Père Emmanuel
(1826-1903)
Curé du Mesnil-Saint-Loup
LE NATURALISME
Le
naturalisme théorique
État vrai de l'humanité ‑
Ce qu'est le naturalisme - Naturalisme matérialiste,
naturalisme spiritualiste
La foi nous enseigne que la
nature humaine fut élevée à un état surnaturel par les grâces que Dieu se plut à verser sur nos premiers parents. Il voulut, en effet, qu'ils
fussent, non seulement ses créatures, mais ses amis. Il leur donna la foi,
l'espérance, la charité, trésors infiniment précieux, par lesquels les hommes
auraient à mériter des biens plus précieux encore, un bonheur infini dans le
sein de Dieu même.
Ce que Dieu donna à Adam, il
le destina à tous ses enfants, lesquels devaient recevoir du même coup la
nature et la grâce.
Ce plan magnifique de Dieu
fut dérangé par le péché d'Adam ; et depuis, tous ses enfants reçoivent de lui
la nature, mais la nature dépouillée de la grâce, la nature entachée du péché, la
nature détériorée et quant au corps et quant à l'âme : quant au corps, car il
est devenu sujet aux maladies et à la mort ; quant à l'âme, car elle est
assujettie à l'ignorance, à la concupiscence, et finalement à la mort
éternelle.
Sans ces données de la foi,
l'homme est à lui-même un mystère inexplicable. Car il y a dans l'homme des
traces encore bien sensibles de sa grandeur première. Il aspire au bonheur, il
le cherche avec une ardeur incomparable ; il veut l'immortalité ; la mort est
pour lui une énigme. D'autre part il trouve en lui‑même des inclinations
qui le font rougir, des appétits qu'il condamne et qui voudraient être
satisfaits ; il en porte la honte, et cette honte est encore une énigme.
Pourquoi, en effet, rougir de ce qui est naturel ? Et, d'autre part, comment
la nature humaine porte‑t‑elle en elle‑même ce dont il lui
faut rougir ?
Ces problèmes sont grands
dans le présent, mais ils ne le sont pas plus que ceux de l'avenir. Que
deviendra cette âme qui veut être immortelle ? Quel sera le résultat final de
la responsabilité des actes de chaque jour ?
À toutes ces questions, qui
ont occupé les esprits sérieux de tous les temps, il n'y a que la foi qui
puisse répondre. Dans la foi seule, l'homme peut trouver l'explication de sa
nature. Preuve avec tant d'autres, que la nature a été et demeure créée pour
une fin surnaturelle.
L'état de nature, c'est‑à‑dire
l'état d'homme créé à l'état purement naturel, sans grâce comme sans péché, est
un état qui n'a jamais existé. L'humanité n'a jamais été qu'avec la grâce, ou
déchue de la grâce, et par suite en état de péché.
Quand l'humanité était avec
la grâce, elle était en la voie du bonheur, et la main de Dieu l'y aurait
conduite infailliblement.
Maintenant que l'humanité est
tombée de l'état de grâce à l'état de péché, elle est hors de la voie du
bonheur, et par suite en voie de l'éternel malheur.
La venue du Rédempteur nous
retire de la voie malheureuse, nous retire du péché, nous fait rentrer en grâce
avec Dieu, nous ramène au ciel ; mais en dehors de la Rédemption de Notre
Seigneur, il n'y a point de
salut pour l'humanité, il ne lui reste qu'à souffrir ici‑bas, et les
souffrances d'ici‑bas ne sont que le commencement de maux qui ne finiront
pas.
Voilà le vrai!
Or, il y a un système
prétendu religieux, prétendu philosophique, prétendu suffisant à tout, tout
pour le présent et pour l'avenir.
Un système qui, prenant
l'humanité comme il la trouve, et force lui est de la prendre telle, ce n'est
pas lui qui l'a faite; un système qui, prenant l'humanité comme il la trouve,
lui enseigne que, pour elle, tout est bien.
Un système qui ne tient
aucun compte de la chute primitive, ni des plaies que nous portons en nous
comme conséquence de cette chute.
Un système qui ne daigne pas
même faire attention à ce qu'est pour nous la Rédemption de Notre Seigneur
Jésus‑Christ ; qui ne compte pour rien notre baptême et tous les
sacrements que nous avons reçus de la miséricorde de Dieu pour notre salut.
Un système qui, s'insurgeant
contre la parole dite à saint Paul : ma grâce
te suffit, dit au contraire : la nature se suffit.
Un système qui,
volontairement, ferme les yeux sur la honte
que nous portons en nous‑mêmes, et qui, loin de l'expliquer, veut
mettre sa gloire dans ce qui fait sa confusion.
Un système qui, n'ayant pas
de doctrine sur l'origine de notre nature, pas de doctrine sur l'avenir de
l'humanité, se pose cependant en maître, en docteur, en panégyriste de la
nature, lui criant sur tous les tons que, pour elle, tout est bien.
Ce système, c'est le
naturalisme.
Imaginez un malade. Il est
tombé, le voilà meurtri par sa chute, brûlé par la fièvre, dévoré par une soif
que rien ne peut apaiser.
Un médecin arrive et lui dit
: la soif qui vous dévore, la fièvre qui vous brûle, la douleur de ce que vous
appelez vos plaies, tout cela n'est qu'un effet de votre imagination,
travaillée par des préjugés d'enfance. Dépouillez‑vous de tout ce bagage
; nous travaillerons ensuite à vous faire connaître, estimer et suivre la
nature. Ses aspirations sont justes et bonnes ; le développement de vos
facultés natives vous en convaincra de plus en plus. Ne dites pas que vous avez
des plaies ; ne croyez pas à ce que vous appelez de la fièvre ; quant à cette
soif, nous avons des calmants... Vous n'êtes pas malade!
Ce malade, c'est l'humanité
; ce médecin, c'est le naturalisme.
Prenant l'humanité comme
elle est, le naturalisme lui crie : tu es bien, marche!
À la naissance, l'acte civil
; c'est naturel et c'est assez. Après une naissance civile, il va de soi qu'il
y aura mariage civil ; et, à la mort, enterrement civil. Tout cela s'appelle,
s'enchaîne, se suit.
Des individus peuvent marcher dans cette voie ; l'humanité, jamais.
L'humanité a d'autres aspirations auxquelles des particuliers peuvent se soustraire
; mais, pour elle, elle reste ce que Dieu l'a faite. Elle existe pour le
surnaturel, et elle en a un besoin invincible. Les grandes questions se posent
nécessairement à elle : qui suis‑je ? d'où viens‑je ? où dois‑je
aller ? quelle route à tenir?
Le naturalisme a des essais
de réponse, il peut les insinuer par‑ci, par‑là, mais à l'humanité,
non. Elle n'y croit pas. Car elle a
besoin de croire, c'est surnaturel, et c'est dans elle. On la tuerait qu'on ne l'y ferait pas renoncer.
Le naturalisme a des docteurs.
Ils arrivent, et dissertent de ce qu'ils appellent la religion naturelle, la
morale naturelle.
Ah! nous voudrions les
entendre, et savoir d'eux au nom de qui ils parlent ? Si leur parole est leur
parole ou la parole d'un autre ? Si elle est autorisée, ou si elle ne l'est pas
? Et si elle l'est, par qui et comment ? Car, pour parler à un homme, il
suffit d'être homme ; mais pour parler à l'humanité, il faut être Dieu ou
l'envoyé de Dieu.
Nous voudrions savoir si les
docteurs du naturalisme croient à leur parole, ou s'ils n'y croient pas. Nous
appelons croire à sa parole, être prêt à se faire tuer pour elle, comme les
Apôtres et les martyrs de notre sainte religion.
Nous demanderions aussi aux
docteurs du naturalisme, si ce qu'ils appellent religion naturelle, morale
naturelle, a été pratiqué quelque part, et est pratiqué encore par quelque
fraction de l'humanité ? Et dans quel lieu ? Et par qui ?
Car depuis que l'humanité
est l'humanité, la religion et la morale ont toujours été surnaturellement
enseignées aux hommes. Si, par‑ci par‑là, quelques païens se
décorant du nom de philosophes ont enseigné quelque chose sur la religion et la
morale, jamais l'humanité n'a fait autre chose que les laisser disserter à leur
aise ; elle ne les a jamais écoutés.
Jamais, en effet, l'humanité
n'a existé à l'état naturel. Le paganisme lui‑même, bien qu'il fût une
immense aberration, cherchait le surnaturel. Il ne l'atteignit jamais, par la
raison fort simple qu'il lui tournait le dos, et qu'il demandait la lumière au
prince des ténèbres.
Les docteurs du naturalisme
trouvent qu'il y a du bon dans notre Décalogue, surtout dans les commandements
de la seconde table.
S'ils pouvaient briser la première,
la cacher à tout jamais, et dire que la seconde est à eux, ils croiraient
avoir fait beaucoup pour le système.
Mais ils ne sauraient faire
cela. Le Décalogue est antérieur au naturalisme. Le décalogue est, en un sens,
très naturel parce qu'il règle au mieux les devoirs de la nature ; mais il est,
en somme, tout surnaturel, ayant été enseigné de Dieu à Adam, puis à Moïse.
