LOUIS JUGNET

(1913-1973)

Louis Jugnet a été professeur de Khâgne au Lycée Pierre de Fermat et à l’Institut d’Etudes Politiques de Toulouse

 

 

 

 

 

 

 

 

PROBLEMES

 

ET GRANDS COURANTS

 

DE LA

 

 PHILOSOPHIE

 

(1974)

 

 

 

 

Préface de Marcel de Corte


 

 

 

 

 

 


SOMMAIRE

 

 

 

Préface de Marcel De Corte  

Avant-propos de l'auteur

Bibliographie

I. — Urgence  des  problèmes  philosophiques

II. — Philosophie  et  Science

III.  — Philosophie  et Art

IV.  — Philosophie et politique

V. — Philosophie  et religion

VI. — L'idée de Vérité

VII. — La philosophie grecques

VIII. — La philosophie médiévale

IX. — Descartes  ou  la  naissance  du   rationa­lisme moderne

X. — Les idéologies du progrès

XI. — Hegel  et l'hégélianisme

XII. — Kierkegaard

XIII.  — Nietzsche

XIV.  — Bergson

XV. — Freud et la psychanalyse

XVI. — La phénoménologie (Husserl)

XVII. — La phénoménologie (Scheler et Heidegger)

XVIII. — Sartre et l'existentialisme athée

XIX. — Camus

XX. — Le marxisme

XXI. — Teilhard de Chardin

XXII. — Le structuralisme

XXIII. — Conclusion

 

 


PRÉFACE

 

 

Les Problèmes et Grands Courants de la Philosophie de Louis Jugnet que j'ai l'honneur et la triste joie de préfacer maintenant que son auteur est décédé sont de la même veine que ses autres ouvrages dont il me plaît de rappeler les titres au lecteur : Un psychiatre philosophe : Rudolf Allers ou l’Anti-Freud ; Catholicisme, foi et problème reli­gieux, et surtout l'admirable Pour connaître la Pensée de saint Thomas d'Aquin dont je recommande chaque année la lecture et la méditation à mes élèves. Les nombreux ar­ticles que Louis Jugnet a publiés dans diverses revues, les stencils de ses conférences et de ses enseignements en Pre­mière Supérieure du Lycée Fermât à Toulouse ainsi qu'à l'Institut d'Etudes Politiques de la même ville, où il a for­mé des générations d'étudiants, coulent de la même sour­ce : la métaphysique naturelle de l'intelligence humaine ou, plus précisément encore, car on pourrait penser que cette métaphysique naturelle procède plus de l'intelligence hu­maine que des choses, l'accueil confiant que fait l'intelli­gence de l'homme à l'être lorsqu'elle l'interroge sur ce qu'il a de plus profond et de plus essentiel en lui. Corrélatif à cet­te réceptivité de l'intelligence au réel, il y a, inséparable­ment, le refus de l'apparence, de ce qui n'est pas, de ce qui n'a d'être qu'en tant que construit à l'intérieur de son esprit par l'homme ou qu'en tant qu'exprimé par lui dans des mots.

D'où l'extraordinaire probité de la pensée de Louis Ju­gnet. A une époque où trop de philosophes tirent de leurs songes et de leurs acrobaties verbales des feux d'artifice dont les flammes et les fumées conjuguées n'ont d'autre

fin que de séduire et d'aveugler le chaland, Louis Jugnet n'a d'autre dessein que d'amener l'intelligence du lecteur à reconnaître la vérité de son propos. Avec lui, rien de cet hermétisme dans lequel se complaisent les indigents de la philosophie, riches en réputation et en gloire, mais cette vive et claire correspondance au réel en quoi consiste la vé­rité des choses que l'on dit. Rien non plus de ces raisonne­ments torses où l'irrationnel glisse ses poisons : point de sophismes. Point davantage de cette « littérature » où le « roman » et la « poésie », vidés du reste de leur substance, s'incorporent à la pauvreté de la pensée : les vessies sont ici des vessies, Louis Jugnet les dégonfle carrément et les lanternes des lanternes, Louis Jugnet nous éclaire tout sim­plement, avec force, netteté, précision. Il n'a rien du char­latan qui éblouit pour tromper.

Le livre que nous présentons au lecteur manifeste les qualités de l'éducateur-né. Nous disons bien de l'éduca­teur, de celui qui aide l'intelligence à se dépouiller de la fascination de l'imaginaire qui se substitue, avec une fré­quence inouïe, à son objet propre : la réalité intelligible, - et non de l'enseignant qui exécute mécaniquement un programme venu « d'en-haut », d'un Etat dont la prétention pédagogique est égale à son « omninescience ». Ces quali­tés sont la conviction, qui n'est point seulement l'assurance d'être dans la vérité, mais l'acquiescement de l'esprit à des certitudes communicatives aux autres par elles-mêmes ; la fermeté, qui ne se laisse ébranler par aucune argumen­tation spécieuse parce qu'elle s'appuie sur la solidité iné­branlable du réel ; et enfin ce respect de l'intelligence de l'élève à laquelle on ne peut se résoudre à donner une autre nourriture que l'être lui-même pour quoi elle est faite. Voyez les professeurs de philosophie actuels, ballottés en­tre le scepticisme prétendument libéral et le fanatisme marxiste, balancés de l'aberration molle à l'aberration dure, tiraillés entre la complaisance lâche à l'anarchie et la nostalgie d'un dogmatisme totalitaire appuyé sur un appareil policier à leur service... Il faut avoir connu Louis Jugnet pour savoir qu'il avait délibérément sacrifié la belle carrière d'écrivain-philosophe à laquelle il était promis à l'enseignement de la vérité et à la préservation des jeunes intelligences des corruptions du siècle.

