Père Emmanuel
(1826-1903)
Curé du Mesnil-Saint-Loup
LE NATURALISME
Le
naturalisme théorique
État vrai de l'humanité ‑
Ce qu'est le naturalisme - Naturalisme matérialiste,
naturalisme spiritualiste
La foi nous enseigne que la
nature humaine fut élevée à un état surnaturel par les grâces que Dieu se plut à verser sur nos premiers parents. Il voulut, en effet, qu'ils
fussent, non seulement ses créatures, mais ses amis. Il leur donna la foi,
l'espérance, la charité, trésors infiniment précieux, par lesquels les hommes
auraient à mériter des biens plus précieux encore, un bonheur infini dans le
sein de Dieu même.
Ce que Dieu donna à Adam, il
le destina à tous ses enfants, lesquels devaient recevoir du même coup la
nature et la grâce.
Ce plan magnifique de Dieu
fut dérangé par le péché d'Adam ; et depuis, tous ses enfants reçoivent de lui
la nature, mais la nature dépouillée de la grâce, la nature entachée du péché, la
nature détériorée et quant au corps et quant à l'âme : quant au corps, car il
est devenu sujet aux maladies et à la mort ; quant à l'âme, car elle est
assujettie à l'ignorance, à la concupiscence, et finalement à la mort
éternelle.
Sans ces données de la foi,
l'homme est à lui-même un mystère inexplicable. Car il y a dans l'homme des
traces encore bien sensibles de sa grandeur première. Il aspire au bonheur, il
le cherche avec une ardeur incomparable ; il veut l'immortalité ; la mort est
pour lui une énigme. D'autre part il trouve en lui‑même des inclinations
qui le font rougir, des appétits qu'il condamne et qui voudraient être
satisfaits ; il en porte la honte, et cette honte est encore une énigme.
Pourquoi, en effet, rougir de ce qui est naturel ? Et, d'autre part, comment
la nature humaine porte‑t‑elle en elle‑même ce dont il lui
faut rougir ?
Ces problèmes sont grands
dans le présent, mais ils ne le sont pas plus que ceux de l'avenir. Que
deviendra cette âme qui veut être immortelle ? Quel sera le résultat final de
la responsabilité des actes de chaque jour ?
À toutes ces questions, qui
ont occupé les esprits sérieux de tous les temps, il n'y a que la foi qui
puisse répondre. Dans la foi seule, l'homme peut trouver l'explication de sa
nature. Preuve avec tant d'autres, que la nature a été et demeure créée pour
une fin surnaturelle.
L'état de nature, c'est‑à‑dire
l'état d'homme créé à l'état purement naturel, sans grâce comme sans péché, est
un état qui n'a jamais existé. L'humanité n'a jamais été qu'avec la grâce, ou
déchue de la grâce, et par suite en état de péché.
Quand l'humanité était avec
la grâce, elle était en la voie du bonheur, et la main de Dieu l'y aurait
conduite infailliblement.
Maintenant que l'humanité est
tombée de l'état de grâce à l'état de péché, elle est hors de la voie du
bonheur, et par suite en voie de l'éternel malheur.
La venue du Rédempteur nous
retire de la voie malheureuse, nous retire du péché, nous fait rentrer en grâce
avec Dieu, nous ramène au ciel ; mais en dehors de la Rédemption de Notre
Seigneur, il n'y a point de
salut pour l'humanité, il ne lui reste qu'à souffrir ici‑bas, et les
souffrances d'ici‑bas ne sont que le commencement de maux qui ne finiront
pas.
Voilà le vrai!
Or, il y a un système
prétendu religieux, prétendu philosophique, prétendu suffisant à tout, tout
pour le présent et pour l'avenir.
Un système qui, prenant
l'humanité comme il la trouve, et force lui est de la prendre telle, ce n'est
pas lui qui l'a faite; un système qui, prenant l'humanité comme il la trouve,
lui enseigne que, pour elle, tout est bien.
Un système qui ne tient
aucun compte de la chute primitive, ni des plaies que nous portons en nous
comme conséquence de cette chute.
Un système qui ne daigne pas
même faire attention à ce qu'est pour nous la Rédemption de Notre Seigneur
Jésus‑Christ ; qui ne compte pour rien notre baptême et tous les
sacrements que nous avons reçus de la miséricorde de Dieu pour notre salut.
Un système qui, s'insurgeant
contre la parole dite à saint Paul : ma grâce
te suffit, dit au contraire : la nature se suffit.
Un système qui,
volontairement, ferme les yeux sur la honte
que nous portons en nous‑mêmes, et qui, loin de l'expliquer, veut
mettre sa gloire dans ce qui fait sa confusion.
Un système qui, n'ayant pas
de doctrine sur l'origine de notre nature, pas de doctrine sur l'avenir de
l'humanité, se pose cependant en maître, en docteur, en panégyriste de la
nature, lui criant sur tous les tons que, pour elle, tout est bien.
Ce système, c'est le
naturalisme.
Imaginez un malade. Il est
tombé, le voilà meurtri par sa chute, brûlé par la fièvre, dévoré par une soif
que rien ne peut apaiser.
Un médecin arrive et lui dit
: la soif qui vous dévore, la fièvre qui vous brûle, la douleur de ce que vous
appelez vos plaies, tout cela n'est qu'un effet de votre imagination,
travaillée par des préjugés d'enfance. Dépouillez‑vous de tout ce bagage
; nous travaillerons ensuite à vous faire connaître, estimer et suivre la
nature. Ses aspirations sont justes et bonnes ; le développement de vos
facultés natives vous en convaincra de plus en plus. Ne dites pas que vous avez
des plaies ; ne croyez pas à ce que vous appelez de la fièvre ; quant à cette
soif, nous avons des calmants... Vous n'êtes pas malade!
Ce malade, c'est l'humanité
; ce médecin, c'est le naturalisme.
Prenant l'humanité comme
elle est, le naturalisme lui crie : tu es bien, marche!
À la naissance, l'acte civil
; c'est naturel et c'est assez. Après une naissance civile, il va de soi qu'il
y aura mariage civil ; et, à la mort, enterrement civil. Tout cela s'appelle,
s'enchaîne, se suit.
Des individus peuvent marcher dans cette voie ; l'humanité, jamais.
L'humanité a d'autres aspirations auxquelles des particuliers peuvent se soustraire
; mais, pour elle, elle reste ce que Dieu l'a faite. Elle existe pour le
surnaturel, et elle en a un besoin invincible. Les grandes questions se posent
nécessairement à elle : qui suis‑je ? d'où viens‑je ? où dois‑je
aller ? quelle route à tenir?
Le naturalisme a des essais
de réponse, il peut les insinuer par‑ci, par‑là, mais à l'humanité,
non. Elle n'y croit pas. Car elle a
besoin de croire, c'est surnaturel, et c'est dans elle. On la tuerait qu'on ne l'y ferait pas renoncer.
Le naturalisme a des docteurs.
Ils arrivent, et dissertent de ce qu'ils appellent la religion naturelle, la
morale naturelle.
Ah! nous voudrions les
entendre, et savoir d'eux au nom de qui ils parlent ? Si leur parole est leur
parole ou la parole d'un autre ? Si elle est autorisée, ou si elle ne l'est pas
? Et si elle l'est, par qui et comment ? Car, pour parler à un homme, il
suffit d'être homme ; mais pour parler à l'humanité, il faut être Dieu ou
l'envoyé de Dieu.
Nous voudrions savoir si les
docteurs du naturalisme croient à leur parole, ou s'ils n'y croient pas. Nous
appelons croire à sa parole, être prêt à se faire tuer pour elle, comme les
Apôtres et les martyrs de notre sainte religion.
Nous demanderions aussi aux
docteurs du naturalisme, si ce qu'ils appellent religion naturelle, morale
naturelle, a été pratiqué quelque part, et est pratiqué encore par quelque
fraction de l'humanité ? Et dans quel lieu ? Et par qui ?
Car depuis que l'humanité
est l'humanité, la religion et la morale ont toujours été surnaturellement
enseignées aux hommes. Si, par‑ci par‑là, quelques païens se
décorant du nom de philosophes ont enseigné quelque chose sur la religion et la
morale, jamais l'humanité n'a fait autre chose que les laisser disserter à leur
aise ; elle ne les a jamais écoutés.
Jamais, en effet, l'humanité
n'a existé à l'état naturel. Le paganisme lui‑même, bien qu'il fût une
immense aberration, cherchait le surnaturel. Il ne l'atteignit jamais, par la
raison fort simple qu'il lui tournait le dos, et qu'il demandait la lumière au
prince des ténèbres.
Les docteurs du naturalisme
trouvent qu'il y a du bon dans notre Décalogue, surtout dans les commandements
de la seconde table.
S'ils pouvaient briser la première,
la cacher à tout jamais, et dire que la seconde est à eux, ils croiraient
avoir fait beaucoup pour le système.
Mais ils ne sauraient faire
cela. Le Décalogue est antérieur au naturalisme. Le décalogue est, en un sens,
très naturel parce qu'il règle au mieux les devoirs de la nature ; mais il est,
en somme, tout surnaturel, ayant été enseigné de Dieu à Adam, puis à Moïse.
Le naturalisme peut faire au
décalogue des emprunts, même très larges. Il lui manque une grande chose :
l'autorité pour nous parler.
Accordons au naturalisme
qu'il puisse formuler un code de morale. Il n'aura pas d'autorité, c'est
évident ; mais passons là‑dessus. Le code de morale une fois édicté, il
faudra le garder.
Mais si vous laissez la
nature à elle‑même, ne lui arrivera‑t‑il pas de suivre ses
inclinations perverses (dont vous ne tenez pas compte), plutôt que vos leçons
de morale ?
Supposons même que la nature
veuille garder vos préceptes, quels moyens avez‑vous de la fortifier
contre ses propres défaillances ? Hélas, vous n'en avez aucun! Vous n'y Pouvez
absolument rien.
L'instruction,
l'instruction, dira‑t‑on ? Mais l'instruction s'adresse à
l'esprit, et ne saurait guérir une volonté malade. Par l'instruction, vous ne
guérissez pas le mal, et souvent vous lui ouvrez une porte pour s'agrandir.
Les statistiques judiciaires
nous font assez connaître combien de crimes sont commis par des gens instruits,
mais instruits à la façon naturaliste.
L'instruction qui moralise
ne peut être donnée que par une institution surnaturelle, qui se nomme la
sainte Église catholique.
Impuissant à guérir la
nature, sans autorité pour l'instruire, que sait donc faire en somme le naturalisme
? Une seule chose, il flatte la nature. Et pour cela il se met lui‑même
dans une position qui n'est pas flatteuse.
Tout d'abord il se divise.
Ce n'est pas une preuve de force. Il se divise en naturalisme spiritualiste, et
en naturalisme matérialiste.
Le naturalisme matérialiste
n'est pas, à vrai dire, un système ; c'est une brutale négation. Mais voyez,
dans cette négation même, une logique formidable. Le naturalisme a nié l'ordre
surnaturel, se contentant de la nature ; et, par suite, il est amené à nier
l'âme humaine, se contentant d'être corps, chair et sang.
Il y a là une justice de
Dieu, nous pouvons l'adorer ; mais quand le naturalisme se fait ainsi matérialisme,
on cesse de raisonner avec lui.
Échangeons encore un mot
avec le naturalisme spiritualiste, qui veut bien reconnaître l'existence de
Dieu et l'immortalité de l'âme.
L'immortalité de l'âme emporte
avec elle l'alternative des récompenses ou des châtiments dans la vie future.
Le naturalisme spiritualiste
nous accorde cette vérité.
À quoi nous ajoutons : si
l'âme doit un jour être ainsi heureuse ou malheureuse, que deviendra le corps ?
Sera‑t‑il, ou ne sera‑t‑il pas participant de l'état
heureux ou malheureux de l'âme ?
Ici, le naturalisme n'est
pas sur un lit de roses.
S'il dit que le corps
ressuscitera, le voilà pris en flagrant délit, car il transporte à la nature ce
qui est de l'ordre surnaturel. Mourir, c'est naturel, mais ressusciter est
surnaturel. Si Je surnaturel est indispensable à la fin, pourquoi l'avoir
repoussé au commencement ?
Si, d'autre part, le
naturalisme a une horreur persistante pour le surnaturel, et qu'il dise : non,
le corps ne ressuscitera pas, le système tombe alors dans deux grands
inconvénients. Le premier, c'est de détruire la morale, qui prescrit des
devoirs dans lesquels le corps a sa part ; car si le corps n'a rien à attendre
après la vie présente, pourquoi n'en jouirait-il pas à sa manière, quoi qu'en
dise la morale ? Le second inconvénient, c'est qu'en vouant le corps au néant,
le système détruit la nature.
