Mgr.
de Ségur
(1820-1881)
LA REVOLUTION
EXPLIQUÉE AUX JEUNES GENS
CHAPITRE PREMIER
La
Révolution. Ce qu’elle n’est pas.
Le mot
révolution est une parole élastique dont on abuse à tout propos pour
séduire les esprits.
Une révolution, en général, c’est un changement fondamental qui s’opère dans
les mœurs, dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, et surtout dans
les lois et le gouvernement des sociétés. En religion ou en politique, c’est le
développement complet, le complet triomphe d’un principe subversif de tout
l’ancien ordre social. Ordinairement le mot "révolution" se prend
dans un mauvais sens; cependant cette règle n’est pas sans exception. Ainsi
l’on dit: "Le christianisme a opéré une grande révolution dans le
monde", et cette révolution a été très heureuse. Il est également vrai de
dire: "Dans tel ou tel pays a éclaté une révolution qui a mis tout à feu
et à sang" ; c’est encore une révolution, mais une révolution mauvaise.
Il n’y
a aucune différence essentielle entre une révolution et ce que depuis un siècle
on appelle LA Révolution. De tout temps il y a eu des révolutions dans les
sociétés humaines; tandis que la Révolution est un phénomène tout moderne et
tout récent.
Bien
des gens s’imaginent, sur la foi de leur journal, que c’est à la révolution que
depuis soixante ans l’humanité doit tout son bien-être; que nous lui devons
tous nos progrès dans l’industrie, tout le développement de notre commerce,
toutes les inventions modernes des arts et des sciences; que sans elle nous
n’aurions ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni bateaux à vapeur,
ni machines, ni armée, ni instruction, ni gloire; en un mot, que sans la
Révolution tout serait perdu et que le monde retomberait dans les ténèbres.
Rien de tout cela. La Révolution a été l’occasion de quelques-uns de ces
progrès, elle n’en a pas été la cause. La violente secousse qu’elle a imprimée
au monde entier a sans doute précipité certains développements de la
civilisation matérielle; cette même violence en a fait avorter beaucoup
d’autres. Toujours est-il que la Révolution, considérée en elle-même, n’a été,
à proprement parler, le principe d’aucun progrès réel.
Elle
n’est pas non plus, comme on voudrait nous le faire croire, l’affranchissement
légitime des opprimés, la suppression des abus du passé, l’amélioration et le
progrès de l’humanité, la diffusion des lumières, la réalisation de toutes les
aspirations généreuses des peuples, etc… Nous allons nous en convaincre en
apprenant à la connaître à fond.
La
Révolution n’est pas davantage le grand fait historique et sanglant qui a
bouleversé la France et même l’Europe à la fin du siècle dernier. Ce fait, dans
sa phase modérée aussi bien que dans ses excès épouvantables, n’a été qu’un
fruit, qu’une manifestation de la Révolution, laquelle est une idée, un
principe, plus encore qu’un fait. Il est important de ne pas confondre ces
choses.
Qu’est-ce
donc que la Révolution?
Ce que c’est que la Révolution, et comment c’est une question religieuse, non moins que politique et sociale.
La
Révolution n’est pas une question purement politique; c’est aussi une question
religieuse, et c’est uniquement à ce point de vue que j’en parle ici. La
Révolution n’est pas seulement une question religieuse, mais elle est la grande
question religieuse de notre siècle. Pour s’en convaincre, il suffit de
réfléchir et de préciser.
Prise
dans sons sens le plus général, la Révolution est la révolte érigée en principe
et en droit. Ce n’est pas seulement le fait de la révolte; de tout temps il y a
eu des révoltes; c’est le droit, c’est le principe de la révolte devenant la
règle pratique et le fondement des sociétés; c’est la négation systématique de
l’autorité légitime; c’est la théorie de la révolte, c’est l’apologie et l’orgueil
de la révolte, la consécration légale du principe même de toute révolte. Ce
n’est pas non plus la révolte de l’individu contre son supérieur légitime,
cette révolte s’appelle tout simplement désobéissance; c’est la révolte de la
société en tant que société; le caractère de la Révolution est essentiellement
social et non pas individuel.
Il y a
trois degrés dans la Révolution:
1.
La
destruction de l’Eglise, comme autorité et société religieuse, protectrice des
autres autorités et des autres sociétés; à ce premier degré, qui nous intéresse
directement, la Révolution est la négation de l’Eglise érigée en principe et
formulée en droit; la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans le but de
découvrir l’Etat et de lui enlever son appui fondamental;
2.
La destruction
des trônes et de l’autorité politique légitime, conséquence inévitable de la
destruction de l’autorité catholique. Cette destruction est le dernier mot du
principe révolutionnaire de la démocratie moderne et de ce qu’on appelle
aujourd’hui la souveraineté du peuple;
3.
