La révolution

 

vue par Luce Quenette

 

(In « Le sel de la terre » n° 22 ; Couvent de La Haye-aux-Bonshommes, 49 240 Avrillé)

 

 

 

 

 

« La révolution n’est qu’un appétit, une avidité, qui n’a rien dans le ventre, qui ne mange que lorsqu’elle détruit, qui n’a d’autre réalité que sa faim (…)

 

« La révolution tire toute existence de ceux qui ne sont pas révolutionnaires. Sans doute, il y a ceux qu’elle conquiert par l’enthousiasme d’un “monde meilleur”, les purs qu’elle hypnotise et dont elle prend le cœur. Ce sont les premiers mangés, n’y revenons pas. Il y a l’armée innombrable de ceux qu’elle terrorise et extermine. Mais ce ne sont pas les déportations et les massacres qui lui donnent sa véritable vitalité. Ce sont les paix séparées que signent avec elle ceux qui font profession d’être ses ennemis. (…) De plus en plus, la révolution préfère conquérir en rampant plutôt qu’en écrasant. »

 

« La paix : mirage qui signifie extermination différée, mais en marche, des opposants montrés comme des diviseurs qui empêchent la paix. La paix révolutionnaire est toujours l’annonce de la guerre, grande ou petite, sans laquelle la révolution ne peut vivre. Car toute synthèse naît d’une guerre et en porte une autre dans le ventre. »

 

 

 

I.       Qu’est-ce que la révolution ?

 

 — C’est la révolte érigée en principe et en droit, apparemment contre l’ordre social actuel, en réalité contre l’ordre naturel et surnaturel établi par Dieu, créateur et rédempteur. Cette révolte, l’homme ne l’appelle pas péché, désordre, mais droit de l’homme contre Dieu, correction de l’injustice de Dieu dans le monde. Le monde n’a pas besoin de Dieu pour connaître la justice. L’homme révolté y suffira.

 

II.      Quel est donc l’ordre que veut établir la révolution ?

 

— La révolution ne veut rien établir. Elle veut détruire à fond ce qui est : cette destruction est son travail essentiel.

Et comme le réel est, la révolution ne peut finir que lorsqu’elle aura réduit le réel au néant.

 

III.    La révolution prétend-elle ouvertement anéantir le réel ?

 

— Non, la révolution fait espérer un ordre nouveau. Cependant, elle n’affirme jamais qu’il sera définitif, si beau qu’elle le promette. Elle est axée sur le devenir, non sur l’être.

Elle accuse l’être d’être ;

et elle célèbre le devenir comme contraire à l’être et indéfiniment transformable.

 

IV.    Est-ce là l’erreur fondamentale de la révolution ?

 

— La base de la révolution ne peut être appelée une erreur, mais la négation du réel – la négation de l’être. Elle est « l’égout de toutes les hérésies » (Pie X). Car l’affirmation de l’être : Dieu est – je suis, est l’essentiel contenu de la raison. Il s’ensuit que la révolution, en adorant le devenir, nie la constitution même de l’esprit.

 

V.      La révolution n’a donc en elle-même aucune réalité ?

 

— En effet, elle est comme le mal, elle est le mal, qui par soi n’a d’autre réalité que la malice du cœur, étant la destruction de l’être réel, il emprunte son existence à l’être même qu’il veut détruire.

Il est bien évident que la révolte contre Dieu, bien que désir de néant, ne tient sa réalité que de Dieu, par « manque de Dieu », car elle n’a d’autre réalité que la réalité de l’objet de sa haine qui est Dieu, et tout ce qui vient de lui, c’est-à-dire la création et la civilisation, résultat de l’action raisonnable et religieuse de l’homme uni à Dieu.

On peut appeler la révolution : jalousie de Dieu.

 

VI.    La révolution est donc insensée ?

 

— La révolution est absurde comme la négation de l’être. Et elle admet l’absurdité, c’est-à-dire la contradiction évidente dans la progression même de son établissement qu’on appelle sa dialectique.

 

VII.   Quelle est la conséquence de cette absurdité admise ?

 

— La conséquence de cette adoption de l’absurdité, c’est qu’on ne peut raisonner avec un authentique révolutionnaire.

 

VIII. Quel est le modèle et l’exemplaire de toutes les révolutions ?

 

— C’est la Révolution française qu’il faut toujours écrire avec une majuscule.

 

IX.    Puisque la révolution doit s’appuyer sur le réel pour entreprendre son œuvre propre qui est la destruction du réel, comme s’y prend-elle au début ?

 

— La révolution utilise toujours au début des réactions naturelles, des revendications justes, des aspirations légitimes. Elle masque son entreprise par un départ qui paraît honnête.