Et voilà comment le
naturalisme, après avoir repoussé la grâce, arrive inévitablement à la destruction
de la nature.
Donc, le naturalisme, c'est le mal.
La nature
peinte d'après nature par l'auteur de « l’Imitation »[1]
Dans un précédent article,
nous avons montré comment le système naturaliste, voulant flatter la nature, ne
peut que la tromper en la jetant dans l'impossible et dans l'absurde. Nous
avons dit que la nature est malade ; la preuve, c'est qu'elle en meurt. Or,
nous sommes à même de produire, et nous produisons avec complaisance un
observateur très attentif qui, ayant étudié à fond la nature, et la nature de
son mal, a consigné son avis dans les termes suivants :
« Observez avec soin les
mouvements de la nature...
» Elle est pleine
d'artifices; elle en attire plusieurs, elle enlace, elle trompe, et n'a jamais
d'autre fin qu'elle‑même.
» Elle ne veut ni mourir, ni
être contrainte, ni vaincue, ni obéir, ni se soumettre de bon gré.
» Elle travaille pour son
intérêt, et calcule le profit qu'elle peut tirer d'autrui.
» Elle reçoit de bonne grâce
les honneurs et les respects. Elle craint la confusion et le mépris.
» Elle aime l'oisiveté et le
repos du corps.
» Elle recherche les choses
curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier.
» Elle a des yeux pour les biens du temps, elle se réjouit d'un gain terrestre, s'afflige d'une perte, et s'irrite d'un seul petit mot d'injure.
» Elle est cupide, et aime
mieux recevoir que donner; elle aime ce qui lui est propre et particulier.
» Elle incline vers les
créatures, la chair, la vanité, les distractions.
» Elle reçoit volontiers
quelque consolation extérieure, dans laquelle elle se délecte avec sensualité.
» Elle fait tout pour le
gain et l'intérêt propre ; elle ne peut rien faire de désintéressé ; mais pour
ce qu'elle fait de bien, elle espère recevoir ou autant ou mieux, ou la faveur,
ou des louanges; elle souhaite vivement que l'on estime ce qu'elle fait, ce
qu'elle donne, ce qu'elle dit.
» Elle cherche de la joie
dans le nombre des amis, dans ses proches ; elle se glorifie d'une naissance
élevée, d'un rang distingué; elle sourit aux puissants, flatte les riches, et
applaudit à ses semblables.
» Elle est prompte à se
plaindre de ce qui lui manque et de ce qui l'offense.
» Elle rapporte tout à elle
; pour elle, elle combat et discute.
» Elle est curieuse de
secrets et de nouvelles ; elle veut se montrer et toucher à tout, elle veut
être connue, et s'attirer les louanges et l'admiration.
Voilà, de la nature, une
photographie bien antérieure à la photographie moderne. L’auteur de ce tableau
n'est guère connu, et n'a guère cherché à l'être. C'est l'auteur de L’Imitation.
Il nous a montré la nature
prise sur le fait. Le fond de son caractère, c'est l’égoïsme et la vanité.
Avec cela elle est glorieuse.
Qu'on vienne donc lui dire
qu'elle n'est pas malade!
Explication
des mots « naturel », « surnature »l,
« grâce ».Le naturalisme destructeur de la nature
Nous avons parlé du naturalisme ; et, comme si nous avions
visé juste, plusieurs de nos lecteurs ont tenu à nous répondre sur ce sujet si intéressant.
Tous nous encouragent à continuer la besogne commencée ; et, sans aucun doute,
pour nous aider, plusieurs nous demandent des développements qu'ils jugent
nécessaires, ou des explications qui devront être utiles à plusieurs.
Nous sommes vraiment
enchanté du concours qui, pour cette fois, nous est ainsi apporté, et nous ne
souhaitons pas mieux que de creuser encore le sujet du naturalisme, afin de
mieux faire sentir à tous le besoin où nous sommes du surnaturel divin. Donc,
commençons par les explications qui nous sont demandées.
Nous appelons donc naturel tout ce qui est inhérent à la
constitution de l'homme composé d'un corps et d'une âme. Nous appelons naturel
tout ce qui constitue le corps avec ses organes si variés, l'âme avec ses
facultés si puissantes et si belles. Nous appelons naturel l'usage et le
développement des organes du corps et des facultés de l'âme dans tout ce qui
n'élève pas la nature au‑dessus d'elle-même, au‑dessus de la
connaissance naturelle et d'elle‑même, et de ce qui l'entoure, et même de
son Créateur ; car celui‑ci peut être naturellement connu par ses œuvres,
lesquelles sont là sous les yeux de tous, et parlent également à tous un
langage que tous ne comprennent pas également.
Mais l'homme n'ayant pas été
créé pour demeurer dans la mesure du naturel, et Dieu ayant bien voulu le
destiner à une fin supérieure, nous n'avons pas à rechercher ce qu'il aurait pu
être, ce qu'il serait devenu si Dieu l'eût créé pour une fin que nous ne
connaissons pas. Nous avons donc à dire maintenant ce que c'est que le
surnaturel.
Nous appelons surnaturel tout ce qui achemine, conduit
et fait arriver l'homme à la fin surnaturelle qu'il a plu à Dieu de lui donner,
laquelle est la participation du bonheur de Dieu même, par la claire vue de l'essence
même de Dieu.
Tout don de Dieu surajouté à
la nature pour aider l'homme à atteindre sa fin, se nomme grâce, et est
effectivement grâce, puisqu'il est donné à l'homme par une pure libéralité de
Dieu, sans que jamais l'homme par lui‑même puisse s'élever à la connaissance,
encore moins au désir, encore moins au mérite de ces dons surnaturels.
Le passage du naturel au
surnaturel est impossible à la créature ; l'ange[2]
n'y peut pas plus que l'homme. L’ange et l'homme ont reçu de Dieu la fin
surnaturelle qu'il a plu à la Majesté souveraine de leur assigner, et avec
cette destination, les dons surnaturels sans lesquels il leur aurait été impossible
d'atteindre une fin si haute et si disproportionnée à la nature, même à la
nature angélique.
Saint Thomas[3]
se demande si l'homme peut obtenir ce suprême bonheur de voir Dieu. Et il
répond : Il le peut. L'intelligence humaine étant capable de connaître le bien
suprême et parfait, qui est Dieu ; sa volonté étant capable de le désirer et de
l'aimer, il s'ensuit que l'homme est capable d'arriver à la jouissance de ce
bien qui est tant au‑dessus de lui, et de trouver en ce bien son bonheur
éternel.
Puis, le saint Docteur
ajoute : L'homme par ses facultés naturelles peut‑il arriver à ce suprême
bonheur ? Et il répond : Non !
Il y a, ajoute‑t‑il,
un bonheur imparfait dont on peut jouir en cette vie, et auquel on peut arriver
naturellement ; mais la parfaite béatitude de l'homme consistant en la vision
de Dieu même, nul ne peut l'atteindre par ses facultés naturelles ; ni les
facultés du corps, ni les facultés de l'âme ne peuvent atteindre l'essence
divine ; nous pouvons bien connaître ses œuvres, à l'œuvre reconnaître l'ouvrier,
mais arriver à le voir tel qu'il est, cela nous dépasse et nous dépasse de
tout. Si l'homme avait une puissance naturelle de voir Dieu, Dieu lui serait en
quelque sorte soumis ; cela ne saurait être. Si donc l'homme arrive à la vue de
Dieu, c'est que Dieu aura bien voulu se révéler à lui, c'est que Dieu aura bien
voulu lui donner les moyens d'arriver à voir son Créateur. C'est là le vrai et
l'unique bonheur de l'homme, et il est tout surnaturel : surnaturel en lui‑même,
surnaturel dans le moyen d'y parvenir.
Ce moyen, avons‑nous
dit, c'est la grâce. Mais comme nous avons dit la grâce, puis les grâces, un de nos correspondants nous demande
s'il y a quelque différence entre ces deux manières de nous exprimer. Au fond
il n'y en a pas. Quand nous disons la grâce,
nous entendons tout ce que Dieu surajoute à la nature pour la conduire à la
vie éternelle. Quand nous disons les
grâces, nous avons en vue l'ensemble des dons divins par lesquels l'homme
est disposé pour la souveraine béatitude.
Ces grâces sont
principalement, ou du moins premièrement, la foi, l'espérance et la charité ;
la foi, qui élève l'intelligence en la soumettant à la révélation divine,
l'espérance, qui élève et perfectionne le désir naturel que l'homme a du
bonheur en tournant ce désir vers Dieu lui‑même ; enfin, la charité, qui
divinise en quelque sorte la puissance que Dieu nous a donnée d'aimer, et qui
achève la disposition de l'âme pour la suprême félicité, en l'unissant à Dieu
par avance au moyen du lien le plus doux et le plus fort, celui de l'amour.
Mais pour que l'homme arrive
effectivement au suprême bonheur, il est nécessaire, non seulement qu'il ait
reçu ces grâces divines de la foi, de l'espérance et de la charité, mais qu'il
y persévère, c'est ce que nous appelons le don de la persévérance finale,
lequel assure à jamais l'éternel bonheur de la créature, ange ou homme.
Voilà comment Dieu a
constitué l'humanité. Tous les hommes du monde ne sauront jamais faire une
révolution assez radicale pour la constituer autrement. Le rêve d'une
constitution autre pour l'humanité, c'est précisément ce qui constitue le naturalisme.
Mais le naturalisme, s'il
travaille à faire manquer à l'humanité le seul bonheur qui lui soit préparé,
n'a pas un bonheur d'un nouveau genre à lui offrir. Ni les richesses, ni les
plaisirs, ni les jouissances de cette vie, ne peuvent être le partage de tous ;
ceux-mêmes que l'on peut regarder comme bien à même de jouir et des richesses
et des plaisirs, nous disent qu'ils ne sont pas heureux.
Ceux‑là seulement peuvent, en un sens relatif et restreint, être heureux sur la terre, qui cherchent, qui désirent et qui travaillent à mériter le bonheur parfait dans la vie éternelle.
Que le naturalisme prévale,
qu'arrivera‑t‑il ? Les hommes seront détournés du bonheur éternel ;
avec cela tous auront perdu le bonheur même partiel qu'ils pouvaient goûter ici‑bas en recherchant le bonheur
d'en haut; somme toute, la terre sera devenue l'antichambre de l'enfer.
Et dans la volonté de Dieu,
elle devrait être l'antichambre du paradis.
Il est évident dès lors que
le naturalisme est un crime à la fois contre Dieu et l'humanité.
Crime contre Dieu dont il
repousse les bienfaits, contredit la providence, condamne la sagesse, outrage
la bonté, provoque la justice, et attire les châtiments.
Crime contre l'humanité dont
il ruine les espérances, détend tous les ressorts, empêche le bonheur dans le
temps et dans l'éternité.
Il suit encore de là que,
malgré son nom, le naturalisme est l'ennemi de la nature.
Sous prétexte de lui vouloir
du bien, il la dépouille de son vrai bien ; puis il lui crie : travaille et
jouis ! Travaille si tu veux, et jouis si tu peux !
Le naturalisme renverse
tout, et n'édifie rien ; il nous ôte tout et ne nous donne rien.
Son œuvre, œuvre de Satan,
n'a jamais été que de faire des malheureux.
Donc, comme nous l'avons
déjà dit : le naturalisme, c'est le mal.
Une profession de foi naturaliste
À Paris, la ville‑lumière,
comme dit Victor Hugo, un homme non baptisé publie un journal appelé La Justice, dans lequel nous lisions
naguère une déclaration de principes naturaliste, énoncée en ces termes :
« Ce qui distingue la
science de la religion, ce n'est point le dogme théologique, c'est la notion
même du surnaturel.
» Les religions se
querellent entre elles pour savoir s'il y a un seul Dieu ou plusieurs dieux...
si les hommes ont des âmes... La science n'aborde pas de telles discussions.
Tout ce qui échappe à l'observation ou à l'expérience lui est étranger. Elle
tient en égale indifférence les conceptions du judaïsme, du catholicisme, du
brahmanisme, du fétichisme, du déisme, du théisme, du spiritualisme et de
toutes les théories qui reposent sur l'absolu et sur une pure hypothèse.
» L’instruction laïque ne
devant avoir pour base que la science... »
Nous nous permettrons
d'examiner cette profession de foi.
« Ce qui distingue la
science de la religion, c'est la notion même du surnaturel. » Si l'auteur avait
voulu dire que la science est un bien de l'ordre naturel, et la religion un
bien de l'ordre surnaturel, nous ne pourrions qu'applaudir à son langage. Mais
sa pensée est loin de là ; et, pour lui, la science est la science parce
qu'elle rejette la notion du surnaturel.
