Le vrai catholique
et la politique
par
le R.P. Grasset, C.P.C.R. (1959)
Extrait de la revue
« Le Sel de la Terre » n° 41, été 2001. (Couvent de La
Haye-aux-Bonshommes, 49240 Avrillé)
Le
29 janvier 1959
[…]
Certes, beaucoup de points défendus par les nationalistes les plus catholiques
sont authentiquement contenus et exprimés dans l'enseignement traditionnel de
l'Église. Nous pourrons même concéder que quelques nationalistes ne visent que
la restauration de l'ordre social chrétien ... Mais, je le répète, ce qui
compte, c'est le formel et non le matériel. On peut à l'extrême se faire les
champions de la lettre du catholicisme, avoir pour objet la matière de
l'enseignement catholique. Cependant on
n'en est pas pour autant formellement catholiques, si on ne possède pour cela
l'esprit du catholicisme.
(
... ) Il manque aux nationalistes comme à la majeure partie des catholiques
modernes cette lumière spécifique, ce lumen
sub quo des scolastiques. Cette cécité n'est pas nouvelle, elle est le
péché de tous les naturalistes, ou mieux, le châtiment de leur orgueil
naturaliste. Charles Maurras, le grand Charles Maurras, était frappé de cette
cécité intellectuelle. Il admirait profondément l'Église catholique. Il chantait
en elle la civilisatrice par antonomase, il lutta pour elle contre ses ennemis.
Mais il ne voyait pas que cet ordre, qui
le séduisait tant, était l'effet d'une action surnaturelle.
L'Église
est un corps harmonieux, mais c'est la mutiler que d'y supprimer son âme
vivifiante : l'Esprit‑Saint de jésus, son époux. L'erreur des
nationalistes est une erreur sur l'Incarnation du Verbe. ( ... ) Ils
voudraient, ils veulent même, l'ordre admirable causé par l'Église catholique
romaine. Ils le veulent pour plusieurs motifs : par tradition catholique ; par
amour de l'ordre et de la raison ; par opposition à des adversaires qui
combattent cette même Église romaine. Mais ils ne savent pas ‑ ou s'ils
le savent, c'est sans influence formelle sur leur action, c'est‑à‑dire
que leur action n'est pas informée par cette vue, cette connaissance que cet ordre naturel est impossible sans le
surnaturel, qu'il est le fruit de la grâce du Christ rédempteur, ( ... )
et, par suite, qu'il ne peut se défendre ou se conquérir que par les moyens
naturels surnaturalisés. Le grand péché des nationalistes est ce naturalisme
pratique, je dirai cette praxis athée (pour employer le langage marxiste) avec
lesquels ils s'efforcent de vaincre leurs adversaires et d'instaurer l'ordre
social chrétien. Effort tragiquement stérile.
Voilà
la raison profonde des échecs répétés de la Contre‑Révolution. Elle s'oppose matériellement à la
Révolution ; à savoir :
son but, son objet matériel est contradictoire, objectivement contradictoire du
but, de l'objet matériel de la Révolution, mais
formellement, elle voit cet objet sous une lumière analogue à la lumière
marxiste, naturaliste, et par suite elle agit en naturaliste travaillant sans
s'en rendre compte dans le sens de la Révolution. Elle est une phase de la
Révolution, une phase dialectique, qui, opposée diamétralement (mais sur le
même plan) à d'autres phases extrêmes de la Révolution, reste contraire,
formellement contraire et non contradictoire à l'action révolutionnaire. ( ...
).
Pour
bien comprendre ceci, je vais donner quelques exemples,
Le Parti. Cette conception
moderne du parti est une idée révolutionnaire. Elle échappe rarement à
l'orgueil de caste et à la tyrannie de la partie sur le tout. Elle s'origine
d'une pensée, plus ou moins confuse ou précise, subjectiviste, individualiste.
Le parti, c'est l'individu collectif. Par principe, il est antinaturel, donc
source de désordre. Il a une conception de l'homme qui n'est pas organique,
divine, il forme des forces au service d'une idéologie abstraite. L'homme de
parti est de type standard interchangeable. Vous vous rappellerez ce que dit
notre ami, l'autre jour, en parlant des ouvriers : « Ce sont les nôtres ». Le
sens de la propriété est très nuisible à l'harmonie chrétienne. On pourrait
croire que notre ami est jaloux de voir que d'autres s'occupent d'un problème
qu'il se croit seul capable de résoudre. Voilà un bien grand danger. Le Parti veut être celui qui fait tout. Il s'achève,
quand il triomphe, en un étatisme dictatorial insupportable et sa tyrannie se
maintient par la persécution, jusqu'à ce qu'un autre naturalisme, un autre
parti le détruise. Le parti, par essence, se sépare du peuple parce que le
peuple se rend très vite compte (et les autres tyrans de demain se chargent de
le mettre en évidence) que le parti ne le sert pas, mais qu'au contraire il
est, lui [le peuple], l'esclave (selon divers degrés de confort) du parti
(quelle que soit la chose désignée par ce mot de parti : soit une classe, soit
un individu, soit un consortium, etc.). Comme
ceci est contraire à l'esprit de Jésus‑Christ qui, lui, est venu non pour
être servi, mais pour servir ! Comment vaincre la Révolution qui a engendré
l'esprit de parti, avec un autre parti ? Erreur, profonde et grave erreur, même
si la cause proposée à l'activité du parti est le règne de Jésus‑Christ.