Ce départ lui est imposé par son essence même, car il lui faut s’appuyer sur ce qui est, c’est-à-dire sur une exigence de justice.

Exemple : l’étudiant dit : je suis jeune et généreux, la société de consommation veut faire de moi un robot – je me révolte.

La morale et le christianisme lui disent bien : il y a un ordre absolu de la loi et de la vérité qui commence par la mise en ordre de son propre cœur, le respect des acquisitions traditionnelles, l’application progressive et douloureuse des principes de cette loi supérieure et de cette vérité à des institutions qui sont bonnes, mais sujettes à des déformations. L’étudiant ne l’écoute pas – parce que depuis deux cents ans, l’autorité de ses maîtres lui a appris la loi de la révolution : devant toute injustice, une seule attitude : révolte, subversion, destruction des institutions. Ton rôle à toi, jeune, c’est de contester en permanence. Rôle avantageux qui dépense sans effort une énergie vitale neuve, ou ce qui en reste. Je te cache qu’ainsi tu vas à l’anarchie et à ton propre anéantissement. Je te donne un absolu – car tu en as besoin dans ta nature : cet absolu séduisant, c’est la révolte.

C’est-à-dire, mais cela est caché à tes yeux, la destruction de ta nature.

 

X.      La révolution qui s’appuie au départ sur une réaction naturelle ne trompe-t-elle pas une autre aspiration fondamentale de l’homme ?

 

— Oui, la soif de bonheur. L’opinion qu’on a des malheurs de l’homme et le désir qu’ils soient justiciables de l’envie et de la haine, voilà le départ – puis, comme but, le bonheur sur la terre, le droit de le chercher directement.

XI. L’homme n’a donc pas le droit de chercher le bonheur directement ?

 

— Non, l’homme a le devoir d’accomplir directement la volonté de Dieu et par ce moyen d’obtenir le bonheur, non en cette vie, mais en l’autre.

 

XII. La révolution laisse-t-elle au hasard le processus de révolte qu’elle a mis en mouvement ?

 

— Pas du tout. La révolution donne l’impression d’une ruée contre la dépendance, mais elle est une autorité qui manœuvre savamment ses victimes.

 

XIII. Les gouvernements issus de la Révolution du XVIIIe siècle sont-ils cette autorité ?

 

— L’autorité permanente de la révolution est occulte, mais on peut assurer qu’elle est distincte du pouvoir politique. Le pouvoir aussi est manœuvré – il n’est que l’administrateur de la révolution. Dans une première étape, après les désordres de la révolte, l’autorité révolutionnaire semble affermir le pouvoir. Son but est de lui faire légaliser le désordre par le système des concessions, permissions, réformes. Quand l’état de révolte est légalisé, la révolution supprime le pouvoir qui lui a rendu service et en fabrique un autre.

 

XIV.  Qui donc alors est cette autorité occulte qui manœuvre et n’est pas manœuvrée ?

 

— Cette autorité occulte, c’est une machine.

 

XV.  Mais une machine est toujours manœuvrée. Qui est la machine ? et qui la manœuvre ?

 

— La machine est composée de tout homme qui pense que le mal n’est pas imputable à soi-même, mais « aux autres » et que le devoir n’est pas absolu de la part de l’homme envers Dieu.

Celui qui la manœuvre, c’est le prince de ce monde, ou Satan.

C’est une machine satanique, car Satan veut l’anéantissement du bien, la damnation de l’homme, et la révolution l’y mène indubitablement.

 

XVI.  Comment les individus raisonnables et libres peuvent-ils composer une machine ?

 

— Voici les étapes de cette fabrication :

– Dieu n’est pas.

– La liberté est le droit de faire n’importe quoi.

– L’autorité vient, non de Dieu, mais des libertés agglomérées.

– Ces libertés forment des « sociétés » sans autre but que d’être des associations d’électeurs, de revendicateurs, de causeurs, tout cela au nom de la liberté.

– On dit au peuple, dans ces sociétés, qu’il a le pouvoir souverain.

– La volonté générale devient « ce que chacun laisse vouloir à un très petit nombre de gens ». (Augustin Cochin)

– Cette minorité d’initiés, unie, entraînée, manœuvre la masse par sa passivité, sa peur, sa passion.

– La machine se monte.

On a inventé, par l’opinion, des décisions communes auxquelles tous se soumettent, c’est-à-dire se soumettent par intérêt (peur de perdre), peur, délation, passivité.

Une fois la machine en marche, avec quelques noms retentissants qui ne sont pas forcément ceux des hommes qui l’ont montée – l’épouvantable, c’est qu’elle peut marcher et broyer toute seule.