Et nous disons, nous, que
cela n'est pas du tout scientifique. Nous voyons, en effet, la science agir de
diverses manières sur les natures qui nous sont inférieures. Tantôt l'homme
décompose un corps, le transforme, le fait pour ainsi dire passer d'une nature
en une autre. Tantôt, prenant un agent naturel, il le fait opérer d'une
manière tout à fait extra-naturelle pour le corps ainsi dominé par la science.
Est‑il naturel au feu
de conduire sur la terre les voitures, et sur la mer les navires ? Est‑il
naturel au fer de transmettre la pensée à des distances incommensurables avec
une rapidité que rien n'égale sinon la foudre ? Ne voyons‑nous pas là une
action humaine, réellement naturelle en l'homme, mais extra-naturelle et dès
lors quasi surnaturelle en la matière élevée par la science à une puissance
qu'elle n'avait pas ?
Et si l'homme exerce ainsi
son pouvoir, en élevant, à la hauteur de la science, les natures qui lui sont
inférieures, n'est‑il pas logique d'admettre que Dieu peut exercer un
pouvoir analogue sur sa créature, et élever l'homme à l'état surnaturel ?
La science a senti la
puissance de cette raison d'analogie ; aussi, craignant d'être amenée à reconnaître
le surnaturel divin, si elle reconnaissait la nature divine, elle en est venue
à nier l'existence de Dieu. Or, quand une fois on est entré dans la voie des
négations, on va loin, nous en aurons bientôt la preuve.
Écoutons notre auteur : «
Les religions... » Nous avons le regret d'être obligé de dire que ce mot n'est
pas français. La religion est une, comme l'humanité, comme la vérité, comme
Dieu lui‑même. On ne dit pas plus les religions, qu'on ne dit les
humanités, les dieux. Mais comme la vérité est une, et que l'erreur peut être
multiple, on dit les fausses religions
comme on dit les faux dieux. Passons.
« Les religions se
querellent entre elles pour savoir s'il y a un seul Dieu ou plusieurs dieux. La
science n'aborde pas de telles discussions. » Pourtant, de telles discussions
sont très dignes d'un être raisonnable et raisonnant. Il n'y a pas d'effet sans
cause ; et à la vue des merveilles de la nature, il ne serait pas digne de la
science de remonter à la cause de tout ce que nous voyons ? L'homme, qui ne
s'est pas fait lui‑même, n'agirait pas selon la science s'il cherchait à
se raisonner son existence, à connaître la cause et la fin de son être? Il y a
là, certes, une science que la science peut ne pas dédaigner.
Mais distinguons, il y a
science et science. Il y a une science qui confesse qu'il y a une cause, une
cause première, mais, dit‑elle, cette cause nous échappe. En d'autres
termes, nous apercevons bien la vérité, la vérité qui est Dieu, mais nous ne
voulons pas de cette vérité.
Voilà bien la science du
jour. Dieu lui fait peur, elle le nie. Sa négation n'est pas un acte de
science, c'est un effet de la peur.
Mais la science vraie est
sans peur et sans crainte. Grâce à la raison que Dieu nous a donnée, elle nous
démontre l'existence et l'unité de Dieu, la distinction de l'esprit et de la
matière, la spiritualité de nos âmes. La science vraie jouit de ces vérités, et
l'étude qu'elle fait de Dieu et de ses œuvres lui montre que Dieu peut agir et
agit effectivement sur notre nature, tantôt par une action qui laisse la nature
dans l'ordre naturel, comme quand il nous donne la santé, la force,
l'intelligence, tantôt par une action qui élève notre nature au‑dessus
d'elle-même, comme quand il nous donne la foi, la charité, la béatitude.
Tout cela est bien autrement
scientifique que les négations de la science du jour. Mais étudions‑la de
plus près : « Tout ce qui échappe à l'observation et à l'expérience lui est
étranger. » La science vraie emploie précisément ces deux grands moyens :
l'expérience et l'observation. Elle observe qu'il n'y a pas d'effet sans cause,
et dès lors, elle remonte à la cause première, qui est Dieu. Elle observe que
les êtres créés sont contingents[4],
et dès lors elle remonte à l'être nécessaire, qui est Dieu. Tout cela nous
paraît scientifique au premier chef. D'autre part, l'expérience nous démontre
l'impossibilité d'êtres qui se succèdent par génération sans qu'ils aient eu un
commencement qui n'était pas la génération, et qui n'a pu être que la création.
L'expérience vient encore nous démontrer le Créateur, qui est Dieu.
Mais, pour notre auteur,
l'observation intellectuelle n'existe pas. Pour lui il n'y a que l'observation
matérialiste, positive, et après avoir nié Dieu, par peur, il lui faudra en
venir à nier l'intelligence humaine. C'est un pas en avant dans la voie des
négations ; la science matérialiste devra aller encore plus loin. Elle ira, et
pour notre édification, nous l'y suivrons.
« Elle [la science] tient en
égale différence les conceptions du judaïsme, du catholicisme, du brahmanisme,
du fétichisme, du déisme, du théisme, du spiritualisme et de toutes les
théories qui reposent sur l'absolu et sur une pure hypothèse. »
Remarquons tout d'abord que,
seules, les conceptions du matérialisme ne sont pas tenues en indifférence par notre auteur. Le matérialisme, pour lui, c'est
la science. Son énumération est calculée à sa manière, elle est scientifique. Elle débute par le judaïsme et le catholicisme. Voilà qui est parfaitement bien, et conforme à la
tradition de l'humanité. La vérité passe avant tout, et notre auteur n'a pas
complètement perdu son patrimoine. Faisons la réflexion de Tertullien : « Ô
témoignage d'un esprit naturellement chrétien ! »
Notre
auteur jette les yeux sur l'Asie, et dit : du brahmanisme, puis sur l'Afrique et
l'Océanie et dit : du fétichisme ; c'est
tout : le monde entier y a passé.
Il fait ensuite une synthèse
philosophique, et revenant des régions de l'erreur aux pures lumières de la
vérité, il dit : du déisme, du théisme,
du spiritualisme. C'est vraiment bien. Mais le faible arrive vite, il
ajoute : et de toutes les théories
qui reposent sur l'absolu et sur une pure hypothèse.
Puisque notre auteur a de la
philosophie, il doit comprendre qu'en niant l'absolu,
il rend impossible le relatif. Et
dès lors il n'y aura plus ni hommes, ni science, ni thèse, ni hypothèse.
Après avoir nié Dieu, il
aurait fallu nier l'intelligence humaine, puis il aurait fallu nier tout. Le
dernier mot de la science sera une négation complète. La science se sera
creusé cette fosse, et sur sa tombe on écrira un point d'interrogation : Quoi ?
Il nous reste à goûter ce
petit mot : « L'instruction laïque ne devant avoir pour base que la science...
» Nous voudrions bien savoir comment la
science démontrera à un enfant que son père est son père, que sa mère est
sa mère. « Tout ce qui échappe à l'observation et à l'expérience lui est
étranger. » Par quelles observations, par quelles expériences l'enfant arrivera‑t‑il
à se démontrer son père, à se démontrer sa mère ? Jusqu'ici l'enfant apprenait
à croire à son père et à sa mère comme il apprenait à croire en Dieu ; mais la science changera tout cela. Un enfant va
se trouver en face d'une pure hypothèse,
d'un absolu inadmissible. Il ne pourra que s'établir en une égale indifférence, et décréter au nom de la science que son
père n’est pas, que sa mère n'est pas, et qu'il est l'enfant de la nature, si
tant est qu'il soit l'enfant de quelque chose.
Nous n'exagérons rien, car
les conséquences monstrueuses de ce naturalisme impie sont admises par l'école
qui veut l'abolition du mariage.
Terribles conséquences de la
logique. Après avoir renié son Père qui est aux cieux, il faut en venir à
renier son père qui est sur la terre.
Et voilà la profession de
foi du naturalisme. C'est entendu!
Les illusions
naturalistes sur l'amour de Dieu et du prochain
Quand la colère de Dieu a
déchaîné sur une population ce fléau redoutable qu'on nomme la peste, il en est
qui en sont atteints et frappés à mort ; il en est d'autres qui, sans être
précisément touchés par le fléau, en subissent cependant un malaise quelquefois
considérable.
Le naturalisme est pour les
âmes une véritable peste. Ceux qui en sont atteints en plein sont par là même
mis hors des voies du salut. Semblables à ces pestiférés qu'il faut
nécessairement isoler du reste des hommes, ils s'excommunient eux‑mêmes.
Le naturalisme, dans ce cas, est poussé jusqu'à l'hérésie formelle,
renouvelant les impiétés d'Arius et de Pélage, et assumant sur lui tous les
anathèmes dont l'Église a frappé ces épouvantables hérésies.
Mais le mal se montre
quelquefois à un état plus bénin. Il évite tout ce qui est hérésie, et à ce
prix il peut faire croire qu'il est inoffensif. Mais il ne veut point embrasser dans sa plénitude le
surnaturel divin, il lui cherche volontiers de petites querelles, se tient vis‑à‑vis
de lui dans la défiance et, en un mot, chante plus volontiers la nature que le
naturel.
Même dans cet état, qui
paraît bénin, le naturalisme est un mal très dangereux. Et pour le démontrer,
il nous suffira de signaler deux des nombreuses illusions dans lesquelles il a
coutume de jeter les âmes.
Chacun sait que, pour nous
chrétiens, le grand commandement, c'est d'aimer Dieu ; le second, qui lui est
semblable, est d'aimer le prochain.
Or, nous disons qu'au sujet
de ce double devoir, le naturalisme jette les âmes dans des illusions très
funestes.
Dieu, qui nous a créés, a
mis au fond de notre nature une inclination invincible à aimer le bien en général.
Et comme Dieu est le souverain bien, le bien unique des âmes, les âmes,
naturellement, se doivent porter vers Dieu. Tout homme qui pense et qui
réfléchit à l'auteur de son être, se sent naturellement porté vers lui. C'est
un devoir à la fois de justice et de reconnaissance. Et les notions de la
justice et de la reconnaissance ont sur nous une puissance d'autant plus grande
que l'on ne peut raisonnablement s'y soustraire, et qu'il est toujours
honorable de s'acquitter de devoirs fondés sur des titres si authentiques.
Sans le péché originel, la
nature se porterait tout droit vers son Créateur ; mais l'ignorance et la
concupiscence, fruits malheureux de la chute originelle, ont fait que trop
souvent l'âme s'arrête à des biens passagers, s'amuse et use à aimer des riens,
au lieu de faire remonter son amour jusqu'à la source de son être.
Même dans cet état de chute,
la loi de Dieu demeure : Tu aimeras le
Seigneur ton Dieu ! Et la grâce de Notre Seigneur Jésus‑Christ nous
rend possible, et facile, et douce l'observation du grand commandement.
Le mal, c'est que, trop
souvent, après avoir perdu la grâce,
après être déchu de la charité, comme on trouve toujours en soi l'amour du bien
en général et l'inclination naturelle à aimer Dieu, on se contente de ces dispositions
et l'on se croit quitte envers Dieu. On est dans le péché mortel, et comme les
inclinations naturelles à aimer Dieu, l'amour du bien en général restent au
fond de l'âme, on prend ces dispositions naturelles, communes à tous les
hommes, pour ses dispositions personnelles, pour son état particulier devant
Dieu. Cet état, devant Dieu, est le péché mortel, mais on ne l'aperçoit pas :
les inclinations naturelles restent, on les aperçoit, on s'en contente, et l'on
se fait croire que Dieu s'en contentera aussi. On se dit à soi‑même : je
n'en veux point à Dieu, je sais qu'il est bon ; je l'aime par inclination ;
comment Dieu pourrait‑il m'en vouloir, puisque je ne lui en veux pas ?
Serait‑il moins bon que moi ?
Voilà bien, prise sur le
fait, la grande illusion dont la racine est le naturalisme. Combien de pauvres
âmes ne voyons‑nous pas négliger les devoirs les plus essentiels du
christianisme, vivre sans la grâce sanctifiante, sans Notre Seigneur Jésus‑Christ,
et cependant affirmer avec aplomb qu'elles aiment bien le bon Dieu !
Il nous souvient d'un
malheureux qui mit fin à ses jours, et avant de commettre son irrémédiable
crime, il écrivit un adieu à sa famille et, dans cet écrit, il affirmait son
amour pour le bon Dieu !