Ne croyez pas que ceci soit dit à la légère. Que s'examinent sincèrement nos
nationalistes (une bonne retraite de cinq jours !) et ils découvriront qu'ils
ne souffrent pas avec patience que d'autres qu'eux‑mêmes travaillent à la
même cause et puissent récolter la gloire du succès. Avec cet esprit partisan,
( ... ) comment comprendre la complémentarité catholique des oeuvres ? Les
partis de droite crèvent chroniquement parce qu'ils veulent tout faire comme
l'État totalitaire. Et ceci vient de leur fausse vision du réel,
essentiellement parce qu'ils oublient que
la Contre‑Révolution, l'ordre social chrétien est avant tout l'oeuvre de
Dieu. Ils feraient bien de méditer la doctrine du Corps Mystique ( ... )
exposée dans saint Paul (I Co 12). Divers membres, mais un seul Esprit,
diverses fonctions, mais un seul Esprit. Leur naturalisme inconscient leur fait
croire qu'ils sont la source unique de l'ordre. De là au rationalisme
positiviste, il n'y a qu'un pas ; au marxisme, deux pas, ce dernier mettant la
source de toute réalité dans la pure action humaine... je ne parle pas des
confusions que cet esprit de parti (qui a
pour origine l'orgueil au service du bien tandis que le marxisme est l'orgueil
au service du mal) engendre entre l'ordre spéculatif et l'ordre pratique.
Vous savez, vous, combien on a vite fait d'ériger en dogme ce qui n'est que
norme d'action et ne relève que de la prudence. ( ... ) « Ma, ou notre position
est la seule. » On dogmatise ‑ on exclut ‑ on a vite fait de douter
de la bonne foi des autres... Ces autres, bientôt, on les haïra... ( ... )
Prenons
un autre exemple caractéristique. En fait, c'est dire la même chose sous un
autre aspect.
A
méconnaître (par défaut de voir les choses dans la lumière de la foi et des
dons de science et d'intelligence) le surnaturel, ou, du moins, à le
méconnaître pratiquement, dans leur action politique et sociale, les nationalistes se dépensent inutilement à
répondre aux ennemis sur leur propre terrain. Folie dont les conséquences
sont fatales ! Que d'efforts, que de sacrifices pour la bonne cause ! Et, pour
récolte, une série renouvelée d'échecs de plus en plus graves ! On s'arme de sa
plume, on polémique, on se bat, on fait le coup de feu même et puis, que voit‑on
? Les ennemis plus forts que la veille et les champions de la bonne cause
découragés et divisés... il faut le dire, on
a perdu le sens du combat contre‑révolutionnaire parce qu'on n'a plus le
sens surnaturel, l'esprit surnaturel. On ne sait plus que ‑ s'il faut
combattre, certes, c'est cependant « Dieu qui donne la victoire ». On
néglige de prier sans discontinuer, selon la recommandation du Christ lui‑même.
On oublie pratiquement que sans Dieu nous ne pouvons rien faire. Sans doute, la raison peut connaître quelques vérités,
mais pas toutes sans la grâce qui la fortifie et l'élève. Sans doute, la
volonté peut faire des actes des vertus naturelles, mais pas pratiquer sans la grâce toutes les vertus et s'y
maintenir. ( ... ) Alors, pas d'ordre
social stable et durable sans Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, c'est‑à‑dire
concrètement, sans la doctrine de Jésus‑Christ éclairée dans la lumière
de Jésus‑Christ, sans la grâce et la charité de Jésus‑Christ
distribuées et produites par les moyens surnaturels, en particulier les sacrements.
Et comme le péché (originel et actuel) est le grand obstacle à l'ordre divino‑humain,
pas d'ordre social sans la croix de Jésus‑Christ, c'est‑à‑dire
sans l'abnégation, la pauvreté, la contradiction.
Voilà
des années que Dieu nous donne la leçon des faits et nous ne voulons pas
comprendre. Notre naturalisme pratique échoue. Que faut‑il de plus pour y
renoncer une bonne fois ? « Allons‑nous recommencer les mêmes erreurs
suivies des mêmes châtiments ? »
Allons‑nous
enfin comprendre, selon le mot du cardinal Pie, que Jésus‑Christ n'est pas facultatif ? Saurons‑nous apprécier
à sa juste valeur la cause que nous voulons servir ? Saurons‑nous voir l'ordre enchanteur du christianisme
avec les yeux de la foi, dans la haute et nécessaire lumière du catholicisme
formel ? ( ... ).
Les
vrais hommes d'action sont des contemplatifs. Ils voient tout dans le Verbe de
Dieu comme le Père voit toutes choses dans son Verbe, sa propre splendeur.
Alors, ainsi élevés et fortifiés de cette lumière qui est vie (Jn 1, 1), ils découvrent
mieux que les autres quels sont les
moyens les plus efficaces et les plus sûrs (cf. « Principe et fondement »
des Exercices de saint Ignace*) pour
arriver au but. Les vrais (il y en a de faux qui ne sont que des rêveurs
séparés du réel, des idéalistes fumeux) contemplatifs sont les plus prudents.
(*) ‑ Exercices spirituels, Principe
et fondement, n° 23 : « Désirant et choisissant uniquement ce qui nous conduit
plus sûrement à la fin pour laquelle nous sommes créés. » (NDLR.)