Le pouvoir effectif tombe en effet aux mains d’irresponsables. Tout est légitime puisque la société c’est le peuple, et qu’on le qualifie seul de responsable – les irresponsabilités qui produisent des monstres d’incapacité (qu’importe la bêtise puisqu’elle est impunie) engendrent d’autres irresponsabilités et l’on ne peut s’en prendre à personne de la « justice du peuple ».

 

XVII.  Mais que sont devenus les vrais citoyens – qui ont horreur d’être gouvernés par une machine ?

 

— Ils sont partis – parce qu’ils se sentaient dépaysés et ils s’éliminent d’eux-mêmes. Ce sont « les poids morts », ceux qui voient qu’on ne peut agir à l’intérieur de la révolution et qu’on ne peut que parler. Ils démissionnent, ou la révolution les liquide par la violence. Le terrain reste aux parleurs – et la machine fonctionne d’elle-même. A la limite, la révolution n’a plus besoin d’intelligence.

 

XVIII. Cette proposition est-elle rigoureusement vraie ?

 

— Elle est incomplète. Au regard de l’historien chrétien, tout se passe comme si la machine était aveugle, mais le mal est trop grand, trop puissant, il a l’air trop fatal, c’est le mystère d’iniquité auquel la foi nous ordonne de trouver un promoteur qui est Satan lui-même.

 

XIX.  Comment résumeriez-vous la marche constante de la révolution ?

 

— Je la résumerais par la marche hégélienne du communisme qui est l’aboutissement naturel de cette immense administration secrète de l’inertie, inerte elle-même : thèse – antithèse – synthèse :

– Le réel, ce qui est, quel qu’il soit, fournit la thèse.

– Par son contraire, le réel fournit l’antithèse. – Alors la contestation peut vivre, la révolution se nourrit, elle liquide ou absorbe l’opposant et voici la synthèse – mais cette synthèse, révolutionnaire par nature, est donc instable et mutante, elle porte en son sein le même germe de contestation : thèse, antithèse… etc. Exemple : en mai 1968 le « pouvoir » manœuvré, ou la société qualifiée de consommation, jouent le rôle de thèse – la jeunesse en révolte, d’antithèse. Mais le processus ainsi engendré va trop vite pour le rythme de la machine ; les jeunes sont à l’étape de l’anarchie. Stoppons ! Il y aura thèse : gaullisme. Antithèse : le « raisonnable » parti communiste. Tout le monde se souvient comme le « vieux parti communiste français parut modéré » à côté des Cohn Bendit. Synthèse : la fameuse participation où se cache la mise en robots des Français sous la caste des technocrates.

Mais l’engrenage révolutionnaire a marché.

Sans doute le communisme a gagné dans cette nouvelle synthèse. Cependant, pour la première fois, il s’est senti devenir thèse en face de « la force ardente qui a découvert sa puissance en même temps que le goût de tout renverser pour que ça bouge[1] ».

C’est que la révolution mange ses promoteurs : il faut donc que le communisme embourgeoisé de Moscou redevienne sanglant (plus sanglant) s’il veut enrayer la révolte de ses satellites et « ne pas être débordé sur sa gauche par ce qu’il appelle les extrémistes, mais qui sont en parfait accord avec la substance même de la révolution ».

Cette dévoration des promoteurs qui conduit à l’échafaud les constitutionnels, puis les Girondins, puis les Montagnards, est étincelante dans la révolte de l’Université, car la jeunesse armée, avec une logique qui saute les étapes, exécute tout d’un coup ce que distillaient, à petit bruit, dans son âme, des maîtres imbéciles, intellectuels qui croient encore au jeu purement abstrait des idées.

Dans l’enfer de la révolution, le disciple est toujours plus grand que le maître.

« C’est ainsi qu’un Yankélévitch, maître à penser et partisan de la contestation absolue, ne trouve plus grâce aux yeux de ses élèves qui ne font qu’appliquer à son endroit son propre enseignement[2]. »

 

XX. Donnez l’exemple de quelques termes inoffensifs en soi qui recouvrent les menées de la révolution

 

— Deux termes entre tous les autres :

a) La paix : mirage qui signifie extermination différée, mais en marche, des opposants montrés comme des diviseurs qui empêchent la paix. La paix révolutionnaire est toujours l’annonce de la guerre, grande ou petite, sans laquelle la révolution ne peut vivre. Car toute synthèse naît d’une guerre et en porte une autre dans le ventre.

b) Dialogue : pour la révolution, dialoguer, terme pacifique s’il en est, prend un sens machiavélique et complexe.