Ces qualités que nous venons de citer ne sont pas seule­ment propres à la philosophie traditionnelle dont Louis Jugnet se proclame le disciple, elles sont aussi celles d'un caractère. Je ne suis pas éloigné de croire qu'à cet égard, selon le mot de Fichte dont je redresserais le sens, « la philosophie qu'on a dépend du philosophe qu'on est ». On a beau se présenter comme un parangon de la philosophie traditionnelle, sans le caractère, le tempérament, la per­sonnalité qui en incarne les exigences,

Beauté, raison, vertu, tous les honneurs de l'homme, Les visages divins qui sortent de la nuit,

ce n'est là que façade qui dissimule un temple écroulé, sin­gulièrement à notre époque où la complaisance aux idées à la mode — dont la dite « tradition » serait capable d'as­similer « ce qu'elles contiennent de vérité » ! — est de ri­gueur chez les intellectuels chrétiens avides d'aggiornamento perpétuel. On est ravi de voir Louis Jugnet joignant à son oui résolu à la vérité, un non énergique, inébranlable, aux erreurs aux goûts du jour.

C'est que l'histoire de la philosophie ne se sépare pas, pour Louis Jugnet, de la philosophie. Elle n'est point juge, elle est jugée selon le seul critère qui soit : la vérité. Aussi Louis Jugnet fait-il précéder à bon droit son exposé des « grands courants » qui la parcourent, de l'énoncé des pro­blèmes qu'elle soulève et des solutions qu'il importe de lui donner. Je recommande particulièrement aux jeunes esprits et au public cultivé ces pages d'une clarté adamantine qui les immuniseront à jamais contre l'affirmation, aujour­d'hui courante et passée dans les mœurs de l’intelligentzia laïque et ecclésiastique, que « la vérité évolue », que « nous assistons à une mutation de l'homme sans exemple dans l'histoire » et qu'il ne faut pas juger le présent selon des normes prétendument éternelles et périmées, mais se­lon je ne sais quel radieux avenir fabriqué à coups de sa­live et d'encre par tous ceux qui aspirent à convertir en pouvoir temporel le pouvoir spirituel qu'ils détiennent in­dûment. Elles leur donneront la vigueur intellectuelle né­cessaire pour résister à l'attrait des miroirs aux alouettes que font briller les manipulateurs de l'opinion publique avant de  se transformer en grands  inquisiteurs  sous les yeux de leurs victimes désarmées et consentantes. On res­pire en elles la présence d'une vertu cardinale : la force.

Louis Jugnet a puisé cette force dans l'enseignement du « Maître de ceux qui savent » : Aristote, et dans celui de saint Thomas d'Aquin qui le clarifie, le prolonge et en sou­ligne sans cesse l'harmonie avec la Révélation chrétienne. Il ne craint pas de se présenter tel qu'il est : un philosophe catholique, un thomiste de la stricte observance qui affir­me, avec une sereine et solide assurance, prête à faire front à tout « contestataire », que, « si une doctrine, tel le tho­misme, est substantiellement vraie, elle peut fort bien con­tenir la réponse à des problèmes historiquement variables' en leur formulation, d'autant plus que la pensée humaine, loin d'être affectée du coefficient de variabilité que certains voudraient lui attribuer, oscille entre un assez petit nombre de problèmes fondamentaux, pourvus d'un nombre presque aussi restreint de solutions-types ». Pour Louis Jugnet, comme pour nous, « la valeur du thomisme est quelque chose de présent — et d'éternel, — de présent parce qu'éternel »[1]. Louis Jugnet n'est pas de ceux qui sacrifient l'aristolélisme du thomisme sur l'autel d'une prétendue mé­taphysique biblique, ni davantage de ceux qui les immolent l'un et l'autre au pied du trône où siègent, divinité aux mille visages, les exigences de la mentalité contemporaine ». Il n'est pas un concordiste pour la cause. Il ne vise pas à montrer la compatibilité des incompatibles, à la manière de trop de « penseurs » catholiques d'hier et d'aujourd'hui. Comme il l'écrivait lui-même, il y a un quart de siècle, et il n'a pas changé depuis, « ceux qui méritent le qualificatif de concordistes sont essentiellement ceux qui remanient et retaillent à leur façon l'enseignement catholique en fonction des doctrines à la mode (Evolutionnisme intégral, Existen­tialisme, Hégélianisme, Marxisme, Scientisme, Freudisme) et non ceux qui essaient honnêtement d'effectuer une syn­thèse catholique de bon aloi »[2].

Cette « synthèse catholique », possible, à peine commen­cée ou avortée, faute d'une philosophie vraie, au niveau des sciences, est rigoureusement impossible au niveau de la philosophie dite moderne, taraudée par un subjectivisme souvent proche de la schizophrénie. Après en avoir étudié avec soin, avec pénétration, avec rigueur, les principaux courants, Louis Jugnet l'établit sans appel. On sort de la lecture de son livre purifié des illusions qu'on pouvait en­core garder, avec la satisfaction de voir brisées les idoles du théâtre de ce monde. Cet ouvrage est un de ceux qui restituent à l'esprit humain ce qui lui manque le plus au­jourd'hui : la SANTE. Il restera comme une humble et so­lide pierre d'angle de ce monument que quelques rares si­gnes ou intersignes annoncent et qui sera consacré par le siècle à la philosophie réaliste qui l'aura sauvé du désastre.

