MARCEL DE CORTE
L'INTELLIGENCE
EN PERIL DE MORT
[…]
CHAPITRE DEUXIÈME
Si l'intelligentsia et sa volonté de puissance sont un phénomène récent, l'influence exercée par « la science » sur les comportements spirituels et intellectuels, sur les conduites morales, politiques et sociales des hommes l'est peut-être davantage. L'empire de « la science », son expansion universelle, la tyrannie qu'elle fait peser sur les esprits et sur les mœurs, la réduction totalitaire à ses normes, à ses méthodes, à sa façon d'appréhender et de concevoir le monde, à son mode d'argumentation et jusqu'à son langage qu'elle inflige à tous les autres types de savoir et à tous les genres d'activités humaines, voilà des phénomènes qui datent de deux siècles à peine. Des femmes « savantes » de la comédie, où s'amorce l'événement, à l'humanité « savante » que la sociologie actuelle prospecte et que l'extirpation de l'analphabétisme célèbre statistiquement chaque année, l'évolution majusculaire qui emporte la planète parcourt aujourd'hui son avant-dernière étape, prélude de la mutation définitive de l'homme en surhomme et de la machine ronde en paradis terrestre. Rerum novarum nascitur ordo, cette devise que Diderot assigne à la conception de la nature dont il est le protagoniste, signifie que l'humanité a franchi la phase « pré-scientifique » de son histoire pour accéder a son apothéose sous l'égide de la science. « La science » fait de nous des « mutants ».
[…]
La nouvelle
conception physique n'a cessé, depuis Galilée, Descartes et Newton jusqu'à la
physique contemporaine, d'avancer dans cette voie où les mathématiques sont
tenues et employées comme un instrument destiné à scruter les propriétés
mesurables de la matière. Le mobile qui l'emporte n'est théorique qu'en apparence.
Ce savoir n'atteint en rien la nature de la matière, mais seulement les objets
qui, en elle, rentrent dans la catégorie de la quantité. Il n'atteint pas
davantage la nature des déterminations quantitatives qu'elle rassemble et dont
elle découvre les lois au niveau quantitatif. Non seulement il n'a donc
rien de théorique - ou de spéculatif - au sens propre du mot, mais l'objet
indubitablement réel qu'il rejoint et définit, se trouve agglutiné aux
procédés techniques et aux artifices qui le capturent de telle façon qu'il en
est indissociable et qu'il devient du coup un objet technique, une sorte
d'œuvre d'art où l'activité constructive de l'esprit s'accroît fatalement en
proportion de la volonté qu'éprouve le savant d'atteindre l'objet qu'il
poursuit tel que cet objet est en lui-même.
Autrement dit, plus la nouvelle physique se veut théorique et, à ce titre, aspire à pénétrer les secrets de la matière et la constitution intime de celle-ci, plus elle devient une connaissance poétique qui transforme son objet. « La théorie classique du microscope, écrit Filippi, nous apprend que le corpuscule est d'autant mieux localisé dans l'espace qu’on l'éclaire avec une radiation de plus courte longueur d'onde, c'est-à-dire de plus haute fréquence. Mais envoyer sur un corpuscule un photon de haute fréquence, c'est lui faire subir le choc d'un photon de grande énergie, c'est par conséquent modifier sa vitesse. La conséquence est claire : diminuer l'incertitude sur la position, c'est accroître l'incertitude sur la quantité du mouvement.
Tel est l'obstacle auquel se heurte la physique contemporaine et dont Heisenberg, dans une démonstration célèbre, a prouvé qu'il est absolument infranchissable. Aussi Louis de Broglie peut-il écrire avec raison que « les résultats des mesures constituant les connaissances du savant ne décriront pas l'univers physique tel qu'il est, mais tel qu'il est connu par le savant à la suite d'expériences comportant des perturbations inconnues et incontrôlables. » Il n’a donc pas connaissance des propriétés intrinsèques de l'électron ni d'aucune des particules qui composent la matière, mais seulement saisie de la matière par l'appareil qui, en la mesurant, la transforme.
Ce n'est pas seulement l'appareil qui perturbe la réalité observée et la fait autre, mais l'instrument mathématique utilisé pour la comprendre. En s'approchant de la réalité l'appareillage mathématique se fait si dense, si serré, si complexe, qu'il ne saisit plus, à la limite, que lui-même. L'électron s’évanouit en quelque sorte comme tel pour n'être plus qu'un « paquet de probabilités », un faisceau d'équations, un symbole.
Citons encore
ici trois déclarations de Heisenberg : « Les lois naturelles que nous
formulons mathématiquement dans la théorie des quanta ne concernent
plus les particules élémentaires proprement dites, mais la connaissance que
nous en avons (...) La conception de la réalité objective des particules
élémentaires s'est donc étrangement dissoute, non pas dans le brouillard d'une
nouvelle conception de la réalité obscure ou mal comprise, mais dans la clarté
transparente d'une mathématique qui ne représente plus le comportement de la
particule élémentaire, mais la connaissance que nous en avons (...) S'il
est permis de parler de l'image de la nature selon la physique de notre temps,
il faut entendre par là plutôt que l'image de la nature l'image de nos
rapports avec la nature. »
Cette relation du physicien avec la réalité ressemble fortement à la relation de l'artiste à son œuvre, à cette réserve près que l'œuvre physique n'est pas quelconque, qu'elle n'est pas le produit de l'imagination déréistique, qu'elle est prégnante d'une certaine entité mesurable, indépendante, quant à son existence, de l'esprit qui la mesure, et dépendante par contre des constructions de ce même esprit, quant à la connaissance qu'il en a. Il est évident que la chaleur ou la pesanteur existent dans l'univers en dehors de tout appareil de mensuration ou de toute équation mathématique, c'est-à-dire en dehors de la pensée qui les mesure, mais la connaissance que le savant peut en avoir relève d'une série d'opérations qu'il exécute, exactement comme la connaissance qu'a l'artiste de la réalité appréhendée dans son œuvre est corrélative à son travail d'une certaine matière, à ce qu'il a fait, à ce qu'il a produit. C'est une connaissance poétique ou, si l'on veut un terme plus pédant, une connaissance poématique, qui fait l'objet, non sous le rapport de l'être, mais sous le rapport du savoir.
