Les valeurs des Lumières

Texte d’une conférence donnée par Jean de Viguerie

 

Jean de Viguerie, qui a enseigné durant de longues années à l’université de Lille, est l’un des grands spécialistes de la Révolution et du XVIIIe siècle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Christianisme et Révolution, Le Catholicisme des Français dans l’ancienne France, Histoire et dictionnaire du temps des Lumières...

 

C’est du siècle des Lumières, et plus précisément des Lumières elles-mêmes, que je vais vous parler maintenant. Ce siècle, le XVIIIe, commence avec la mort du roi Louis XIV, en 1715, et s’achève avec la Révolution. C’est un siècle d’apparences gracieuses dont la grâce nous est familière. Voyez tous ses meubles, tous ses châteaux, tous ses hôtels, tous ses jardins... Mais nous connaissons peut-être un peu moins bien les Lumières, dont il porte le nom et qui vont nourrir notre propos.

Présentation des Lumières

Que sont les Lumières ?
Ce sont l’esprit moderne tel qu’il se manifeste et s’épanouit au XVIIIe siècle, esprit moderne qui avait déjà été désigné, à son époque, par des historiens allemands sous le nom Aufklärung (de aufklären qui veut dire éclairer). Les historiens français lui donnent aujourd’hui le nom de Lumières, tandis que les Italiens parlent d’illuminisme.

Cette appellation de Lumière donnée par les historiens français à la philosophie, aux idées du XVIIIe siècle est très récente. Lorsque j’étais étudiant, nos professeurs n’utilisaient jamais ce terme. Dans sa Pensée française au XVIIIe (1926), Daniel Mornet, grand spécialiste de la philosophie du XVIIIe siècle, n’a d’ailleurs pas une seule fois employé le mot Lumières. Il s’agit donc d’une appellation très récente pour désigner la philosophie du XVIIIe siècle.
Cette appellation me paraît juste, car elle exprime bien l’intention des hommes du XVIIIe, des philosophes en particulier, «d’illuminer le monde ». Voltaire écrivait dans une de ses lettres : «Je vois avec plaisir qu’il se forme dans l’Europe une république immense d’esprits cultivés : la lumière se communique de tous côtés».

Les Lumières sont des valeurs :
Les Lumières sont donc une philosophie, mais attention une philosophie pratique, une philosophie entièrement tournée vers la vie. Nous dirions aujourd’hui que ce sont des valeurs. Je n’aime pas beaucoup ce mot, mais nous l’employons beaucoup et nous avons tous une idée plus ou moins nette de ce qu’il signifie Ce sont des idéaux moraux, des principes destinés à régler la vie publique et la vie privée. Je crois que pour nous introduire dans le climat d’un siècle, rien n’est plus utile que ces valeurs. elles sont la clef, finalement, de tous les comportements. Lorsque l’historien les a bien identifiées, il comprend presque tout. Nous entrons de plein pied dans un siècle lorsque nous en connaissons ses valeurs ; nous en voyons alors toutes les faces, l’envers autant que l'endroit. C’est donc avec ses valeurs — telles qu’elles sont, et non telles qu’on voudrait qu’elles soient — que nous allons rapidement visiter le siècle porteur du nom de Lumières. Ces valeurs, ce sont le bonheur, la tolérance, la liberté, l'égalité, l’utilité, la fraternité, la bienfaisance...

Un examen critique semble nécessaire :
Il faut soumettre ces valeurs du XVIIIe à un examen scientifique afin de bien regarder ce qu’elles sont en réalité, ce qu’elle signifient. Il faut d’autant plus les soumettre à l’examen scientifique que cela ne s’est jamais fait, ou ne s’est pas fait depuis longtemps.

Au moment du bicentenaire de 1789 , la Révolution a été soumise à l’examen critique. On en a beaucoup parlé, un très grand nombre de livres ont paru. Mais l’âme même de la révolution, son aspiration essentielle, à savoir la philosophie des Lumières, a été laissée de côté. Les historiens n’ont pas analysé cette philosophie ; c’était pourtant une bonne occasion. Pourquoi les Lumières ont-elles été ainsi laissées de côté ? Existe-t-il une raison profonde à cet oubli au moment du bicentenaire de la Révolution de 1789 ? Je crois que les écoles d’historiens ont contribué à cette mise à l’écart :

— l’école des historiens libéraux : selon eux, il y a eu deux révolutions successives. Il y a eu la première Révolution, la bonne. Elle s’étend de 1789 à 1792. Pleine de bonnes intentions, elle se rattache aux Lumières. Et puis, il y a eu la deuxième Révolution, la mauvaise. Elle commence en 1793. Pendant cette période, on tue, on guillotine. Pour ces historiens libéraux, il n’est donc pas question de faire un examen critique des Lumières, qui, selon leur hypothèse se trouvent en quelques sorte innocentées, avant même d’avoir été examinées ;

— la seconde école est celle des admirateurs de l’Ancien Régime. Pour eux, l’Ancien Régime est excellent, la Monarchie est bonne. La Révolution aurait donc pu être évitée, si un complot n’avait pas eu lieu, si des conspirateurs n’avaient pas voulu renverser le Régime pour en établir un nouveau. Pour ces historiens, les philosophes sont en partie responsables de la Révolution. Ayant fait passé pour excellentes de nouvelles formes politiques telle que la Démocratie, et la République, ils ont participé au renversement de l’Ancien Régime. Les Lumières sont donc condamnées avant d’avoir été examinées ;

— il existe une troisième école, c’est celle des historiens, qui, nombreux, emploient les expressions «Europe des lumières», «siècle des Lumières», «hommes des Lumières»... Ces historiens parlent toujours des Lumières, en se gardant bien de dire en quoi elles consistent. On pourrait prendre l’exemple de Daniel Roche, qui, dans son ouvrage intitulé «La France des Lumières», consacre moins de trois pages sur 450 aux Lumières elles-mêmes.