 

Marcel DE CORTE, Professeur à l'Université de Liège.

 

 

 


AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR

 

 

Cet ouvrage n'est pas « au goût du jour ». Non certes qu'il combatte par principe les idées à la mode, mais parce que l'auteur est persuadé que la mode est sans valeur quand il s'agit de vérité, et qu'il abomine ce que Jacques Maritain a si bien nommé la « chronolâtrie épistémologique », c'est-à-dire « la fixation obsessionnelle sur le temps qui passe », la hantise d'être « dépassé ».

Nietzsche, ici bien inspiré, disait qu'il ne voulait même pas savoir comment on fait pour être dans le sens du cou­rant. Notre seule règle de pensée et d'action, c'est d'être en accord avec le réel, qui ne dépend pas des caprices de la « tendance dominante » à une époque donnée.

Ce n'est pas un cours, ni même un traité systématique, encore qu'il doive la majeure partie de son contenu à des cours. La majeure partie seulement : il y a aussi, à l'ori­gine, des conférences ou des articles antérieurs. Il peut donc — il doit même — rendre service à un public plus étendu que le monde estudiantin et professoral, bien que l'auteur ait donné l'essentiel de sa vie et de ses efforts à l'enseignement oral, raison pour laquelle il n'a pas publié davantage. On a ajouté à la première édition - vite épuisée - non seulement tel ou tel passage d'appoint dans les cha­pitres déjà publiés, mais plus encore, des chapitres con­cernant des auteurs et des courants de pensée non étudiés dans la première version.

Les développements sont de longueur et de type varia­bles. Le plus souvent, la doctrine discutée est d'abord ex­posée. Dans quelques cas, elle ne l'est que très peu, tant nous l'estimons communément connue. Nous demandons qu'on veuille bien ne pas s'en étonner ni s'en scandaliser car c'est consciemment que nous avons agi de cette ma­nière.

Un mot encore, sur le style : il est direct, spontané, « parlé ». Nous savons que certains nous en font grief. Nous préférons cependant cette manière de faire car si l'académisme y perd, le contact vital avec le lecteur y ga­gne et, à notre sens, ceci compense largement cela.

Nous ne voyons rien d'essentiel à dire de plus, tant l'a­micale et si dense préface de Marcel De Corte - que nous remercions de nous avoir si bien compris - expose exac­tement notre projet et notre orientation fondamentale. Tout au plus pouvons-nous inviter le lecteur à relire « Le meunier, son fils et l'âne » de l'excellent La Fontaine (Fa­bles, III, 1) :

 

« Parbleu, dit le meunier, est bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père...

Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,

Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien,

J'en veux faire à ma tête. Il le fit et fît bien. »

 


BIBLIOGRAPHIE

 

 

Beaucoup demandent des titres d'ouvrages solides et ma­niables.

Voici quelques indications de base :

1°/ Pour une étude d'ensemble des problèmes philosophi­ques, on aura un excellent ouvrage fondamental (très au point) avec le Traité de Philosophie de JOLIVET (4 vol. chez Vitte : voir notamment le tome consacré à la Métaphysique, et celui qui traite de la Morale).

Voir également J. MARITAIN : Introduction générale à la Philosophie (Téqui).

Le vocabulaire philosophique embarrasse certains étudiants. Ils pourront se reporter à un « Vocabu­laire » courant (celui de JOLIVET par exemple, an­nexé au Traité).

S'ils veulent approfondir tel ou tel point, ils consul­teront LALANDE (Vocabulaire technique et critique de la Philosophie).

2°/ Pour l'Histoire de la Philosophie :

On peut consulter l'Histoire de la Philosophie, de BREHIER, mais pour l'usage courant, habituel, THONNARD (Précis d'Histoire de la Philosophie, chez Desclée et Cie) est bien préférable (tables nom­breuses, numéros des paragraphes, etc.).

Pour la philosophie récente, on ajoutera : BOCHENSKI : La philosophie contemporaine en Europe (Payot, se trouve dans une collection « livre de poche ») et J. WAHL : Tableau de la philosophie française (Gal­limard).

 

N.B. — D'autres ouvrages sont indiqués au fur et à mesure, à propos de chaque question.

 

 

 

 

 

 


I - Urgence des problèmes philosophiques

 

 

Deux écueils se manifestent pour l'apprenti-philosophe : un scepticisme prématuré, qui se prend trop facilement pour de l'esprit critique (il n'y a rien de vrai, toutes les doctrines se valent, etc.), et un simplisme qui croit pou­voir juger de haut, à l'aide d'un cliché à la mode, des doc­trines qui ont été patiemment élaborées par des génies vé­ritables.

Nous verrons qu'on peut croire à la vérité, mais qu'il ne faut pas d'engouement irréfléchi pour les idées qui font le plus de bruit.

Par-delà sa place dans les programmes scolaires, la phi­losophie est une étude de problèmes manifestement réels et inévitables pour quiconque ne veut pas vivre comme une brute, sans jamais réfléchir. N'y pas penser n'est pas une solution. MONTAIGNE et PASCAL le disaient déjà fort bien, mais, tout récemment, ce sont des auteurs aussi connus et aussi peu conformistes que IONESCO qui vien­nent nous le rappeler :

« Lorsque l'homme ne se préoccupe pas du problème des fins dernières (des buts ultimes), lorsque seul l'intéresse le destin d'une nation politique, de l'économie, lorsque les grands problèmes métaphysiques ne font plus souffrir, lais­sent indifférent, l'humanité est dégradée, elle devient bes­tiale. » (Présent passé et passé présent, dans Mercure de France. 1968, p. 64). Cf. l'écrivain russe SOLJENITSINE : « J'ai toujours vécu pour le pourquoi » (La Bougie dans le Vent), et l'écrivain « de pointe » Edgar Morin déplore « le règlement de compte de l'adolescence où, croyant tran­cher, j'ai, en fait, éliminé les grands problèmes ». (Le vif du sujet, p. 14).

