny,
Series V, No. 19. 1897. New Haven. Conn.).
(22) Lemprière, Classical
Dictionary, E.P. Dutton and Co., 1949, p. 301, cité par Spenser, p. 32.
(23) Voir supra,
p. 161 et Lemprière, op. cit., p. 105 (cité par le même, p. 33).
(24) Nous entendons «
légende » ici au sens de « texte donnant un sens à une image ».
(25) Aux pp. 129‑130.
(26)
Texte latin :
Ultima Cumaei venit jam carminis aetas Magnus ab
integro saeclorum nascitur ordo. Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna Jam
nova progenies cœlo demittitur alto. Tu modo nascenti puero, quo ferrea primum
Desinet ac toto surget gens aurea mundo, Casta, fave, Lucina : mus jam regnat
Apollo. (vv. 4‑ 10).
(27) Mot à mot : «
recommence intégralement » (ab integro souligne le caractère cyclique de
l'Histoire).
(28) Latin : Virgo
« la Vierge ». Il s'agit d'Astrée ou la Justice (Géorgiques 11, 474 Justitia),
fille de Zeus et de Thémis. « Pendant l'âge d'or, elle habitait la terre ; dans
l'âge de fer elle remonta au ciel et prit place parmi les constellations ».
(Plessis et Lejay).
(29) Rappelons les quatre âges où périodes de l'histoire du monde
pour les Anciens : 1) l'Age d'Or sous le règne de Saturne, ère d'innocence et
de bonheur ; 2) l'Age d'Argent sous le règne de Jupiter, où les hommes furent
moins heureux ; 3) l'Age d'Airain marqué par l'injustice et la guerre. 4) l'Age
de Fer où l'homme devient de plus en plus pervers.
(30) Lucina : déesse
des enfantements assimilée ici à Diane.
(31) Gens aurea
(et ferrea v. préc.) : les races d'or de fer, c'est‑à‑dire
les hommes de l'Age d'Or et ceux de l'Age de Fer.
(32) Apollon, frère de
Diane, représente peut‑être ici l'empereur Auguste.
(33)
Les Livres Sibyllins furent brûlés en 83 avant J.‑C. mais reconstitués à
partir de prophéties recueillies auprès de sibylles d'Asie Mineure, de Sicile
et d'Italie. Ils disparurent au IV° siècle.
(34)
E Plessis et P. Lejay, Œuvres de Virgile, Hachette, rééd. Paris, 1956,
pp. 27‑28.
(35)
Parmi les buts de cet Ordre figuraient l'abolition de l'héritage et de la
propriété privée.
(36) Cf. p. 163 la
déclaration du Président américain Grant en 1872.
(37) On peut juger par
là de l'erreur de ceux qui, tel Arthur Schlesinger, voient dans le Grand Sceau
une préfiguration de la Parousie. Il ne peut s'agir du Retour du Christ pour
deux raisons : d'abord parce que ]'Incarnation ayant eu lieu, le Christ ne
renaîtra pas à la Fin des temps mais reviendra dans la gloire pour le Jugement
Dernier ; ensuite parce que, pour les Initiés, Jésus n'était pas l'envoyé du «
dieu bon ». En réalité, ce qui est annoncé ici c'est une sorte de réincarnation
du mystérieux héros des mythologies, de celui qui doit mettre un terme au règne
du « dieu mauvais », auteur du Déluge, et réhabiliter son adversaire (voir De
la Ré‑volution, pp. 108‑117). Ce personnage n'est autre que
l'Antéchrist.
(38) On comprend
pourquoi le gnostique René Guénon a consacré au sujet un ouvrage intitulé Le
Roi du Monde (première éd. 1927). On comprend aussi pourquoi le Rose‑Croix
Campanella dans son livre La Cité du Soleil (1623) place à la tête de la
cité communiste une sorte de surhomme qu'il appelle le Soleil.
(39) Par exemple les
soutiens financiers apportés à Trotski et Lénine par des banquiers (voir Pierre
Virion, op. cit., pp. 134 ‑ 136).
(40) Voir Annexe
IX. (4 1) Voir p. 256.
[…]
[1] Notre corpus est composé essentiellement de
mythes, de contes folkloriques et d'œuvres littéraires d'origine folklorique.
On sait que les folklores sont généralement constitués de mythes et de rites
désacralisés.
[2] Sont représentés les pays celtiques, la Grèce et
Rome, le domaine germanique, l'Inde, l'Iran, la Russie, l'Egypte, l'Afrique, le
domaine amérindien, la Chine, l'Australie, le Tibet et l'Indonésie.