Eddington nous confirme cette interprétation : « La grandeur physique ainsi découverte est tout d'abord le résultat de nos opérations et de nos calculs ; elle est, pour ainsi dire, un article manufacturé - manufacturé par nos opérations. »
Il est donc impossible de dissocier, dans la connaissance physique que le savant moderne a de la réalité et qui sert de maquette à quelque degré à toutes les autres sciences positives, la part de la nature et celle de l'artifice; tout comme nous ne pouvons dissocier dans la connaissance que l’artiste a de l'objet qu'il représente - figurativement ou non - la part de cet objet et celle de l'intention de l'auteur. Ce que la pensée physique appréhende est à la fois le produit de la réalité mesurée et de l'instrument utilisé, lequel est l'œuvre de l'esprit. Aucune physique - au sens moderne du mot - aucune science positive, pour autant qu'elle tende au statut de la reine actuelle des sciences, ne peut être classée dans la division du savoir, ni parmi les connaissances spéculatives qui n'ont d'autre objet que de connaître et d'expliquer en fonction de la réalité telle qu'elle se présente à l'esprit, ni parmi les sciences pratiques au sens de savoir qui détermine les conduites humaines en tant que telles, la physique et ses émules sont des sciences poétiques qui résultent d'une activité intelligente et volontaire œuvrant sur le monde qui nous entoure de manière à le modifier, à le transformer, à le métamorphoser. Il n'y a pas - sauf abus de mots - de physique pure, de recherche physique exclusivement théorique : la théorie physique inclut de soi une construction de l'esprit qui façonne en quelque manière le donné et qui en constitue le monde où il prend une forme accessible à la pensée. La théorie et la pratique - dans la signification ordinaire du terme - sont indivisibles.
Tous les concepts fondamentaux de la physique se définissent ainsi d'une manière opérationnelle : « Si vous voulez connaître l'essentiel de la méthode scientifique, n'écoutez pas ce que le savant pourra vous dire, observez ce qu'il fait », déclare justement Einstein. Comme le souligne Bridgman dans sa Logic of Modern Physics, il n'est pas un seul concept de physique qui ne soit lié à une série d'opérations effectuées sur un substrat matériel. La notion de longueur est typique à cet égard : il est impossible de la définir sans recourir à un étalon concret fabriqué par l'homme. De même, la notion de température ne peut se définir sans recourir au thermomètre. L'objet et l'instrument constituent une unité. Et l'instrument, qu'il soit matériel comme un cadran ou intellectuel comme un système d'équations, est une œuvre de l'esprit. Binet, l'inventeur des tests de mesure de l'intelligence, le notait déjà, il y a longtemps : « L'intelligence, c'est tout simplement ce qu'atteignent mes calculs. »
Le savant moderne ne fabrique pas seulement des mesures et des lacets mathématiques capables d'emprisonner les phénomènes sensibles qui leur prêtent avec complaisance leurs aspects quantifiables. La démarche d'ensemble de sa pensée est commandée par la construction d'un modèle intellectuel - toujours axé sur la mathématisation - de l'objet concret qu'il tente de connaître. Mais, vu l'absence de frontières fixes entre le sujet et l'objet dans l'acte même de la pensée physico-mathématique, le savant oscillera sans cesse entre la construction d'un modèle réel et celle d'un modèle nominal, toutes deux aussi impossibles l'une que l'autre.
Le savant de tendance expérimentaliste essayera de dessiner un modèle qui soit le reflet aussi exact que possible de la véritable structure du réel et qui puisse être retraduit dans un langage adapté à l'univers sensible où nous vivons. Mais si scrupuleuse que soit son intention, il ne pourra jamais réduire la part d'artifices que comporte sa méthode. Son modèle se rapprochera sans doute de l'image que nous avons du monde grâce au réalisme des mots dont le langage courant est lesté. Mais qui pourra garantir que le modèle intelligible est conforme à la réalité alors que celle-ci n'est perçue que par les sens ? L'adaequatio rei et intellectus qui définit la vérité ne sera jamais qu'hypothétique puisqu'il s'agit de rendre conformes l'un à l'autre deux domaines du réel radicalement différents. La « vérité » du modèle ainsi élaboré se tirera des résultats expérimentaux que l'on tire des hypothèses formulées. Elle n'est toutefois qu'une « vérité » précaire puisque rien ne prouve qu'un autre modèle n'aurait pas aussi bien « sauvé » les aspects observables de la réalité.
Le savant dont la tournure d'esprit est plus mathématique se propose de mettre systématiquement en ordre par leur mathématisation intégrale les données de l'expérience. Il élaborera un modèle qu'il est impossible de retranscrire dans le langage que nous utilisons couramment pour exprimer les perceptions que nous avons du monde et qui exclut toute représentation concrète de la réalité. L'atome en ce cas ne sera jamais qu'un système d'équations. Il est évident qu'une telle tendance équivaut pratiquement à l'abandon de la notion d'objectivité. Celle-ci est remplacée par la cohérence et par la rigueur de la systématisation. La physique mathématique est un langage créé par l'homme qui nous révèle l'existence d'un monde scientifique dont les relations avec notre monde familier sont aussi distendues que possible. « La physique moderne a été forcée, écrit Eddington, de reconnaître qu'il existe un abîme entre le monde extérieur tel qu'il apparaît dans l'histoire familière de notre perception et le monde extérieur qui présente ses messages à la porte de notre esprit. Pour cette raison, l'histoire scientifique n'est plus un rafistolage de l'histoire familière, mais elle suit ses propres voies. Il n'y a rien, dans les descriptions du monde physique que nous acceptons, qui doive son accès au fait que nous possédons un sens de la couleur. Tout ce que nous affirmons peut être vérifié par une personne aveugle aux couleurs...»
Un événement est donc physique lorsqu'il est décrit en termes physiques, dans le langage logico-mathématique propre à la physique et dans les formes symboliques que la physique manie. Or ces symboles sont de toute évidence des signes artificiels, inventés pour désigner un ensemble de facteurs dont l'unité dépend de la seule raison qui la fait et l'instaure. Ainsi le symbole T tient-il lieu tout ensemble de la chaleur existentiellement saisie dans tel objet déterminé, des appareils de mesure qui l'appréhendent, des « théories » concrétisées dans ces instruments et de tous les éléments adventices qui interviennent dans le processus de mensuration. Ce symbole se combine avec d'autres symboles qui représentent d'autres facteurs, dans des groupes d'équations. Ainsi s'édifient des constructions de signes, et de signes de signes, où le symbole tient lieu de l'objet défini, exactement comme l'œuvre d'art tient lieu de l'objet qu'elle représente. A la limite, le signe a complètement absorbé la chose signifiée. Le modèle mathématique qui met en œuvre l'ensemble des signes se suffit à lui-même dans l'accord et la cohérence de toutes ses parties.
Dans le cas du modèle réel, le problème de la correspondance à la réalité ne peut jamais recevoir de solution. Dans le cas du modèle nominal, il n'a pas davantage de solution à ce problème parce que le problème n'est plus posé.
Il ne peut en être autrement. Dès que l'on construit un modèle, qu'il soit réel ou nominal, on se place dans la perspective de la connaissance poétique où le sujet ne peut atteindre dans l'objet que les constructions qu'il en effectue sur la base d'expériences limitées aux aspects mesurables des phénomènes sensibles exactement comme l'artiste n'atteint en l'objet de son art que l'idée factice et matérialisée en une œuvre, qu'il s'en est fait. La comparaison du modèle avec la réalité est infaisable puisque la réalité n'est jamais perçue directement comme telle.