Quels sont au juste ces problèmes ? D'emblée nous ren­controns le problème du mal, sous toutes ses formes (la souffrance, la mort, qui nous concerne tous), la liberté, la morale, Dieu : on ne peut y répondre, même par une néga­tion, que si on y a suffisamment réfléchi à tête reposée : autrement, c'est du conformisme social (il y a aussi un conformisme moutonnier de la négation et de la révolte) ou une pure réaction passionnelle, irrationnelle.

On peut même en quelque sorte codifier, ramener à quelques-uns les problèmes fondamentaux que toute phi­losophie rencontre : le problème de l'Un et du multiple, de l'Etre et du devenir (du stable et du changeant), etc..

C'est ce que le phénoménologue Nicolaï HARTMANN appelle Vaporétique ou aporeutique, c'est-à-dire une sorte de tableau précis des difficultés auxquelles tout philosophe est affronté. Ces problèmes sont, au fond, en très petit nom­bre.

Mais qu'en est-il de l'extrême multiplicité des systèmes philosophiques ? Est-ce un désordre, un chaos pur et sim­ple ? Ou bien obéissent-ils à un rythme dit dialectique (idéaliste avec HEGEL, matérialiste avec MARX, par exem­ple), On peut en douter, et nous y reviendrons dans l'étude des grandes doctrines.[3]

Dès lors, on peut se demander ce que seront les rapports entre philosophie proprement dite et histoire de la philo­sophie. A ce sujet, on se fait souvent des illusions. MER­LEAU-PONTY faisait volontiers remarquer que l'histoire de la philosophie n'est jamais enregistrement passif, ni pure narration, mais qu'elle implique déjà des choix doc­trinaux.

La seule manière d'exposer de façon totalement « objec­tive » la doctrine d'un philosophe serait de citer intégrale­ment ses œuvres complètes, sans en sauter une seule ligne. Autrement, si vous choisissez tel passage plutôt que tel au­tre parce que vous l'estimez « le plus important » (ce qui ne sera jamais l'avis de tout le monde), telle œuvre comme plus représentative, vous intervenez déjà avec des idées à vous, des présupposés, etc.. En fait, la philosophie et l'his­toire de la philosophie sont sans cesse présentes l'une dans l'autre.

Il faut cependant remarquer qu'il y a une étude fonda­mentale des problèmes philosophiques en eux-mêmes, qui ne peut en aucune façon se ramener à un défilé de systèmes ou d'exposés de doctrines suivant un ordre plus ou moins chronologique. Citons ici un excellent texte qui a pour au­teur un homme dont les positions sont, par ailleurs, aussi opposées aux nôtres que possible : « L'enseignement philo­sophique ne part pas des œuvres, et n'a pas pour objet essentiel, dans un enseignement d'initiation, l'explication spécialisée de ces œuvres. Son objet essentiel est la formu­lation de problèmes par le moyen de l'analyse des concepts. Par conséquent, si un programme de Lettres est un pro­gramme d'œuvres, un programme de philosophie sera un programme de notions. Quand nous réfléchissons (sur) no­tre expérience, nous utilisons des notions telles que liberté, nécessité, vérité, réalité, savoir, science, etc.. L'apprentissage philosophique consiste à découvrir ce qu'engage cha­que notion, ce à quoi nous nous engageons, théoriquement et pratiquement, en définissant et en liant des concepts de telle et telle manière • Nous devons donc apprendre à ren­voyer chaque notion à ses corrélatifs, à ses opposés, à ses principes et à ses conséquences, découvrir peu à peu, par une exploration méthodique de chaque champ sémantique, de chaque notion, le contenu des concepts, leurs fonctions, leurs usages, le sens de ces usages, etc...[4]

« Pour reconnaître les problèmes dans l'histoire, il faut d'abord les avoir saisis en eux-mêmes. Saisi dans le problè­me ce qui est nécessaire, supra-temporel, inévitable » (N. HARTMANN, Les principes, etc., t. I, p. 141).

Ce faisant, on « rencontre » PLATON, KANT, FREUD, etc.. Les grands textes sont donc comme des exemples (applications, illustrations).

Par conséquent, avant d'aborder les grandes orienta­tions doctrinales, ou les grands courants en eux-mêmes, il est absolument indispensable de situer la philosophie par rapport aux autres manières d'envisager l'univers, ce qui amène les chapitres suivants :

Philosophie et Science, Philosophie et Art, Philosophie et Politique, Philosophie et Religion que suivra une brève étude de l'idée même de vérité, qui est comme l'enjeu mê­me de la philosophie, et dont la plupart des gens n'arrivent même plus à se faire une représentation correcte.

 

 


II - Philosophie et science

 

 

Antérieurement à toute différenciation entre les divers types de savoir humain, nous constatons que nous som­mes tous plongés, quel que soit notre âge, notre ethnie, no­tre époque, notre métier, nos opinions, dans un univers massivement fourni par l'expérience quotidienne fonda­mentale (connaissance, naturelle ou spontanée, du monde). Son rôle a notamment été étudié par certains phénomènologues comme HUSSERL. Les philosophes allemands dési­gnent par divers mots tels que Umwelt, Lebenswelt, cet uni­vers familier qui nous entoure, dès l'éveil de la connais­sance.