Le naturalisme peut faire au
décalogue des emprunts, même très larges. Il lui manque une grande chose :
l'autorité pour nous parler.
Accordons au naturalisme
qu'il puisse formuler un code de morale. Il n'aura pas d'autorité, c'est
évident ; mais passons là‑dessus. Le code de morale une fois édicté, il
faudra le garder.
Mais si vous laissez la
nature à elle‑même, ne lui arrivera‑t‑il pas de suivre ses
inclinations perverses (dont vous ne tenez pas compte), plutôt que vos leçons
de morale ?
Supposons même que la nature
veuille garder vos préceptes, quels moyens avez‑vous de la fortifier
contre ses propres défaillances ? Hélas, vous n'en avez aucun! Vous n'y Pouvez
absolument rien.
L'instruction,
l'instruction, dira‑t‑on ? Mais l'instruction s'adresse à
l'esprit, et ne saurait guérir une volonté malade. Par l'instruction, vous ne
guérissez pas le mal, et souvent vous lui ouvrez une porte pour s'agrandir.
Les statistiques judiciaires
nous font assez connaître combien de crimes sont commis par des gens instruits,
mais instruits à la façon naturaliste.
L'instruction qui moralise
ne peut être donnée que par une institution surnaturelle, qui se nomme la
sainte Église catholique.
Impuissant à guérir la
nature, sans autorité pour l'instruire, que sait donc faire en somme le naturalisme
? Une seule chose, il flatte la nature. Et pour cela il se met lui‑même
dans une position qui n'est pas flatteuse.
Tout d'abord il se divise.
Ce n'est pas une preuve de force. Il se divise en naturalisme spiritualiste, et
en naturalisme matérialiste.
Le naturalisme matérialiste
n'est pas, à vrai dire, un système ; c'est une brutale négation. Mais voyez,
dans cette négation même, une logique formidable. Le naturalisme a nié l'ordre
surnaturel, se contentant de la nature ; et, par suite, il est amené à nier
l'âme humaine, se contentant d'être corps, chair et sang.
Il y a là une justice de
Dieu, nous pouvons l'adorer ; mais quand le naturalisme se fait ainsi matérialisme,
on cesse de raisonner avec lui.
Échangeons encore un mot
avec le naturalisme spiritualiste, qui veut bien reconnaître l'existence de
Dieu et l'immortalité de l'âme.
L'immortalité de l'âme emporte
avec elle l'alternative des récompenses ou des châtiments dans la vie future.
Le naturalisme spiritualiste
nous accorde cette vérité.
À quoi nous ajoutons : si
l'âme doit un jour être ainsi heureuse ou malheureuse, que deviendra le corps ?
Sera‑t‑il, ou ne sera‑t‑il pas participant de l'état
heureux ou malheureux de l'âme ?
Ici, le naturalisme n'est
pas sur un lit de roses.
S'il dit que le corps
ressuscitera, le voilà pris en flagrant délit, car il transporte à la nature ce
qui est de l'ordre surnaturel. Mourir, c'est naturel, mais ressusciter est
surnaturel. Si Je surnaturel est indispensable à la fin, pourquoi l'avoir
repoussé au commencement ?
Si, d'autre part, le
naturalisme a une horreur persistante pour le surnaturel, et qu'il dise : non,
le corps ne ressuscitera pas, le système tombe alors dans deux grands
inconvénients. Le premier, c'est de détruire la morale, qui prescrit des
devoirs dans lesquels le corps a sa part ; car si le corps n'a rien à attendre
après la vie présente, pourquoi n'en jouirait-il pas à sa manière, quoi qu'en
dise la morale ? Le second inconvénient, c'est qu'en vouant le corps au néant,
le système détruit la nature.
Et voilà comment le
naturalisme, après avoir repoussé la grâce, arrive inévitablement à la destruction
de la nature.
Donc, le naturalisme, c'est le mal.
La nature
peinte d'après nature par l'auteur de « l’Imitation »[1]
Dans un précédent article,
nous avons montré comment le système naturaliste, voulant flatter la nature, ne
peut que la tromper en la jetant dans l'impossible et dans l'absurde. Nous
avons dit que la nature est malade ; la preuve, c'est qu'elle en meurt. Or,
nous sommes à même de produire, et nous produisons avec complaisance un
observateur très attentif qui, ayant étudié à fond la nature, et la nature de
son mal, a consigné son avis dans les termes suivants :
« Observez avec soin les
mouvements de la nature...
» Elle est pleine
d'artifices; elle en attire plusieurs, elle enlace, elle trompe, et n'a jamais
d'autre fin qu'elle‑même.
» Elle ne veut ni mourir, ni
être contrainte, ni vaincue, ni obéir, ni se soumettre de bon gré.
» Elle travaille pour son
intérêt, et calcule le profit qu'elle peut tirer d'autrui.
» Elle reçoit de bonne grâce
les honneurs et les respects. Elle craint la confusion et le mépris.
» Elle aime l'oisiveté et le
repos du corps.
» Elle recherche les choses
curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier.
» Elle a des yeux pour les biens du temps, elle se réjouit d'un gain terrestre, s'afflige d'une perte, et s'irrite d'un seul petit mot d'injure.
» Elle est cupide, et aime
mieux recevoir que donner; elle aime ce qui lui est propre et particulier.
» Elle incline vers les
créatures, la chair, la vanité, les distractions.
» Elle reçoit volontiers
quelque consolation extérieure, dans laquelle elle se délecte avec sensualité.
» Elle fait tout pour le
gain et l'intérêt propre ; elle ne peut rien faire de désintéressé ; mais pour
ce qu'elle fait de bien, elle espère recevoir ou autant ou mieux, ou la faveur,
ou des louanges; elle souhaite vivement que l'on estime ce qu'elle fait, ce
qu'elle donne, ce qu'elle dit.
» Elle cherche de la joie
dans le nombre des amis, dans ses proches ; elle se glorifie d'une naissance
élevée, d'un rang distingué; elle sourit aux puissants, flatte les riches, et
applaudit à ses semblables.
» Elle est prompte à se
plaindre de ce qui lui manque et de ce qui l'offense.
» Elle rapporte tout à elle
; pour elle, elle combat et discute.
» Elle est curieuse de
secrets et de nouvelles ; elle veut se montrer et toucher à tout, elle veut
être connue, et s'attirer les louanges et l'admiration.
Voilà, de la nature, une
photographie bien antérieure à la photographie moderne. L’auteur de ce tableau
n'est guère connu, et n'a guère cherché à l'être. C'est l'auteur de L’Imitation.
Il nous a montré la nature
prise sur le fait. Le fond de son caractère, c'est l’égoïsme et la vanité.
Avec cela elle est glorieuse.
Qu'on vienne donc lui dire
qu'elle n'est pas malade!
Explication
des mots « naturel », « surnature »l,
« grâce ».Le naturalisme destructeur de la nature
Nous avons parlé du naturalisme ; et, comme si nous avions
visé juste, plusieurs de nos lecteurs ont tenu à nous répondre sur ce sujet si intéressant.
Tous nous encouragent à continuer la besogne commencée ; et, sans aucun doute,
pour nous aider, plusieurs nous demandent des développements qu'ils jugent
nécessaires, ou des explications qui devront être utiles à plusieurs.
Nous sommes vraiment
enchanté du concours qui, pour cette fois, nous est ainsi apporté, et nous ne
souhaitons pas mieux que de creuser encore le sujet du naturalisme, afin de
mieux faire sentir à tous le besoin où nous sommes du surnaturel divin. Donc,
commençons par les explications qui nous sont demandées.
Nous appelons donc naturel tout ce qui est inhérent à la
constitution de l'homme composé d'un corps et d'une âme. Nous appelons naturel
tout ce qui constitue le corps avec ses organes si variés, l'âme avec ses
facultés si puissantes et si belles. Nous appelons naturel l'usage et le
développement des organes du corps et des facultés de l'âme dans tout ce qui
n'élève pas la nature au‑dessus d'elle-même, au‑dessus de la
connaissance naturelle et d'elle‑même, et de ce qui l'entoure, et même de
son Créateur ; car celui‑ci peut être naturellement connu par ses œuvres,
lesquelles sont là sous les yeux de tous, et parlent également à tous un
langage que tous ne comprennent pas également.
Mais l'homme n'ayant pas été
créé pour demeurer dans la mesure du naturel, et Dieu ayant bien voulu le
destiner à une fin supérieure, nous n'avons pas à rechercher ce qu'il aurait pu
être, ce qu'il serait devenu si Dieu l'eût créé pour une fin que nous ne
connaissons pas. Nous avons donc à dire maintenant ce que c'est que le
surnaturel.
Nous appelons surnaturel tout ce qui achemine, conduit
et fait arriver l'homme à la fin surnaturelle qu'il a plu à Dieu de lui donner,
laquelle est la participation du bonheur de Dieu même, par la claire vue de l'essence
même de Dieu.
Tout don de Dieu surajouté à
la nature pour aider l'homme à atteindre sa fin, se nomme grâce, et est
effectivement grâce, puisqu'il est donné à l'homme par une pure libéralité de
Dieu, sans que jamais l'homme par lui‑même puisse s'élever à la connaissance,
encore moins au désir, encore moins au mérite de ces dons surnaturels.