La
destruction de la société, c’est-à-dire de l’organisation qu’elle a reçue de
Dieu; en d’autres termes, la destruction des droits de la famille et de la
propriété, au profit d’une abstraction que les docteurs révolutionnaires
appellent l’Etat. C’est le socialisme, dernier mot de la Révolution parfaite,
dernière révolte, destruction du dernier droit. A ce degré, la Révolution est,
ou plutôt serait la destruction totale de l’ordre divin sur la terre, le règne
parfait de Satan dans le monde.
Nettement
formulée pour la première fois par Jean-Jacques Rousseau, puis en 1789 et en
1793 par la révolution française, la Révolution s’est montrée dès son origine
l’ennemie acharnée du christianisme; elle a frappé l’Eglise avec une fureur qui
rappelait les persécutions du paganisme; elle a fermé ou détruit les églises,
dispersé les Ordres religieux, traîné dans la boue les croix et les reliques
des Saints; sa rage s’est étendue dans l’Europe entière; elle a brisé toutes
les traditions, et un moment elle a cru détruit le christianisme, qu’elle
appelait avec mépris une vieille et fanatique superstition.
Sur
toutes ces ruines, elle a inauguré un régime nouveau de lois athées, de
sociétés sans religion, de peuples et de rois absolument indépendants; depuis
soixante ans, elle grandit et s’étend dans le monde entier, détruisant partout
l’influence sociale de l’Eglise, pervertissant les intelligences, calomniant le
clergé, et sapant par la base tout l’édifice de la foi.
Au point de vue religieux, on peut la définir: la négation légale du règne de
Jésus-Christ sur la terre, la destruction sociale de l’Eglise.
Combattre
la Révolution est donc un acte de foi, un devoir religieux au premier chef.
C’est de plus un acte de bon citoyen et d’honnête homme; car c’est défendre la
patrie et la famille. Si les partis politiques honnêtes la combattent à leur
point de vue, nous devons, nous autres chrétiens, la combattre à un point de
vue bien supérieur, pour défendre ce qui nous est plus cher que la vie.
Que la Révolution est fille de l’incrédulité.
Pour
juger la Révolution, il suffit de savoir si l’on croit ou non en Jésus-Christ.
Si le Christ est Dieu fait homme, si le Pape est son Vicaire, si l’Eglise est son
envoyée, il est évident que les sociétés comme les individus doivent obéir aux
directions de l’Eglise et du Pape, lesquelles sont les directions de Dieu même.
La Révolution, qui pose en principe l’indépendance absolue des sociétés
vis-à-vis de l’Eglise, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, se déclare par
cela seul "incrédule au Fils de Dieu, et est jugée d’avance", selon
la parole de l’Evangile.
La question révolutionnaire est donc en définitive une question de foi.
Quiconque croit en Jésus-Christ et en la mission de son Eglise, ne peut être
révolutionnaire s’il est logique; et tout incrédule, tout protestant, s’il est
logique, doit adopter le principe apostat de la Révolution, et, sous sa
bannière, combattre l’Eglise. L’Eglise catholique, en effet, si elle n’est
divine, usurpe tyranniquement les droits de l’homme.
Jésus-Christ
est-il Dieu? Toute puissance lui appartient-elle au ciel et sur la terre? Les
pasteurs de l’Eglise, et le Souverain Pontife à leur tête, ont-ils ou n’ont-ils
pas, de droit divin, par l’ordre même du Christ, la mission d’enseigner à
toutes les nations et à tous les hommes ce qu’il faut faire et ce qu’il faut
éviter pour accomplir la volonté de Dieu? Y a-t-il un seul homme, prince ou
sujet, y a-t-il une seule société, qui ait le droit de repousser cet
enseignement infaillible, de se soustraire à cette haute direction religieuse?
Tout est là! C’est une question de foi, de catholicisme.
L’Etat
doit obéir au Dieu vivant, aussi bien que l’individu et la famille; pour l’Etat
comme pour l’individu, il y va de la vie.
Quel est le véritable père de la Révolution, et quand elle est née.
Il y a
dans la Révolution un mystère, un mystère d’iniquité que les révolutionnaires
ne peuvent pas comprendre, parce que la foi seule peut en donner la clef et
qu’ils n’ont pas la foi.
Pour comprendre la Révolution, il faut remonter jusqu’au père de toute révolte,
qui le premier a osé dire, et oser répéter jusqu’à la fin des siècles : Non
serviam, je n’obéirai pas.