C’est donc une sorte de conspiration pour priver les Lumières et leurs valeurs de l’examen qui leur est dû.

Philosophes des Lumières :
L’origine des valeurs remonte aux philosophies décadentes de l’Antiquité, à l’épicurisme, au stoïcisme, au nominalisme de la fin du Moyen-Age, à la philosophie de Descarte et à celle de Spinoza.

Mais jusqu’à la fin du XVIIe siècle, il ne s’agissait que d’idées, il s’agissait de spéculation réservée aux intellectuels, aux esprits forts que l’on appelait au temps des Pascal des libertins. Les philosophes du XVIIIe siècle ont transformé ces idées en valeur, c’est-à-dire qu’ils ont mis ces idées à la portée de tout le monde et en font fait des règles de vie.

D’idées, on passe au XVIIIe siècle à la notion de valeurs. Il y eut une sorte de conversion : la philosophie, qui n’intéressait jusqu’alors que les milieux de spécialistes, est comme «vulgarisée». Voltaire, Diderot, Montesquieu... et tous ces philosophes du XVIIIe siècle — c’est le terme qu’on utilise pour les désigner — ne sont en réalité nullement des philosophes, mais des vulgarisateurs d’une certaine philosophie.

Prenons la liste des littérateurs qui ont participé à cette œuvre de vulgarisation, je compte 35 philosophes.

Parmi eux, nous avons les «grands» avec Voltaire, Montesquieu, Diderot... ; les «moyens», que l’on connaît moins comme Delisle, d’Holbach... ; et puis les petits que seuls les familiers du XVIIIe siècle connaissent tels Toussaint, Morelly... Ces derniers ne sont souvent pas moins importants que les plus «grands» ou les «moyens», car souvent ils disent tout haut des choses que les plus importants, ceux qui sont le plus exposés au regard de l’opinion publique n’osent pas dire.

Parmi ces 35 personnes, combien finalement y-a-t-il de philosophes dignes de ce nom, c’est-à-dire de spécialistes de cette discipline que l’on appelle philosophie ? un seul, et ce philosophe, c’est Condillac, l’inventeur du système sensualiste. Il est le seul philosophe du groupe, les autres ne sont que des vulgarisateurs.

Comment les philosophes des Lumières vulgarisent-ils leurs idées ?
En les faisant passer par d’autres canaux que ceux de la philosophie, c’est-à-dire en les faisant d’abord passer par le canal de la littérature dans tous ses genre, du théâtre, du conte...
Le théâtre est au XVIIIe siècle un des véhicules de la philosophie, des idées. C’est le divertissement le plus important de l’époque. Il existe de nombreux théâtres publics et privés. Il y a également ce qu’on appelle le théâtre de société.: les grandes dames font jouer des acteurs chez elles, quand ce ne sont pas elles-mêmes qui jouent.
Le conte est le genre dans lequel Voltaire excelle ; il a été pour lui, plus que le théâtre, un instrument de diffusions de ses idées philosophies.
Buffon, autre grand philosophe du XVIIIe siècle, utilise un autre canal, celui de l’histoire naturelle.

Il est temps maintenant de présenter ces valeurs, de les définir.

Les valeurs des Lumières

Le bonheur :
Nous sommes sur la terre pour être heureux. « L’homme, écrit Morelly, veut toujours et invinciblement être heureux » (Code de la nature, p. 7). Seulement, il s’agit d’un bonheur temporaire, d’un bonheur d’ici-bas, d’un bonheur de jouissance. Il faut jouir. Jouir est un des mots les plus employés par la philosophie des Lumières. On le trouve partout, dans tous les ouvrages. «Admettons tout, écrit Mme Dupin, jouissons de tout, ne fuyons que le mal » (cité par Villeneuve-Guibert, Le Portefeuille de Mme Dupin).

La nature :
Le bonheur, c’est de vivre selon la nature, car jouir c’est écouter la nature. La nature est ainsi la deuxième valeur. Quel est l’homme idéal ? l’homme naturel. Et quel est le meilleur homme naturel ? c’est le bon sauvage, qui est l’objet d’un véritable culte au XVIIIe siècle.

La bonne sauvagerie :
Nous pourrions dire qu’il existe une troisième valeur : la bonne sauvagerie. Qu’est-ce que le bon sauvage ? c’est l’homme préservé des influences délitères de la civilisation. Nous parlerions aujourd’hui d’écologiste. D’ailleurs, une filiation unit l’écologie présente et la pensée naturaliste du XVIIIe siècle.
Comme exemple de bons sauvages, nous avons le Huron de Voltaire, le Tahitien, non pas d’après Bougainville, mais tel que le voit Diderot d’après le voyage de Bougainville. Diderot, dans son Supplément au voyage de Bougainville, imagine un bon sauvage idéal. «Les hommes, écrit-il, sont d’autant plus malheureux qu’ils sont civilisés.»