Le passage du naturel au
surnaturel est impossible à la créature ; l'ange[2]
n'y peut pas plus que l'homme. L’ange et l'homme ont reçu de Dieu la fin
surnaturelle qu'il a plu à la Majesté souveraine de leur assigner, et avec
cette destination, les dons surnaturels sans lesquels il leur aurait été impossible
d'atteindre une fin si haute et si disproportionnée à la nature, même à la
nature angélique.
Saint Thomas[3]
se demande si l'homme peut obtenir ce suprême bonheur de voir Dieu. Et il
répond : Il le peut. L'intelligence humaine étant capable de connaître le bien
suprême et parfait, qui est Dieu ; sa volonté étant capable de le désirer et de
l'aimer, il s'ensuit que l'homme est capable d'arriver à la jouissance de ce
bien qui est tant au‑dessus de lui, et de trouver en ce bien son bonheur
éternel.
Puis, le saint Docteur
ajoute : L'homme par ses facultés naturelles peut‑il arriver à ce suprême
bonheur ? Et il répond : Non !
Il y a, ajoute‑t‑il,
un bonheur imparfait dont on peut jouir en cette vie, et auquel on peut arriver
naturellement ; mais la parfaite béatitude de l'homme consistant en la vision
de Dieu même, nul ne peut l'atteindre par ses facultés naturelles ; ni les
facultés du corps, ni les facultés de l'âme ne peuvent atteindre l'essence
divine ; nous pouvons bien connaître ses œuvres, à l'œuvre reconnaître l'ouvrier,
mais arriver à le voir tel qu'il est, cela nous dépasse et nous dépasse de
tout. Si l'homme avait une puissance naturelle de voir Dieu, Dieu lui serait en
quelque sorte soumis ; cela ne saurait être. Si donc l'homme arrive à la vue de
Dieu, c'est que Dieu aura bien voulu se révéler à lui, c'est que Dieu aura bien
voulu lui donner les moyens d'arriver à voir son Créateur. C'est là le vrai et
l'unique bonheur de l'homme, et il est tout surnaturel : surnaturel en lui‑même,
surnaturel dans le moyen d'y parvenir.
Ce moyen, avons‑nous
dit, c'est la grâce. Mais comme nous avons dit la grâce, puis les grâces, un de nos correspondants nous demande
s'il y a quelque différence entre ces deux manières de nous exprimer. Au fond
il n'y en a pas. Quand nous disons la grâce,
nous entendons tout ce que Dieu surajoute à la nature pour la conduire à la
vie éternelle. Quand nous disons les
grâces, nous avons en vue l'ensemble des dons divins par lesquels l'homme
est disposé pour la souveraine béatitude.
Ces grâces sont
principalement, ou du moins premièrement, la foi, l'espérance et la charité ;
la foi, qui élève l'intelligence en la soumettant à la révélation divine,
l'espérance, qui élève et perfectionne le désir naturel que l'homme a du
bonheur en tournant ce désir vers Dieu lui‑même ; enfin, la charité, qui
divinise en quelque sorte la puissance que Dieu nous a donnée d'aimer, et qui
achève la disposition de l'âme pour la suprême félicité, en l'unissant à Dieu
par avance au moyen du lien le plus doux et le plus fort, celui de l'amour.
Mais pour que l'homme arrive
effectivement au suprême bonheur, il est nécessaire, non seulement qu'il ait
reçu ces grâces divines de la foi, de l'espérance et de la charité, mais qu'il
y persévère, c'est ce que nous appelons le don de la persévérance finale,
lequel assure à jamais l'éternel bonheur de la créature, ange ou homme.
Voilà comment Dieu a
constitué l'humanité. Tous les hommes du monde ne sauront jamais faire une
révolution assez radicale pour la constituer autrement. Le rêve d'une
constitution autre pour l'humanité, c'est précisément ce qui constitue le naturalisme.
Mais le naturalisme, s'il
travaille à faire manquer à l'humanité le seul bonheur qui lui soit préparé,
n'a pas un bonheur d'un nouveau genre à lui offrir. Ni les richesses, ni les
plaisirs, ni les jouissances de cette vie, ne peuvent être le partage de tous ;
ceux-mêmes que l'on peut regarder comme bien à même de jouir et des richesses
et des plaisirs, nous disent qu'ils ne sont pas heureux.
Ceux‑là seulement peuvent, en un sens relatif et restreint, être heureux sur la terre, qui cherchent, qui désirent et qui travaillent à mériter le bonheur parfait dans la vie éternelle.
Que le naturalisme prévale,
qu'arrivera‑t‑il ? Les hommes seront détournés du bonheur éternel ;
avec cela tous auront perdu le bonheur même partiel qu'ils pouvaient goûter ici‑bas en recherchant le bonheur
d'en haut; somme toute, la terre sera devenue l'antichambre de l'enfer.
Et dans la volonté de Dieu,
elle devrait être l'antichambre du paradis.
Il est évident dès lors que
le naturalisme est un crime à la fois contre Dieu et l'humanité.
Crime contre Dieu dont il
repousse les bienfaits, contredit la providence, condamne la sagesse, outrage
la bonté, provoque la justice, et attire les châtiments.
Crime contre l'humanité dont
il ruine les espérances, détend tous les ressorts, empêche le bonheur dans le
temps et dans l'éternité.
Il suit encore de là que,
malgré son nom, le naturalisme est l'ennemi de la nature.
Sous prétexte de lui vouloir
du bien, il la dépouille de son vrai bien ; puis il lui crie : travaille et
jouis ! Travaille si tu veux, et jouis si tu peux !
Le naturalisme renverse
tout, et n'édifie rien ; il nous ôte tout et ne nous donne rien.
Son œuvre, œuvre de Satan,
n'a jamais été que de faire des malheureux.
Donc, comme nous l'avons
déjà dit : le naturalisme, c'est le mal.
Une profession de foi naturaliste
À Paris, la ville‑lumière,
comme dit Victor Hugo, un homme non baptisé publie un journal appelé La Justice, dans lequel nous lisions
naguère une déclaration de principes naturaliste, énoncée en ces termes :
« Ce qui distingue la
science de la religion, ce n'est point le dogme théologique, c'est la notion
même du surnaturel.
» Les religions se
querellent entre elles pour savoir s'il y a un seul Dieu ou plusieurs dieux...
si les hommes ont des âmes... La science n'aborde pas de telles discussions.
Tout ce qui échappe à l'observation ou à l'expérience lui est étranger. Elle
tient en égale indifférence les conceptions du judaïsme, du catholicisme, du
brahmanisme, du fétichisme, du déisme, du théisme, du spiritualisme et de
toutes les théories qui reposent sur l'absolu et sur une pure hypothèse.
» L’instruction laïque ne
devant avoir pour base que la science... »
Nous nous permettrons
d'examiner cette profession de foi.
« Ce qui distingue la
science de la religion, c'est la notion même du surnaturel. » Si l'auteur avait
voulu dire que la science est un bien de l'ordre naturel, et la religion un
bien de l'ordre surnaturel, nous ne pourrions qu'applaudir à son langage. Mais
sa pensée est loin de là ; et, pour lui, la science est la science parce
qu'elle rejette la notion du surnaturel.
Et nous disons, nous, que
cela n'est pas du tout scientifique. Nous voyons, en effet, la science agir de
diverses manières sur les natures qui nous sont inférieures. Tantôt l'homme
décompose un corps, le transforme, le fait pour ainsi dire passer d'une nature
en une autre. Tantôt, prenant un agent naturel, il le fait opérer d'une
manière tout à fait extra-naturelle pour le corps ainsi dominé par la science.
Est‑il naturel au feu
de conduire sur la terre les voitures, et sur la mer les navires ? Est‑il
naturel au fer de transmettre la pensée à des distances incommensurables avec
une rapidité que rien n'égale sinon la foudre ? Ne voyons‑nous pas là une
action humaine, réellement naturelle en l'homme, mais extra-naturelle et dès
lors quasi surnaturelle en la matière élevée par la science à une puissance
qu'elle n'avait pas ?
Et si l'homme exerce ainsi
son pouvoir, en élevant, à la hauteur de la science, les natures qui lui sont
inférieures, n'est‑il pas logique d'admettre que Dieu peut exercer un
pouvoir analogue sur sa créature, et élever l'homme à l'état surnaturel ?
La science a senti la
puissance de cette raison d'analogie ; aussi, craignant d'être amenée à reconnaître
le surnaturel divin, si elle reconnaissait la nature divine, elle en est venue
à nier l'existence de Dieu. Or, quand une fois on est entré dans la voie des
négations, on va loin, nous en aurons bientôt la preuve.
Écoutons notre auteur : «
Les religions... » Nous avons le regret d'être obligé de dire que ce mot n'est
pas français. La religion est une, comme l'humanité, comme la vérité, comme
Dieu lui‑même. On ne dit pas plus les religions, qu'on ne dit les
humanités, les dieux. Mais comme la vérité est une, et que l'erreur peut être
multiple, on dit les fausses religions
comme on dit les faux dieux. Passons.