Il est de toute évidence
qu'il prenait l'inclination naturelle à aimer Dieu, que nous avons tous, pour
sa disposition personnelle qui était on ne peut plus contraire à l'amour de
Dieu. Illusion naturaliste !
Le second de nos grands
devoirs, c'est l'amour du prochain. Cet amour a pour base une inclination
naturelle qui porte tous les êtres semblables à s'associer, à s'aimer les uns
les autres : l'Écriture le dit : « Omne animal diligit simile sibi » (Si 13, 19).
Cette inclination naturelle est très vive et très puissante. Souvent même, elle est plus sensible que l'inclination à aimer Dieu lui‑même. Car nous ne voyons pas Dieu, et nous voyons nos semblables.
C'est elle qui porte les
hommes à s'aider mutuellement, à se prêter secours et assistance de mille
manières et en mille circonstances. Cette inclination est si puissante, si
inhérente à l'humanité, qu'elle lui emprunte son propre nom. Être insensible au
mal d'autrui, c'est n'avoir pas d'humanité, mais compatir aux souffrances du
prochain, c'est être humain, c'est
avoir de l'humanité.
Venant de Dieu, ces
inclinations sont bonnes, assurément ; nous louons leurs œuvres, nous applaudissons
à toute bienfaisance. Mais, chrétiens que nous sommes, nous devons aimer notre
prochain comme Dieu entend que nous l'aimions, c'est‑à-dire de l'amour surnaturel,
qui tend au bien de la vie présente et au bien de la vie éternelle, qui est sensible
à tous les besoins du prochain, à ceux du temps et à ceux de l'éternité, à ceux
du corps et à ceux de l'âme, car l'homme ne vit pas que de pain.
Cet amour surnaturel,
embrassant tous les besoins du prochain, n'est pas un amour facultatif ; il est
strictement et rigoureusement obligatoire.
Mais quand un chrétien a
perdu l'amour surnaturel du prochain, il n'a pas perdu pour cela l'inclination
naturelle à aimer ses semblables ; et l'illusion consiste à se contenter de
l'inclination naturelle, comme si elle suffisait pour satisfaire au devoir de
l'amour du prochain.
Comme le commandement
d'aimer le prochain est semblable à celui d'aimer Dieu, l'illusion que l'on se
fait sur l'amour de Dieu a tout à côté d'elle une illusion semblable au sujet
de l'amour du prochain.
Et cette nouvelle illusion
n'est pas si rare qu'on pourrait croire. M. X... était riche. Il était absorbé
par ses affaires, son commerce, ses plaisirs peut-être. Il vivait étranger pour
Notre Seigneur Jésus-Christ, et ne donnait rien à Dieu. Mais il était bienfaisant,
bon pour les pauvres. Il mourut presque subitement et n'eut certainement pas le
temps d'arriver au repentir d'une vie trop peu chrétienne. Eh bien ! l'on
entendra des voix qui lui promettront la vie éternelle pour ses œuvres de
bienfaisance, fruit naturel de l'inclination naturelle qu'il avait pour, ses
semblables.
L’illusion naturaliste
consiste donc à se contenter des œuvres naturelles, là où Dieu demande les
œuvres surnaturelles; à promettre le salut sans la foi, sans la charité, sans
les œuvres de la foi et de la charité, par des œuvres et pour des œuvres purement
naturelles.
Entendu ainsi, le
naturalisme serait purement et simplement le pélagianisme.
Nous aimons mieux la grâce
de Dieu, qui guérit la nature, la sauve et la mène à la vie éternelle.
Dieu nous garde des
illusions du naturalisme !
Le naturalisme chez les croyants
Le naturalisme est un mal
ancien, un mal qui, de nos jours, il est vrai, a été porté aux dernières extrémités.
Mais, précisément parce que le mal est ancien, il a pénétré là même où toutes
les avenues auraient dû lui être fermées. Les croyants eux‑mêmes souvent
sont dupés par des opinions naturalistes. Par exemple, la foi nous enseigne
tout ce que nous devons à Notre Seigneur Jésus‑Christ : le naturalisme
veut constituer la nature sans le Rédempteur, et ainsi ne lui rien devoir. Par
une suite malheureuse de la diffusion du mal, il se trouve des croyants qui pensent
ne pas devoir tout au Rédempteur, et
qui, volontiers, rendent un hommage exagéré aux forces, à la puissance de la
nature.
Et il y a longtemps que le naturalisme, sous couleur d'opinions permises, s'est faufilé dans bien des esprits, même des meilleurs.
À ce sujet, nous
transcrivons ici une des lettres que
nous avons reçues au sujet de
nos articles sur le naturalisme. Elle nous est arrivée avec le titre suivant : Le cardinal de Bérulle et le naturalisme.
« Vous avez entrepris
une vigoureuse campagne contre le naturalisme. Ah! je vous en conjure, poussez‑la
à bout pour la joie des âmes et le triomphe de la grâce de Notre Seigneur. Car,
pour emprunter une locution célèbre : le naturalisme, pour nous, c'est
l'ennemi.
» Voici un petit trait qui pourra
édifier plus d'un lecteur du Bulletin sur
les origines du naturalisme. Il est tiré d'un recueil très édifiant des vies
des Pères de l'Oratoire, écrites au commencement du siècle dernier par le Père
Cloyseault, oratorien, et réédité par le Père Ingold, du nouvel Oratoire.
L'extrait que je vous envoie est pris de la vie du Père Gibieuf, l'un des
disciples les plus intimes du saint cardinal de Bérulle.
» Dans ce temps‑là,
dit le Père Cloyseault, toutes les disputes de la grâce n'avaient pas éclaté
jusqu'au point qu'elles ont fait depuis, et il était permis à chaque docteur
d'avoir, sur sa bonne foi, tel sentiment qu'il voulait, pourvu qu'il fût
appuyé de l'autorité de quelques scolastiques, sans qu'il fût exposé à la
censure ni à la critique de personne. Le Père Gibieuf, qui, pendant qu'il était
en Sorbonne, ne s'était presque occupé qu'à lire des scolastiques des derniers
temps, y avait pris des sentiments touchant les questions de la grâce, qui
étaient beaucoup plus appuyés sur les raisonnements humains que sur l'autorité
des divines Écritures. Quoique, depuis qu'il fût entré à l'Oratoire, il se fût
uniquement adonné aux exercices de piété, qu'il fût entièrement guéri de
quantité de fausses maximes dont il était auparavant prévenu, cependant cela n'empêchait
pas que de temps en temps il ne raisonnât de ces questions conformément aux
principes qu'il en avait. Le P. de Bérulle, dont la conduite était pleine de
douceur et de patience, ne jugea pas à propos, au commencement, de lui en faire
voir la fausseté, de crainte de donner lieu à des disputes scolastiques ; mais
il se contenta de lui dire quelquefois agréablement : Vous me paraissez un pauvre chrétien ; vous n'avez pas assez de
reconnaissance pour JésusChrist ; vous lui avez très assurément plus d'obligation
que vous ne croyez. D'autres fois, lui expliquant la profondeur des plaies que le péché d'Adam avait faites à l'homme,
il lui laissait à inférer combien nous étions redevables au Libérateur qui
nous avait retirés d'un état si déplorable. Enfin, souhaitant que son esprit
fût éclairé d'en haut, il invoqua les lumières du Saint‑Esprit sur lui.
Il arriva heureusement qu'un jour, l'ayant pris pour l'accompagner dans une
visite de charité qu'il rendit, pendant qu'il parla à la personne qu'il était allé
voir, le bon Père Gibieuf tira de sa poche les épîtres de saint Paul pour en lire quelques versets ; et à mesure qu'il en médita le sens, il sentit
comme des écailles lui tomber des yeux : les ténèbres de son esprit se
dispersèrent, et il se trouva tellement pénétré des lumières les plus sublimes
de cet Apôtre touchant la grâce de Jésus‑Christ, qu'il ne pouvait
concevoir comment il avait pu avoir des opinions si contraires à la vérité et
si désavantageuses à Jésus‑Christ. Depuis ce temps, il disait qu'il était
surpris qu'il fût tombé dans des erreurs si grossières que de croire qu'on pût
se sauver sous la loi de grâce sans connaître ni aimer Jésus‑Christ en
toute sa vie, qu'on pût dans le paganisme mériter le ciel sans la grâce, et
que nous ne fussions pas moins redevables de notre salut à notre Propre volonté
qu'au secours et à la miséricorde de ce divin Sauveur. Il demeura si pleinement
pénétré de l'abondance et de l'efficacité de ce don que Dieu nous a fait en
Jésus‑Christ son Fils, qu'il en parlait avec une onction qui charmait
tous ceux qui l'entendaient, et qu'il en portait même les effets d'une manière
très sainte et très efficace dans les âmes qui avaient l'avantage d'être sous
sa conduite. »
Après nous avoir donné ce
récit très instructif et très édifiant, notre correspondant continue en ces
termes :
« Ce récit, tout plein lui‑même
d'une onction admirable, nous apprend bien des choses :
» 1. Qu'il existait au
commencement du dix-septième siècle des opinions trop humaines touchant la
grâce de Dieu, lesquelles portaient à mésestimer l'inestimable bienfait de la
Rédemption ;
» 2. Que ces opinions,
grosses de naturalisme, avaient cours dans les écoles et même dans les facultés
de théologie ;
» 3. Qu'elles avaient imbu
même de bons esprits, et qu'elles paralysaient dans bien des prêtres la grâce
du saint ministère ;
» 4. Que les seules lumières
de l'Esprit‑Saint avaient puissance pour détruire pleinement ces préjugés,
disons mieux, ces grossières erreurs. La méditation des épîtres de saint Paul y
était également un excellent remède.
» De nos jours, notre Saint‑Père
le pape Léon XIII nous propose un autre remède qui , au fond, n'est que
l'application des deux premiers ; c'est une étude approfondie de la tradition
de l'Église représentée par saint Thomas.
» À ce propos, mon Révérend
Père, pourriez-vous me dire comment il se fait... »
Notre honorable
correspondant n'a rien à apprendre de nous. Et sur ce, nous lui offrons nos
salutations et nos remerciements, pressés que nous sommes par l'heure de notre
catéchisme.
Le naturalisme pratique
Les plaies de la nature
Dans plusieurs articles
précédents, nous avons considéré le naturalisme plus particulièrement au point
de vue spéculatif; nous l'avons envisagé comme une doctrine. Et comme toute
doctrine tend à passer dans les actes et à devenir pratique, nous allons
maintenant considérer le naturalisme au point de vue pratique, le naturalisme
tel qu'il est passé dans la morale de tant de gens.
Et il faut dire tout d'abord
que si le naturalisme dogmatique est le fait d'un nombre d'esprits assez
restreint, il en est tout autrement du naturalisme pratique, qui est
aujourd'hui un peu partout.
Il nous faut avant tout
constater que la nature est aujourd'hui dans un état bien différent de ce
qu'elle était en sortant des mains de son Créateur. Écoutons à ce sujet le
langage si grave et si profond du plus grand des moralistes chrétiens. Méditant
ces paroles de Job : Pourquoi m'avez‑vous
rendu contraire à vous, et pourquoi suis‑je devenu à charge à moi-même ?
(Job, 7, 20), il dit :
« Dieu a rendu l'homme
contraire à lui, quand l'homme en péchant a délaissé Dieu. Pris dans les
tromperies du serpent, il est devenu l'ennemi de celui dont il méprisa les
préceptes. Le Créateur toujours juste considéra l'homme comme lui étant
opposé, et le réputa comme ennemi à cause de son orgueil. Mais cette
opposition, œuvre du péché, devint pour l'homme un lourd supplice, en sorte
que, par une liberté déplacée, il est asservi à la corruption, lui qui, par
une heureuse dépendance, jouissait librement du bonheur. Abandonnant la
citadelle assurée de l'humilité, il arriva par son orgueil au joug de
l'infirmité ; voulant s'élever, son cœur ne fit que se rendre esclave, et pour
n'avoir pas voulu se soumettre aux divins commandements, il se trouva assujetti
à toutes les misères présentes.
» Cela deviendra plus
évident, si nous considérons premièrement les misères du corps, et ensuite
celles de l'âme.
» Pour ne rien dire des douleurs
dont souffre le corps, ni des fièvres qui le brûlent, ce qu'on appelle la santé
est emprisonné dans bien des maux. Le corps est amolli par le repos, et épuisé
par le travail, l'abstinence l'épuise à son tour, alors il se conforte par la
nourriture afin de subsister ; la nourriture le fatigue de nouveau, et il a
besoin de se soulager par 1’abstinence afin de reprendre vigueur ; il lui faut
le bain pour ne se pas dessécher ; ensuite il s'essuie avec des linges, pour ne
pas se résoudre en eau ; il s'entretient par le travail pour ne pas languir
dans le repos ; puis il répare ses forces par le repos, pour ne pas succomber à
l'excès du travail. La fatigue de la veille se répare par le sommeil ; la
pesanteur du sommeil se secoue dans
la veille, car un trop long repos le
fatiguerait davantage. Il se
couvre d'habits, pour ne pas être
pénétré de froid ; puis, souffrant du chaud
qu'il a cherché, il se remet à la fraîcheur du vent.