Satan est le père de la Révolution. La Révolution est son œuvre, commencée dans
le ciel et se perpétuant dans l’humanité d’âge en âge. Le péché originel, par
lequel Adam, notre premier père, s’est également révolté contre Dieu, a
introduit sur la terre, non pas encore la Révolution, mais l’esprit d’orgueil
et de révolte qui en est le principe; et depuis lors le mal a été sans cesse
grandissant, jusqu’à l’apparition du christianisme, qui l’a combattu et refoulé
en arrière.
La
Renaissance païenne, puis Luther et Calvin, puis Voltaire et Rousseau, ont
relevé la puissance maudite de Satan, leur père; et, favorisée par les excès du
césarisme, cette puissance a reçu, dans les principes de la révolution
française, une sorte de consécration, une constitution qu’elle n’avait pas eue
jusque là et qui fait dire avec justice que la Révolution est née en France en
1789. "La révolution française, disait en 1793 le féroce Babeuf, n’est que
l’avant-courrière d’une révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et
qui sera la dernière." Cette révolution suprême et universelle qui remplit
déjà le monde, c’est la Révolution. Pour la première fois, depuis six mille
ans, elle a osé prendre à la face du ciel et de la terre son nom véritable et
satanique: la Révolution, c’est-à-dire : la grande révolte.
Elle a
pour devise, comme le démon, la fameuse parole: Non serviam. Elle est
satanique dans son essence; et, en renversant toutes les autorités, elle a pour
fin dernière la destruction totale du règne du Christ sur la terre. La
Révolution, qu’on ne l’oublie pas, est avant tout un mystère de l’ordre
religieux; c’est l’antichristianisme. C’est ce que constatait, dans son
encyclique du 8 décembre 1849, le Souverain Pontife Pie IX: "La Révolution
est inspirée par Satan lui-même. Son but est de détruire de fond en comble
l’édifice du Christianisme et de reconstituer sur ses ruines l’ordre social du
paganisme." Avertissement solennel confirmé à la lettre par les aveux de
la Révolution elle-même: "Notre but final, dit l’instruction secrète de la
Vente suprême, notre but final est celui de Voltaire et de la Révolution
française, l’anéantissement à tout jamais du catholicisme et même de l’idée
chrétienne."
Quel est l’antirévolutionnaire par excellence.
C’est
Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le ciel, et, sur la terre, le Pape, son
Vicaire2.
L’histoire du monde est l’histoire de la lutte gigantesque des deux chefs
d’armée: d’une part, le Christ avec sa sainte Eglise; de l’autre, Satan avec
tous les hommes qu’il pervertit et qu’il enrôle sous la bannière maudite de la
révolte. Le combat a de tout temps été terrible; nous vivons au milieu d’une de
ses phases les plus dangereuses, celle de la séduction des intelligences et de
l’organisation sociale de ce qui, devant Dieu, est désordre et mensonge.
Sur le
point de mourir, un de nos plus illustres évêques dévoilait naguère la haine et
les projets de la Révolution contre le Souverain Pontife. "Le pape,
écrivait-il de sa main défaillante, le pape a un ennemi: la Révolution. Un
ennemi implacable, qu’aucun sacrifice ne saurait apaiser, avec lequel il n’y a
point de transaction possible. Au début, on ne demandait que des réformes.
Aujourd’hui, les réformes ne suffisent pas. Démembrez la souveraineté
temporelle du Saint-Siège; jetez aux mains de la Révolution, morceau par
morceau, tout le patrimoine de saint Pierre, vous n’aurez pas satisfait la
Révolution, vous ne l’aurez pas désarmée. La ruine de l’existence temporelle du
Saint-Siège est moins un but qu’un moyen, c’est un acheminement vers une plus
grande ruine. L’existence divine de l’Eglise, voilà ce qu’il faut anéantir, ce
dont il ne doit rester aucun vestige. Qu’importe, après tout, que la faible
domination dont le siège est à Rome et au Vatican soit circonscrite dans des
limites plus ou moins étroites? Qu’importent Rome même et le Vatican? Tant
qu’il y aura sur terre ou sous terre, dans un palais ou dans un cachot, un
homme devant lequel deux cent millions d’hommes se prosterneront comme devant
le représentant de Dieu, la Révolution poursuivra Dieu dans cet homme. Et si,
dans cette guerre impie, vous n’avez pas pris résolument contre la Révolution
le parti de Dieu, si vous capitulez, les tempéraments par lesquels vous aurez
essayé de contenir ou de modérer la Révolution n’auront servi qu’à enhardir son
ambition sacrilège et à exalter ses sauvages espérances. Forte de votre
faiblesse, comptant sur vous comme sur des complices, je ne dis pas assez,
comme sur des esclaves, elle vous sommera de la suivre jusqu’au terme de ses
abominables entreprises. Après vous avoir arraché des concessions qui auront
consterné le monde, elle aura des exigences qui épouvanteront votre
conscience."