C'est en somme ce qu'on entend par « connaissance de sens commun », mais ici, il faut prendre bien garde à une confusion courante : l'expression « sens commun » peut désigner deux choses très différentes :

a) la connaissance toute première que nous fournit l'ex­périence sensible pré-scientifique, interprétée spontanément par les premiers principes de l'intelligence (identité, cau­salité, etc.).

b) l'ensemble des préjugés sociaux, politiques, religieux, etc. d'une époque et d'un milieu donnés (ainsi nous qualifions facilement comme « n'ayant pas le sens commun » tout ce qui heurte nos routines et nos préjugés).

Il est évident que seul le sens (a) nous intéresse présen­tement.

A ce sujet, il faut souligner une idée très importante, et qui commandera toute l'idée qu'on se fera par la suite de la philosophie : on peut constater que les philosophes se répartissent suivant deux tendances très opposées. Les uns estiment que nous avons tout à gagner à faire confiance à la pensée spontanée, naturelle, première, antérieure à tout système de spécialiste, et qui traduit en nous l'élan de la connaissance sensible et intellectuelle, quitte du reste à le contrôler, le vérifier, de façon sainement critique, et à l'ap­profondir de façon rigoureusement méthodique. C'est l'es­prit de la grande philosophie grecque classique, notam­ment chez PLATON et ARISTOTE, et d'un certain nombre de penseurs dont nous reparlerons par la suite. Ecoutons ce qu'en dit BERGSON, dans l'Evolution créatrice, bien que lui-même adopte une tout autre méthode de recherche :

« Si l'on en élimine tout ce qui est venu de la religion (antique), de la poésie, de la vie sociale, comme aussi d'une physique et d'une biologie encore rudimentaires, si l'on fait abstraction des matériaux friables qui entrent dans la com­position de cet immense édifice, une charpente solide de­meure, et cette charpente dessine les grandes lignes d'une métaphysique qui est, croyons-nous, la métaphysique na­turelle de l'intelligence humaine. » (C'est nous qui sou­lignons). Opposer ici HEGEL : « Le philosophe est d'au­tant plus philosophe qu'il est moins homme », et BALMES (1810-1848) : « Si j'avais à choisir, je préférerais être hom­me sans être philosophe que l'inverse. »

J.-P. MAXENCE écrivait, dans les années 1930 (Posi­tions, t. I) : « Cette métaphysique commence dès le prin­cipe par accepter l'homme tel qu'il est par sa nature. Elle se soumet aux règles du jeu, parce que, se révolter contre la vie, c'est condamner les mots humains à n'être que des cris harmonieusement disposés selon une échelle de sons. »

Inversement, un grand nombre de philosophes modernes s'évertuent à nier, piétiner, arracher, tout ce qui vient de cet élan naturel de l'intelligence, qui constitue pour eux non un courant ou une plate-forme à utiliser, mais une erreur initiale à corriger. C'est le cas en particulier des philosophies dites idéalistes au sens fondamental que don­ne à ce mot le vocabulaire de LALANDE. Pour eux, une doctrine a d'autant plus de chance d'être vraie qu'elle est plus contraire à ce que pense l'homme naturel, en ses intui­tions premières. La philosophie risque alors de devenir un pur travail artificiellement construit, qui ne répond plus à aucun problème fondamental que nous nous posons d'emblée. Le résultat nous est connu présentement. Mon­sieur DERRIDA ramène la philosophie à « une question sur la possibilité de la question » (L'écriture et la diffé­rence, 1967), ce qui permet à un critique d'ironiser sur cette philosophie (?) qui se ramène à une « démarche pour contribuer à l'introduction aux problèmes d'une vraie pro­blématique » (MANARANCHE, Franc-parler pour notre temps, p. 65). Nous n'avons plus que des penseurs (?) qui courent « après le fondement du fondement du fonde­ment » (P. THUILLIER, Socrate fonctionnaire, p. 32).

Sur l'expérience fondamentale va se construire le savoir humain, en la découpant, l'interprétant, la rectifiant par­fois (notamment sur le plan scientifique). Mais il y a plu­sieurs façons de s'intéresser au monde, des manières dif­férentes de l'aborder et de l'envisager, suivant, précisé­ment, la Philosophie, la Science, l'Art, la Politique, la Re­ligion. Chacune a ses méthodes d'investigation, son centre d'intérêts, son tour d'esprit propre. Cette pluralité évoque une complémentarité où chacun a son mot à dire, et non la dictature, ou la tyrannie de tel ou tel mode d'appréhen­sion du réel.

Une des erreurs les plus graves consistait à investir d'emblée une seule de ces disciplines de notre confiance inconditionnée, en disqualifiant ou en diminuant les au­tres.

Sa forme la plus répandue est précisément le Scientisme, c'est-à-dire l'impérialisme de la Science de labora­toire sur tous les domaines de la pensée et de la conscience de l'homme. C'est une attitude qui a régné sur presque tout le XIXe siècle, et qui est encore vivace à l'heure actuelle dans le grand public, sinon chez les grands intellectuels qui sont beaucoup plus réservés en général.