» Cherchant à éviter un mal,
il en trouve un autre ; portant une funeste blessure, il se fait pour ainsi
dire malade, de ce qui est un remède à son mal. Quand donc nous serions à
l'abri des fièvres, et exempts de douleurs, notre santé est elle‑même une
maladie qu'il faut soigner sans
cesse. Car autant de soulagements nous
cherchons pour les besoins de la vie, autant de remèdes nous opposons à notre
maladie. Il y a plus, car le remède lui‑même se convertit en une
maladie, puisque, en en usant un peu trop longtemps, nous nous trouvons plus
mal de ce que nous avions cherché pour nous guérir.
» C'est ainsi qu'il a fallu
punir notre présomption, c'est
ainsi qu'il fallait renverser notre orgueil. Une fois seulement, la nature
s'est enflée d'orgueil, et pour cela nous portons tous les jours un corps de
boue toujours en défaillance.
» Notre âme de son côté
porte aussi ses peines bannie des joies solides et intérieures, elle est tantôt
trompée d'un vain espoir, tantôt agitée de crainte, tantôt abattue de
tristesse, tantôt livrée à une fausse joie. Elle s'attache avec opiniâtreté aux
biens qui passent, et sans cesse elle est brisée de la douleur de les perdre,
parce qu'elle est à tout moment transformée selon le cours rapide de leurs
changements. Assujettie à ces choses toujours inconstantes, elle devient sans
cesse changeante en elle‑même. Cherchant ce qu'elle n'a pas, elle le
trouve, et ce n'est pas sans angoisse; dès qu'elle le tient, elle commence à
s'ennuyer de ce qu'elle a cherché. Souvent elle aime ce qu'elle avait dédaigné,
et dédaigne ce qu'elle avait aimé.
» Elle apprend avec bien de la
peine les choses de l'éternité, et elle les oublie vite si elle ne cesse de
travailler. Elle cherche longtemps pour trouver quelque peu des choses
célestes; puis, retombant bientôt dans ses habitudes, elle ne se maintient pas
même dans le peu qu'elle avait acquis. Qu'elle désire être instruite, elle a
une peine extrême à vaincre son ignorance; une fois instruite, elle a une
peine plus grande encore à vaincre la vaine gloire de la science.
» Avec bien du mal elle
soumet la tyrannie de la chair, puis au‑dedans elle souffre encore des
images du péché, encore qu'elle en ait réprimé les actes extérieurs.
» Qu'elle cherche à s'élever
à la connaissance de son Créateur, elle se trouve peu après comme émoussée et
embrouillée dans les ténèbres des choses corporelles, ténèbres qui
malheureusement lui sont chères encore.
» Elle voudrait savoir
comment, étant incorporelle, elle gouverne son corps, et elle n'y arrive pas.
Elle se demande avec étonnement des choses sur lesquelles elle ne peut se
répondre, et son ignorance demeure à court, là où cependant il était sage à
elle de chercher à savoir. Se voyant tout ensemble et grande et bornée, elle ne
sait plus ce qu'elle doit penser d'elle‑même ; car si elle n'était pas
grande, elle ne chercherait pas de si grandes vérités, et si elle n'était
bornée, elle saurait trouver au moins ce qu'elle cherche.
» Job a donc bien raison de
dire : Vous m'avez rendu contraire à
vous, et je suis devenu à charge à moi‑même. Car l'homme chassé du
paradis, souffrant des incommodités en sa chair et des questions difficiles en
son esprit, est devenu à lui‑même un pesant fardeau. Pressé de mille
maux, tout accablé d'infirmités, il s'était imaginé qu'après avoir abandonné
Dieu il trouverait en lui‑même
son repos, mais il n'a rencontré qu'un abîme de perturbations ; et ainsi, après
s'être trop cherché au mépris de son Créateur, forcé de se fuir lui‑même,
il n'en a plus les moyens. » Ainsi parle saint Grégoire le Grand[5].
De son côté, le Docteur angélique, nous montrant à nu les plaies du péché originel,
dit :
« Comme la maladie
corporelle consiste en quelque chose de négatif, qui est l'absence de l'ordre
qui fait la santé, elle consiste aussi en quelque chose de positif, c'est‑à‑dire
en la perversion des humeurs ; de même le péché originel emporte avec lui la
perte de la justice originelle, et avec cela une disposition déréglée des
parties de l'âme. Il n'est donc pas une simple privation, mais un certain état
mauvais.[6]
»
Et plus loin, se demandant
si le péché originel diminue le bien naturel, il répond :
« Le bien naturel se peut
entendre de trois manières : on peut entendre par là premièrement les principes
mêmes de la nature, ce qui la constitue, ce qu'elle est, et les attributs qui
en dérivent, comme les puissances de l'âme. Secondement, l'homme ayant
naturellement l'inclination à la vertu, cette inclination même est un certain
bien naturel. Troisièmement, on peut appeler un bien de la nature, le don de la
justice originelle, lequel fut dans le premier homme conféré à toute la nature
humaine.
» Le premier bien de la
nature n'est ni ôté, ni diminué par le péché. [Saint Thomas veut dire que par
le péché l'homme ne perd ni son corps, ni son âme, ni l'intelligence, ni la
liberté, principes constitutifs de sa nature. Il pèche, mais il ne cesse pas
d'être homme.]
» Le troisième des biens de
la nature lui a été tout à fait enlevé par le péché d'Adam. Mais le second,
l'inclination naturelle au bien, est diminué par le péché. En effet, le péché
étant contraire à la vertu, dès qu'un homme pèche, il diminue ce bien naturel
qui est l'inclination à la vertu.[7]
»
On voit par ces témoignages
irrécusables de nos grands docteurs combien notre nature est malade, et combien
de plaies elle porte depuis la chute. Nous considérerons en particulier ces
plaies si douloureuses, et nous demanderons au naturalisme quel baume il a
pour les guérir.
Les péchés capitaux
Nous nous sommes promis de
jeter un coup d'œil de détail sur les plaies de la nature. Nous aurons pour
guide saint Grégoire le Grand, et nous n'aurons qu'à écouter l'incomparable
docteur.
Expliquant ces mots de Job :
Il sent de loin l'odeur de la guerre, les
harangues des capitaines, et les hurlements de l'armée (Job 39, 25), il dit
: « Parmi les vices qui combattent invisiblement contre nous, sous l'empire de
l'orgueil, il y en a qui marchent en tête comme des capitaines, d'autres qui
suivent comme de simples soldats. Car tous les péchés ne se rendent pas maîtres
du cœur de la même manière. Les principaux, qui sont en petit nombre, s'étant
emparés d'une âme qui se néglige, les moindres, en nombre infini, fondent sur
elle en troupe. Quand le roi des vices, qui est l'orgueil, s'est pleinement
emparé d'un cœur vaincu, il le livre aussitôt au ravage des sept vices
capitaux, comme à autant de capitaines à ses ordres. Ils sont suivis du gros de
l'armée, parce que c'est d'eux que naissent tous les autres vices. Nous
expliquerons cela plus clairement, en faisant une énumération détaillée et de
ces chefs et de leur armée.
» La racine de tout mal,
c'est l'orgueil, dont il est écrit : Le commencement
de tout péché, c'est l'orgueil (Si 10, 15). Ses premières productions sont
les sept péchés capitaux, naissant de cette racine empestée, savoir : la vaine
gloire, l'envie, la colère, la tristesse, l'avarice, la gourmandise et la
luxure[8].
» Chacun de ces vices a
contre nous son armée. La vaine gloire a à sa suite la désobéissance, la
jactance, l'hypocrisie, les querelles, l'opiniâtreté, les discordes, et la
présomption des nouveautés.
» L’envie est suivie de la
haine, de la médisance secrète, de la détraction publique, de la joie des maux du prochain, de l'affliction de sa prospérité.
» La colère engendre les
rixes, l'enflure de l'esprit, les injures,
les clameurs, l'indignation, les blasphèmes.
» La tristesse est suivie de
la malice, de la rancune, de la timidité, du désespoir, de la tiédeur pour les
commandements divins, et de l'égarement de l'esprit vers les choses illicites.
» L'avarice engendre la
trahison, la tromperie, la fausseté, le parjure, l'inquiétude, la violence, et
l'endurcissement du cœur contre la miséricorde.
» La gourmandise est suivie
des folles joies, des bouffonneries, de l'impudeur, du bavardage, et de
l'hébétement intellectuel.
» La luxure engendre
l'aveuglement de l'âme, l'étourderie, l'inconstance, la précipitation, l'amour
de soi‑même, la haine de Dieu, l'affection pour le monde présent, et
l'aversion ou le désespoir pour le monde
à venir.
» Et ces sept vices capitaux
sont liés entre eux par une si grande affinité qu'ils s'engendrent les uns les
autres. Ainsi la première production de l'orgueil, qui est la vaine gloire, n'a
pas plus tôt communiqué sa corruption à l'âme qu'elle possède, qu'elle engendre
aussitôt l'envie, parce que celui qui aspire à la puissance ou à la dignité est
tourmenté par la crainte qu'un autre ne l'obtienne avant lui.
» De son côté, l'envie
engendre la colère, d'autant que, plus l'âme est intérieurement rongée par
l'envie, plus elle perd sa douceur et sa tranquillité. La colère engendre la
tristesse, parce que l'âme se jetant elle‑même dans un trouble déréglé,
et approuvant ce trouble, tombe dans la confusion ; et après avoir une fois
perdu la douceur et la tranquillité, elle ne se repaît plus que du chagrin né
de sa perturbation. La tristesse dégénère aussi en avarice, parce que le cœur
tombé dans la confusion et ayant perdu le bien de la joie intérieure, va
chercher au‑dehors de quoi se consoler, et se porte à la recherche des
biens extérieurs, avec d'autant plus d'ardeur, qu'il n'a plus en lui‑même
aucun sujet de joie auquel il puisse avoir recours. Après cela restent les deux
vices de la chair, savoir la gourmandise et la luxure, et personne ne peut
ignorer que la gourmandise engendre la luxure...[9]
»
Saint Grégoire remarque que
de ces sept péchés capitaux, il y en a cinq qui sont vices de l'esprit, et deux
qui sont vices de la chair. Et d'après lui on peut les réduire à deux
principaux, l'orgueil et l'impureté. Qu'est‑ce que l'orgueil, sinon
l'impureté de l'esprit ? Et qu'est‑ce que l'impureté sinon l'orgueil de
la chair ?
« Ces deux vices, dit encore
saint Grégoire, exercent une dure domination sur tous les hommes. L’orgueil
élève l'esprit, la luxure corrompt la chair, et l'ancien ennemi opprime la
nature humaine ou par l'orgueil ou par l'impureté, et il tient assujetti l'homme
condamné sous le joug de sa tyrannie, ou par la vaine élévation de l'esprit, ou
par la corruption de la chair. Il y en a même quelques‑uns qu'il possède
par ces deux vices à la fois[10].
»
La nature étant, par suite
de la chute originelle, dans l'état que nous savons, le naturalisme arrive, et
énonce son grand principe : La nature se
suffit ! Nous le verrons se mettre à l'œuvre, et bientôt il nous enseignera
la morale.
La morale du décalogue et la morale indépendante
La nature étant malade, comme
nous l'avons montré et comme le constate l'expérience universelle,
le naturalisme arrive, et se donnant pour le remède à tout mal et la condition
indispensable de tout bien, il entreprend de nous enseigner la morale.
Tout d'abord, nous pourrions
bien lui dire : la morale, mais à quoi bon ? Si vos théories sont vraies, que
l'homme suive son inclination naturelle, et tout sera bien !
Mais le naturalisme est ici
contraint de reconnaître que tout ne serait pas bien, et il en revient à nous
crier : la morale, la morale ! La morale est nécessaire ! Il nous faut de la
morale !
Écoutons donc le naturalisme
enseignant la morale.