Nous
n’exagérons rien. La Révolution, considérée, non par le côté accidentel, mais
dans ce qui constitue son essence, est quelque chose à quoi rien ne peut être
comparé dans la longue suite des révolutions par lesquelles l’humanité avait
été emportée depuis l’origine des temps, et que nous voyons se dérouler dans
l’histoire du monde.
La
Révolution est l’insurrection la plus sacrilège qui ait armé la terre contre le
ciel, le plus grand effort que l’homme ait jamais fait, non pas seulement pour
se détacher de Dieu, mais pour se substituer à Dieu."
"Il
faut décatholiciser le monde, écrit un des chefs de la Vente de la Haute-Italie
; ne conspirons que contre Rome: la révolution dans l’Eglise, c’est la
révolution en permanence, c’est le renversement obligé des trônes et des
dynasties. La conspiration contre le siège romain ne devrait pas se confondre
avec d’autres projets."
CHAPITRE VI
Entre
l’Eglise et la Révolution, la conciliation est-elle possible?
Pas
plus qu’entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, entre la lumière et
les ténèbres, entre le ciel et l’enfer. Ecoutez plutôt:
"La
Révolution, disait naguère une loge italienne de carbonari dans un document
occulte, la Révolution n’est possible qu’à une condition: le renversement de la
Papauté. Les conspirations à l’étranger, les révolutions en France n’aboutiront
jamais qu’à des résultats secondaires tant que Rome sera debout. Quoique
faibles comme puissance temporelle, les papes ont encore une immense force
morale. C’est donc sur Rome que doivent converger tous les efforts des amis de
l’humanité. Pour la détruire, tous les moyens sont bons. Une fois le pape
renversé, tous les trônes tomberont naturellement."
"Il
faut, dit de son côté Edgard Quinet, il faut que le catholicisme tombe. Point
de trêve avec l’Injuste! Il s’agit non seulement de réfuter le papisme, mais de
l’extirper; non seulement de l’extirper, mais de le déshonorer; non seulement
de le déshonorer, mais de l’étouffer dans la boue." – "Il est décidé
dans nos conseils que nous ne voulons plus de chrétiens", écrit la Haute
Vente. Voltaire avait dit auparavant: "Ecrasons l’Infâme!" Et Luther:
"Lavons-nous les mains dans leur sang!"
L’Eglise
proclame les droits de Dieu comme principe tutélaire de la moralité humaine et
du salut des sociétés; la Révolution ne parle que des droits de l’homme et
constitue une société sans Dieu. L’Eglise prend pour base la foi, le devoir
chrétien; la Révolution ne tient nul compte du christianisme; elle ne croit pas
en Jésus-Christ, elle écarte l’Eglise et se fabrique à elle-même je ne sais
quels devoirs philanthropiques qui n’ont d’autre sanction que l’orgueil de
l’honnête homme et la peur des gendarmes. L’Eglise enseigne et maintient tous
les principes d’ordre, d’autorité, de justice dans la société; la Révolution
les bat en brèche, et, avec le désordre et l’arbitraire, constitue ce qu’elle
ose appeler le droit nouveau des nations, la civilisation moderne.
L’antagonisme
est complet: c’est la soumission et la révolte, c’est la foi et l’incrédulité.
Nul rapprochement possible, nulle transaction, nulle alliance. Retenez bien
ceci: tout ce que la Révolution n’a pas fait, elle le hait; tout ce qu’elle hait,
elle le détruit. Donnez-lui aujourd’hui le pouvoir absolu; et, malgré ses
protestations, elle sera demain ce qu’elle fut hier, ce qu’elle sera toujours:
la guerre à outrance contre la Religion, la société, la famille. Qu’elle ne
dise pas qu’on la calomnie: ses paroles sont là et ses actes aussi.
Souvenez-vous de ce qu’elle fit en 1791 et en 1793, quand elle fut la
maîtresse!
Dans
cette lutte, l’un des deux partis tôt ou tard sera vaincu, et ce sera la
Révolution. Elle paraîtra peut-être triompher pour un temps; elle pourra
remporter des victoires partielles, d’abord parce que la société a commis,
depuis quatre siècles, dans toute l’Europe, d’énormes attentats qui appellent
des châtiments; puis parce que l’homme est toujours libre, et que la liberté,
même quand il en abuse, constitue une grande puissance; mais, après le
Vendredi-saint vient toujours le dimanche de Pâques, et c’est Dieu lui-même
qui, de ses lèvres infaillibles, a dit au chef visible de son Eglise: "Tu
es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les puissances de
l’enfer ne prévaudront pas contre elle."