« Les religions se
querellent entre elles pour savoir s'il y a un seul Dieu ou plusieurs dieux. La
science n'aborde pas de telles discussions. » Pourtant, de telles discussions
sont très dignes d'un être raisonnable et raisonnant. Il n'y a pas d'effet sans
cause ; et à la vue des merveilles de la nature, il ne serait pas digne de la
science de remonter à la cause de tout ce que nous voyons ? L'homme, qui ne
s'est pas fait lui‑même, n'agirait pas selon la science s'il cherchait à
se raisonner son existence, à connaître la cause et la fin de son être? Il y a
là, certes, une science que la science peut ne pas dédaigner.
Mais distinguons, il y a
science et science. Il y a une science qui confesse qu'il y a une cause, une
cause première, mais, dit‑elle, cette cause nous échappe. En d'autres
termes, nous apercevons bien la vérité, la vérité qui est Dieu, mais nous ne
voulons pas de cette vérité.
Voilà bien la science du
jour. Dieu lui fait peur, elle le nie. Sa négation n'est pas un acte de
science, c'est un effet de la peur.
Mais la science vraie est
sans peur et sans crainte. Grâce à la raison que Dieu nous a donnée, elle nous
démontre l'existence et l'unité de Dieu, la distinction de l'esprit et de la
matière, la spiritualité de nos âmes. La science vraie jouit de ces vérités, et
l'étude qu'elle fait de Dieu et de ses œuvres lui montre que Dieu peut agir et
agit effectivement sur notre nature, tantôt par une action qui laisse la nature
dans l'ordre naturel, comme quand il nous donne la santé, la force,
l'intelligence, tantôt par une action qui élève notre nature au‑dessus
d'elle-même, comme quand il nous donne la foi, la charité, la béatitude.
Tout cela est bien autrement
scientifique que les négations de la science du jour. Mais étudions‑la de
plus près : « Tout ce qui échappe à l'observation et à l'expérience lui est
étranger. » La science vraie emploie précisément ces deux grands moyens :
l'expérience et l'observation. Elle observe qu'il n'y a pas d'effet sans cause,
et dès lors, elle remonte à la cause première, qui est Dieu. Elle observe que
les êtres créés sont contingents[4],
et dès lors elle remonte à l'être nécessaire, qui est Dieu. Tout cela nous
paraît scientifique au premier chef. D'autre part, l'expérience nous démontre
l'impossibilité d'êtres qui se succèdent par génération sans qu'ils aient eu un
commencement qui n'était pas la génération, et qui n'a pu être que la création.
L'expérience vient encore nous démontrer le Créateur, qui est Dieu.
Mais, pour notre auteur,
l'observation intellectuelle n'existe pas. Pour lui il n'y a que l'observation
matérialiste, positive, et après avoir nié Dieu, par peur, il lui faudra en
venir à nier l'intelligence humaine. C'est un pas en avant dans la voie des
négations ; la science matérialiste devra aller encore plus loin. Elle ira, et
pour notre édification, nous l'y suivrons.
« Elle [la science] tient en
égale différence les conceptions du judaïsme, du catholicisme, du brahmanisme,
du fétichisme, du déisme, du théisme, du spiritualisme et de toutes les
théories qui reposent sur l'absolu et sur une pure hypothèse. »
Remarquons tout d'abord que,
seules, les conceptions du matérialisme ne sont pas tenues en indifférence par notre auteur. Le matérialisme, pour lui, c'est
la science. Son énumération est calculée à sa manière, elle est scientifique. Elle débute par le judaïsme et le catholicisme. Voilà qui est parfaitement bien, et conforme à la
tradition de l'humanité. La vérité passe avant tout, et notre auteur n'a pas
complètement perdu son patrimoine. Faisons la réflexion de Tertullien : « Ô
témoignage d'un esprit naturellement chrétien ! »
Notre
auteur jette les yeux sur l'Asie, et dit : du brahmanisme, puis sur l'Afrique et
l'Océanie et dit : du fétichisme ; c'est
tout : le monde entier y a passé.
Il fait ensuite une synthèse
philosophique, et revenant des régions de l'erreur aux pures lumières de la
vérité, il dit : du déisme, du théisme,
du spiritualisme. C'est vraiment bien. Mais le faible arrive vite, il
ajoute : et de toutes les théories
qui reposent sur l'absolu et sur une pure hypothèse.
Puisque notre auteur a de la
philosophie, il doit comprendre qu'en niant l'absolu,
il rend impossible le relatif. Et
dès lors il n'y aura plus ni hommes, ni science, ni thèse, ni hypothèse.
Après avoir nié Dieu, il
aurait fallu nier l'intelligence humaine, puis il aurait fallu nier tout. Le
dernier mot de la science sera une négation complète. La science se sera
creusé cette fosse, et sur sa tombe on écrira un point d'interrogation : Quoi ?
Il nous reste à goûter ce
petit mot : « L'instruction laïque ne devant avoir pour base que la science...
» Nous voudrions bien savoir comment la
science démontrera à un enfant que son père est son père, que sa mère est
sa mère. « Tout ce qui échappe à l'observation et à l'expérience lui est
étranger. » Par quelles observations, par quelles expériences l'enfant arrivera‑t‑il
à se démontrer son père, à se démontrer sa mère ? Jusqu'ici l'enfant apprenait
à croire à son père et à sa mère comme il apprenait à croire en Dieu ; mais la science changera tout cela. Un enfant va
se trouver en face d'une pure hypothèse,
d'un absolu inadmissible. Il ne pourra que s'établir en une égale indifférence, et décréter au nom de la science que son
père n’est pas, que sa mère n'est pas, et qu'il est l'enfant de la nature, si
tant est qu'il soit l'enfant de quelque chose.
Nous n'exagérons rien, car
les conséquences monstrueuses de ce naturalisme impie sont admises par l'école
qui veut l'abolition du mariage.
Terribles conséquences de la
logique. Après avoir renié son Père qui est aux cieux, il faut en venir à
renier son père qui est sur la terre.
Et voilà la profession de
foi du naturalisme. C'est entendu!
Les illusions
naturalistes sur l'amour de Dieu et du prochain
Quand la colère de Dieu a
déchaîné sur une population ce fléau redoutable qu'on nomme la peste, il en est
qui en sont atteints et frappés à mort ; il en est d'autres qui, sans être
précisément touchés par le fléau, en subissent cependant un malaise quelquefois
considérable.
Le naturalisme est pour les
âmes une véritable peste. Ceux qui en sont atteints en plein sont par là même
mis hors des voies du salut. Semblables à ces pestiférés qu'il faut
nécessairement isoler du reste des hommes, ils s'excommunient eux‑mêmes.
Le naturalisme, dans ce cas, est poussé jusqu'à l'hérésie formelle,
renouvelant les impiétés d'Arius et de Pélage, et assumant sur lui tous les
anathèmes dont l'Église a frappé ces épouvantables hérésies.
Mais le mal se montre
quelquefois à un état plus bénin. Il évite tout ce qui est hérésie, et à ce
prix il peut faire croire qu'il est inoffensif. Mais il ne veut point embrasser dans sa plénitude le
surnaturel divin, il lui cherche volontiers de petites querelles, se tient vis‑à‑vis
de lui dans la défiance et, en un mot, chante plus volontiers la nature que le
naturel.
Même dans cet état, qui
paraît bénin, le naturalisme est un mal très dangereux. Et pour le démontrer,
il nous suffira de signaler deux des nombreuses illusions dans lesquelles il a
coutume de jeter les âmes.
Chacun sait que, pour nous
chrétiens, le grand commandement, c'est d'aimer Dieu ; le second, qui lui est
semblable, est d'aimer le prochain.
Or, nous disons qu'au sujet
de ce double devoir, le naturalisme jette les âmes dans des illusions très
funestes.
Dieu, qui nous a créés, a
mis au fond de notre nature une inclination invincible à aimer le bien en général.
Et comme Dieu est le souverain bien, le bien unique des âmes, les âmes,
naturellement, se doivent porter vers Dieu. Tout homme qui pense et qui
réfléchit à l'auteur de son être, se sent naturellement porté vers lui. C'est
un devoir à la fois de justice et de reconnaissance. Et les notions de la
justice et de la reconnaissance ont sur nous une puissance d'autant plus grande
que l'on ne peut raisonnablement s'y soustraire, et qu'il est toujours
honorable de s'acquitter de devoirs fondés sur des titres si authentiques.
Sans le péché originel, la
nature se porterait tout droit vers son Créateur ; mais l'ignorance et la
concupiscence, fruits malheureux de la chute originelle, ont fait que trop
souvent l'âme s'arrête à des biens passagers, s'amuse et use à aimer des riens,
au lieu de faire remonter son amour jusqu'à la source de son être.
Même dans cet état de chute,
la loi de Dieu demeure : Tu aimeras le
Seigneur ton Dieu ! Et la grâce de Notre Seigneur Jésus‑Christ nous
rend possible, et facile, et douce l'observation du grand commandement.