La Science, en effet, dans sa partie la plus développée et la plus spectaculaire, c'est-à-dire la physique mathématisée, ne retient des choses concrètes que l'aspect quanti­tatif mesurable. Elle établit des lois, c'est-à-dire des rap­ports ou relations entre les phénomènes observables, puis les coordonne suivant quelques principes très abstraits en une vaste théorie d'ensemble, qui subit continuellement la remise en question la plus radicale s'il le faut. C'est ce qui fait dire au célèbre physicien EDDINGTON que « les sym­boles mathématiques utilisés par la physique actuelle res­semblent aussi peu aux faits réels que le numéro de télé­phone au visage de l'abonné qu'il permet d'appeler. » II serait donc insensé d'attendre de la pure science expéri­mentale une réponse aux problèmes philosophiques fon­damentaux dont nous parlions au début[5].

C'est ce que reconnaît sans difficulté un savant logicien et mathématicien, fort connu lui aussi, WITTGENSTEIN, lorsqu'il déclare : « ...même si toutes les questions scienti­fiques étaient résolues, nos problèmes de vie ne seraient même pas touchés. » J. FOURASTIÉ, lui-même grand ad­mirateur pourtant de la Science et de la Technique, écrit : « La Science nous apprend à peu près comment nous som­mes là ; elle ne nous apprend ni pourquoi nous sommes, ni où nous allons, ni quels buts nous devons donner à nos vies et à nos sociétés. » (Lettre ouverte à quatre milliards d'hommes, Albin Michel, p. 117).

La philosophie peut donc se construire, quant à son ar­mature fondamentale, en partant des données tout à fait fondamentales de l'expérience et de la raison, que justifie réflexivement la critique de la connaissance. La science lui fournit des matériaux, des illustrations, des problèmes nouveaux, mais ne constitue pas son point de départ essentiel.

Ce qui nous amène déjà à une salutaire réflexion : il faudra examiner avec équité et ouverture d'esprit les grandes doctrines philosophiques, qu'elles soient ou non antérieures à l'essor de la Science moderne, car elles ont quelque chose à nous dire même si elles n'ont pas connu la bombe atomique, la greffe du cœur, ou les véhicules spa­tiaux...

 

 

 


III - Philosophie et Art

 

 

Le problème appelle quelques précisions indispensables au sujet de ce qu'on nomme couramment les valeurs, dont parlent tant certains philosophes (ex. : LAVELLE, Traité des Valeurs).

Nous croyons pour notre part que leur statut, dans une philosophie moderne souvent idéaliste, est des plus ambi­gus. La question se simplifie et se décante beaucoup si l'on se place dans une perspective réaliste (irréductibilité du réel à la pensée, à la connaissance que nous en avons), car alors les valeurs sont tout simplement l'être (c'est-à-dire tout ce qui existe ou est capable d'exister) en tant qu'il est connu ou connaissable (vrai) ou en tant qu'il est désirable (bien), ou encore, en tant qu'il est objet d'une appréhension con­crète, à la fois sensible et intellectuelle, qui provoque une joie d'un type particulier (beau). Dans une telle concep­tion, on explique très bien, et la pluralité des valeurs (l'ê­tre est appréhendé de multiples façons), et leur enracine­ment dans l'unité fondamentale (les valeurs ne sont que des aspects de l'être)[6].

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La tentation de beaucoup de gens, c'est de réduire les valeurs à l'une d'entre elles, qui absorbe en quelque sorte les autres : si c'est le Vrai, on a affaire à une attitude ra­tionaliste (PLATON considère l'art, poétique ou pictural, comme une tromperie à proscrire ; SPINOZA, comparant l'art avec la connaissance scientifique et philosophique, le trouve misérable). Si c'est le Bien, on a une attitude mora­liste (KANT, qui détruit pratiquement la métaphysique, fait de la Morale un absolu et lui sacrifie tout ; v. aussi le Puritanisme, qui réduit le christianisme à une morale, d'ailleurs conçue étroitement, et de façon obsessionnelle). Enfin, l’Esthétisme divinise le Beau sous toutes ses for­mes, sans se soucier le moins du monde de la moralité de nos actes ni des valeurs de vérité (GIDE incarne fort bien cette option).

De sorte que la Philosophie, si elle est mise en péril par le Scientisme, l'est également par l'Esthétisme. Celui-ci peut prendre des aspects multiples : pour les Romanti­ques allemands, c'est parfois la Musique qui vient sup­planter la Philosophie, mais le plus souvent, ce rôle revient plutôt à la Poésie. De même chez beaucoup d'écrivains mo­dernes, qui voient dans le poète le légitime successeur du philosophe. Dans Eupalinos, ou l'Architecte, de VALERY, on assiste à l'échec de Socrate, qui recherche le vrai, tandis qu’Eupalinos, l'architecte, réalise sa vocation de créateur de beauté.

Nous pensons que cette manière de voir n'est pas fon­dée, et qu'elle résulte d'une totale méconnaissance des fonctions respectives de l'art et de la philosophie.

Il y a, chez l'homme, des connaissances théoriques et des connaissances pratiques. Les premières visent avant tout à connaître (même si elles ont par surcroît des consé­quences dans le domaine de l'action). Les secondes visent directement l'activité humaine sous ses diverses formes. Or, la philosophie (nous pensons ici surtout à la métaphy­sique), se propose essentiellement de comprendre et d’expliquer[7] la réalité offerte par l'expérience. Tout en étant très différente de la Science elle se propose comme elle, de rendre l'univers intelligible.