Comme l'écrit Einstein, « les concepts physiques sont des créations libres de l'esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l'effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l'homme qui essaie de comprendre le mécanisme d'une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n'a aucun moyen d'ouvrir le boîtier. S'il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu'il rendra responsable de tout ce qu il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d'expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d'une telle comparaison.»
C'est pourquoi la nouvelle science physique n'est pas et ne peut pas être, en dépit des aspirations des savants eux-mêmes, une connaissance spéculative de l'univers. Par une pente fatale, inscrite dans sa structure épistémologique même, dans les opérations et les manipulations de l'expérience qui lui sont inexorablement connexes, elle est entraînée vers ce qu'on appelle aujourd'hui « la pratique » et qui n'est, ainsi que nous l'avons longuement établi, qu'un savoir poétique, transformateur de la matière, combiné avec un désir plus ou moins larvé, plus ou moins véhément, de maîtrise du monde, auquel l'intention de connaissance spéculative se subordonne.
[…]
La vérité physique n'est donc jamais vérité spéculative. Elle est vérité pratique ou plus exactement, vérité poétique. Le savant ne ressemble pas au philosophe. Il est la réplique supérieure et perfectionnée de l'artisan ou de l'artiste au sens le plus universel du mot. La vérité qu'il découvre ne consiste pas à connaître d'une manière conforme à ce qui est, mais à produire un modèle - une œuvre - qui réponde aux règles qui gouvernent les mensurations qu'il opère dans les phénomènes sensibles. Si l'on définit l'art comme l'exacte détermination rationnelle des choses à faire, la science moderne en son archétype physico-mathématique est un art au sens le plus strict du terme. Elle est, comme le dit Aristote de la technè, une hexis tis meta logou alèthous poiètikè, « une disposition poétique de l'esprit qu'accompagne un discours vrai ».
Dans son vocabulaire scolastique si précis, Jean de Saint-Thomas dira « Proprie enim intellectus practicus est mensurativus operis faciendi et regulativus. Et sic ejus veritas non est penes esse, sed penes id quod deberet esse juxta regulam et mensuram talis rei regulandae. » Le savant n'atteint à la vérité que s'il sait produire une œuvre, un modèle qui réponde à sa fin : mesurer l'aspect quantitatif des phénomènes, comme l'artisan n'y atteint à son tour que s'il sait produire une œuvre : une maison qui soit habitable, un couteau qui puisse tailler. La vérité n'est ici - répétons-le sans nous lasser, mais aussi dans l'appréhension de n'être pas entendu, tant le préjugé est tenace - que vérité pratique ou poétique[1]. Quoi qu'il prétende, son savoir lui donne pouvoir sur la nature, non seulement parce que ce pouvoir est la seule preuve qu'il puisse réellement avancer de la vérité de son savoir, lequel s'en trouve immédiatement coloré d'un caractère pratique et poétique, mais parce que ce pouvoir est incorporé dans la structure même de son savoir la science physique bâtit un monde dont l'homme est le maître comme l'artiste est le maître de son œuvre.
C'est ce qu'a généralement exprimé, en termes aussi nets que possible, le fondateur de la médecine expérimentale : « Dans les sciences d'expérimentation, l'homme observe, mais de plus il agit sur la matière, en analyse les propriétés, et provoque à son profit l'apparition de phénomènes, qui sans doute se passent toujours suivant les lois naturelles, mais dans des conditions que la nature n'avait pas encore réalisées. A l'aide de ces sciences expérimentales actives, l'homme devient un inventeur de phénomènes, un véritable contremaître de la création ; et l'on ne saurait, sous ce rapport, assigner de limites à la puissance qu'il peut acquérir sur la nature, par les progrès futurs des sciences expérimentales. »
Jacques Maritain a décelé admirablement « la parenté si frappante » qui unit « la physique moderne et ses découvertes les plus géniales » à « la création artistique », mais peut-être n'en a-t-il pas suffisamment mis en relief la cause : la dissolution des liens qui unissaient l'homme à l'univers et à Dieu obligeait l'homme à créer un monde nouveau dont il serait à lui seul la mesure et qui devait être le vrai monde, celui auquel son savoir flambant neuf, débarrassé des limites que lui imposaient la métaphysique et la morale traditionnelles, allait s'ajuster. Seulement, ce monde-là, le savant le considérait toujours - et le considère encore, s'il n'y prend garde - dans l'optique de la vieille philosophie de la nature ostracisée pour son impuissance à saisir les essences dont l'univers physique foisonne et pour son abdication devant l'ontologie et la théologie. Autrement dit, la science nouvelle, en occupant la place de la philosophie de la nature périmée, inepte et inapte à découvrir les secrets de la matière, reprenait à son compte l'aspiration à être la véritable explication du réel et à dévoiler la structure intime des choses.
Cette prétention n'a cessé, depuis Galilée, d'animer la physique moderne et, en particulier, la plupart de ceux qui mesurent la vérité au succès qu'elle remporte. C'est ainsi qu'en dépit des avertissements des connaisseurs, tel Poincaré, sur l'incapacité des théories physico-mathématiques à nous « révéler la véritable nature des choses », tel Eddington sur la recherche scientifique qui « ne conduit pas à la connaissance de la nature intrinsèque des choses », tel encore Claude Bernard sur « la foi aveugle dans les théories, qui n'est au fond qu'une superstition scientifique », un R.P. Rideau n'hésitera pas à déclarer, dans un beau zèle d'ouverture de la foi au monde de la matière, que la théorie physique contemporaine, « bien au-delà des rapports superficiels et empiriques, atteint peu à peu l'essence même des choses ». On pourrait citer d'autres exemples, innombrables, particulièrement dans un clergé avide de s'allier au communisme dans l'œuvre de conquête des masses, c'est-à-dire de la quantité. Ce clergé frétille d'admiration devant la « science » à la portée de tous, et qu'il ne connaît généralement que de seconde ou de troisième main.