Remarquons tout d'abord
qu'en fait de morale, l'humanité n'a jamais connu d'autre morale que celle du
décalogue. Nous ne donnerons pas le nom de morale à la doctrine de Confucius,
ni aux systèmes absurdes de l'Inde, ni même aux doctrines des Stoïciens,
encore moins à celles d'Épicure. Mais le naturalisme fait bon marché de tout ce
qui, dans le passé, a été décoré du nom de morale. Il veut trouver en lui‑même
la règle de tout bien ; et comme sa morale est tout autre que la morale du
décalogue, il lui a donné un nom supérieurement réussi, et qui la caractérise
au mieux, il dit : la morale indépendante
!
Jusqu'ici l'humanité a
toujours regardé la morale comme l'expression exacte de la dépendance et de la
responsabilité humaines.
La morale, en effet, nous
prescrit des devoirs, mais qu'est‑ce qu'un devoir, sinon une dépendance
? Nous dépendons, en effet, de Dieu notre Créateur, de nos parents qui sont
après Dieu et avec Dieu les auteurs de notre existence, nous dépendons de
l'humanité tout entière dont nous sommes une
partie.
De là résulte l'antique
division de nos devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers nous-mêmes.
Qui ne voit que le règlement
de ces devoirs si complexes s'impose à l'individu, et ne peut être que l'œuvre
de Dieu, créateur de l'individu et de l'humanité ? Il est donc évident que la
morale est l'expression exacte, la mesure, la règle, la sauvegarde de notre
dépendance.
Quand donc on vient nous
parler de morale indépendante, c'est absolument comme si l'on nous apprenait des devoirs qui ne sont pas
dus, des règles qui n'obligent pas, des préceptes qui ne lient pas, en un mot,
une morale qui n'est qu'impuissance, et qui n'a absolument rien de moral, rien
de moralisant.
C'est ce qui devient
évident, quand on considère à l'œuvre cette morale dite indépendante. Tout
d'abord elle supprime ce que nous appelons nos devoirs envers Dieu. C'est là la
grande conquête du naturalisme, le signe caractéristique de la morale
indépendante. Selon l'impie Renan, Dieu,
c'est un vieux mot, un peu lourd. En vérité, est‑il bien possible
que nous devions quelque chose à un mot, à un vieux mot, surtout s'il est un
peu lourd ? Un mot, c'est facile à mépriser, à mépriser deux fois s'il est
vieux; et s'il est un peu lourd, il n'y a qu'à se décharger du fardeau.
C'est, en effet, à ce prix
que la morale du naturalisme est devenue indépendante. Et pourtant, ils ne
sont pas rassurés vis‑à‑vis de Dieu. Ils n'osent pas dire : Dieu
n'est rien ! Ils sont bien obligés d'avouer que c'est un mot, et s'ils avaient
un peu le sens du vrai, ils seraient bien obligés de dire que ce mot est un
nom, un nom qui désigne une personne ou une chose, et une chose unique en son
genre ; car Dieu c'est un nom propre, et le propre de ce nom, c'est d'être vieux. Nous autres chrétiens, nous
disons éternel.
Le naturalisme n'est pas
sans peine dans le travail qu'il a entrepris pour se rassurer du côté de Dieu.
Car, malgré leur science et leurs efforts, les hommes ne peuvent arriver à nier
Dieu qu'à la condition de nier leur propre intelligence ; suivant le mot
profond d'un psaume, l'homme qui dit en son cœur : Dieu n'est pas, est par là
convaincu d'avoir perdu le sens : Dixit insipiens
in cordo suo : non est Deus (Ps 13, 1).
Pour que l'impiété
naturaliste fût rassurée du côté de Dieu, il faudrait ou qu'elle fût capable de
l'anéantir, ou qu'elle eût appris de bonne source qu'il n'est pas. Mais des
deux côtés l'impossibilité est manifeste.
Donc, si le naturalisme peut
se constituer dans le doute, ou dans l'ignorance, ou dans le mépris vis‑àvis
de Dieu, il lui est impossible de faire arriver son mépris, ou son ignorance,
ou son doute à l'état de science, et jamais homme au monde n'a pu, ni ne pourra
dire : Je sais que Dieu n'est pas.
Donc le naturalisme n'est
pas admissible dans sa prétention d'effacer nos devoirs envers Dieu.
Voyons‑le à l'œuvre
pour nos devoirs vis‑à‑vis du prochain. Nous autres chrétiens, nous
voyons clair à ces devoirs,
parce que Dieu nous a enseigné sa volonté là‑dessus, et nous a révélé la
charité. Mais le naturalisme ayant fermé les yeux et sur Dieu et sur les
lumières qui nous viennent de Dieu, le
naturalisme ne s'inspire dans ses leçons que du principe de l'intérêt
personnel. Ainsi l'enfant honorera son père, parce qu'il y va de son intérêt ;
il respectera le bien d'autrui, encore parce que c'est son intérêt ; le
citoyen sera soumis aux lois, parce que c'est son intérêt, et le reste de même
; l'intérêt partout, l'intérêt toujours !
Qui ne voit le faible d'un
pareil principe ? N'y aura‑t‑il pas un jour où une lutte s'établira
entre l'intérêt de l'individu et l'intérêt de l'humanité ? Et dans cette lutte,
quelles seront les règles du combat, quelles en seront les conséquences ?
L'individu n'aura‑t‑il pas besoin d'une certaine force morale pour préférer l'intérêt bien
entendu du prochain, à son intérêt propre mal entendu ? Qui lui dira qu'il
entend mal son intérêt personnel, qu'il doit donner la préférence à l'intérêt
de son voisin ? Qui amènera sa volonté à ne pas vouloir ce qu'elle veut, à
vouloir fermement ce qu'elle ne veut pas du tout ?
Ô morale indépendante,
comment alors enseigneras‑tu à l'homme à pratiquer une morale non
indépendante ? Nous voudrions t'entendre parler là-dessus.
Nous aimerions aussi à
t'entendre enseigner à l'homme ses devoirs envers lui‑même.
Sur ce chapitre, le
naturalisme ne peut enseigner que l'égoïsme. La morale divine, la seule qui
soit vraiment morale, peut parler à l'homme de l'abnégation de soi‑même
; mais le naturalisme ne peut prononcer de telles paroles sans se condamner.
Car il repousse Dieu, pour faire valoir l'homme. Si, après cela, il faisait
abnégation de lui‑même, que lui resterait‑il sinon le néant ? Quand
la loi divine nous prescrit l'abnégation de nous‑mêmes, elle nous fait
trouver Dieu, et nous fait nous retrouver nous-mêmes, en Dieu, à l'état
d'hommes sauvés. Le naturalisme ne peut rien de semblable, et il lui est impossible
d'élever l'homme au‑dessus de l'égoïsme.
Par là, le naturalisme fixe
l'homme dans le plus détestable des vices, qu'il pare son état de n'importe
quel nom fastueux, de dignité humaine, d'indépendance, de fierté, de tout ce
qu'il voudra, cet état est le vice ; et toute la morale dite indépendante
aboutit là, avec impossibilité à elle d'en sortir jamais.
Il en est tout autrement
avec la morale chrétienne, dont le code est si clair, si lumineux; qu'on en
juge seulement par l'article premier : Un seul
Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement !
Les ignorances du naturalisme
Trois connaissances
capitales sont nécessaires à l'humanité. Il lui importe souverainement de
connaître son origine, sa fin et les moyens d'y arriver.
La foi nous apporte toutes
les lumières que nous pouvons souhaiter sur ces graves questions : que suis‑je
? d'où viens‑je ? où vais‑je ? Et quel chemin prendre? Nos enfants chrétiens en savent là‑dessus
plus long que tous les sages de l'antiquité grecque et romaine, chinoise ou
hindoue. Et les lumières que possèdent à ce sujet nos enfants sont pures, à
l'abri de tout danger d'erreur, elles sont claires, autant que le permet l'état
de la créature en ce monde; elles sont consolantes au‑delà de tout ce que
l'on pourrait dire ; et après toutes les satisfactions qu'elles nous apportent
en cette vie, elles nous mènent par un chemin sûr, aux joies de l'éternité
bienheureuse.
Dans la pure lumière de la
foi, nous savons que nous venons de Dieu, et que nous allons à Dieu, et que le
chemin à suivre n'est autre que celui du Dieu fait homme pour sauver
les hommes.
Voilà qui est clair sur
notre origine et sur la vraie dignité de l'homme, clair sur la fin à laquelle
nous devons tendre, clair encore sur les moyens nécessaires pour arriver à
notre fin, qui est la participation au bonheur de notre Créateur.
C'est dans ces saintes et
divines lumières que se reposent nos petites âmes, et elles sont là à côté des
plus sublimes génies dont s'honore l'humanité. Les grands et les petits, les
plus simples et les plus savants goûtent la même paix dans l'unité d'une même
foi, d'une même espérance, d'un même amour.
C'est là que l'homme trouve
le repos de son esprit, la paix de son cœur, le remède à ses maux, le frein à
ses passions, le champ ouvert à toutes ses facultés, la condition, la règle, la
loi de tout progrès, de toute perfection, tout le bonheur possible en cette vie
et en l'autre.
Le naturalisme, pareil à un
fléau déchaîné par l'enfer, arrive et commence par nous enlever tout ce que nous
possédons comme chrétiens. Il nous ôte l'amour que nous avons au cœur,
l'espérance qui brille au firmament de notre âme, la foi qui pour nous éclaire
le passé, le présent et l'avenir.
Le naturalisme nous ôte
tout. Il lui est impossible, nous écrivons impossible,
de nous dire si nous sommes créatures ou créateur, si nous sommes nous ou quelque particule du grand tout.
Sur notre origine, le naturalisme ne sait rien ; sur notre présent , il sait
fort peu de choses; et sur notre avenir, il ne sait rien du tout.
Et après avoir fait ces
ténèbres trois fois profondes, le naturalisme se flatte de suffire à tout.
Mais pour suffire à tout, il
ne faut manquer de rien. Et ce qui constitue le naturalisme, c'est précisément
de s'être mis en dehors de toute vérité, de toute lumière. Le
naturalisme est donc l'indigence même, et par suite l'impuissance même.
Qui n'a rien, ne peut rien.
Mais le naturalisme a
pourtant quelque chose, à savoir des prétentions. Et ses prétentions même sont
une nouvelle démonstration de son impuissance.
Et dans le fait, jamais le
naturalisme n'a pu, ni ne pourra réunir deux esprits. A plus forte raison,
jamais il ne pourra parler à l'humanité, ni la persuader, ni l'éclairer, ni lui donner la paix, ni la rendre heureuse.
Le naturalisme n'a rien, ne peut rien et n'est rien ; et ce sera le dernier mot que nous dirons de lui.
Le remède au naturalisme
Nous en avons donc fini avec
le naturalisme ; nous lui avons dit son dernier mot. Nous nous adressons
aujourd'hui aux hommes de foi qui veulent bien nous lire, et nous leur disons
: Veillez ! Nous avons reçu de Dieu la foi, la grâce, le baptême, la
confirmation, l'Eucharistie, tous ces grands bienfaits du Rédempteur, qui ont
guéri nos âmes, et les ont replacées dans l'état surnaturel, et dans la voie du
salut éternel.
Mais nous portons en nous
cette nature dont le mal est le naturalisme. Notre devoir est de ne pas déchoir
de l'état surnaturel où nous a placés la grâce du Rédempteur. La déchéance
pourrait arriver de plus d'une manière. Non
uno modo sacrificatur transgressoribus Angelis ; il y a plus d'une manière
de sacrifier aux anges transgresseurs, disait saint Augustin.
La grâce du Sauveur, qui
nous a été donnée, nous porte non seulement à faire des œuvres surnaturelles,
comme les actes de la foi, de l'espérance et de la charité, mais de plus, elle
nous porte à surnaturaliser les actes qui, par eux‑mêmes, sont de
l'ordre naturel, comme boire et manger, marcher et parler, souffrir et
travailler, et le reste, qui nous prend une bonne partie de notre courte vie.
C'est ce que l'apôtre saint
Paul enseigne très clairement : « Tout ce que vous faites, dit‑il, quoi
que ce soit, parole ou œuvre, faites tout au nom de Notre Seigneur Jésus‑Christ,
par lui rendant grâce à Dieu le Père » (Col 3, 17).
Puis, voulant expressément
comprendre dans ce commandement les œuvres même le plus strictement de l'ordre
naturel, il dit : « Soit donc que vous mangiez, que vous buviez, soit que vous
fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu » (I Co 10, 3
1).
Ainsi les chrétiens n'ont
pas à s'y tromper; ils doivent faire surnaturellement les œuvres essentiellement surnaturelles, et, autant qu'il leur est possible, relever
jusqu'à une fin surnaturelle les œuvres naturelles par elles‑mêmes.