Tandis que l'art, si on l'examine bien, dans ses activités effectives, fait quelque chose, il a pour but de « créer » (au sens large) des formes nouvelles, de reconstruire le monde à sa manière, il est un effort pour insuffler une inspiration humaine dans des matériaux, que ce soit des mots, des couleurs, des sons ou des volumes, etc...[8]

Il en découle d'ailleurs que des formes d'art très diffé­rentes, voire opposées, peuvent non seulement coexister en fait, mais être admirées chacune à sa façon par le même sujet : il n'y a pas d'orthodoxie, ni de principe rigide pour « faire du beau ». Tandis qu'on ne peut à la fois, en philo­sophie, professer l'athéisme et la croyance en Dieu, ni le déterminisme pur, en même temps que la croyance à la liberté humaine[9].

Pour ce qui est des rapports entre l'art et cette partie de la philosophie qui est la morale, le problème est un peu différent, puisque la morale est, à la différence de la méta­physique, un savoir pratique, comme l'art lui-même. Re­marquons, d'abord, que si l'art comme la morale, envisage les activités concrètes de l'homme, c'est de façon très dif­férente : l'art s'attache entièrement au beau, et s'occupe en quelque sorte de la technique (au sens large) qui vise à le faire naître sans s'attacher directement à le situer par rapport à la totalité des valeurs humaines (morales, so­ciales, etc.) tandis que la morale envisage nos actes dans leur qualification de bon ou mauvais.

Mais des problèmes se posent néanmoins sur la manière de situer réciproquement art et morale.

Ici, nous rencontrons, en fait, d'abord deux attitudes extrêmes, totalement opposées : l'esthétisme pur, qui se moque entièrement de la morale. Seul compte le beau, tout autre problème est vain, ou, du moins, passe au second plan[10]. Tout à l'opposé, un moralisme pur met l'art au service d'un régime politique, d'une doctrine, etc.. qu'il s'agisse de race, de classe, ou de tout autre but de ce genre. On a alors l'art, non seulement engagé (il y a un engage­ment qui est compréhensible et légitime) mais embrigadé, l'écrivain ou le peintre en chemise de couleur (variable, mais le principe est le même)[11].

Entre les deux, on décèle encore deux attitudes contras­tées : l'une, qui croit à la morale, mais qui ne lui recon­naît pratiquement pas de droit de regard sur l'art. Tout au plus admettra-t-elle que l'art, s'il est « vrai », rejoint sans le vouloir les valeurs morales authentiques[12], considé­ration à laquelle certains ajoutent (assez timidement) un rappel de la prudence vis-à-vis du lecteur, etc..

Cette attitude, qu'on a nommée l'« amoralisme mitigé », se heurte à la position de ceux qui, tel Charles RANWEZ[13], tout en rejetant l'art embrigadé et l'esthétisme pur, ne se contentent pas d'un rapport aussi extrinsèque entre art et morale. RANWEZ, en particulier, déclare qu'étant donnée la hiérarchie naturelle des valeurs (le bien moral l'emporte sur le beau, mieux vaut la vie d'un homme même médiocre ou laid, que la sauvegarde d'un morceau de toile peinte, ou de bronze, ou de marbre...) il est normal que l'artiste soit guidé par une inspiration morale, sociale, ou religieuse, pourvu qu'elle soit en lui-même une sorte de souffle vivant, venant du dedans de la façon la plus authentiquement spontanée, et non une sorte de placage imposé du dehors, comme dans les pays totalitaires (quels qu'ils soient...).

Ainsi l'artiste portera témoignage pour son idéal, mais de façon vivante, incarnée, et non en nous assénant une sorte de démonstration, de type scientifique ou philosophi­que, encore moins à la manière des propagandes qui met­tent les gens « en condition ». Et RANWEZ a beau jeu de montrer que, si on refuse sa position au nom d'un esthétisme plus ou moins mitigé, il faudra exclure de l'art un nombre immense de chefs-d'œuvre authentiques, qui obéis­saient à une inspiration doctrinale sous-jacente. En voici quelques exemples : tout l'art médiéval (y compris sa magnifique statuaire), l'œuvre de DANTE, celle des grands écrivains espagnols du « Siècle d'Or » (LOPE DE VEGA, CALDERON, etc.), l'œuvre de PASCAL. Les grands écrits des philosophes importants du XVIIIe siècle, notam­ment ROUSSEAU, tous fort engagés. Une bonne partie des œuvres des romantiques français, notamment Victor HUGO, toute l'œuvre de PEGUY, de BERNANOS, de CLAUDEL, de BRECHT, de MALRAUX et de bien d'autres...

 

 

 

 

 

 

 


IV - Philosophie et politique

 

 

I. — Notions préliminaires

 

L'étude des problèmes politiques, c'est-à-dire de ce qui concerne la structure de l'Etat, les rapports entre nations, et bien d'autres choses encore, ne se ramène à proprement parler à rien d'autre. « La science politique est la connais­sance abstraite et universelle de la nature intime du bien public et des moyens par lesquels les membres de la cité peuvent le promouvoir » (Guy de BROGLIE, Recherche de Sciences Religieuses , 1928, p. 572).

Autrement dit, on n'« explique » pas cet aspect du réel à coups de notions empruntées à la psychologie, à la socio­logie, à la biologie, à l'économie, etc.. (ni, du reste, on le verra plus loin, à la morale proprement dite). Il y a une spécificité du politique comme tel[14]. Cette idée, si couramment méconnue par les spécialistes des diverses scien­ces humaines, depuis les sociologues jusqu'à certains ju­ristes, est excellemment mise en valeur par Julien FREUND, dans un ouvrage parfois fort discutable mais profond et souvent bien inspiré[15].