Le mal, c'est que, trop
souvent, après avoir perdu la grâce,
après être déchu de la charité, comme on trouve toujours en soi l'amour du bien
en général et l'inclination naturelle à aimer Dieu, on se contente de ces dispositions
et l'on se croit quitte envers Dieu. On est dans le péché mortel, et comme les
inclinations naturelles à aimer Dieu, l'amour du bien en général restent au
fond de l'âme, on prend ces dispositions naturelles, communes à tous les
hommes, pour ses dispositions personnelles, pour son état particulier devant
Dieu. Cet état, devant Dieu, est le péché mortel, mais on ne l'aperçoit pas :
les inclinations naturelles restent, on les aperçoit, on s'en contente, et l'on
se fait croire que Dieu s'en contentera aussi. On se dit à soi‑même : je
n'en veux point à Dieu, je sais qu'il est bon ; je l'aime par inclination ;
comment Dieu pourrait‑il m'en vouloir, puisque je ne lui en veux pas ?
Serait‑il moins bon que moi ?
Voilà bien, prise sur le
fait, la grande illusion dont la racine est le naturalisme. Combien de pauvres
âmes ne voyons‑nous pas négliger les devoirs les plus essentiels du
christianisme, vivre sans la grâce sanctifiante, sans Notre Seigneur Jésus‑Christ,
et cependant affirmer avec aplomb qu'elles aiment bien le bon Dieu !
Il nous souvient d'un
malheureux qui mit fin à ses jours, et avant de commettre son irrémédiable
crime, il écrivit un adieu à sa famille et, dans cet écrit, il affirmait son
amour pour le bon Dieu !
Il est de toute évidence
qu'il prenait l'inclination naturelle à aimer Dieu, que nous avons tous, pour
sa disposition personnelle qui était on ne peut plus contraire à l'amour de
Dieu. Illusion naturaliste !
Le second de nos grands
devoirs, c'est l'amour du prochain. Cet amour a pour base une inclination
naturelle qui porte tous les êtres semblables à s'associer, à s'aimer les uns
les autres : l'Écriture le dit : « Omne animal diligit simile sibi » (Si 13, 19).
Cette inclination naturelle est très vive et très puissante. Souvent même, elle est plus sensible que l'inclination à aimer Dieu lui‑même. Car nous ne voyons pas Dieu, et nous voyons nos semblables.
C'est elle qui porte les
hommes à s'aider mutuellement, à se prêter secours et assistance de mille
manières et en mille circonstances. Cette inclination est si puissante, si
inhérente à l'humanité, qu'elle lui emprunte son propre nom. Être insensible au
mal d'autrui, c'est n'avoir pas d'humanité, mais compatir aux souffrances du
prochain, c'est être humain, c'est
avoir de l'humanité.
Venant de Dieu, ces
inclinations sont bonnes, assurément ; nous louons leurs œuvres, nous applaudissons
à toute bienfaisance. Mais, chrétiens que nous sommes, nous devons aimer notre
prochain comme Dieu entend que nous l'aimions, c'est‑à-dire de l'amour surnaturel,
qui tend au bien de la vie présente et au bien de la vie éternelle, qui est sensible
à tous les besoins du prochain, à ceux du temps et à ceux de l'éternité, à ceux
du corps et à ceux de l'âme, car l'homme ne vit pas que de pain.
Cet amour surnaturel,
embrassant tous les besoins du prochain, n'est pas un amour facultatif ; il est
strictement et rigoureusement obligatoire.
Mais quand un chrétien a
perdu l'amour surnaturel du prochain, il n'a pas perdu pour cela l'inclination
naturelle à aimer ses semblables ; et l'illusion consiste à se contenter de
l'inclination naturelle, comme si elle suffisait pour satisfaire au devoir de
l'amour du prochain.
Comme le commandement
d'aimer le prochain est semblable à celui d'aimer Dieu, l'illusion que l'on se
fait sur l'amour de Dieu a tout à côté d'elle une illusion semblable au sujet
de l'amour du prochain.
Et cette nouvelle illusion
n'est pas si rare qu'on pourrait croire. M. X... était riche. Il était absorbé
par ses affaires, son commerce, ses plaisirs peut-être. Il vivait étranger pour
Notre Seigneur Jésus-Christ, et ne donnait rien à Dieu. Mais il était bienfaisant,
bon pour les pauvres. Il mourut presque subitement et n'eut certainement pas le
temps d'arriver au repentir d'une vie trop peu chrétienne. Eh bien ! l'on
entendra des voix qui lui promettront la vie éternelle pour ses œuvres de
bienfaisance, fruit naturel de l'inclination naturelle qu'il avait pour, ses
semblables.
L’illusion naturaliste
consiste donc à se contenter des œuvres naturelles, là où Dieu demande les
œuvres surnaturelles; à promettre le salut sans la foi, sans la charité, sans
les œuvres de la foi et de la charité, par des œuvres et pour des œuvres purement
naturelles.
Entendu ainsi, le
naturalisme serait purement et simplement le pélagianisme.
Nous aimons mieux la grâce
de Dieu, qui guérit la nature, la sauve et la mène à la vie éternelle.
Dieu nous garde des
illusions du naturalisme !
Le naturalisme chez les croyants
Le naturalisme est un mal
ancien, un mal qui, de nos jours, il est vrai, a été porté aux dernières extrémités.
Mais, précisément parce que le mal est ancien, il a pénétré là même où toutes
les avenues auraient dû lui être fermées. Les croyants eux‑mêmes souvent
sont dupés par des opinions naturalistes. Par exemple, la foi nous enseigne
tout ce que nous devons à Notre Seigneur Jésus‑Christ : le naturalisme
veut constituer la nature sans le Rédempteur, et ainsi ne lui rien devoir. Par
une suite malheureuse de la diffusion du mal, il se trouve des croyants qui pensent
ne pas devoir tout au Rédempteur, et
qui, volontiers, rendent un hommage exagéré aux forces, à la puissance de la
nature.
Et il y a longtemps que le naturalisme, sous couleur d'opinions permises, s'est faufilé dans bien des esprits, même des meilleurs.
À ce sujet, nous
transcrivons ici une des lettres que
nous avons reçues au sujet de
nos articles sur le naturalisme. Elle nous est arrivée avec le titre suivant : Le cardinal de Bérulle et le naturalisme.
« Vous avez entrepris
une vigoureuse campagne contre le naturalisme. Ah! je vous en conjure, poussez‑la
à bout pour la joie des âmes et le triomphe de la grâce de Notre Seigneur. Car,
pour emprunter une locution célèbre : le naturalisme, pour nous, c'est
l'ennemi.
» Voici un petit trait qui pourra
édifier plus d'un lecteur du Bulletin sur
les origines du naturalisme. Il est tiré d'un recueil très édifiant des vies
des Pères de l'Oratoire, écrites au commencement du siècle dernier par le Père
Cloyseault, oratorien, et réédité par le Père Ingold, du nouvel Oratoire.
L'extrait que je vous envoie est pris de la vie du Père Gibieuf, l'un des
disciples les plus intimes du saint cardinal de Bérulle.
» Dans ce temps‑là,
dit le Père Cloyseault, toutes les disputes de la grâce n'avaient pas éclaté
jusqu'au point qu'elles ont fait depuis, et il était permis à chaque docteur
d'avoir, sur sa bonne foi, tel sentiment qu'il voulait, pourvu qu'il fût
appuyé de l'autorité de quelques scolastiques, sans qu'il fût exposé à la
censure ni à la critique de personne. Le Père Gibieuf, qui, pendant qu'il était
en Sorbonne, ne s'était presque occupé qu'à lire des scolastiques des derniers
temps, y avait pris des sentiments touchant les questions de la grâce, qui
étaient beaucoup plus appuyés sur les raisonnements humains que sur l'autorité
des divines Écritures. Quoique, depuis qu'il fût entré à l'Oratoire, il se fût
uniquement adonné aux exercices de piété, qu'il fût entièrement guéri de
quantité de fausses maximes dont il était auparavant prévenu, cependant cela n'empêchait
pas que de temps en temps il ne raisonnât de ces questions conformément aux
principes qu'il en avait. Le P. de Bérulle, dont la conduite était pleine de
douceur et de patience, ne jugea pas à propos, au commencement, de lui en faire
voir la fausseté, de crainte de donner lieu à des disputes scolastiques ; mais
il se contenta de lui dire quelquefois agréablement : Vous me paraissez un pauvre chrétien ; vous n'avez pas assez de
reconnaissance pour JésusChrist ; vous lui avez très assurément plus d'obligation
que vous ne croyez. D'autres fois, lui expliquant la profondeur des plaies que le péché d'Adam avait faites à l'homme,
il lui laissait à inférer combien nous étions redevables au Libérateur qui
nous avait retirés d'un état si déplorable. Enfin, souhaitant que son esprit
fût éclairé d'en haut, il invoqua les lumières du Saint‑Esprit sur lui.