Il y a mieux que le bon sauvage, il y a l’animal. L’animal, si il était un homme, serait le meilleur homme naturel. Les animaux exercent une véritable fascination sur les philosophes des Lumières et sur l’opinion publique toute entière. La Mettrie, auteur d’un traité intitulé L’homme-machine (1748), écrit : «Des animaux à l’homme, la transition n’est pas violente, les vrais philosophes en conviendront. Qu’était l’homme avant l’invention du langage ? un animal de son espèce».
Et de tous les animaux, le plus intéressant, bien sûr, c’est le singe, et de tous les singes, l’ourang-outang. Au jardin des plantes, à Paris, un ourang-outang fait d’ailleurs l’admiration de toute la bonne société ; on va le voir, on lui parle. Diderot raconte même qu’un jour le cardinal de Polignac, prélat très savant et très intelligent, interpella le singe en lui disant : «Parle et je te baptise». Seulement, l’ourang-outang ne parle pas. Il parlera un jour, les philosophes y croient dur comme fer. Il parlera, puisqu'au début, les hommes n’étaient que des animaux, puis ils ont commencé à bredouiller un peu, puis ils se sont mis à parler. C’est ainsi que Voltaire voit l’histoire de l’humanité. Il n’est donc pas douteux que l’animal parlera un jour. La Mettrie écrit : «Serait-il impossible d’apprendre une langue à cet animal [l’ourang-outang], je ne le crois pas». Et si les singes, on peut s’y résigner, ne peuvent pas vraiment devenir des hommes, pourquoi les hommes ne seraient-ils pas des singes ?

Le travail :
Seulement, l’animal, malgré toutes ses qualités, ne travaille pas. Le travail est une valeur importante des Lumières. Il faut travailler sans cesse, il faut travailler dur. Sans cela, le bonheur est impossible. Le bonheur, c’est jouir, donc satisfaire ses besoins matériels, tous ses besoins matériels. Il lui faut donc produire et produire beaucoup pour être heureux. «C’est le travail, écrit un économiste éclairé, qui produit le vrai bonheur». On lira plus tard chez Staline des propos semblables, pas seulement chez Staline d’ailleurs. Le marquis de Mirabeau, le père de l’orateur révolutionnaire, écrit aussi : «L’homme ne naît que pour travailler, pondre, souffrir et mourir». C’est une dure condition de vie, mais l’homme est besoin et il ne satisfera ses besoins qu’en travaillant. Il s’agit bien-sûr d’un travail utile et productif. Il faut servir au bonheur, le sien d’abord, et puis celui des autres. Il faut commencer par jouir soi-même. Mais, nous expliquent les philosophes, il faut entrer dans la chaîne des besoins, c’est-à-dire qu’il faut aider les autres à jouir. «Cherchons, écrit P. Buffier, cherchons le moyen de procurer mon bonheur, en procurant le leur, ou du moins sans jamais y nuire» (Traité de la société civile...), et pour cela il faut toujours être utile.

L’utilité :
L’utilité est une valeur centrale des Lumières. «Tout citoyen, prescrit Morelly, contribuera pour sa part à l’utilité publique selon ses forces, ses talents et son âge» (Code de la Nature). Si il est utile dans des bonnes œuvres, si il fait du bien, il sera bienfaisant.

La bienfaisance :
La bienfaisance, le mot est nouveau. C’est l’abbé de Saint-Pierre qui l’a inventé au début du XVIIIe siècle. La bienfaisance est une sorte de substitut de la charité. On ne désire plus parler de charité. Etre bienfaisant, c’est faire des bonnes œuvres, des œuvres utiles à la communauté. C’est du moins vouloir les faire, les imaginer.

Viennent ensuite les trois valeurs, qui formeront bientôt la devise républicaine. Si ces trois valeurs ne sont pas encore groupées, elles sont déjà, trois mots sacrés, trois mots vénérés.

La liberté, l’égalité et la fraternité :

— La liberté est entendue au sens politique et économique. Mais, qu’est-ce qu’être libre pour les philosophes des Lumières ? Montesquieu écrit : «La liberté est le pouvoir de faire tout ce que les lois permettent». Mais appliquer à la politique et à l’économie, qu’est-ce qu’un peuple libre ? C’est un peuple sur lequel ne règne pas un despote ou un tyran, à moins que ce tyran soit éclairé, qu’il soit lui-même un homme des Lumières. En économie, la liberté, c’est la liberté des échanges. Un courant libéral se développe au XVIIIe siècle. il deviendra très puissant, et influencera les politiques économiques et politiques du gouvernement.

— L’égalité signifie égalité de nature. Tous les hommes sont égaux par nature. La nature humaine n’est plus qu’une norme, une quantité, et tous les hommes ont la même quantité d’avantages. «Tous les hommes, écrit le chancelier d’Auguesseau, sont sortis égaux des mains de la nature, également libres, également nobles, tous enfants d’un même père et membres d’un même corps.»

La liberté et l’égalité sont liées. C’est ce que nous explique le chevalier de Jaucourt dans l’article « Egalité » de l’Encyclopédie, lorsqu’il écrit : « Cette égalité est le principe et le fondement de la liberté ». Sans égalité, il ne peut y avoir de bonnes interdépendances pour la satisfaction des besoins. Tout le monde est solidaire. On a des besoins et on a besoin des autres pour les satisfaire. C’est une chaîne. Si l’un se dit plus important que les autres et ayant davantage de besoins, ou si, au contraire, un autre dit ne pas avoir de besoin du tout — comme le moine — la chaîne ne fonctionne alors plus. C’est ainsi qu’il faut entendre l’égalité comme fondement de la liberté.