La physique moderne s'érige ainsi en science spéculaire. Elle prend la place de la philosophie spéculative de la nature. Elle renonce à être seulement spécifiée par son objet la quantité, car la quantité renvoie à la substance corporelle dont elle est le premier accident, et la substance corporelle renvoie par sa contingence à un absolu métaphysique dont la nouvelle science devrait alors reconnaître la juridiction. En cherchant alors son objet, elle s'aperçoit que le fait scientifique est une synthèse de symboles, de lois et de théories qui résultent de l'activité constructrice de l'esprit. Elle ne trouve dans le fait, baptisé réalité, que ce qu'elle y met. En mathématisant la réalité mesurée, elle bâtit quelque chose à sa place. « Lorsque Regnault faisait une expérience, écrit Duhem, il avait des faits devant les yeux, il observait des phénomènes ; mais ce qu'il nous a transmis de cette expérience, ce n'est pas le récit des faits observés, ce sont des symboles abstraits que les théories admises lui ont permis de substituer aux documents concrets qu'il avait recueillis. Ce que Regnault fait, c'est ce que fait nécessairement tout physicien expérimentateur ; voilà pourquoi nous pouvons énoncer ce principe dont la suite de cet écrit développera les conséquences : Une expérience de physique est l'observation précise d'un groupe de phénomènes accompagnée de L’INTERPRÉTATION de ces phénomène s; cette interprétation substitue aux données concrètes, réellement recueillies par l'observation, des représentations abstraites et symboliques qui leur correspondent en vertu des théories admises par l'observateur. » - « Voilà pourquoi, complète d'autre part Louis de Broglie, la découverte expérimentale, au moins dans la science affinée de nos jours, a pour condition l'activité créatrice de notre pensée et possède par là même les caractères d'une invention. » Nous sommes ici au cœur même de notre sujet : la tentation romantico-idéaliste que subit le savoir nouveau et à laquelle il succombe infailliblement dès qu'il prétend remplacer la philosophie, devenir comme elle une connaissance spéculative du réel et atteindre l'être même des choses. Si l'on définit l'idéalisme comme la doctrine qui ramène toute existence à la pensée et pose l'être non pas comme une réalité indépendante pourvue d'une existence et d'une essence propres, mais comme exclusivement relatif à l'esprit et si l'on prétend que la physique parvient à saisir la nature intime des choses, on est immédiatement acculé à cette conclusion énorme, bouleversante, que l'être physique est l'être même de la pensée et que celle-ci engendre le monde scientifique - « le vrai monde » qui supplantera bientôt le monde familier et quotidien - à la façon d'un démiurge ou d'un dieu. Si la physique est une science spéculative qui porte sur l'essence des choses, c'est parce qu'elle enfante cette essence et la pose dans l'existence comme fille de ses œuvres. Selon la formule de Kant, « la raison ne voit que ce qu'elle produit elle-même d'après ses propres plans ».
L'univers de la science, qui se proclame univers réel, est donc celui que l'homme construit par un labeur incessant dont les résultats s'ajoutent les uns aux autres dans la ligne d'un progrès sans fin de son intelligence créatrice. A l'univers « naturel » de l'animalité succède l'univers « réel » de la rationalité. La pensée engendre l'objet de la pensée et l'homme devient, au sens le plus rigoureux, le plus fort et le plus exact du terme, « mesure de toutes choses » pour celles qui sont, mesure de ce qu'elles sont, pour celles qui ne sont pas, mesure de ce qu'elles ne sont pas. C'est Protagoras qui a raison. La sophistique n'est plus désormais, grâce à la science, la falsification de la vérité, elle est la vérité. Il n'y a d'être que par la libre décision de l'homme. Il n'y a d'univers que parce que l'homme, par la science, est devenu Prométhée. « La grande leçon philosophique de la théorie d'Einstein, glose Léon Brunschvicg, c'est une conception générale de la mesure... Einstein a su orienter la définition de la mesure vers la réalité à mesurer et définir cette réalité en fonction même de l'instrument de mesure. » Désormais, l'homme sait que « le temps naît du moment où il est mesuré », et que « l'espace, loin d'être antérieur à la mesure, naît de la mesure ». Il n'y a plus de « choses en soi », de « natures », de « formes substantielles » indépendantes de l'esprit humain, comme le croient les aristotéliciens attardés dans l'infantilisme, mais des phénomènes ou la raison introduit sa propre mesure et ses propres lois, engendrant ainsi l'univers de la science dont l'univers quotidien n'est même pas la promesse, mais simplement l'attente passive, l'indétermination qui reçoit la détermination de l'esprit, la matière amorphe que la pensée de Prométhée, industrieux et artiste, fait accéder à la forme.
« Ce
n'est pas ce que les faits ont d'objectif qui intéresse la science, renchérira
Édouard Le Roy, un des pères du modernisme et du progressisme chrétiens, c'est ce
qu'ils ont d'artificiel... Le « donné » de la pensée scientifique
n'est pas la réalité immédiate, mais la représentation positive que nous en
avons formée. Substituer à cette dernière une nouvelle représentation
qui soit l'œuvre de notre seule raison, voilà le problème à résoudre.
Rejeter le psychique trop fuyant, le concret impénétrable à nos regards
logiques, le corporel relatif à nos besoins inférieurs, telle est l'épuration
subtile qui résulte, pour nos idées, de la cristallisation scientifique...
Intégrer le monde à l'esprit, résoudre schématiquement l'univers en une
hiérarchie de moments logiques, établir une image de la nature par la seule
activité du Moi et parvenir de la sorte à ne dépendre que de soi-même dans
l'œuvre de la connaissance, c'est le programme et l'ambition de la Science...
Son but suprême est la réduction totale de l'univers à l'esprit... La
vérité scientifique ne consiste pas en un décalque scrupuleux d'une matière
donnée : elle est la cohérence de l'esprit, elle est le succès
grandissant de notre conquête du monde. La vérité scientifique, en un mot,
ressemble au bien moral : on ne la reçoit pas du dehors, on la pratique et
on la fait. »
On comprend qu'en réfléchissant sur sa science et en se convainquant qu'elle est capable d'étreindre la réalité ultime des choses, le savant n'y découvre que le monde des symboles qu'il a créés, se persuade alors de l'artifex qu'il est et s'enferme dans un idéalisme constructif où l'être visé dans le phénomène n'est autre que l'être produit par la pensée. La nouvelle physique, si elle se proclame détentrice des clefs spéculatives qui forcent les secrets de l'univers, ne peut pas pousser jusqu'à sa plus extrême conséquence le caractère poétique qui affecte tout idéalisme cohérent : s'il n'y a pas d'au-delà de la pensée, comme l'idéalisme l'affirme avec superbe, l'être miré par le physicien est l'être fabriqué par lui. La présence est la progéniture de la représentation et l'univers scientifique l'expression ontologique de son idée génératrice.
Tel est le monde de la science lorsque le savant refuse, implicitement ou explicitement, la compétence de la métaphysique et qu'ignorant l'ivresse que lui communiquent ses découvertes, il glisse pas à pas dans la démesure. On aura beau dire, beau faire, ce monde-là est celui qui s'impose de plus en plus aux savants et à l'humanité dont ils sont de plus en plus les conseillers, dans toute la proportion, qui est énorme, où la métaphysique et la morale de la mesure ont perdu leur crédit. La propension d'une science qui rejette cette métaphysique et cette morale comme dépassées est infailliblement de s'ériger en philosophie « prométhéenne », en règle des mœurs, autrement dit, de faire graviter toutes choses autour des exigences de la subjectivité humaine prise comme absolue, quitte à conférer à cette subjectivité les rallonges de la socialisation universelle et de la divinisation comme le propose Teilhard avec modestie.