Quelles sont les armes ordinaires de la Révolution.
Elle
l’a dit elle-même et elle l’a prouvé maintes fois: "Pour combattre les
princes et les bigots, tous les moyens sont bons; tout est permis pour les
anéantir: la violence, la ruse, le feu et le fer, le poison et le poignard: la
fin sanctifie les moyens." (Lettre d’un révolutionnaire d’Allemagne à un
franc-maçon). Elle se fait tout à tous pour gagner tout le monde à sa cause.
Afin de pervertir les chrétiens, afin de nous ravir le sens catholique, elle se
sert de l’éducation, qu’elle fausse; de l’enseignement, qu’elle empoisonne; de
l’histoire, qu’elle falsifie; de la presse, dont elle fait l’usage que chacun
sait; de la loi, dont elle prend le manteau; de la politique, qu’elle inspire;
de la Religion elle-même, dont elle prend parfois les dehors pour séduire les
âmes. Elle se sert des sciences, qu’elle trouve moyen d’insurger contre le Dieu
des sciences; elle se sert des arts, qui deviennent, sous sa mortelle
influence, la perte des mœurs publiques et la déification de la volupté. Pourvu
que Satan atteigne son but, peu lui importent les moyens. Il n’est pas si
délicat qu’on pense, et ses amis ne le sont pas non plus.
On peut
le dire cependant, le principal caractère des attaques de la Révolution contre
l’Eglise, c’est l’audace dans le mensonge. C’est par le mensonge qu’elle
ébranle le respect de la Papauté, qu’elle vilipende nos Evêques et nos prêtres,
qu’elle bat en brèche les institutions catholiques les plus vénérables et
qu’elle prépare la ruine de la société. Par le mensonge cynique et persévérant,
la Révolution fascine et séduit les masses toujours peu instruites et peu
habituées à suspecter la bonne foi de ceux qui leur parlent. Sur mille hommes
qu’elle parvient à séduire, 999 sont victimes de cette tactique odieuse.
Si la conspiration antichrétienne est une chimère.
La Révolution,
préparée par le paganisme de la Renaissance, par le protestantisme et le
voltairianisme, est née en France, à la fin du siècle dernier; les sociétés
secrètes, déjà puissantes à cette époque, présidèrent à sa naissance. Mirabeau
et presque tous les hommes de 1789, Danton et Robespierre, et les autres
scélérats de 1793, appartenaient à ces sociétés. Ensuite, le foyer
révolutionnaire s’est déplacé; il s’est transporté en Italie, et c’est de là
que la Vente, ou Conseil suprême, dirige, avec une prudence de serpent, le
grand mouvement, la grande révolte dans l’Europe entière. On ne vise qu’à
l’Europe parce que l’Europe est la tête du monde.
La
Providence a permis que, dans ces dernières années, quelques documents
authentiques de la conspiration révolutionnaire tombassent entre les mains de
la police romaine. Ils ont été publiés, et nous en donnons ici quelques
extraits.
La
Révolution va nous dire elle-même, par l’organe de ses chefs connus :
1.
qu’elle a un
plan d’attaque général et organisé;
2.
que, pour régner,
elle veut corrompre, et corrompre systématiquement;
3.
qu’elle
l’applique principalement à la jeunesse et au clergé;
4.
que ses
armes avouées sont la calomnie et le mensonge;
5.
que la
franc-maçonnerie est son noviciat préparatoire;
6.
qu’elle
cherche à s’affilier les princes eux-mêmes tout en voulant les détruire;
7.