— La fraternité est un mot à la mode, en particulier dans la Franc-maçonnerie, qui est un des véhicules des valeurs des Lumières. La fraternité se confond avec le cosmopolitisme, mot également à la mode. Elle consiste à se sentir citoyen de l’univers. « Le monde entier, écrit un franc-maçon, le chevalier de Ramsay, n’est qu’une grande république. »

Certains auteurs commencent à réunir ces trois valeurs, à les rassembler sous la dénomination «droits du genre humain», et à les confondre avec la Patrie.

La Patrie :
« Là où est le bonheur, là est la Patrie». La démonstration est la suivante : puisque, grâce aux droits de l’homme, nous nous sentons bien partout où règnent les droits de l’homme, nous sommes dans la Patrie.
C’est pourquoi Montesquieu peut écrire : « L’amour de la Patrie, c’est l’amour de l’égalité, ce que j’appelle vertu de la République, c’est l’amour de l’égalité ». Nous faisons souvent peu attention aux propos de Montesquieu, que l’on considère généralement comme un peu extérieur au groupe des philosophes, mais finalement, lorsque l’on scrute sa pensée, nous nous apercevons qu’il est celui qui a eu le plus d’influence sur les conventionnels, sur Robespierre.

La tolérance :
Voltaire en est le grand théoricien et le grand vulgarisateur, avec le Fanatisme ou Mahomet le prophète, le Traité de la tolérance (1763), traité où il définit les principes de cette nouvelle doctrine, de cette nouvelle religion.

Les principes de la tolérance philosophique sont au nombre de quatre :
— ne pas faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit ;
— nul n’a le droit d’imposer son opinion ;
— toute religion n’est qu’une « opinion » parmi d’autres ;
— l’Etat ne doit pas avoir de religion.
A l’époque, ces principes sont nouveaux. Mais nous pouvons mesurer l’influence des Lumières sur notre époque.

Je vous ai présenté les valeurs des Lumières, mais voyons ce qu’elles ont sont réellement. Il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir qu’elles ne tiennent pas leurs promesses.

L’envers des Lumières

Le bonheur :
Certes, on peut jouir, on peut être heureux, mais seulement quelques instants. Tous les philosophes le constatent au XVIIIe siècle. Le bonheur ne dure pas, ou si il dure, il s’agit alors d’un «petit» bonheur. Voltaire a cru un moment qu’il était possible de trouver un petit bonheur. La dernière phrase de Candide le prouve : « Pour être heureux, cultivons notre jardin». Mais dans les dernières années de sa vie, il ne croit plus du tout que le bonheur soit possible. Sa correspondance en témoigne.
A Madame du Deffand, il écrit : «Résignons-nous à la destinée qui se moque de nous et qui nous emporte. Vivons tant que nous pourrons et comme nous pourrons. Nous ne serons jamais aussi heureux que les sots, tâchons de l’être à notre manière. Tâchons... quel mot ! Rien ne dépend de nous ; nous sommes des horloges, des machines ». Et elle lui répondait sur le même ton : « De l’ange à l’huître, rien n’est heureux » Madame du Deffand, elle qui avait été une beauté, qui avait été l’égérie de tous les philosophes, qui les avait tous reçus dans son salon, est devenue vieille et aveugle, a perdu la foi, ne sait plus à quoi s’accrocher : « Mon cher Voltaire, rassurez-moi ». Loin de la réconforter, celui-ci l’accablait encore dans ses lettres : « Je conviens avec vous, Madame, que la mort et le néant valent généralement parlant beaucoup mieux que la vie. Le néant, Madame, a du bon. Consolez-vous, vous en tâterez ».

Plus désolant est le cri poussé par Julie de Lespinasse, dernière grande égérie des philosophes, et dame de compagnie
de Madame du Deffand. « Il n’y a donc point de bonheur » écrit-elle dans une de ses lettres.
Non, il n’y en a pas. Imaginaire et trompeur est aussi la bienfaisance.

La bienfaisance :
La bienfaisance trompe aussi son monde. «Tu veux être heureux, sois bienfaisant» écrit Morelly. La bienfaisance n’est que la condition du bonheur, et elle procède finalement de l’égoïsme. Je vous ferai remarquer que le mot égoïsme a été inventé au XVIIIe siècle. C’est un égoïsme intelligent : « Je donne pour que tu donnes ». Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’être bienfaisant par des actes, il suffit d’entretenir le sentiment de bienfaisance. P. Basset, doctrinaire, déclare qu’elle est «un sentiment gravé par la main de la nature dans nos cœurs ».

Le bon sauvage :
Les Lumières ont imaginé le bon paysan, le bon enfant, le bon roi. Mais ces êtres sont imaginaires. Ils sont bons, mais ils n’existent pas, et les philosophes le savent. Le bon roi, un seul homme y a cru, Louis XVI.