Il arriva heureusement qu'un jour, l'ayant pris pour l'accompagner dans une
visite de charité qu'il rendit, pendant qu'il parla à la personne qu'il était allé
voir, le bon Père Gibieuf tira de sa poche les épîtres de saint Paul pour en lire quelques versets ; et à mesure qu'il en médita le sens, il sentit
comme des écailles lui tomber des yeux : les ténèbres de son esprit se
dispersèrent, et il se trouva tellement pénétré des lumières les plus sublimes
de cet Apôtre touchant la grâce de Jésus‑Christ, qu'il ne pouvait
concevoir comment il avait pu avoir des opinions si contraires à la vérité et
si désavantageuses à Jésus‑Christ. Depuis ce temps, il disait qu'il était
surpris qu'il fût tombé dans des erreurs si grossières que de croire qu'on pût
se sauver sous la loi de grâce sans connaître ni aimer Jésus‑Christ en
toute sa vie, qu'on pût dans le paganisme mériter le ciel sans la grâce, et
que nous ne fussions pas moins redevables de notre salut à notre Propre volonté
qu'au secours et à la miséricorde de ce divin Sauveur. Il demeura si pleinement
pénétré de l'abondance et de l'efficacité de ce don que Dieu nous a fait en
Jésus‑Christ son Fils, qu'il en parlait avec une onction qui charmait
tous ceux qui l'entendaient, et qu'il en portait même les effets d'une manière
très sainte et très efficace dans les âmes qui avaient l'avantage d'être sous
sa conduite. »
Après nous avoir donné ce
récit très instructif et très édifiant, notre correspondant continue en ces
termes :
« Ce récit, tout plein lui‑même
d'une onction admirable, nous apprend bien des choses :
» 1. Qu'il existait au
commencement du dix-septième siècle des opinions trop humaines touchant la
grâce de Dieu, lesquelles portaient à mésestimer l'inestimable bienfait de la
Rédemption ;
» 2. Que ces opinions,
grosses de naturalisme, avaient cours dans les écoles et même dans les facultés
de théologie ;
» 3. Qu'elles avaient imbu
même de bons esprits, et qu'elles paralysaient dans bien des prêtres la grâce
du saint ministère ;
» 4. Que les seules lumières
de l'Esprit‑Saint avaient puissance pour détruire pleinement ces préjugés,
disons mieux, ces grossières erreurs. La méditation des épîtres de saint Paul y
était également un excellent remède.
» De nos jours, notre Saint‑Père
le pape Léon XIII nous propose un autre remède qui , au fond, n'est que
l'application des deux premiers ; c'est une étude approfondie de la tradition
de l'Église représentée par saint Thomas.
» À ce propos, mon Révérend
Père, pourriez-vous me dire comment il se fait... »
Notre honorable
correspondant n'a rien à apprendre de nous. Et sur ce, nous lui offrons nos
salutations et nos remerciements, pressés que nous sommes par l'heure de notre
catéchisme.
Le naturalisme pratique
Les plaies de la nature
Dans plusieurs articles
précédents, nous avons considéré le naturalisme plus particulièrement au point
de vue spéculatif; nous l'avons envisagé comme une doctrine. Et comme toute
doctrine tend à passer dans les actes et à devenir pratique, nous allons
maintenant considérer le naturalisme au point de vue pratique, le naturalisme
tel qu'il est passé dans la morale de tant de gens.
Et il faut dire tout d'abord
que si le naturalisme dogmatique est le fait d'un nombre d'esprits assez
restreint, il en est tout autrement du naturalisme pratique, qui est
aujourd'hui un peu partout.
Il nous faut avant tout
constater que la nature est aujourd'hui dans un état bien différent de ce
qu'elle était en sortant des mains de son Créateur. Écoutons à ce sujet le
langage si grave et si profond du plus grand des moralistes chrétiens. Méditant
ces paroles de Job : Pourquoi m'avez‑vous
rendu contraire à vous, et pourquoi suis‑je devenu à charge à moi-même ?
(Job, 7, 20), il dit :
« Dieu a rendu l'homme
contraire à lui, quand l'homme en péchant a délaissé Dieu. Pris dans les
tromperies du serpent, il est devenu l'ennemi de celui dont il méprisa les
préceptes. Le Créateur toujours juste considéra l'homme comme lui étant
opposé, et le réputa comme ennemi à cause de son orgueil. Mais cette
opposition, œuvre du péché, devint pour l'homme un lourd supplice, en sorte
que, par une liberté déplacée, il est asservi à la corruption, lui qui, par
une heureuse dépendance, jouissait librement du bonheur. Abandonnant la
citadelle assurée de l'humilité, il arriva par son orgueil au joug de
l'infirmité ; voulant s'élever, son cœur ne fit que se rendre esclave, et pour
n'avoir pas voulu se soumettre aux divins commandements, il se trouva assujetti
à toutes les misères présentes.
» Cela deviendra plus
évident, si nous considérons premièrement les misères du corps, et ensuite
celles de l'âme.
» Pour ne rien dire des douleurs
dont souffre le corps, ni des fièvres qui le brûlent, ce qu'on appelle la santé
est emprisonné dans bien des maux. Le corps est amolli par le repos, et épuisé
par le travail, l'abstinence l'épuise à son tour, alors il se conforte par la
nourriture afin de subsister ; la nourriture le fatigue de nouveau, et il a
besoin de se soulager par 1’abstinence afin de reprendre vigueur ; il lui faut
le bain pour ne se pas dessécher ; ensuite il s'essuie avec des linges, pour ne
pas se résoudre en eau ; il s'entretient par le travail pour ne pas languir
dans le repos ; puis il répare ses forces par le repos, pour ne pas succomber à
l'excès du travail. La fatigue de la veille se répare par le sommeil ; la
pesanteur du sommeil se secoue dans
la veille, car un trop long repos le
fatiguerait davantage. Il se
couvre d'habits, pour ne pas être
pénétré de froid ; puis, souffrant du chaud
qu'il a cherché, il se remet à la fraîcheur du vent.
» Cherchant à éviter un mal,
il en trouve un autre ; portant une funeste blessure, il se fait pour ainsi
dire malade, de ce qui est un remède à son mal. Quand donc nous serions à
l'abri des fièvres, et exempts de douleurs, notre santé est elle‑même une
maladie qu'il faut soigner sans
cesse. Car autant de soulagements nous
cherchons pour les besoins de la vie, autant de remèdes nous opposons à notre
maladie. Il y a plus, car le remède lui‑même se convertit en une
maladie, puisque, en en usant un peu trop longtemps, nous nous trouvons plus
mal de ce que nous avions cherché pour nous guérir.
» C'est ainsi qu'il a fallu
punir notre présomption, c'est
ainsi qu'il fallait renverser notre orgueil. Une fois seulement, la nature
s'est enflée d'orgueil, et pour cela nous portons tous les jours un corps de
boue toujours en défaillance.
» Notre âme de son côté
porte aussi ses peines bannie des joies solides et intérieures, elle est tantôt
trompée d'un vain espoir, tantôt agitée de crainte, tantôt abattue de
tristesse, tantôt livrée à une fausse joie. Elle s'attache avec opiniâtreté aux
biens qui passent, et sans cesse elle est brisée de la douleur de les perdre,
parce qu'elle est à tout moment transformée selon le cours rapide de leurs
changements. Assujettie à ces choses toujours inconstantes, elle devient sans
cesse changeante en elle‑même. Cherchant ce qu'elle n'a pas, elle le
trouve, et ce n'est pas sans angoisse; dès qu'elle le tient, elle commence à
s'ennuyer de ce qu'elle a cherché. Souvent elle aime ce qu'elle avait dédaigné,
et dédaigne ce qu'elle avait aimé.
» Elle apprend avec bien de la
peine les choses de l'éternité, et elle les oublie vite si elle ne cesse de
travailler. Elle cherche longtemps pour trouver quelque peu des choses
célestes; puis, retombant bientôt dans ses habitudes, elle ne se maintient pas
même dans le peu qu'elle avait acquis. Qu'elle désire être instruite, elle a
une peine extrême à vaincre son ignorance; une fois instruite, elle a une
peine plus grande encore à vaincre la vaine gloire de la science.
» Avec bien du mal elle
soumet la tyrannie de la chair, puis au‑dedans elle souffre encore des
images du péché, encore qu'elle en ait réprimé les actes extérieurs.
» Qu'elle cherche à s'élever
à la connaissance de son Créateur, elle se trouve peu après comme émoussée et
embrouillée dans les ténèbres des choses corporelles, ténèbres qui
malheureusement lui sont chères encore.
» Elle voudrait savoir
comment, étant incorporelle, elle gouverne son corps, et elle n'y arrive pas.
Elle se demande avec étonnement des choses sur lesquelles elle ne peut se
répondre, et son ignorance demeure à court, là où cependant il était sage à
elle de chercher à savoir. Se voyant tout ensemble et grande et bornée, elle ne
sait plus ce qu'elle doit penser d'elle‑même ; car si elle n'était pas
grande, elle ne chercherait pas de si grandes vérités, et si elle n'était
bornée, elle saurait trouver au moins ce qu'elle cherche.
» Job a donc bien raison de
dire : Vous m'avez rendu contraire à
vous, et je suis devenu à charge à moi‑même. Car l'homme chassé du
paradis, souffrant des incommodités en sa chair et des questions difficiles en
son esprit, est devenu à lui‑même un pesant fardeau. Pressé de mille
maux, tout accablé d'infirmités, il s'était imaginé qu'après avoir abandonné
Dieu il trouverait en lui‑même
son repos, mais il n'a rencontré qu'un abîme de perturbations ; et ainsi, après
s'être trop cherché au mépris de son Créateur, forcé de se fuir lui‑même,
il n'en a plus les moyens. » Ainsi parle saint Grégoire le Grand[5].