Un chrétien ne peut donc pas
manger pour manger, ni dormir pour dormir, ni travailler pour travailler. En
cela comme en toutes choses, il doit rapporter sa vie et ses œuvres à une fin
plus élevée, à l'accomplissement de la volonté de Dieu; il doit faire tout pour
plaire à Dieu, tout pour la gloire de Dieu, selon le mot de l'Apôtre.
Tout acte qui ne remplit pas
ces conditions est péché, ou matière à péché.
Il est péché, s'il est fait
pour obéir à l'une des trois concupiscences qui toujours cherchent à s'emparer
de nos actes, et à nous faire déchoir de l'ordre surnaturel.
Il est matière à péché, si,
par défaut de vigilance, l'âme s'expose alors à tomber, oubliant la parole de
Notre Seigneur : Veillez et priez, afin
de ne point entrer en tentation! [11]
Le péché est la porte par
laquelle, de l'état surnaturel, un chrétien tombe dans le naturalisme.
On y tombe en ne faisant pas
les actes surnaturels, on y tombe aussi, en naturalisant, pour ainsi dire, les
actes surnaturels.
Ainsi un chrétien qui fait ses
prières avec le même sérieux qu'il met à dire bonjour à son voisin ; qui récite
alors simplement les formules qu'il trouve dans sa mémoire et dans son habitude
; qui va à l'église comme il va partout ailleurs ; qui entend la parole de Dieu
avec le même goût que toute autre parole ; qui assiste à la messe en attendant
qu'on sorte ; qui communie à Pâques parce que c'est de bon ton ; qui ne fait de
tort à personne parce que c'est honnête, etc., etc. ; un tel chrétien est loin
de mener une vie surnaturelle.
Mais il y a pis ; c'est de
prendre les choses surnaturelles et de les faire servir à des intérêts
terrestres, à des fins naturelles; disons mieux, entachées de naturalisme. À ce
sujet, écoutons Bossuet :
« Chrétiens, ce qui corrompt
nos dévotions jusqu'à la racine, c'est que loin de les rapporter à notre salut[12],
nous prétendons les faire servir à nos intérêts temporels[13].
Démentez‑moi, si je ne dis pas la vérité. Qui s'avise de faire des vœux
et de demander du secours aux saints contre ses péchés et ses vices, leurs
prières pour obtenir sa conversion ? Ces affaires importantes qu'on recommande
de tous côtés dans nos sacristies, ne sont‑elles pas des affaires du
monde ? Et plût à Dieu du moins qu'elles fussent justes ; et que, si nous ne
craignons pas de rendre Dieu et ses saints les ministres et les partisans de
nos intérêts, nous appréhendions du moins de les faire complices de nos crimes
! Nous voyons régner en nous sans inquiétude des passions qui nous tuent, et
jamais nous ne prions Dieu qu'il nous en délivre. S'il nous arrive quelque
maladie, ou quelque affaire fâcheuse dans notre famille, c'est alors que nous
commençons à faire des neuvaines à tous les autels et à tous les saints, et à
charger véritablement le ciel de nos vœux : car est‑il rien qui le fatigue
davantage et qui lui soit plus à charge que des vœux et des dévotions
intéressés ? Alors on commence à se souvenir qu'il y a des malheureux et des
pauvres délaissés qui meurent de faim. Alors, charitables par intérêt et
pitoyables par force, nous donnons peu à Dieu pour avoir beaucoup ; et très
contents de notre zèle, qui n'est qu'un empressement pour nos intérêts, nous
croyons que Dieu nous doit tout, jusqu'à des miracles, pour satisfaire aux
désirs de notre amour propre[14].
» Je ne veux pas dire toutefois
qu’il nous soit défendu d'employer les saints pour nos besoins temporels,
puisque Jésus‑Christ nous a enseigné de demander à son Père notre
nourriture. Demandons avec confiance notre pain de tous les jours, mais du
moins n'oublions pas que nous sommes chrétiens, et que nous attendons une vie
meilleure. Considérez en quel rang est placée cette demande : elle est placée
au milieu de l'oraison dominicale, au milieu de sept demandes ; tout ce qui
précède et tout ce qui suit est spirituel.
Devant, nous sanctifions le
nom de Dieu, nous souhaitons l'avènement de son règne, nous nous conformons à
sa volonté ; après, nous demandons humblement la rémission des péchés, la
protection divine contre le malin, et la délivrance du mal ; au milieu est un
soin passager des nécessités temporelles, qui est pour ainsi dire tout absorbé
par les demandes de l'esprit. Encore ce pain de tous les jours, que nous
demandons, a‑t‑il une double signification. Il signifie la
nourriture du corps, et il signifie encore la nourriture de l'âme, c'est‑à‑dire
l'Eucharistie : tant Jésus a appréhendé que le soin de ce corps mortel ne nous
occupât tout seul un seul moment ! tant il a voulu nous tenir toujours suspendus
dans l'attente des biens futurs et de la vie éternelle[15].
» Nous, au contraire, nous
venons prier quand les besoins humains nous en pressent. A force de recommander
à Dieu nos malheureuses affaires, l’effort que nous faisons pour l’engager avec
tous ses saints dans nos intérêts fait que nous nous échauffons nous‑mêmes
dans l'attachement que nous y avons.
» Chrétiens! vous vous
oubliez. Le Dieu que vous priez est‑il une idole dont vous prétendez
faire ce que vous voulez, et non le Dieu véritable qui doit faire de vous ce
qu'il veut ? Je sais qu'il est écrit que Dieu fait la volonté de ceux qui le
craignent, mais il faut donc qu'ils le craignent et qu'ils se soumettent à lui
dans le fond du cœur.
» L’oraison[16],
dit saint Thomas, est une élévation de l'esprit à Dieu ‑ ascensio mentis in Deum. Par conséquent, il est manifeste
que celui‑là ne prie pas, qui, bien loin de s'élever à Dieu[17],
demande que Dieu s'abaisse à lui[18],
et qui vient à l'oraison non point pour exciter l'homme à vouloir ce que Dieu
veut, mais seulement pour persuader à Dieu de vouloir ce que veut l'homme. Qui
pourrait supporter cette irrévérence ?
» Aussi, nous, hommes
charnels, nous avisons‑nous d'un autre artifice : si nous n'osons espérer
de tourner Dieu à notre mode, nous croyons pouvoir fléchir plus facilement la
Sainte Vierge et les saints, et les faire venir à notre point, à force de les flatter par nos louanges, ou à
force de les fatiguer par nos prières empressées. Nous traitons avec les saints
comme avec des hommes ordinaires que nous croyons gagner aisément par une
certaine ponctualité et par quelque assiduité de petits services.
» Quelle religion! nous
croyons avoir tout fait pour la Sainte Vierge, quand nous avons élevé sa gloire
au‑dessus de tous les chœurs des anges, et porté sa sainteté jusqu'au
moment de sa conception. Mais si la tache originelle vous fait tant d'horreur,
que ne combattez‑vous en vous‑même l'avarice, l'ambition, la
sensualité[19], qui en
sont les malheureux restes[20]
? Celui‑là est inquiété, s'il n'a pas dit son chapelet et ses prières
réglées, ou s'il manque quelque Ave Maria
à la dizaine : je ne le blâme pas, à Dieu ne plaise ! je loue dans les
exercices de piété une exactitude religieuse. Mais qui pourrait supporter
qu'il arrache tous les jours quatre ou cinq préceptes à l'observation du saint
décalogue, et qu'il foule aux pieds, sans scrupule, les plus saints devoirs du
christianisme ? Étrange illusion, dont l'ennemi du genre humain nous fascine !
Il ne peut arracher du cœur de l'homme le principe de religion qu'il y voit
trop profondément gravé ; il lui donne, non son emploi légitime, mais un
dangereux amusement, afin que, déçus par cette apparence, nous croyions avoir
satisfait, par nos petits soins, aux obligations sérieuses que la religion nous
impose : détrompez‑vous, chrétiens! »
Donc, les petits soins, les petites dévotions qui ne gênent point la
nature et laissent facilement régner les concupiscences, les petits soins ne nous dispenseront jamais des obligations sérieuses. Si nous nous étions trompés là‑dessus,
détrompons-nous. La grande obligation, c'est d'aimer Dieu par-dessus toutes
choses. L'obéissance à ce grand commandement nous élève au‑dessus de la
nature, nous sauve totalement du naturalisme, nous mène dans la vie
surnaturelle, et de là, directement dans la vie éternelle.
Donc, aimons le bon Dieu!
Annexe
De l'ignorance chez les
chrétiens
Les causes de l'ignorance
Le siècle présent s'est
décerné le titre fastueux de siècle des Lumières. La prétention est manifeste,
le droit n'est pas si clairement démontré. Le dix‑neuvième siècle n'a
rien changé aux conditions de l'humanité dans les siècles qui l'ont précédé ;
et, bien que nous ayons l'honneur (?) d'être les enfants de ce grandissime dix‑neuvième
siècle, il est pourtant vrai que nous sommes enfants d'Adam, et que nous venons
au monde apportant avec nous le péché originel et ce qui s'ensuit, c'est‑à‑dire
l'ignorance et la concupiscence.
L'ignorance ! non pas
seulement l'ignorance simple, qui est le non‑savoir, mais l'ignorance
combinée de la difficulté à apprendre, de la répugnance à faire effort pour
arriver à savoir ; cette plaie est grande, et chez tous les hommes, elle porte
ses fruits, fruits très amers, il faut en convenir, mais fruits que la plupart
des hommes subissent avec une résignation trop facile, et souvent avec une
satisfaction que l'on pourrait croire le signe d'un bonheur idiot.
Les chrétiens naissent
hommes, et humainement sont les victimes de l'ignorance, à moins que des circonstances
heureuses, une éducation soignée, disons mieux, à moins que la grâce de Dieu ne
vienne les tirer de l'état malheureux où tous nous sommes tombés en Adam. La
chute, hélas! est naturelle, le redressement est surnaturel. Que l'on
réfléchisse à l'état des populations qui sont restées étrangères au christianisme
dans l'Asie, l'Afrique, l'Océanie, et l'on aura une preuve manifeste de ce que
nous avançons.
C'est donc par une grâce de
Dieu que les populations chrétiennes sont retirées de l'ignorance. La
connaissance de Dieu, de notre création, de notre nature d'hommes, de notre
fin surnaturelle sont des lumières très pures et souverainement puissantes pour
nous retirer de l'ignorance.
La notion de Dieu créateur
et fin suprême de la créature est le grand instrument de la lumière intellectuelle,
c'est le soleil des intelligences. Savoir que Dieu est la cause première de
tout ce qui est, qu'il est notre fin à nous créatures, et surtout à nous
créatures intelligentes, c'est là le principe vrai de la vraie lumière, la
base solide de toute instruction. Là nous avons un point de départ assuré, là
nous avons le terme obligé de notre existence; et avec ces deux données qui
sont immenses pour nos intelligences, nous pouvons et nous devons orienter nos esprits, diriger nos
pensées, régler nos volontés et nos affections, ordonner notre vie de manière à
parvenir au but que Dieu nous a marqué.
Là est la science de la vie
; science qui seule est indispensable, science que nulle autre science ne peut
remplacer, et qui au besoin peut se passer de toutes les autres.
L'homme n'est, en effet,
vraiment instruit que quand il sait régler sa vie, et la régler de manière à
atteindre sa fin. Les connaissances les plus profondes, les plus variées, les
plus rares, si elles n'aident l'homme à atteindre sa fin, ne l'ont pas tiré de
l'ignorance. Aussi nous avons des hommes qui, sous certains rapports, sont
véritablement savants ; ils savent les langues, les lettres, l'histoire, les
sciences ; et, avec tout cela, n'ayant pas la science de la vie, ils sont réellement
ignorants, et devant Dieu, le Père des lumières, ils sont plongés dans des
ténèbres profondes.
Insensibles à leur propre
malheur, n'ayant des yeux que pour les lumières partielles qui rayonnent dans
un certain coin de leur esprit, ils s'applaudissent plus des faibles lueurs
dont ils sont éclairés, qu'ils ne pâtissent des ténèbres où les plonge
l'ignorance où ils sont de la science de la vie.
Les chrétiens, aujourd'hui,
sont‑ils bien véritablement des enfants
de lumière, comme les appelait saint Paul ? Notre voix serait trop faible
pour répondre à une pareille question. Écoutons une voix plus puissante, une
voix autorisée, une voix à laquelle il n'y a pas à répliquer. Elle dit :
« Dès le premier jour de
notre pontificat, du haut du Siège apostolique, nous avons tourné nos regards
sur la société actuelle pour en connaître les conditions, en rechercher les
besoins, aviser aux remèdes. Depuis lors, nous déplorions le déclin de la
vérité, non seulement connue surnaturellement par la foi, mais naturellement
aussi par la raison ou par l'expérience; nous déplorions la prédominance des
plus funestes erreurs, et le très grand danger que court la société par les
désordres toujours plus grands qui la bouleversent ; nous disions que la cause
la plus puissante d'une semblable ruine était la séparation proclamée,
l'apostasie essayée, entre la société actuelle d'avec le Christ et son Église.