C’est exactement la même chose pour le bon sauvage. Pourquoi l’ont-ils inventé ? parce qu’ils en ont besoin pour peupler leur cité utopique : Le bon sauvage est un héros de roman, d’utopie. Car lorsque les philosophes parlent des sauvages, ils les trouvent mauvais, ils les trouvent laids et méchants. L’auteur de Manon Lascaux, l’abbé Prévost ne qualifie-t-il pas les esclaves noirs des Antilles de «misérables, qui n’ont que l’apparence d’hommes».
Trompeur le bon sauvage, et fallacieuse la liberté

La liberté :
Ces mêmes philosophes, défenseurs de la liberté politique et économique, nient que l’homme soit libre de ses actes. Ils ne croient pas au libre-arbitre, mais croient que l’homme, simple portion de nature, est entièrement gouverné par la nécessité ou la fatalité. « L’homme, écrit d’Holbach, n’est [...] libre à aucun moment de sa vie ».
Alors comment pourrait-il être un citoyen libre ?

L’égalité :
La liberté n’est qu’un mot et l’égalité qu’une théorie. Cela ne coûte rien de professer l’égalité de nature, de dire que tous les hommes sont égaux de nature, que tous sont également intelligents, également doués. Mais on se garde bien de réaliser l’égalité civile, l’égalité sociale ou l’égalité politique. Pour Diderot, les hommes ne sont pas assez intelligents pour être libres. «Le genre humain, écrit Voltaire, ne peut subsister à moins qu’il n’y est une infinité de gueux utiles, qui ne possèdent rien du tout». Quant à Rousseau, il confie la tâche de légiférer à une intelligence supérieure, à un homme extraordinaire, à une sorte de sur-homme dont la fonction n'a rien de commun à l’empire humain.

La fraternité :
La fraternité cosmopolite n’a guère plus de consistance, le racisme la contredisant. On veut bien être citoyen de l’univers, mais on ne veut être citoyen des races inférieures. Si les peuples ne sont pas tous des «avortons» de la race humaine, des rebuts de l’espèce humaine, il existe, en effet, en Angleterre, en France... quelques «blancs» qui sont bons, et ceux-ci ne se trouvent alors pas au bas de l’échelle. On trouve aussi des blancs qui ne sont pas si mal, et voire même qui sont très bien : ce sont les circassiens, et surtout les circassiennes. Mais le reste du monde est médiocre, et quelques fois franchement mauvais. Les Arabes, selon Buffon « n’ont aucun respect pour la vertu, et de toutes les conventions humaines, ils n’ont admis que celles qu’ont produites les fanatisme et la superstition ».

Que reste-t-il de la fraternité des peuples après cela ? Le seul principe de communication entre les peuples, c’est le commerce. Les Lumières n’en voient pas d’autres. Le commerce est le générateur de la fraternité universelle. « Le commerce, écrit un philosophe», est le seul moyen de faire un empire de tous les empires. »

La tolérance :
Etrange fraternité, étrange tolérance, qui n’est finalement, tout bien considéré, qu’un moyen de persécution, un moyen d’exclusion. Tous ceux qui n’admettent pas un des quatre principes de la tolérance, sont des intolérants, des fanatiques et donc ne doivent être tolérés. Il faut alors les éliminer, ou les empêcher de nuire. Voltaire a bien résumer cette idée dans une formule impérissable du Traité de la tolérance : « Il faut [...] que les hommes commencent par n’être pas fanatiques pour mériter la tolérance », fanatique, c’est-à-dire catholique dévot, catholique zélé pour sa religion. Le mot fanatique a cette signification précise dans le langage des philosophes. Helvétius ajoute : «Tolérer les intolérants, c’est se rendre coupable de leurs crimes ».

Le travail :
Quelles valeurs subsistent ? quelles valeurs résistent ? Est-ce le bonheur ? La bonne sauvagerie ? La liberté ? L’égalité ? Toutes ne sont que des mots. Peut-être le travail ? Non, puisque ce mot est un demi-mensonge. Les philosophes réservent d’ailleurs le travail aux pauvres, raisonnant alors ainsi : puisqu’il n’est permis à personne de ne pas travailler, les pauvres doivent travailler. Ce sont les vœux de Voltaire, lui qui ne possède rien.

L’utilité :
Alors finalement la seule valeur qui reste, la seule valeurs sans envers, la seule qui ne s’effondre pas, c’est l’utilité. Mais si l’utilité ne se contredit pas elle-même, elle contredit la nature humaine, puisque le principe de l’utilité veut que l’homme n’agisse et ne puisse agir que pour son intérêt et pour satisfaire ses besoins. Il est donc totalement exclu, qu’il puisse éprouver un véritable amour ou une véritable amitié. Les philosophes le disent : «Aimer, c’est avoir besoin. Nulle amitié sans besoin» (Helvetius) ; «L’amitié naît d’abord des besoins physiques» (Bernardin de Saint-Pierre)...

Au nom de l’utilité, il est interdit de prier, de se mêler de spéculations abstraites, de s’occuper de sciences, lorsqu’elles ne sont pas utiles. L’utilité circonscrit tout. Pour Diderot, « ce sera l’utile qui, dans quelques siècles, donnera des bornes à la physique expérimentale». D’Holbach dit encore mieux : « Le bien, c’est ce qui est utile, et le mal ce qui est inutile ». La prière, l’honneur, la métaphysique, les œuvres de charité, la contemplation, tout cela est dépassé. «L’homme est-il né pour contempler ? » ricaner le philosophe de Saxe.