Pour ne s'être pas avouée sobrement et véridiquement connaissance poétique de l'aspect mesurable, en tant que mesurable, des phénomènes ; pour ne s'être pas bornée à être ce qu'elle est la science du premier accident de substances corporelles sur 1equel se greffent les autres, sans jamais toutefois atteindre l'immuable nature des choses sauf d'une manière indirecte ou oblique en tant que l'accident est concrètement inséparable de la substance elle-même ; pour n' avoir pas reconnu que l'information et la transformation des choses (que les mesures, les appareils et les machines qu'elle invente lui permettent) sont de ce fait assujettis à l'ordre métaphysique de l'univers et à la mesure qui doit caractériser moralement toute activité humaine ; pour avoir outrepassé les limites de sa structure épistémologique, la science nouvelle allait, d'une part, métamorphoser la nature et, de l'autre, troubler les esprits jusqu'au vertige.
[…]
Une fois qu'on a compris que le devenir ne peut être saisi que par l'imagination parce que la simple perception sensible ne l'atteint qu'en son moment présent et que l'intelligence le dépasse au bénéfice de son objet propre : l'être, on a compris du coup la plus importante des conséquences que la science moderne a déclenchées dans l'esprit humain en sortant hors de ses gonds : si tout est devenir, tout est imaginaire, tout est fictif tout est l'œuvre de l'homme. Le propre de l'homme est de se faire une image de lui-même et de se faire, dans un progrès perpétuel, dans un dépassement continu de soi. L'homme est un animal fabricateur de chimères qui se réalisent et qui le réalisent dans une dialectique qui n'a pas de fin ou, si elle en a une, qui ne peut être que son apothéose toujours renouvelée. Mundus est fabula, le monde est une fable racontée par le savant.
Tel est le nouveau scientisme qui s'est fait jour à travers l'élaboration, depuis la Renaissance jusqu'au XXème siècle, de son prototype : la science donne à l'homme le moyen de dépasser l'homme et d'accéder au surhumain en réalisant dans le devenir l'image qu'il se fait du monde et de lui-même et en la perfectionnant toujours. Il n'y a aucun arrêt dans cette évolution. L'évolution est la loi suprême de l'univers et de l'humanité qu'elle entraîne vers le meilleur, car l'homme est le seul animal qui puisse se représenter l'avenir du monde et le sien propre, c'est-à-dire les imaginer. Ce schème est ascendant et progressif. Il est le seul possible puisque le progrès indéniable d'un moyen indissociable de sa fin, d'une connaissance indépendante de l'être et fabricatrice de son objet, ne peut pas être régression, sauf en apparence, et selon une perspective statique périmée. Le monde est l'avenir du monde. L'homme est l'avenir de l'homme. A l'encontre de l'ancien scientisme pour qui la perspective de l'avenir n'était encore qu'un idéal, pour le nouveau scientisme, elle est une évidence, quelque chose qui est vu en image, mais qui se trouve être déjà réalisé par le fait même, au sens le plus fort du mot.
Toute
l’affreuse histoire, atroce et deformée,
Sur
l'horizon désert fuit comme une fumée.
Les
temps sont venus...
Le temps du romantisme scientifique est venu.
Si l'on définit le romantisme comme un déséquilibre, comme une désorganisation de l'esprit humain, le primat du devenir et la précellence de l'imagination, pénétrée ou non de rationalité «scientifique », sur l'intelligence, dévalorisée pour péché de soumission à l'être, sont surabondamment romantiques. Le romantisme est, selon le mot profond de Gœthe, une maladie, un renversement de la hiérarchie organique des facultés propres au composé humain, une révolution qui invertit leurs relations mutuelles. A cet égard, et sans le moindre paradoxe, la science moderne est de fond en comble romantique lorsqu'elle s'abandonne à elle-même et qu'elle n'est pas purifiée de ses démons originels par le bon sens et par la métaphysique implicite du savant.
Ce n'est tout de même pas par hasard que le savant est aujourd'hui considéré comme un mage par la plupart des hommes et qu'il exerce à leurs yeux une fonction naguère encore attribuée par Hugo au poète. Ce n'est pas davantage par hasard que des expressions telles que « miracles », « merveilles », « prodiges » de la science sont aujourd'hui monnaie courante. Même si l'on tient compte de l'inflation du langage à l'époque actuelle, ces formules témoignent d'un état d'esprit que l'impact de l'imagination scientifique a provoqué dans l'imagination de nos contemporains. Le savant est nanti d'un pouvoir occulte. Il a le pouvoir de saisir ce qui est caché aux autres hommes. Ayant le savoir, il a le pouvoir et, possédant ce dernier, il est capable de prévoir l'avenir puisqu'il peut le faire. Il détient la première place dans la société moderne d'où il a évincé le prêtre et, s'il ne l'occupe pas, c'est en raison d'une injustice qui se perpétue indûment et qu'il importe d'éliminer. Il est capable de donner satisfaction à toutes les aspirations de l'homme, pourvu qu'on lui en accorde le temps et les moyens.
Nous ne sommes encore qu'au « matin des magiciens ». Une mutation inouïe est en train de s'opérer dans les cerveaux scientifiques, qui, de proche en proche, va gagner l'espèce humaine tout entière. Nous assistons à une accélération progressive, dans le monde entier, des facultés mentales, correspondant d'ailleurs à celle des facultés physiques. Le phénomène est si net que le docteur Sydney Pressey, de l'Université d'Ohio, vient d'établir un plan pour l'instruction des enfants précoces, susceptibles, selon lui, de fournir trois cent mille hautes intelligences par an... D'autre part, quand les principes de la science seront propagés de façon massive dans tous les pays, quand il y aura cinquante ou cent fois plus de chercheurs, la multiplication des idées nouvelles, leur fécondation mutuelle, leurs rapprochements multipliés, produiront le même effet qu'une augmentation du nombre des génies... Au sein d'un catholicisme ouvert à la réflexion scientifique, Teilhard de Chardin a lui aussi affirmé qu'il croyait « en une dérive capable de nous entraîner vers quelque forme d'Ultra-Humain ».
Le nom de Teilhard revient sans cesse sous la plume des savants et des écrivains qui influencent l'opinion publique par les moyens publicitaires dont ils disposent et qui visent délibérément à transformer la science en anthroposophie et en théosophie, souvent assaisonnées de sexologie et de collectivisme. Il suffit de parcourir, avec les précautions d'usage, les écrits de Haldane, de sir Julian Huxley, de Henri Laborit, de Jacques Dartan, de Jacques Bergier, de Louis Pauwels, et tutti quanti, et de feuilleter la revue Planète, sans parler, bien entendu, de ces articles scintillants de toutes les verroteries d'une « science » de troisième digestion, dus à des ecclésiastiques : la faveur et l'aveuglement ingénu ou niais de leurs supérieurs les ont hissés à des postes où ils diffusent la foi chrétienne selon les plus sûres méthodes des propagandes idéologiques. Ils répandent ainsi les pires insanités, pourvu qu'elles leur servent et que le public soit disposé à les accueillir.
Des laïcs leur font pendant avec des connaissances philosophiques et religieuses qui les classeraient, en dépit de toute leur science, parmi les débiles mentaux, en des temps moins infortunés que le nôtre où un battage publicitaire et caricatural de l'Évangile transforme allègrement les derniers en premiers. C'est assurément le cas de M. Leprince-Ringuet. Son titre de chef de file des Intellectuels catholiques français, sans compter les honneurs dont il est couvert - au pluriel ! au pluriel comme disait Péguy - vaut la peine qu'on s'y arrête un instant.