Dialoguer, c’est n’être pas d’accord – mais à la fois, cependant, être préalablement d’accord avec l’interlocuteur, c’est-à-dire prêt à lui donner ce qu’il demande. Celui qui est décidément d’un autre avis que l’interlocuteur est déclaré « incapable de dialoguer ».

Il faudrait définir, dans le même esprit les termes de : patrie, droit, libération, etc.

 

XXI. Quelle maxime résume toute l’activité révolutionnaire ?

 

— C’est une maxime diabolique : Solve Coagula.

Solve : dissoudre toutes les structures de la civilisation – autant que possible par dilution, anéantissement, dévalorisation.

Coagula : copie sacrilège de l’ordre par excellence qui est l’ordre chrétien, d’où : Parodie de charité qui accueille toutes les contradictions, toutes les erreurs, toutes les extravagances, bref toutes les coagulations contre nature – dont la pire est celle du catholicisme au communisme. Chaos absurde, religion synthétique de toutes les hérésies ; un chaos dont l’unité est la tyrannie aveugle sur l’inertie inconsciente.

 

XXII. N’y a-t-il pas lieu de définir la révolution par la personnalité de ses grands promoteurs : Jean-Jacques Rousseau par exemple ?

 

— Les écrivains, les poètes, ne sont pas les promoteurs de la révolution. Car, dans son essence, si elle ne se passe pas de techniciens, elle se passe de génies et même à la limite, nous l’avons vu, d’intelligence et de chefs : les sociétés qui s’appellent « de pensée » suffisent pour miner la société naturelle des patries, des professions et des familles.

Mais in re, en réalité, les explosions sur le sol miné par « la machine » ne peuvent se produire sans les poètes : ils ne sont pas les promoteurs mais les chefs d’orchestre. Nous n’aurons garde d’oublier les chantres. Pas de guerre sans aède[3].

Quand Ulysse dirige ses flèches sur les prétendants, l’aède Phormion, terrorisé, se cache sous un fauteuil – le sang a ruisselé, la vengeance est assouvie, Ulysse découvre l’aède qui tremble – mais Télémaque l’assure qu’il n’a chanté que les gestes de la guerre de Troie. Son chant a été utile au gouvernement vainqueur. Pénélope en témoigne. Et, bien qu’il ait chanté devant les usurpateurs, grâce lui est faite. Mais personne ne nie la puissance de son chant.

Aux révolutions, pour éclater, pour que les mines posées sautent et détruisent, il faut donc des génies et des talents dont l’inspiration est réelle, bien que démoniaque, sentimentale et aveugle.

C’est Voltaire, l’admirable démolisseur dans le siècle « d’esprit » – le bon apôtre vitriolant de la tolérance. C’est surtout Jean-Jacques l’illuminé, l’harmonieux, le chantre extravagant de la révolution, en amour, en éducation, en gouvernement.

Et même, on avait besoin de Monsieur de Chateaubriand pour entrer avec délices, à vingt ans, échevelé dans le mois des tempêtes, qui s’appelle, aujourd’hui, le mois de mai, et pour dire « aux orages désirés » : levez-vous !

Le père Hugo se croyait le mage politique, il fut au moins la bouche d’ombre qui prophétise le plein ciel révolutionnaire :

Le poète… il est l’homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs,

C’est lui qui sur toutes les têtes,

En tout temps, pareil aux prophètes,

Doit… faire flamboyer l’avenir

Écoutez le rêveur sacré !

Nommons, avec Louis Daménie, le visionnaire Jules Michelet qui fit passer la Révolution pour divine, avènement de la « justice » réalisé d’un seul élan par le « peuple soudain illuminé » !

Un poète doublait l’homme politique en Jaurès quand il criait cette lyrique profession de foi :

L’idée qu’il faut sauvegarder avant tout, c’est l’idée qu’il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à-dire qu’aucune puissance, aucun dogme, ne doit limiter le perpétuel effort, la perpétuelle recherche de la race humaine : l’humanité siège comme une grande commission d’enquête dont les pouvoirs sont sans limite !

Voilà bien le prophète inspiré de nos progressistes, de nos prêtres en recherche : un grand poète de la grande machine…

Cohn Bendit est l’aède qui convient à 1968… l’étape est faite ; plus besoin d’alexandrins, ni d’éloquence socialiste. Chaque époque a ses entraîneurs gueulants.

 

 

 

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[1] Camille BOUCHARD, Lecture et Tradition, n° 11-12 (mai-juillet 1968).

[2] Ibid.

[3] Aède : poète, chantre inspiré en grec.