Quant au savoir intellectuel, il ne trouve plus en lui-même sa propre justification. L’utilité efface tout, et on pourrait même ajouter qu’elle efface l’homme, quand elle ne s’efforce pas de le corriger, de le réviser. Nous touchons à tous les projets d’eugénisme du XVIIIe siècle, et ils sont nombreux. Je vous indique cette observation d’un économiste eugéniste, de Villeneuve : «Dans toutes les espèces d’animaux que les hommes ont domestiquées, on choisit pour la propagations des sujets les plus beaux et les plus parfaits. Qui le croirait, c’est le contraire dans l’espèce humaine et je le déplore». Il faudrait faire des croisements, des sélections. Si on améliore la race animale, pourquoi pas la race humaine !
Cet effacement, voire cet anéantissement de l’homme ne se passe seulement dans la tête des philosophes, dans les livres, ce ne sont pas que des mots. Les philosophes et les littérateurs ont vidé la cervelle de leurs contemporains pour la remplacer par leur substance philosophique ; ils règnent sur l’opinion publique, ils tiennent le pays. L’utilité devient la règle de la vie. Ainsi s’explique ce qu’on peut appeler l’envers du XVIIIe siècle : derrière les charmes de son monde ancien, derrière la douceur de vivre — «qui n’a pas vécu au XVIIIe siècle, disait Talleyrand, n’a pas connu la douceur de vivre» — derrière la politesse, derrière la civilité, derrière la grâce raffinée de ses œuvres d’art, l’historien, qui n’est pas lui-même influencé par les Lumières ou soumis aux valeurs des Lumières, a vite fait d’épingler, de discerner l’exploitation de l’homme par l’homme, et la nouvelle dureté des rapports sociaux.

L’exploitation de l’homme par l’homme au XVIIIe s.

L’exploitation de l’homme par l’homme, c’est-à-dire l’esclavage, l’aggravation des conditions de travail, le développement de la prostitution....

L’esclavage :
Les 3/4 de la population des Antilles françaises, la Guadeloupe, Saint-Domingue, la Martinique sont des esclaves noirs. Le code noir, publié en 1685 sous Louis XIV, qui assimile ces esclaves au bétail, est étendu par le gouvernement de Louis XV à toutes les colonies.
C’est sur le travail de milliers de misérables qu’est fondée toute la prospérité incroyable du commerce atlantique au XVIIIe, prospérité devant laquelle s’extasient les historiens d’économie : une croissance de 700% en moins d’un siècle, prospérité des grandes villes de la façade atlantique (Bordeaux, Nantes, La Rochelle...). Ce succès fait réfléchir les économistes, qui non contents d’avoir des esclaves aux colonies, en voudraient aussi en métropole. L’esclave n’est-il pas l’instrument de l’utile par excellence. Le grand économiste Melon se pose sérieusement la question : « Puisque l’esclavage donne de si bons résultats aux colonies, ne serait-il pas utile d’en avoir en France ? », et il ajoute : « Cette institution pourrait apporter de grands avantages, car l’esclave n’est pas salarié ».

La pauvreté :
Parallèlement, on travaille entre 12h et 14h dans la plupart des manufactures, des ateliers, souvent même la nuit. Le pauvre est celui qui a besoin d’un secours, d’une aumône.

Le nombre de pauvres, qui est resté stable pendant une quarantaine d’années, commence à augmenter d’une façon inquiétante à partir de 1760. A la veille de la Révolution, dans la plupart des grandes villes, les pauvres représentent un tiers, voir la moitié comme à Lille, de la population. On peut bien admirer la croissance, mais l’égoïsme et le libéralisme produisent la pauvreté.

Ne faut-il pas jouir, et pour jouir ne faut-il pas produire, et pour produire n’a-t-on pas besoin de pauvres et de gueux utiles qui ne possèdent rien ? Un projet «pour rendre les pauvres utiles» est même envisagé. Pour que les pauvres travaillent vraiment, il ne faut surtout rien leur apprendre. si on leur apprend à lire et à écrire ou des choses plus élevées, il ne feront plus rien, ils ne produiront plus tous ses biens matériels dont on a besoin. «Il est bon que le peuple soit guidé, écrit Voltaire, et non qu’il soit instruit, il n’est pas digne de l’être».

La prostitution :
Quant au développement de la prostitution, c’est un aspect non négligeable de l’ignominie régnante. C’est un grand fléau au XVIIIe siècle. Siècle de la femme a-t-on dit du XVIIIe, mais aussi siècle de l’humiliation de la femme par la littérature érotique, par la gravure galante, quand elle n’est pas pornographique, et par toutes les prostitutions qui existent alors : 20 000 filles publiques à Paris en 1789, et on ne compte alors pas les courtisanes entretenues par les grands seigneurs, les princes du sang et par le roi lui-même.

Le comte de Clermont, cousin du roi, est à 15 ans, bien qu’il soit un laïc, abbé de plusieurs grandes abbayes. Il achète pour 50 Louis et 26 nuits une jeune prostituée de 13 ans, que sa mère lui a vendue, et qu’il revend à un de ses amis. Les exemples de la cour et de la capitale sont contagieux. Même les petites villes ont maintenant leurs maisons de débauche. Ne compte-t-on pas onze maisons publiques à Aurillac en 1710 pour une population de 6000 habitants ?

L’avortement :
Si la femme est ainsi humiliée, il est normal que l’enfant soit considéré comme un « embarras », et d’ailleurs, le nombre des abondons ne cesse de croître au XVIIIe siècle. Ainsi entre 17960 et 1789, 180 000 enfants sont abandonnées à l’Hôpital des enfants-trouvés à Paris. La contraception se répand dans la noblesse, et dans la grande bourgeoisie. Certains auteurs commencent même à prôner l’avortement.