enfin, que
le protestantisme est pour elle un précieux auxiliaire.3
Le plan
général. – Ce plan est universel; la Révolution veut miner, dans l’Europe
entière, toute hiérarchie religieuse et politique. "Nous formons une
association de frères sur tous les points du globe; nous avons des vœux et des
intérêts communs; nous tendons tous à l’affranchissement de l’humanité; nous
voulons briser toute espèce de joug. L’association est secrète, même pour nous,
les vétérans des associations secrètes.4"
"Le
succès de notre œuvre dépend du plus profond mystère, et, dans les Ventes, nous
devons trouver l’initié, comme le chrétien de l’Imitation, toujours prêt
à aimer à être inconnu et à n’être compté pour rien.5"
"Afin
de donner à notre plan toute l’extension qu’il doit prendre, nous devons agir à
petit bruit, à la sourdine, gagner peu à peu du terrain et n’en perdre jamais.6"
Ce
n’est pas une conspiration ordinaire, une révolution comme tant d’autres; c’est
la Révolution, c’est-à-dire la désorganisation fondamentale, qui ne peut
s’opérer que graduellement et après de longs et constants efforts. "Le
travail que nous allons entreprendre n’est l’œuvre ni d’un jour, ni d’un mois,
ni d’un an: il peut durer plusieurs années, un siècle peut-être; mais, dans nos
rangs, le soldat meurt et le combat continue.7»
L’Italie,
à cause de Rome; Rome, à cause de la papauté, voilà le point de mire de la
conspiration sacrilège. "Depuis que nous sommes établis en corps d’action
et que l’ordre commence à régner, au fond de la Vente la plus reculée comme au
sein de la plus rapprochée du centre, il est une pensée qui a toujours
profondément préoccupé les hommes qui aspirent à la régénération universelle:
c’est l’affranchissement de l’Italie, d’où doit sortir, à un jour déterminé,
l’affranchissement du monde entier. Notre but final est celui de Voltaire et de
la Révolution française: l’anéantissement à tout jamais du catholicisme et même
de l’idée chrétienne, qui, restée debout sur les ruines de Rome, en serait la
perpétuation plus tard.8"
"C’est
d’insuccès en insuccès qu’on arrive à la victoire. Ayez donc l’œil toujours
ouvert sur ce qui se passe à Rome. Dépopularisez la prêtraille par toute espèce
de moyens; faites au centre de la catholicité ce que nous tous,
individuellement ou en corps, nous faisons sur les ailes. Agitez sans motifs ou
avec motifs, peu importe, mais agitez. Dans ce mot sont renfermés tous les
éléments de succès. La conspiration la mieux ourdie est celle qui se remue le
plus et qui compromet le plus de monde. Ayez des martyrs, ayez des victimes;
nous trouverons toujours des gens qui sauront donner à cela les couleurs
nécessaires.9"
"Ne
conspirons que contre Rome. Pour cela, servons-nous de tous les incidents,
mettons à profit toutes les éventualités. Défions-nous principalement des
exagérations de zèle. Une bonne haine bien froide, bien calculée, bien
profonde, vaut mieux que tous les feux d’artifice et toutes les déclamations de
tribune. A Paris, ils ne veulent pas comprendre cela; mais, à Londres, j’ai vu
des hommes qui saisissent mieux notre plan et qui s’y associent avec plus de
fruit.10"
Voici
maintenant le secret révolutionnaire des événements modernes: "L’unité
politique de l’Italie est une chimère; mais, chimère plus sûrement que réalité,
cela produit un certain effet sur les masses et sur la jeunesse effervescente.
Nous savons à quoi nous en tenir sur ce principe: il est vide et il restera
toujours vide; néanmoins, c’est un moyen d’agitation. Nous ne devons donc pas nous
en priver. Agitez à petit bruit, inquiétez l’opinion, tenez le commerce en
échec; surtout ne paraissez jamais. C’est le plus efficace des moyens pour
mettre en suspicion le gouvernement pontifical."11
"A
Rome, les progrès de la cause sont sensibles; il y a des indices qui ne
trompent guère les yeux exercés, et on sent de loin, de très loin, le mouvement
qui commence. Par bonheur, nous n’avons pas la pétulance des Français. Nous
voulons le laisser mûrir avant de l’exploiter; c’est le seul moyen d’agir à coup
sûr. Vous m’avez souvent parlé de nous venir en aide lorsque le vide se ferait
dans la bourse commune. Vous savez par expérience que l’argent est partout, et
ici principalement, le nerf de la guerre. Mettez à notre disposition des
thalers et beaucoup de thalers. C’est la meilleure artillerie pour battre en
brèche le siège de Pierre."12
"Des offres considérables m’ont été faites à Londres: bientôt nous aurons
à Malte une imprimerie à notre disposition. Nous pourrons donc, avec impunité,
à coup sûr, et sous pavillon britannique, répandre d’un bout de l’Italie à