Voici quatre décennies, le Dictionnaire apologétique de la foi catholique se contentait de montrer, à l'usage de ses lecteurs, la « compossibilité » de la science et de la foi, leur situation dans des plans différents du réel et la vanité de toute tentative de les opposer l'une à l'autre. Il énumérait les noms d'une foule de savants qui n'hésitaient pas à subordonner leur science à un savoir supérieur qui s'appelle la Révélation chrétienne.
L'apologétique nouvelle, pareille à la médecine moquée par Molière - et qui dilatera la rate de nos petits-enfants si sa platitude leur a laissé quelque esprit - a changé tout cela. Elle ne prend aucun détour pour faire cautionner la religion par la Science, la Science majeure, majestueuse et majusculaire. Comme une telle Divinité ne peut avoir pour siège qu'un cerveau de savant en route vers l'hyperhominisation chère à Teilhard, nous voyons nos Tertulliens du XXème siècle se précipiter à la recherche d'un catholique de renom qui daignerait autoriser la religion chrétienne à occuper une petite place dans un coin de son esprit encombré de connaissances géniales
Cédant
à l'excès de vos grains,
Je
crois voir des fronts souverains
Eclatés
de leurs découvertes !
Les vrais savants n'inclinent guère à l'histrionisme. Ils fuient les tréteaux. Aussi nos « défenseurs » contemporains de la foi - il faudrait dire nos « offenseurs » - retombent-ils toujours sur les mêmes greluchons de la gloire que dispense généreusement le monde à ceux qui se plient à ses injonctions. Dans cette mascarade, M. Leprince-Ringuet se détache. Il ne lui suffit pas d'être un physicien honnête - je l'imagine du moins - il lui faut être un Père de l'Église-en-voie-de-mutation, il lui faut déverser les bénédictions de la science - de sa science! - sur la religion nouvelle conforme à « l'esprit » de Vatican II. On le rencontre partout. Sa pensée évidemment adulte condescend même à instruire les jeunes, les tout-jeunes catholiques français de Club Inter. On ne connaît pas homme plus « ouvert aux problèmes de son époque ». Le « grand cerveau souriant » comme disent nos bons Pères sans la moindre frivolité, est une cahute balayée par tous les vents du siècle. Et il ne s'enrhume jamais.
Si je suis si sévère envers M. Leprince-Ringuet, c'est qu'il représente le type, parfait à force de pureté, du savant dont la fatuité s'est incorporée à ce point à l'être qu'elle ne s'aperçoit plus elle-même. On peut être poseur, plastronneur, gobeur. C'est humain. Mais ne plus s'en aviser, être tellement empêtré dans sa suffisance qu'on devient incapable de mesurer la dose d'ostentation qu'on doit projeter pour éblouir le monde, est assurément le propre du médiocre. Le frein de l'intelligence jouait encore naguère chez l'intellectuel vaniteux. Le souci même de ménager ses effets l'incitait à la modération dans l'amour-propre. M. Leprince-Ringuet n'a plus de ces manières précautionneuses. Il est le modèle de ces savants sans modestie dont je vois depuis un demi-siècle la horde envahir les Facultés, les Académies, les Instituts, les compagnies de tout genre, et d'autant plus ignorants dans tous les vastes domaines où ils tranchent qu’ils se sont taillé dans un secteur étroit du savoir une place qui correspond moins à leur compétence qu'à leur art de faire illusion.
Depuis que les compagnies sont devenues peuple, il ne suffit pas d’être savant pour être docte et docteur.
Il faut aussi flatter. A partir du XVIIIème siècle, les groupements d’intellectuels ont prétendu régenter le monde et l’arrivisme s’est déchaîné au détriment de l’intelligence. Les savants ont méprisé cette foire d’empoigne. Les médiocres y ont vu l’occasion sans pareille de transformer à bon compte leur intelligence en génie, par la simple application de recettes et d’expédients que leur fréquentation assidue des clans, clubs et chapelles développe au plus haut degré. Le savoir et le caractère n’ont plus guère d’affinités. De leur séparation est né le « pontife » qui trône avec d’autant plus d’ostentation dans le monde qu’il a moins de personnalité. Perpétuellement en scène comme un acteur qui prétendrait mimer tous les personnages qu’il n’est pas, son être est dévoré par le paraître.
On ne se figure pas jusqu’à quel point cette démangeaison de paraître sévit chez les « intellectuels » depuis que l’art de gouverner les peuples a été évincé au profit de la Science et de la Technique associées, seuls instruments qui soient de la politique lorsque les communautés naturelles et leurs chefs traditionnellement admis ne jouent plus aucun rôle dans la vie sociale. Ajoutons à cela le primat de la connaissance poétique propre à un savoir qui, débordant au-delà de ses limites, fait presque toujours basculer les têtes savantes dans la passion de tout connaître et de tout diriger. Dans le vocabulaire net et sans bavures de l’Ecole, nous dirions que la Science devenue univoque s’est muée en un immense marécage aux eaux étales où croassent toutes les grenouilles qui veulent être aussi grosses que le bœuf.
M. Leprince-Ringuet en est l’insupportable exemple.
Selon lui, « il y a le pôle scientifique qui est universel et qui n'a pas de barrières », et « le pôle humain » avec tous ses particularismes, ses fractionnements, ses divisions, notamment religieuses, qui est de toute évidence inférieur au premier et dont l'attraction s'affaiblit à mesure que la science progresse. La plupart des problèmes religieux seront éliminés « dans cent ans » lorsqu' « on connaîtra mieux certains mécanismes de l'être humain ». L'éminent physicien, juché au sommet de sa pyramide scientifique comme Dieu le Père sur le Sinaï, consent toutefois à faire une exception : « L'amour évangélique restera ».
Mais attention, il ne s'agit pas de l'Evangile, de tout l'Évangile ! Il s'agit de « l'esprit de l'Évangile », « esprit d'amour et de fraternité », qui ignore à son tour Dieu et les frontières et qui rejoint l'universalité de la Science. Le savant catholique d'aujourd'hui ne peut plus admettre « les formules doctrinales » de la foi. Il balance dans la superstition le prologue de l'Évangile de saint Jean, sans parler des miracles qu'il passe dédaigneusement sous silence, ni de la Résurrection de Notre-Seigneur que sa superbe ignore. « Des Évangiles en général » ne demeure que l'amour de l'humanité. Les vérités dogmatiques ont « quelque chose d'irréel » et constituent « des problèmes pour lesquels nous n'avons pas toujours, nous scientifiques chrétiens, de positions parfaitement définies. » - « Tout cela est en évolution » et M. Leprince-Ringuet trouve que « c'est épatant d'être dans ce monde en évolution. » - « L'Eglise catholique s'en aperçoit actuellement fort bien et c'est très heureux. » - « La science vous laisse la liberté de penser » ce que vous en voulez, jusqu'au moment où son progrès en décidera autrement.