De son côté, le Docteur angélique, nous montrant à nu les plaies du péché originel,
dit :
« Comme la maladie
corporelle consiste en quelque chose de négatif, qui est l'absence de l'ordre
qui fait la santé, elle consiste aussi en quelque chose de positif, c'est‑à‑dire
en la perversion des humeurs ; de même le péché originel emporte avec lui la
perte de la justice originelle, et avec cela une disposition déréglée des
parties de l'âme. Il n'est donc pas une simple privation, mais un certain état
mauvais.[6]
»
Et plus loin, se demandant
si le péché originel diminue le bien naturel, il répond :
« Le bien naturel se peut
entendre de trois manières : on peut entendre par là premièrement les principes
mêmes de la nature, ce qui la constitue, ce qu'elle est, et les attributs qui
en dérivent, comme les puissances de l'âme. Secondement, l'homme ayant
naturellement l'inclination à la vertu, cette inclination même est un certain
bien naturel. Troisièmement, on peut appeler un bien de la nature, le don de la
justice originelle, lequel fut dans le premier homme conféré à toute la nature
humaine.
» Le premier bien de la
nature n'est ni ôté, ni diminué par le péché. [Saint Thomas veut dire que par
le péché l'homme ne perd ni son corps, ni son âme, ni l'intelligence, ni la
liberté, principes constitutifs de sa nature. Il pèche, mais il ne cesse pas
d'être homme.]
» Le troisième des biens de
la nature lui a été tout à fait enlevé par le péché d'Adam. Mais le second,
l'inclination naturelle au bien, est diminué par le péché. En effet, le péché
étant contraire à la vertu, dès qu'un homme pèche, il diminue ce bien naturel
qui est l'inclination à la vertu.[7]
»
On voit par ces témoignages
irrécusables de nos grands docteurs combien notre nature est malade, et combien
de plaies elle porte depuis la chute. Nous considérerons en particulier ces
plaies si douloureuses, et nous demanderons au naturalisme quel baume il a
pour les guérir.
Les péchés capitaux
Nous nous sommes promis de
jeter un coup d'œil de détail sur les plaies de la nature. Nous aurons pour
guide saint Grégoire le Grand, et nous n'aurons qu'à écouter l'incomparable
docteur.
Expliquant ces mots de Job :
Il sent de loin l'odeur de la guerre, les
harangues des capitaines, et les hurlements de l'armée (Job 39, 25), il dit
: « Parmi les vices qui combattent invisiblement contre nous, sous l'empire de
l'orgueil, il y en a qui marchent en tête comme des capitaines, d'autres qui
suivent comme de simples soldats. Car tous les péchés ne se rendent pas maîtres
du cœur de la même manière. Les principaux, qui sont en petit nombre, s'étant
emparés d'une âme qui se néglige, les moindres, en nombre infini, fondent sur
elle en troupe. Quand le roi des vices, qui est l'orgueil, s'est pleinement
emparé d'un cœur vaincu, il le livre aussitôt au ravage des sept vices
capitaux, comme à autant de capitaines à ses ordres. Ils sont suivis du gros de
l'armée, parce que c'est d'eux que naissent tous les autres vices. Nous
expliquerons cela plus clairement, en faisant une énumération détaillée et de
ces chefs et de leur armée.
» La racine de tout mal,
c'est l'orgueil, dont il est écrit : Le commencement
de tout péché, c'est l'orgueil (Si 10, 15). Ses premières productions sont
les sept péchés capitaux, naissant de cette racine empestée, savoir : la vaine
gloire, l'envie, la colère, la tristesse, l'avarice, la gourmandise et la
luxure[8].
» Chacun de ces vices a
contre nous son armée. La vaine gloire a à sa suite la désobéissance, la
jactance, l'hypocrisie, les querelles, l'opiniâtreté, les discordes, et la
présomption des nouveautés.
» L’envie est suivie de la
haine, de la médisance secrète, de la détraction publique, de la joie des maux du prochain, de l'affliction de sa prospérité.
» La colère engendre les
rixes, l'enflure de l'esprit, les injures,
les clameurs, l'indignation, les blasphèmes.
» La tristesse est suivie de
la malice, de la rancune, de la timidité, du désespoir, de la tiédeur pour les
commandements divins, et de l'égarement de l'esprit vers les choses illicites.
» L'avarice engendre la
trahison, la tromperie, la fausseté, le parjure, l'inquiétude, la violence, et
l'endurcissement du cœur contre la miséricorde.
» La gourmandise est suivie
des folles joies, des bouffonneries, de l'impudeur, du bavardage, et de
l'hébétement intellectuel.
» La luxure engendre
l'aveuglement de l'âme, l'étourderie, l'inconstance, la précipitation, l'amour
de soi‑même, la haine de Dieu, l'affection pour le monde présent, et
l'aversion ou le désespoir pour le monde
à venir.
» Et ces sept vices capitaux
sont liés entre eux par une si grande affinité qu'ils s'engendrent les uns les
autres. Ainsi la première production de l'orgueil, qui est la vaine gloire, n'a
pas plus tôt communiqué sa corruption à l'âme qu'elle possède, qu'elle engendre
aussitôt l'envie, parce que celui qui aspire à la puissance ou à la dignité est
tourmenté par la crainte qu'un autre ne l'obtienne avant lui.
» De son côté, l'envie
engendre la colère, d'autant que, plus l'âme est intérieurement rongée par
l'envie, plus elle perd sa douceur et sa tranquillité. La colère engendre la
tristesse, parce que l'âme se jetant elle‑même dans un trouble déréglé,
et approuvant ce trouble, tombe dans la confusion ; et après avoir une fois
perdu la douceur et la tranquillité, elle ne se repaît plus que du chagrin né
de sa perturbation. La tristesse dégénère aussi en avarice, parce que le cœur
tombé dans la confusion et ayant perdu le bien de la joie intérieure, va
chercher au‑dehors de quoi se consoler, et se porte à la recherche des
biens extérieurs, avec d'autant plus d'ardeur, qu'il n'a plus en lui‑même
aucun sujet de joie auquel il puisse avoir recours. Après cela restent les deux
vices de la chair, savoir la gourmandise et la luxure, et personne ne peut
ignorer que la gourmandise engendre la luxure...[9]
»
Saint Grégoire remarque que
de ces sept péchés capitaux, il y en a cinq qui sont vices de l'esprit, et deux
qui sont vices de la chair. Et d'après lui on peut les réduire à deux
principaux, l'orgueil et l'impureté. Qu'est‑ce que l'orgueil, sinon
l'impureté de l'esprit ? Et qu'est‑ce que l'impureté sinon l'orgueil de
la chair ?
« Ces deux vices, dit encore
saint Grégoire, exercent une dure domination sur tous les hommes. L’orgueil
élève l'esprit, la luxure corrompt la chair, et l'ancien ennemi opprime la
nature humaine ou par l'orgueil ou par l'impureté, et il tient assujetti l'homme
condamné sous le joug de sa tyrannie, ou par la vaine élévation de l'esprit, ou
par la corruption de la chair. Il y en a même quelques‑uns qu'il possède
par ces deux vices à la fois[10].
»
La nature étant, par suite
de la chute originelle, dans l'état que nous savons, le naturalisme arrive, et
énonce son grand principe : La nature se
suffit ! Nous le verrons se mettre à l'œuvre, et bientôt il nous enseignera
la morale.
La morale du décalogue et la morale indépendante
La nature étant malade, comme
nous l'avons montré et comme le constate l'expérience universelle,
le naturalisme arrive, et se donnant pour le remède à tout mal et la condition
indispensable de tout bien, il entreprend de nous enseigner la morale.
Tout d'abord, nous pourrions
bien lui dire : la morale, mais à quoi bon ? Si vos théories sont vraies, que
l'homme suive son inclination naturelle, et tout sera bien !
Mais le naturalisme est ici
contraint de reconnaître que tout ne serait pas bien, et il en revient à nous
crier : la morale, la morale ! La morale est nécessaire ! Il nous faut de la
morale !
Écoutons donc le naturalisme
enseignant la morale.
Remarquons tout d'abord
qu'en fait de morale, l'humanité n'a jamais connu d'autre morale que celle du
décalogue. Nous ne donnerons pas le nom de morale à la doctrine de Confucius,
ni aux systèmes absurdes de l'Inde, ni même aux doctrines des Stoïciens,
encore moins à celles d'Épicure. Mais le naturalisme fait bon marché de tout ce
qui, dans le passé, a été décoré du nom de morale. Il veut trouver en lui‑même
la règle de tout bien ; et comme sa morale est tout autre que la morale du
décalogue, il lui a donné un nom supérieurement réussi, et qui la caractérise
au mieux, il dit : la morale indépendante
!
Jusqu'ici l'humanité a
toujours regardé la morale comme l'expression exacte de la dépendance et de la
responsabilité humaines.