l’autre les livres, brochures, etc., que la Vente jugera à propos de mettre en
circulation. Nos imprimeries de Suisse sont en bon chemin; elles produisent les
livres tels que nous le désirons."13
Après
25 ou 30 trente ans, la conspiration constate ses progrès. Elle compte sur la
France pour agir, tout en réservant à l’Italie la haute direction; elle se
méfie des autres peuples: les Français sont "trop vantards", les
Anglais "trop tristes", les Allemands "trop nébuleux". A
ses yeux, l’Italien seul réunit les puissances de haine, de calcul, de
fourberie, de discrétion, de patience, de sang-froid, de cruauté, nécessaires
au triomphe. "Dans l’espace de quelques années, nous avons considérablement
avancé les choses. La désorganisation sociale règne partout; elle est au nord
comme au midi. Tout a subi le niveau sous lequel nous voulions abaisser
l’espèce humaine. Il a été très facile de pervertir. En Suisse comme en
Autriche, en Prusse comme en Italie, nos séides n’attendent qu’un signal pour
briser le vieux moule. La Suisse se propose de donner le signal; mais ces
radicaux helvétiques ne sont pas de taille à conduire les Sociétés secrètes à
l’assaut de l’Europe. Il faut que la France imprime son cachet à cette orgie
universelle. Soyez bien convaincu que Paris ne manquera pas à sa mission."14
"J’ai
trouvé partout en Europe les esprits très enclins à l’exaltation; tout le monde
avoue que le vieux monde craque et que les rois ont fait leur temps. La moisson
que j’ai recueillie a été abondante; la chute des trônes ne fait plus de doute
pour moi, qui viens d’étudier en France, en Suisse, en Allemagne et jusqu’en
Russie le travail de nos Sociétés. L’assaut qui, d’ici à quelques années, sera
livré aux princes de la terre, les ensevelira sous les débris de leurs armées
impuissantes et de leurs monarchies caduques; mais cette victoire n’est pas
celle qui a provoqué tous nos sacrifices. Ce que nous ambitionnons, ce n’est
pas une révolution dans une contrée ou dans une autre; cela s’obtient toujours
quand on le veut bien. Pour tuer sûrement le vieux monde, nous avons cru qu’il
fallait étouffer le germe catholique et chrétien."15
"Le
rêve des sociétés secrètes s’accomplira par la plus simple des raisons : c’est
qu’il est basé sur les passions de l’homme. Ne nous décourageons donc ni pour
un échec, ni pour un revers, ni pour une défaite; préparons nos armes dans le
silence des Ventes; dressons toutes nos batteries, flattons toutes les
passions, les plus mauvaises comme les plus généreuses, et tout nous porte à
croire que le plan réussira un jour au-delà même de nos calculs les plus
improbables."16
Tel est le plan; voyons à présent les moyens.
La
corruption.
Ecoutons
ici des aveux plus effrayants encore: "Nous sommes trop en progrès pour
nous contenter du meurtre. A quoi sert un homme tué? N’individualisons pas le
crime; afin de le grandir jusqu’aux proportions du patriotisme et de la haine
contre l’Eglise, nous devons le généraliser. Le catholicisme n’a pas plus peur
d’un stylet bien acéré que les monarchies; mais ces deux bases de l’ordre
social peuvent crouler sous la corruption: ne nous lassons donc jamais de
corrompre. Il est décidé dans nos conseils que nous ne voulons plus de
chrétiens; donc, popularisons le vice dans les multitudes. Qu’elles le
respirent par les cinq sens, qu’elles le boivent, qu’elles s’en saturent.
Faites des cœurs vicieux et vous n’aurez plus de catholiques."17
Quel
éloge pour l’Eglise! "Epargnons les corps, mais tuons l’esprit. C’est le moral
qu’il nous im-porte d’atteindre; c’est donc le cœur que nous devons blesser.
C’est par principe d’humanité politique que je crois devoir proposer ce
moyen."18
A
l’occasion de la mort publiquement impénitente de deux de ses agents, exécutés
à Rome, le chef de la Haute Vente ajoute: "Leur mort de réprouvés a
produit un magique effet sur les masses. C’est une première proclamation des
Sociétés secrètes, et une prise de possession des âmes. Mourir sur la place du
Peuple, à Rome, dans la cité mère du catholicisme, mourir franc-maçon et
impénitent, c’est admirable! – Infiltrez le venin dans les cœurs choisis, écrit
un autre de ces démons incarnés, infiltrez-le à petites doses et comme par
hasard; vous serez étonnés vous-mêmes de votre succès. L’essentiel est d’isoler
l’homme de sa famille, de lui en faire perdre les mœurs. Il est assez disposé,
par la pente de son caractère, à fuir les soins du ménage, à courir après de
faciles plaisirs et des joies défendues. Il aime les longues causeries du café,
l’oisiveté des spectacles. Entraînez-le, soutirez-le; donnez-lui une importance
quelconque; apprenez-lui discrètement à s’ennuyer de ses travaux journaliers.