Quintessence du scientisme le plus étincelant des feux conjugués de l'outrecuidance et de la niaiserie, la « pensée » de M. Leprince-Ringuet, si l'on peut encore employer ce mot, tombe sous le coup du diagnostic que formulait Etienne Gilson dans Christianisme et Philosophie : « L'un des maux les plus graves dont souffre aujourd'hui le catholicisme, particulièrement en France c'est que les catholiques n'y sont plus assez fiers de leur foi... Au lieu de dire en toute simplicité ce que nous devons à notre Église et à notre foi, au lieu de montrer ce qu'elles nous apportent et que nous n’aurions pas sans elles, nous croyons de bonne politique, ou de bonne tactique, dans l'intérêt de l'Église même, de faire comme si, après tout, nous ne nous distinguions en rien des autres. Quel est le plus grand éloge que beaucoup d'entre nous puissent espérer ? Le plus grand que puisse leur donner le monde : c'est un catholique, mais il est vraiment très bien ; on ne croirait pas qu'il l'est. »
Ce n'est peut-être pas assez dire. Naguère encore, le catholique qui mendiait l'approbation du monde dissimulait autant que possible sa qualité de catholique.
Maintenant il l'exhibe, mais en vidant son catholicisme de toute sa substance et en n'en laissant que la surface extérieure, tournée précisément vers le monde et dont il ravive sans cesse l'éclat factice,
Le monde est humanitaire ? Rien de plus humanitaire que le christianisme ! Le monde adore Éros ? Mais la sexualité fait partie de l'ordre humain et donc de l'ordre chrétien : nous en mettons partout ! Le monde devient socialiste, collectiviste, communiste ? Personne ne l'est plus que nous ! Entre Kossyguine et Mao, notre choix est fait ! Le monde ne croit plus qu'à la Science et à la Technique ? Mais nous aussi, et bien davantage ! Nous répudions tout christianisme prégaliléen. Saint Thomas, Aristote ? Allons donc ! C'est Teilhard qu'il nous faut ! A un monde en évolution nous proposons un catholicisme en évolution. Toutes les exigences du monde, notre foi les assume, les comble, sans exception. Le Christ est le fond même de la subjectivité. Le Moi est Dieu. Le Nous est Dieu. L'univers est Dieu. Comment le christianisme et le monde ne s accorderaient-ils pas entre eux ? Ils sont identiques. La science a éliminé de la foi toutes les aberrations philosophiques et théologiques issues de la naïveté et de l'ignorance humaines. Il faut tout de même que les responsables de la barque de Pierre se rendent compte une fois pour toutes et à jamais qu'un M. Leprince-Ringuet ne peut plus s'accommoder d'un christianisme de Fatima ! Une humanité scientifiquement formée et informée, où les petits et grands Leprince-Ringuet vont pulluler en vertu de la loi du progrès, ne peut davantage adhérer à un Credo qui date de Nicée, que diable ! Le Christianisme n'a plus à nous sauver. La science suffit à cet égard. Nous avons toutefois à sauver l'essence du christianisme, en la passant au crible du savoir scientifique afin de satisfaire ce goût du " religieux " qui nous travaille encore et qui nous fait espérer d'être un jour comme des dieux. Ce qui en reste, Teilhard l'a magnifiquement nommé Métachristianisme. Les épousailles de cette foi, purgée de son obscurantisme, et de la science nous ouvrent un avenir radieux.
C'est exactement le contraire de ce que l'Église a toujours enseigné : « Le progrès des sciences et le succès à éviter ou réfuter les erreurs misérables de notre époque, écrivait Pie XI, pertinemment cité par Etienne Gilson encore, dépendent entièrement de notre adhésion intime aux vérités révélées que l'Église nous enseigne... C'est en s'appuyant sur ces vérités que de vrais et sages catholiques ont pu cultiver en sûreté les sciences, les exposer, les rendre utiles et certaines. C'est ce qu'il est impossible d'obtenir à moins que la raison humaine, même à l'intérieur de ses limites et poursuivant l'étude de ces vérités, qu'elle peut atteindre par ses propres forces et facultés, ne révère suprêmement, comme il convient, la lumière infaillible et incréée de l'intellect divin, qui brille merveilleusement de toutes parts dans la révélation chrétienne. Bien qu'en effet ces disciplines se fondent sur leurs principes propres tels que la raison les connaît, il faut pourtant que les catholiques qui les cultivent aient devant les yeux la révélation divine comme une étoile conductrice. »
La stella rectrix proposée aux catholiques d'aujourd'hui n'est plus la Révélation : c'est « le grand cerveau souriant » de Leprince-Ringuet. Qu'on en soit arrivé là dans l'Église est l'indice que la plus haute faculté de l'homme est atteinte en sa racine. La foi chancelle parce que l'intelligence vacille et la raison branle parce qu'elle est privée de sa nourriture naturelle et qu'elle se contente des succédanés que la creuse idole de la fausse science lui dispense inlassablement pour calmer sa boulimie.
Ces produits de remplacement abondent. Une véritable industrie s’est constituée qui les diffuse partout.
J'avoue qu'il m'a fallu surmonter bien des nausées a lire cette littérature auprès de laquelle les miasmes de la « science-fiction » sont de suaves senteurs. La décomposition de l'esprit, le pourrissement de la sensibilité qui se manifestent en ce domaine sont des phénomènes qui atteignent la différence spécifique de l'homme et provoquent en lui la pire des déchéances la dégradation camouflée en promotion. Mais, comme disait Bloy, quand on veut être vidangeur, il faut avoir le nez solide.
Lorsque le mathématicien allemand Gotthard proclame crânement, par exemple, que les mathématiques actuelles vont nous permettre « de voyager en quelque sorte par-dessus l'espace » et qu'un autre avance, avec la même intrépidité que « pour devenir bon mathématicien créateur, il faut commencer par avoir une forte névrose », on est fixé. Si l'on ajoute le texte suivant d'un certain Arthur C. Clarke, on est cloué : « Puisque la structure seule importe, l'esprit et l'intelligence ne peuvent-ils exister et travailler sans le truchement de la matière ? Ne peuvent-ils exister dans le rapport entre de pures entités comme les circuits électroniques et les paquets de radiations ? Ainsi l'intelligence, qui s'est formée dans les interactions de la matière, et qui a utilisé la matière comme véhicule pendant si longtemps pourrait un jour s'en arracher comme le papillon de sa chrysalide. Et comme le papillon volant vers le ciel d'été, l'intelligence peut s'élancer vers des expériences dont l'ordre serait sans commune mesure avec celui de ses anciennes métamorphoses. » Décidément, qui fait la bête, fait l'ange.