Le marquis de Sade, dans son roman intitulé Philosophie dans un boudoir, met en scène Madame de Saint-Ange et Madame Dolmancé. Celles-ci ont entrepris de faire l’éducation d’une jeune-fille, Eugénie, c’est-à-dire de lui enseigner toutes les perversions possibles :
«— Madame de Saint-Ange : N’imagine donc pas, pauvre fille, qu’il y ait le moindre mal à se prêter de quelque manière que se puisse être à détourner du grand chemin la semence de l’homme. Ne crains pas l’infanticide, ce crime est imaginaire. Nous sommes toutes les maîtresses de ce que nous portons dans notre sein et nous ne faisons pas plus de mal à détruire cette espèce de matière qu’à purger l’autre par des médicaments, quand nous en éprouvons le besoin.
— Eugénie : Mais si l’enfant était à terme
— Madame de Saint-Ange : Fût-il au monde, que nous serions toujours les maîtresses de le détruire. Il n’y a sur la terre aucun droit plus certain que celui des mères sur leurs enfants, il n’est pas un peuple qui n’ait reconnu cette vérité, elle est fondée en raison, en principe.»

Combattre le fanatisme

Ainsi, la société française se transforme-t-elle peu à peu sous l’influence des Lumières. Seulement, cette transformation ne se fait pas assez vite pour les hommes des Lumières, du fait des résistances, du fait du fanatisme et de la superstition, comme ils les appellent, et qui sont tout simplement la religion et les mœurs chrétiennes. Alors une exaspération naît et grandit soigneusement entretenue par les campagnes des philosophes, contre les tenants de ce fanatisme et de cette superstition d’où vient tout le mal.

Des personnes haïssables :
Certaines professions et les personnes qui ont le tort de les exercer sont désignées comme haïssables, comme une insulte permanente aux valeurs car fanatiques et inutiles, ou les deux à la fois.
— L’état de mendiant : qui sont ces provocateurs qui n’osent pas travailler, ou qui ne veulent pas travailler ?
— L’état de domestique : qui sont ces travailleurs qui, un beau jour, vous donnent leurs 8 jours et disparaissent pour s’en aller ailleurs où c’est mieux payé ?
— L’état de religion ou de moine : « Quel bien a fait à l’Europe cette foule de cloîtres, où la jeunesse des deux sexes va s’enterrer de son vivant, sous le vain prétexte de se rendre agréable au Dieu des prêtres ? »
— L’état de paysan, c’est-à-dire 65 à 70% de la population française : quels sont, demande Voltaire, ces rustres vivant dans leur cabane, avec leur femelle, quelques animaux, ayant peu d’idées et peu d’expression»

Il faut ajouter à ces fanatiques et à ces inutiles de bas étages, ceux qui le deviennent par croyance ou par race, tels que les Arabes, les Juifs et surtout les Catholiques, fanatiques par excellence.

Il faut régénérer les fanatiques :
Que peut-on faire de tous ces inutiles, de ces fanatiques, de ces superstitieux ? On peut essayer de les régénérer, mot qui apparaît à la fin de l’Ancien Régime et que l’on va beaucoup utiliser à la Révolution. Il faut en faire des citoyens, les rendre utiles en les transformant en citoyens présentables.

C’est par exemple le projet de l’Abbé Grégoire qui publia en 1788 Régénération physique, morale et politique des juifs. Seulement, c’est risqué, et l’abbé Grégoire le dit bien : il y a de forte chance pour ne pas réussir.
Il y a la solution de faire disparaître ces gens, les compagnons, les corps, les associations auxquels ils appartiennent. L’économiste Philippe de Villeneuve envisage d’envoyer les domestiques à la campagne, afin de les transformer en laboureurs.
Certains philosophes appellent de leur vœux la révolution qui doit anéantir les moines.

Concours du pouvoir royal :
Seulement, les Lumières ne peuvent réussir cette entreprise sans le concours des pouvoirs publics. Et il faut bien constater que le gouvernement royal fait ce qu’il peut pour cela.

Il entre à fond dans la logique des Lumières : il traque les mendiants, les enferme dans des dépôts de mendicité et les envoie casser des cailloux ou creuser des trous dans des compagnies de travaux forcés ; l’administration royale bloque autant qu’elle le peut l’implantation de nouvelles écoles et les autorisations données aux congrégations enseignantes — les frères des Ecoles Chrétiennes en savent quelque chose — ; les religieux et les moines sont persécutés ; les jésuites sont supprimés en France en 1764. La commission des réguliers, commission extraordinaire du Conseil du roi, supprime cinq ordres religieux, éteint plusieurs centaines de monastères. Pourquoi ? parce que ces établissements ne sont pas utiles.

Pendant ce temps, le gouvernement libéralise les échanges intérieurs et extérieurs, supprime dans plusieurs provinces les terrains communaux et la vaine pâture qui sont si utiles aux pauvres, les corporations de métiers qui protégeaient les artisans en 1767 pour les rétablir, mais dénaturer, l’année suivante. Toutes ces mesures, conformes à l’idéologie d’utilité, ne peuvent que nuire à la masse des artisans et des paysans. Nous ne pouvons donc nier la bonne volonté éclairée du pouvoir royal. `

Les philosophes et l’opinion publique s’impatientent :
Il y aurait bien des solutions plus radicales, et même définitives, pour éliminer les inutiles et les fanatiques. Il y a la mort. Les valeurs des Lumières, d’une certaine manière, flirtent avec la mort, sont proches d’elle. Les valeurs sont de telle nature que celui qui ne les acceptent pas, est leur adversaire et doit mourir. « Soyez citoyen » dit Rousseau dans le contrat social, et donc acceptez de mourir au besoin. « Qui veut conserver sa vie au dépend des autres, doit aussi la donner pour eux quand il le faut » ajoute Rousseau. Il est nécessaire, pour la chaîne des besoins, de mourir. Si vous reniez les dogmes de la religion civile, c’est-à-dire si vous reniez la tolérance et les autres valeurs, vous serez puni de mort. C’est ce qu’explique Rousseau dans le contrat social.