»
Est‑ce un pape du
temps de Néron ou de Domitien, qui parle ainsi, déplorant l'état des peuples
plongés dans le paganisme ? Non, c'est un pape du dix‑neuvième siècle ;
c'est le pape de notre temps, c'est Léon
XIII.
Qu'on y réfléchisse! Ces
mots : le déclin de la vérité, la
prédominance des plus funestes erreurs, ne sont pas des mots vides de sens.
Ils peignent une situation, et la peignent en termes très exacts.
Il y a deux siècles, un
prêtre – égaré ! ‑ avait dit la même chose, et le Saint‑Siège le
frappa d'anathème. Aujourd'hui Léon XIII
enseigne ce qui fut alors condamné presque comme une hérésie. Que les
temps sont changés!
Si les plus funestes erreurs
sont devenues prédominantes, si la vérité a eu son déclin, il faut bien reconnaître
que notre ignorance est grande.
Quelles sont les causes de
l'ignorance parmi les chrétiens ?
Jamais il n'y a eu tant
d'écoles que de nos jours ; la cause n'est donc pas dans le manque d'écoles.
Mais nous affirmons, sans qu'on puisse nous démentir, que dans nos écoles on
enseigne tout, mais non la vérité. La vérité est en déclin, c'est Léon XIII qui
l'a dit.
Dans beaucoup de nos écoles
il y a, nous le savons, une place pour le catéchisme, une place pour l'instruction
religieuse et morale[21].
Mais trop souvent l'instruction religieuse est primée, ici par la
grammaire, là par le baccalauréat.
Alors on fait des
grammairiens ou des bacheliers, mais des chrétiens, non. Là où la foi ne prime
pas tout, elle n'est pas la foi.
Et puis, là même où l'on
enseigne le catéchisme, il est fort possible, et malheureusement trop
ordinaire, de ne pas enseigner la foi. Comment cela, nous dira‑ton?
Voici. On peut enseigner matériellement les
vérités de la foi, par exemple qu'il y a un Dieu, trois personnes en Dieu, deux
natures en Jésus‑Christ, sept sacrements
dans l'Église, en s'adressant ou à la mémoire, ou à l'intelligence, ou à la foi
de l'enfant.
S'adresser à la mémoire,
c'est la méthode de presque toutes les écoles du temps présent ; avec elle on
obtient la récitation correcte de la leçon ; mais ce n'est pas là la loi.
S'adresser à l'intelligence,
c'est plus rare ; car alors il faut travailler pour faire savoir à l'élève non
le mot mais la chose, non l'expression mais la vérité. Par là on fait faire des
actes d'intelligence, mais ce n'est pas là la foi.
Enfin on peut, disons mieux,
on doit s'adresser à la foi de J'élève. Pour cela, il faut soi‑même faire
l'acte de foi, afin de provoquer un acte semblable dans l'élève. J'ai cru, dit le Psalmiste, c'est pourquoi j'ai parlé. Il faut
enseigner à l'enfant le verbum fidei de
saint Paul, ou, comme nous dirions en français, la foi parlée. Alors
l'enfant entend la parole et la retient, c'est l'office de la mémoire ; il
comprend la valeur de l'expression, c'est l'office de l'intelligence puis de toute son âme il adhère à la vérité,
c'est là la foi.
Et nous disons que cette
manière d'enseigner, qui est la seule vraie, la seule efficace, est extrêmement
rare, même dans des écoles dites chrétiennes ; c'est pour cela que nos écoles
ne font pas des chrétiens, et qu'il y a parmi nous une si grande ignorance.
Les remèdes à l'ignorance
L'ignorance consiste à ne
savoir pas ; mais ne savoir pas, pour les chrétiens, est quelque chose de très
funeste. En effet, pour nous chrétiens, il ne nous suffit pas de connaître par
ses termes propres une vérité donnée, il nous faut la connaître avec foi, il
nous faut savoir et croire, savoir en croyant, et croire en sachant.
Le chrétien qui saurait et
ne croirait pas, pourrait être un homme quelque peu savant, mais il serait un
chrétien ignorant.
De même le chrétien qui
croirait et ne saurait pas, pourrait être un chrétien de quelque peu de foi ;
mais, ne possédant pas pleinement la vérité, objet de la foi, il serait un
chrétien ignorant.
Il suit de là que, pour
combattre l'ignorance dans les chrétiens, il ne suffit pas d'exposer devant eux
la vérité, de la leur enseigner dans des termes exacts ; il ne suffit pas de la
leur faire connaître avec précision ; il est, en outre, nécessaire,
indispensable, de développer en eux la foi, cette disposition surnaturelle à
recevoir comme révélées de Dieu les vérités saintes enseignées par l'Église.
Un chrétien, c'est une
grande chose ; et, dans L'éducation d'une âme chrétienne, il y a un côté
humain et un côté divin. Un côté humain, celui par lequel l'âme est instruite,
enseignée, catéchisée ; et un côté divin, celui par lequel l'âme reçoit, comme
venant surnaturellement de Dieu, la vérité dont les termes lui sont proposés
par une bouche humaine.
Qu'elle parle, cette bouche
humaine, qu'elle enseigne, qu'elle exhorte, son rôle est grand et beau ; mais
Dieu s'est réservé dans notre éducation chrétienne un rôle plus grand et plus
beau encore, celui de nous parler au cœur, celui d'élever nos intelligences,
jusqu'à la participation de la raison divine, jusqu'à cette région sublime qui
se nomme la foi.
Quand donc l'éducateur
chrétien, qu'il soit la famille, ou l'école, ou l'Église, quand l'éducateur
chrétien parle à une âme baptisée pour travailler à la tirer de plus en plus de
l'ignorance, il doit, sous peine de ne rien comprendre à la besogne qu'il
entreprend, prier en même temps qu'il parle, et demander à Dieu de verser en
l'âme du baptisé la grâce intérieure de la foi, en même temps que, de son côté,
il fera parvenir aux oreilles du catéchisé l'expression humaine de la vérité
divine.
Si tous ceux qui ont la
charge si redoutable de travailler à l'instruction des chrétiens y
travaillaient de cette manière, nous verrions promptement l'ignorance
disparaître, la foi grandir, la sainteté refleurir.
Mais que dit‑on de
tous les côtés ? Que la sainteté disparaît, que la foi diminue et que
l'ignorance est effrayante, à peu près partout.
C'est notre faute!
Trop facilement on s'imagine
avoir tout fait quand on a dit la
vérité ; il n'en est rien. On aurait fait beaucoup et beaucoup mieux si, après
l'avoir fait entendre, on avait prié et travaillé pour la faire croire.
Le chrétien n'est complet
qu'à cette condition.
Combien d'enfants, dans les
écoles ou dans les catéchismes, apprennent, récitent et savent bien la lettre
du catéchisme, et qui pourtant ne deviennent pas des chrétiens dignes de ce nom
!
La cause d'un malheur si
grand est tout entière dans le vice d'éducation que nous signalons. On les a
faits sachants, on ne les a pas faits
croyants.
Par suite, la foi n'ayant
pas pris de fortes racines dans les âmes, l'enfant est livré à la merci des passions
naissantes, ou devient victime du milieu dans lequel il se trouve.
La foi lui aurait donné la
vigueur nécessaire pour résister, ou au danger intérieur, ou au danger
extérieur que nous venons de signaler. Mais sans la foi, l'homme reste livré à
sa faiblesse, et il tombe. C'est par la
foi que vous êtes debout, dit l'Apôtre. Fide statis (II Co 1, 23).
Donc, pour travailler efficacement à combattre l'ignorance, il faut des hommes sachant bien et croyant bien ; il nous faudrait des saints qui fussent des savants, et des savants qui fussent des saints.
Plaise à Dieu de nous les
donner!
Un mot de sainte Thérèse
Nous avons conclu nos
articles sur l'ignorance chez les chrétiens par ces mots : « Pour travailler
efficacement à combattre l'ignorance, il faut des hommes sachant bien et croyant
bien ; il nous faudrait des saints qui fussent savants, et des savants qui
fussent saints. Plaise à Dieu de nous les donner! »
Cela était imprimé quand,
ayant ouvert les Lettres de sainte
Thérèse, nous avons dès les premières pages trouvé le passage suivant :
« Je désire plus ardemment
que jamais que Dieu ait à son service des hommes qui unissent à la science un
entier détachement de toutes les choses d'ici‑bas qui ne sont que
mensonge et dérision ; je sens l'extrême besoin qu'en a l'Église, et j'en suis
si vivement touchée qu'il me semble que c'est se moquer que de s'affliger
d'autre chose. C'est pourquoi je ne cesse de recommander à Dieu cette affaire,
persuadée qu'un de ces hommes parfaits et véritablement embrasés du feu de son
amour fera plus de fruit et sera plus utile à sa gloire qu'un grand nombre
d'autres tièdes ou ignorants. »
Cette affaire que sainte Thérèse ne cessait de recommander à Dieu, cette affaire dont le cœur de la
séraphique vierge était si vivement touché, cette
qffaire est la pensée mère de 1'Œuvre de Notre‑Dame de la Sainte‑Espérance.
Quis sapiens, et intelliget ista ? (Os 14, 10) Où sont les hommes à qui
Dieu aura donné l'esprit de sagesse, et qui comprendront cela ? Plaise à Dieu
de nous donner à eux, ou de nous les donner !
Nous écrivons ces lignes en la fête de la transverbération du cœur de sainte Thérèse (27 août), et nous recommandons notre œuvre aux prières de la séraphique patronne du Carmel.
FIN
[1] Il s’agit de « l’Imitation de Jésus-Christ », extraordinaire traité de vie chrétienne attribué à un moine allemand du XV° siècle : Thomas de Kempen. Disponible aux Editions du Seuil en livre de poche (collection Livre de vie.) (NDLR)
[2] Indiquons au lecteur qui l’ignore, que les anges sont des êtres immatériels créés par Dieu avant les hommes. Ils relèvent de l’ordre naturel. (NDLR)
[3] Ia, IIae, q. V, a. 1 et 5.
[4] Un être contingent, ou non nécessaire est un être qui n’est pas maître de son existence : il ne peut de lui-même, se mettre à ne plus exister, puis à exister à nouveau, etc. (NDLR)
[5] Moral., liv. VIII, c. 32.
[6] Ia, IIae, q. 82, a. 1.
[7] Iae, Ilae, q. 85, a. 1.
[8] Saint Grégoire énumère les sept péchés capitaux dans un ordre un peu différent de nos catéchismes. Celui que nous appelons la paresse pour lui est la tristesse. Comme, par cette tristesse, il faut entendre l'état d'une âme qui est sans bonne volonté et sans goût pour les biens spirituels, et qui pour cela s'en détourne et manque à ses devoirs, il est évident que son état n'est autre que la paresse.
[9] Moral., liv. XXXI, c. 45.
[10] Moral., liv. XXXIII, c. 3.
[11] L’âme, habituellement distraite de la pensée de Dieu, ne lui rapportant presque jamais ses actes d'une manière explicite, s'expose à ce que l'une des trois concupiscences s'en empare comme il est dit.
[12] Ce qui est selon les lois de l'ordre surnaturel.
[13] Si l'intérêt temporel est la fin des dévotions, il y a là une véritable impiété, et un naturalisme tout semblable à l'ancien paganisme.
[14] Le christianisme rapporte la nature à Dieu ; le naturalisme rapporte Dieu à la nature ; c'est ce qui fait toucher du doigt l'impiété dont il est la formule.
[15] Voilà bien le trait saillant de la vie surnaturelle. Qui ne vit pas de cette vie‑là, est en péché mortel.
[16] Nous dirions aujourd'hui : la prière.
[17] Acte de la vie surnaturelle.
[18] Le naturalisme prétend soumettre tout, et Dieu lui‑même, à la nature.
[19] Avarice, ambition, sensualité ; amours funestes de l’argent, de la gloire et du plaisir : ce sont les trois concupiscences.
[20] Si Bossuet parlait aujourd'hui, il ne manquerait pas d'ajouter : « S'il vous plaît tant d'exalter le Coeur de Jésus, que ne vous rendez‑vous dociles à cette parole de Jésus : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ? » »
[21] Ce texte a été écrit avant la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905) ; la France vivait alors sous le régime du Concordat. (NDLR)