Un biologiste français, M. Morand, inventeur, parait-il, des tranquillisants - il en avait bien besoin - écrit froidement que cette mutation de l'humanité a eu des précédents sporadiques : « Les mutants se nommèrent, entre autres, Mahomet, Confucius, Jésus-Christ...» La mutation est désormais collective, ajoute-t-il. Une Conscience universelle, évidemment majusculaire, est en train de naître, de l'éclatement des cerveaux particuliers sans doute. Le vieux rêve de Marx : l'individu s'identifiant à l'Espèce, repris et orchestré par Mounier dans sa « philosophie » personnaliste et communautaire à l'usage des catholiques éblouis par la Parousie de l'Humanité dont ils contemplent la vision en leur tête, est en train de s'achever sous nos yeux. Il est indubitable qu'une « race supérieure » s'élabore dans les cornues de l'Histoire. Les généticiens peuvent du reste en sélectionner les membres. « La production d'un tel être artificiel » à partir de cellules de personnes de valeur reconnue écrit sans sourciller Haldane, pourrait ouvrir à l'évolution humaine des perspectives fantastiques[2]. » -« Il est problable, ajoute-t-il, sans rire, que les grands mathématiciens, poètes ou peintres passeraient très utilement leur vie, à partir de cinquante ans, à éduquer leur propre descendance artificielle. » Les mathématiques vont d'ailleurs permettre à l'homme d'analyser les informations que contient tel ou tel message génétique donné[3]. Ainsi, rêve un physicien, pourra-t-on non seulement rendre l'humanité plus intelligente mais plus belle. « Ou trouvera certainement, en alliant le génie humain et le pouvoir des grandes machines à calculer, des formules qui définiront la beauté génétique. » Les instituts de beauté, les coiffeurs, les esthéticiens, etc. devront subir évidemment une reconversion radicale. C'est le moment de rappeler la réponse de Bernard Shaw, célibataire chevronné, à une jeune fille qui voulait avoir de lui un enfant qui eût sa beauté à elle et son génie à lui : « Et si c'était l'inverse, Mademoiselle ? »
Rien n'est plus impossible ni dans le domaine de l'esprit ni dans celui de la matière. Alors que la pensée primitive était monovalente, que la pensée grecque restait bivalente (l'auteur ajoute que ces formules « auraient besoin de commentaires », mais passe outre, le lecteur ayant reçu sa dose de poudre aux yeux), la pensée scientifique, la pensée moderne, la pensée tout court est infinivalente. « On peut imaginer - bien sûr -, écrit un autre Diafoirus, le bond que fera la Connaissance quand les langages des mathématiques, de la physique, de la biologie, de la psychologie, de la philosophie, réussiront à supprimer les barrières qui leur interdisent de communiquer dans une grande synthèse d'ensemble ; sans doute, c'est cela que réalisera l'Humanité future. Elle parviendra à articuler harmonieusement les différents langages l'un avec l'autre. Elle aura su franchir l'étape divisante des simples langages pour passer à l'étape unifiante d'un langage des langages. Elle aura su effectuer une généralisation de la Connaissance humaine vers un savoir planétaire. Elle aura atteint l'étape de cette « noosphère » dont Teilhard de Chardin a si bien su apercevoir les signes avant-coureurs. » Grâce à « l'Université permanente », aux périodes de « recyclage » auxquelles on procède partout (les vieux curés d'Ars reviennent au séminaire pour se faire laver la sénilité de leur cerveau par des spécialistes, notamment par des sexologues diplômés), grâce à une éducation, un endoctrinement, un bourrage de crâne qui ne cessent pas, c'est l'Humanité tout entière qui participe « psychiquement » à l'Évolution.
« Grâce à l'information planétisée, profère un autre docteur Paugloss, à peu près tous les groupes humains ont franchi un certain seuil d'humanisation. » Mais grâce à une science flambant neuf, aussi resplendissante que les étoiles Super-novae qui jaillissent dans le ciel des astronomes, la « sémiotique » généralisée, un nouveau seuil est franchi : celui de la Super-hominisation de la conscience individuelle coextensive de la conscience universelle, du moins chez les grands savants et penseurs contemporains. Nous voyons se profiler derrière leurs tentatives la réalité la plus fantastique qui soit : la Science - en laquelle toutes les connaissances scientifiques se dépassent par une sorte de poussée interne, la Science qui totalise toutes les sciences et les englobe en un seul et même langage, celui des machines à cartes perforées capables non seulement d'inventorier, de classer et de conserver le savoir humain dans des « armoires magiques », mais aussi de le faire progresser en travaillant sur des masses nombreuses et complexes de documents et eu y découvrant les rapports simples qui en unissent les éléments les plus éloignés, c'est-à-dire de nouvelles lois scientifiques.
On peut imaginer désormais la machine conduisant une entreprise, une administration, un peuple, et exerçant sur la planète une sorte de gouvernement électronique infaillible. Puisque la science pourra bientôt « produire en abondance, avec de l'eau et de la craie, des aliments pour les animaux et les hommes, des carburants, des matières plastiques », il est clair que la distribution la plus équitable pourra s'en faire par le calcul automatique des machines. Alors, prophétise un savant bien assis en son fauteuil, « tous les autres problèmes - nous disons bien : tous - pourront être résolus ». La « machine économique à planifier le développement des ressources alimentaires du globe » sera la rallonge de notre conscience devenue ainsi totale elle en recevra et traduira, dans toutes les langues vernaculaires, les évaluations que l'homme a de ses créations. « Elle livrera par le jeu complexe et subtil de ses courants la meilleure solution logique de ces problèmes humainement posés. Et jamais cette solution ne pourra être inhumaine puisque l'homme en aura estimé toutes les données. »
Et voilà pourquoi l'homme est l'avenir de l'homme. Les coups de sonde de la science dans l'avenir sont innombrables et nous avons dû nous borner. « Un nouveau romantisme un romantisme cosmique », tissé par la Science d'un bout à l'autre de l'univers et au-delà de toutes les galaxies, « touche aujourd'hui les consciences ». C'est comme on vous le dit. Les savants que je cite ne délirent pas. Ils sont lucides. La transcendance n'est plus l'attribut de Dieu, mais celui de l'homme qui se dépasse sans cesse.
S'il est vrai que le romantisme se définit par la démesure, l'imagination scientifique amputée de son objet (le mesurable en tant que tel qui la charge de réalités et qui lui ouvre, dans son ordre, la perspective d'inventions fécondes) ne connaît plus de bornes.
N'allons pas croire qu'il s'agisse là de cas isolés. Ce romantisme de la science pénètre partout et jusque dans les milieux les plus réfractaires à son influence. Depuis la Renaissance, sauf la brève période de classicisme, de santé intellectuelle et spirituelle, d'équilibre mental, du XVIIème siècle, quand fut atteint ce « point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature », dont parle La Bruyère, nous n’avons pas cessé d'être en proie à la fièvre romantique. Le cordon sanitaire tendu par l'Église catholique n'est plus, et c'est peut-être au sein d'un certain clergé que cette fureur de l'avenir promis et construit par la science sévit avec le plus d'intensité.
Lorsqu'on fera la compte de ce que le modernisme et le progre