Dans la manière d'être et l'évolution du politique, les idées (les doctrines) des hommes influents jouent un rôle considérable, malgré le préjugé courant qui veut tout ra­mener à l'intérêt ou aux intérêts.

Il est curieux de constater, alors que le grand public pro­fesse une sorte d' « économisme » grossier (selon l'expres­sion d'ALTHUSSER, marxiste lui-même), que des écono­mistes ne font aucune difficulté pour reconnaître l'influ­ence profonde des idées. L'un des plus fameux d'entre eux, J.-M. KEYNES, écrit : « Les idées, justes ou fausses, des philosophes de l'Economie et de la Politique ont plus d'im­portance qu'on ne le pense généralement. A vrai dire, le monde est presqu'exclusivement mené par elles. Nous som­mes persuadés qu'on exagère grandement la force des inté­rêts constitués... » (Une vue générale de l'emploi, de l'inté­rêt et de la monnaie, trad. française, Payot, p. 397.)

Dans le domaine des idées, la philosophie tient une place importante. Or, toute doctrine politique d'ensemble sup­pose en fait, qu'on en ait conscience ou non[16], une philo­sophie, et ceci à divers échelons :

a) Elle suppose une anthropologie philosophique, c'est-à-dire une étude en profondeur de l'homme total (rap­ports entre pensée et organisme, entre liberté et déter­minisme, etc.) Il est certain que l'on ne pourra avoir la même politique selon qu'on réduit ou non l'homme à des forces matérielles (matérialisme).

b) Elle suppose une théorie de la connaissance. Le mon­de extérieur existe-t-il indépendamment de la connaissance que nous en avons ? Les principes de la raison humaine ont-ils une portée objective, ou ne sont-ils que des formules grammaticales, d'ordre utilitaire ?

C'est ici que s'affrontent notamment l'idéalisme et le réalisme : le sens de ces deux mots n'est pas celui du lan­gage vulgaire, il désigne l'affirmation (réalisme) ou la né­gation (idéalisme) de l'existence de l'univers indépendam­ment de la conscience humaine. D'une manière générale, on peut dire que la philosophie dite moderne (XIXe - XXe siè­cles) est souvent dominée par l'attitude subjectiviste, c'est-à-dire la tendance à tout expliquer, dans la connaissance humaine, par la structure de notre corps, par des facteurs sociaux variables, par des éléments inconscients, ou par une armature a priori, au détriment de la valeur intrinsè­que du connaître, fondée sur la réalité telle qu'elle est, bref, au détriment de l'idée fondamentale de vérité.

c) Elle suppose également une ontologie ou métaphysi­que proprement dite : étude de l'essence et de l'existence, de la causalité etc., car on s'aperçoit que les options phi­losophiques fondamentales, par exemple sur l'être et le changement (le changement est-il réel ou apparent ? Est-il la seule réalité, est-il vrai que tout s'écoule et évolue sans cesse ?) et sur l'unité et la pluralité (il y a des philosophies radicalement unitaires ou « monistes », telles celle de SPINOZA, et celle de HEGEL, et d'autres diversement plu­ralistes) se traduisent directement dans les options politi­ques : qu'est-ce que le « progressisme » et l'attitude con­traire, sinon le corollaire politique d'une philosophie qui accepte, ou qui refuse, le pur changement, l'écoulement perpétuel de tout ? Qu'est-ce que les régimes totalitaires, et, inversement, l'individualisme libéral, sinon le corollaire politique d'une certaine vue globale de l'unité et de la pluralité, appliquée à la société ? On n'analyse donc vraiment bien une doctrine politique que lors­qu'on connaît ses racines philosophiques, explicites ou non.

 

 


II. — Société et réalité — Morale et politique

 

 

Société et réalité.

 

L'attitude idéaliste dans la théorie de la connaissance entraîne une certaine conception de la société : au lieu de voir en celle-ci une réalité donnée (bonne ou mauvaise, bien ou mal faite, c'est un autre problème) qu'il faut d'a­bord étudier telle qu'elle est, quitte à la réformer ensuite, on la considère au contraire comme une sorte de projec­tion de nos désirs, le résultat de l'activité toute puissante de la conscience humaine. C'est l'idéalisme politique[17] qui a pour corollaire logique une attitude volontiers utopiste : puisqu'il n'y a ni nature des choses, ni limites naturelles de l'homme, tout est possible, moyennant des plans ration­nels grandioses et une grande ténacité dans l'action : ce qu'on nomme le réel doit se plier totalement à la volonté de l'homme.

Hélas ! nous verrons que la lourdeur des choses et l'irra­tionalité de l'homme concret résistent. L'idéaliste pur est alors sur la voie de la violence et du terrorisme.[18]

Inversement, le réalisme en politique reçoit les leçons de l'expérience, qu'il s'agisse de l'expérience actuelle ou de la leçon du passé, et il en tire parti pour mesurer l'efficacité de son action actuelle et future.

 

2° Morale et politique[19].

 

Le problème est d'ordinaire très mal posé : on donne à choisir entre deux positions inacceptables l'une comme l'autre.

a) Le machiavélisme, ou amoralisme politique, professe que les rapports entre l'Etat et les citoyens, et, plus encore, les relations internationales, doivent être régis en termes d'intérêt et de force, tout le reste (morale, religion, etc..) étant mystifiant.

b) Le moralisme politique réduit la politique à n'être qu'une sorte de « monde social », donc une branche ou un canton de la morale.

La première attitude doit son nom à MACHIAVEL. Elle est trop souvent celle des hommes d'action et des chefs d'Etat qui ne visent qu'à l'efficacité.