Plusieurs philosophes recommandent la solution du suicide. « Si vous êtes malheureux, explique D’Holbach, vous serez conduit naturellement au suicide, [car] le malheureux ne peut être utile, ni à lui-même, ni aux autres». L’utilité ou la mort. Un suicide fait d’ailleurs grand bruit en 1773 : le jour de Noël, deux soldats se tuent dans une auberge de Saint-Denis, après avoir laissé une lettre où ils invoquaient les leçons du philosophe Voltaire « Soyez utile ou mourrez ». Seulement pour l’instant, il s’agit d’un germe de mort qui n’arrive pas à se développer, l’emprise des chrétiens étant encore très forte, et l’Ancien Régime, bien que très malade, tient encore debout. Alors vous comprendrez l’extraordinaire sentiment de libération éprouvé par le plus grand nombre des Français, du moins pour ceux qui sont marqués par l’influence des Lumières, au début de la révolution.

Les droits du genre humain :
Les valeurs nouvelles, en effet, ne sont plus seulement des critères de l’opinion publique. Elles sont inscrites dans la déclaration des lois, elles sont lois de l’Etat, et même, conformément au vœu de exprimé par Montesquieu, elles se confondent avec la Patrie. La France, on peut vraiment le dire en 1789, est remplacée par les droits du genre humain.

Disparues donc les contraintes, fini le malaise, on peut enfin conformer la société aux valeurs. On peut le faire librement. On peut abolir toutes les institutions, les ordres, les corporations, les institutions religieuses qui gênaient la réalisation du nouvel idéal. On peut aussi librement criminaliser légalement la non adhésion aux valeurs. Les tribunaux révolutionnaires seront là pour ça. Ils enverront à la mort des milliers de personnes pour motif de fanatisme. Fanatique est celui qui n’est pas tolérant, est celui qui est catholique dévot.

Rousseau avait déjà écrit : « La vie n’est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l’Etat ». Cependant il y a quelque chose de nouveau. C’est l’utopie qui est devenue une réalité. Du même coup « tous ceux qui n’adhèrent pas entièrement à la nouvelle patrie, sont déclarés officiellement suspects et doivent subir la mort ». D’ailleurs, dans un sens, ils sont déjà morts, puisque leur fanatisme les prive de la qualité de citoyen — si vous êtes fanatique, vous n’êtes pas utile et donc vous n’êtes pas citoyen — et par là même de la qualité d’être humain. C’est le professeur Xavier Martin qui, dans un livre récent à propos de l’extermination des Vendéens, a bien montré que ces derniers étaient considérés comme n’étant pas des citoyens, et puisqu’ils n’étaient pas des citoyens, n’étaient pas non plus des hommes et donc pouvaient être tués. On purge la terre d’hommes qui ne sont pas des hommes, qui sont des monstres. La terreur, c’est cela. Pour reprendre le langage de Robespierre, «le monde est le théâtre d’un combat de géant, opposant la vertu au crime», c’est-à-dire les valeurs des Lumières au fanatisme. On ne dégage pas de principes nouveaux, on tire seulement les conséquences des principes et c’est ainsi que l’on peut comprendre la fameuse formule de Robespierre « la terreur est une émanation de la vertu ».


Conclusion

L’envers des Lumières devait être le titre de la conférence. En fait, il s’agit plutôt de l’endroit, car tous ces mots, cette dureté, ces désillusions, il ne faut longtemps pour les voir. D’ailleurs, ce siècle lui-même s’est jugé comme le siècle de la décadence. Lorsqu’on demande aux philosophes quel fut le plus grand siècle, ils ne répondent pas le leur, ils disent celui qui les a précédé, le XVIIe siècle. C’est le XVIIe siècle, le grand siècle. Le cardinal de Bernis, ministre des Affaires-Etrangères sous Louis XV, écrivait en 1757 : « Ni gouvernement, ni administration, ni armée, nous touchons à la dernière période de la décadence ». Et Voltaire écrivait en 1770 à un de ses amis : « n’espérez pas, mon ami, rétablir le bon goût. Nous sommes, en tout sens, dans le temps de la plus horrible décadence ».

Certes, dans ces dernières années de l’Ancien Régime, les Lumières triomphent, elles gouvernent même l’Etat, elles sont entrées au Conseil du Roi avec Turgot en particulier qui est un des philosophes. Mais les philosophes savent que ces Lumières ne rendent pas heureux, «un grand désenchantement se mêle à l’assurance de la victoire ».

Le monde vieilli, l’homme s’anéantit, et la révolution nous apparaît alors dans cette perspective ouverte par les philosophes des Lumières eux-mêmes comme une fuite en avant, pour échapper à une sorte de désespérance.

 

Jean de Viguerie.

 

 

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