La morale, en effet, nous
prescrit des devoirs, mais qu'est‑ce qu'un devoir, sinon une dépendance
? Nous dépendons, en effet, de Dieu notre Créateur, de nos parents qui sont
après Dieu et avec Dieu les auteurs de notre existence, nous dépendons de
l'humanité tout entière dont nous sommes une
partie.
De là résulte l'antique
division de nos devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers nous-mêmes.
Qui ne voit que le règlement
de ces devoirs si complexes s'impose à l'individu, et ne peut être que l'œuvre
de Dieu, créateur de l'individu et de l'humanité ? Il est donc évident que la
morale est l'expression exacte, la mesure, la règle, la sauvegarde de notre
dépendance.
Quand donc on vient nous
parler de morale indépendante, c'est absolument comme si l'on nous apprenait des devoirs qui ne sont pas
dus, des règles qui n'obligent pas, des préceptes qui ne lient pas, en un mot,
une morale qui n'est qu'impuissance, et qui n'a absolument rien de moral, rien
de moralisant.
C'est ce qui devient
évident, quand on considère à l'œuvre cette morale dite indépendante. Tout
d'abord elle supprime ce que nous appelons nos devoirs envers Dieu. C'est là la
grande conquête du naturalisme, le signe caractéristique de la morale
indépendante. Selon l'impie Renan, Dieu,
c'est un vieux mot, un peu lourd. En vérité, est‑il bien possible
que nous devions quelque chose à un mot, à un vieux mot, surtout s'il est un
peu lourd ? Un mot, c'est facile à mépriser, à mépriser deux fois s'il est
vieux; et s'il est un peu lourd, il n'y a qu'à se décharger du fardeau.
C'est, en effet, à ce prix
que la morale du naturalisme est devenue indépendante. Et pourtant, ils ne
sont pas rassurés vis‑à‑vis de Dieu. Ils n'osent pas dire : Dieu
n'est rien ! Ils sont bien obligés d'avouer que c'est un mot, et s'ils avaient
un peu le sens du vrai, ils seraient bien obligés de dire que ce mot est un
nom, un nom qui désigne une personne ou une chose, et une chose unique en son
genre ; car Dieu c'est un nom propre, et le propre de ce nom, c'est d'être vieux. Nous autres chrétiens, nous
disons éternel.
Le naturalisme n'est pas
sans peine dans le travail qu'il a entrepris pour se rassurer du côté de Dieu.
Car, malgré leur science et leurs efforts, les hommes ne peuvent arriver à nier
Dieu qu'à la condition de nier leur propre intelligence ; suivant le mot
profond d'un psaume, l'homme qui dit en son cœur : Dieu n'est pas, est par là
convaincu d'avoir perdu le sens : Dixit insipiens
in cordo suo : non est Deus (Ps 13, 1).
Pour que l'impiété
naturaliste fût rassurée du côté de Dieu, il faudrait ou qu'elle fût capable de
l'anéantir, ou qu'elle eût appris de bonne source qu'il n'est pas. Mais des
deux côtés l'impossibilité est manifeste.
Donc, si le naturalisme peut
se constituer dans le doute, ou dans l'ignorance, ou dans le mépris vis‑àvis
de Dieu, il lui est impossible de faire arriver son mépris, ou son ignorance,
ou son doute à l'état de science, et jamais homme au monde n'a pu, ni ne pourra
dire : Je sais que Dieu n'est pas.
Donc le naturalisme n'est
pas admissible dans sa prétention d'effacer nos devoirs envers Dieu.
Voyons‑le à l'œuvre
pour nos devoirs vis‑à‑vis du prochain. Nous autres chrétiens, nous
voyons clair à ces devoirs,
parce que Dieu nous a enseigné sa volonté là‑dessus, et nous a révélé la
charité. Mais le naturalisme ayant fermé les yeux et sur Dieu et sur les
lumières qui nous viennent de Dieu, le
naturalisme ne s'inspire dans ses leçons que du principe de l'intérêt
personnel. Ainsi l'enfant honorera son père, parce qu'il y va de son intérêt ;
il respectera le bien d'autrui, encore parce que c'est son intérêt ; le
citoyen sera soumis aux lois, parce que c'est son intérêt, et le reste de même
; l'intérêt partout, l'intérêt toujours !
Qui ne voit le faible d'un
pareil principe ? N'y aura‑t‑il pas un jour où une lutte s'établira
entre l'intérêt de l'individu et l'intérêt de l'humanité ? Et dans cette lutte,
quelles seront les règles du combat, quelles en seront les conséquences ?
L'individu n'aura‑t‑il pas besoin d'une certaine force morale pour préférer l'intérêt bien
entendu du prochain, à son intérêt propre mal entendu ? Qui lui dira qu'il
entend mal son intérêt personnel, qu'il doit donner la préférence à l'intérêt
de son voisin ? Qui amènera sa volonté à ne pas vouloir ce qu'elle veut, à
vouloir fermement ce qu'elle ne veut pas du tout ?
Ô morale indépendante,
comment alors enseigneras‑tu à l'homme à pratiquer une morale non
indépendante ? Nous voudrions t'entendre parler là-dessus.
Nous aimerions aussi à
t'entendre enseigner à l'homme ses devoirs envers lui‑même.
Sur ce chapitre, le
naturalisme ne peut enseigner que l'égoïsme. La morale divine, la seule qui
soit vraiment morale, peut parler à l'homme de l'abnégation de soi‑même
; mais le naturalisme ne peut prononcer de telles paroles sans se condamner.
Car il repousse Dieu, pour faire valoir l'homme. Si, après cela, il faisait
abnégation de lui‑même, que lui resterait‑il sinon le néant ? Quand
la loi divine nous prescrit l'abnégation de nous‑mêmes, elle nous fait
trouver Dieu, et nous fait nous retrouver nous-mêmes, en Dieu, à l'état
d'hommes sauvés. Le naturalisme ne peut rien de semblable, et il lui est impossible
d'élever l'homme au‑dessus de l'égoïsme.
Par là, le naturalisme fixe
l'homme dans le plus détestable des vices, qu'il pare son état de n'importe
quel nom fastueux, de dignité humaine, d'indépendance, de fierté, de tout ce
qu'il voudra, cet état est le vice ; et toute la morale dite indépendante
aboutit là, avec impossibilité à elle d'en sortir jamais.
Il en est tout autrement
avec la morale chrétienne, dont le code est si clair, si lumineux; qu'on en
juge seulement par l'article premier : Un seul
Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement !
Les ignorances du naturalisme
Trois connaissances
capitales sont nécessaires à l'humanité. Il lui importe souverainement de
connaître son origine, sa fin et les moyens d'y arriver.
La foi nous apporte toutes
les lumières que nous pouvons souhaiter sur ces graves questions : que suis‑je
? d'où viens‑je ? où vais‑je ? Et quel chemin prendre? Nos enfants chrétiens en savent là‑dessus
plus long que tous les sages de l'antiquité grecque et romaine, chinoise ou
hindoue. Et les lumières que possèdent à ce sujet nos enfants sont pures, à
l'abri de tout danger d'erreur, elles sont claires, autant que le permet l'état
de la créature en ce monde; elles sont consolantes au‑delà de tout ce que
l'on pourrait dire ; et après toutes les satisfactions qu'elles nous apportent
en cette vie, elles nous mènent par un chemin sûr, aux joies de l'éternité
bienheureuse.
Dans la pure lumière de la
foi, nous savons que nous venons de Dieu, et que nous allons à Dieu, et que le
chemin à suivre n'est autre que celui du Dieu fait homme pour sauver
les hommes.
Voilà qui est clair sur
notre origine et sur la vraie dignité de l'homme, clair sur la fin à laquelle
nous devons tendre, clair encore sur les moyens nécessaires pour arriver à
notre fin, qui est la participation au bonheur de notre Créateur.
C'est dans ces saintes et
divines lumières que se reposent nos petites âmes, et elles sont là à côté des
plus sublimes génies dont s'honore l'humanité. Les grands et les petits, les
plus simples et les plus savants goûtent la même paix dans l'unité d'une même
foi, d'une même espérance, d'un même amour.
C'est là que l'homme trouve
le repos de son esprit, la paix de son cœur, le remède à ses maux, le frein à
ses passions, le champ ouvert à toutes ses facultés, la condition, la règle, la
loi de tout progrès, de toute perfection, tout le bonheur possible en cette vie
et en l'autre.
Le naturalisme, pareil à un
fléau déchaîné par l'enfer, arrive et commence par nous enlever tout ce que nous
possédons comme chrétiens. Il nous ôte l'amour que nous avons au cœur,
l'espérance qui brille au firmament de notre âme, la foi qui pour nous éclaire
le passé, le présent et l'avenir.
Le naturalisme nous ôte
tout. Il lui est impossible, nous écrivons impossible,
de nous dire si nous sommes créatures ou créateur, si nous sommes nous ou quelque particule du grand tout.
Sur notre origine, le naturalisme ne sait rien ; sur notre présent , il sait
fort peu de choses; et sur notre avenir, il ne sait rien du tout.
Et après avoir fait ces
ténèbres trois fois profondes, le naturalisme se flatte de suffire à tout.