Par ce manège, après l’avoir séparé de sa femme et de ses enfants, après lui
avoir montré combien sont pénibles tous les devoirs, vous lui inculquerez le
désir d’une autre existence. L’homme est né rebelle; attisez ce désir de
rébellion jusqu’à l’incendie; mais que l’incendie n’éclate pas. C’est une
préparation à la grande œuvre que vous devez commencer."19
"Pour
une grande œuvre, il faut une conscience large que n’effarouchent pas à
l’occasion une alliance adultère, la foi publiquement violée, les lois de
l’humanité foulées aux pieds."20
La
Haute Vente résume elle-même cet infernal complot: "C’est la corruption en
grand que nous avons entreprise, la corruption du peuple par le clergé et du
clergé par nous, la corruption qui doit nous conduire à mettre un jour l’Eglise
au tombeau. Pour abattre le catholicisme, nous dit-on, il faudrait d’abord
supprimer la femme. Soit; mais, ne pouvant supprimer la femme, corrompons-la
avec l’Eglise. Corruptio optimi pessima. Le but est assez beau pour
tenter des hommes tels que nous. Le meilleur poignard pour frapper l’Eglise au
cœur, c’est la corruption. A l’œuvre donc, jusqu’à la fin!"
La
corruption de la jeunesse et du clergé
Les
"cœurs choisis" que la révolution recherche de préférence, ce sont
les jeunes gens et les prêtres; elle ose même aspirer jusqu’à former un pape.
"C’est
à la jeunesse qu’il faut aller; c’est elle qu’il faut séduire, elle que nous
devons entraîner, sans qu’elle s’en doute, sous nos drapeaux. Que tout le monde
ignore votre dessein! Laissez de côté la vieillesse et l’âge mûr; allez à la
jeunesse, et, s’il est possible, jusqu’à l’enfance. N’ayez jamais pour elle un
mot d’impiété ou d’impureté; gardez-vous en bien dans l’intérêt de la cause.
Conservez toutes les apparences de l’homme grave et moral. Une fois votre
réputation établie dans les collèges, les lycées et les universités, dans les
séminaires, une fois que vous aurez capté la confiance des professeurs et des
étudiants, attachez-vous principalement à ceux qui s’engagent dans la milice
cléricale.
Excitez,
échauffez ces natures si pleines d’incandescence et de patriotique orgueil.
Offrez leur d’abord, mais toujours en secret, des livres inoffensifs; puis,
vous amenez peu vos disciples au degré de cuisson voulu. Quand, sur tous
les points à la fois, ce travail de tous les jours aura répandu nos idées comme
la lumière, vous pourrez apprécier la sagesse de cette discrétion."
"Faites vous une réputation de bon catholique et de patriote pur. Cette
réputation donnera facilement accès à nos doctrines parmi le jeune clergé comme
au fond des couvents. Dans quelques années, ce jeune clergé aura, par la force
des choses, envahi toutes les fonctions ; il gouvernera, il administrera, il
jugera, il formera le conseil du souverain : il sera appelé à choisir le
Pontife qui devra régner, et ce Pontife, comme la plupart de ses contemporains,
sera nécessairement plus ou moins imbu des principes italiens et humanitaires
que nous allons mettre en circulation. Pour atteindre ce but, nous mettons au
vent toutes nos voiles21." – "Nous devons faire l’éducation
immorale de l’Eglise, et arriver par de petits moyens bien gradués, quoique
assez mal définis, au triomphe de l’idée révolutionnaire par un Pape. Ce projet
m’a toujours paru d’un calcul surhumain22." Surhumain en effet
; car il vient en droite ligne de Satan. Le personnage qui se cache sous le nom
de Nubius décrit ensuite ce Pape révolutionnaire qu’il ose espérer : un Pape
faible et crédule, sans pénétration, honnête et respecté, imbu des principes
démocratiques. C’est à peu près dans ces conditions qu’il nous en faudrait un,
si c’est encore possible. Avec cela nous marcherons plus sûrement à l’assaut de
l’Eglise, qu’avec les pamphlets de nos frères de France et l’or même de
l’Angleterre. Pour briser le rocher sur lequel Dieu a bâti son Eglise, nous
aurions le petit doigt du successeur de Pierre engagé dans le complot, et ce
petit doigt vaudrait pour cette croisade tous les Urbain II et tous les saint
Bernard de la chrétienté".23
"Vous
voulez révolutionner l’Italie," ajoutent enfin ces séides de l’enfer,
"cherchez le Pape dont nous venons de faire le portrait. Que le clergé
marche sous votre étendard en croyant toujours marcher sous la bannière des
Clefs apostoliques. Vous voulez faire disparaître le dernier siège des tyrans
et des oppresseurs, tendez vos filets, tendez-les au fond des sacristies,
des séminaires et des couvents ; et si vous ne précipitez rien, nous vous
promettons une pêche miraculeuse ; vous prêcherez une révolution en tiare et en
chape, marchant avec la croix et la bannière ; une révolution qui n’aura besoin
que d’être un tout petit peu aiguillonnée pour mettre le feu au quatre coins du
monde24." Comme ils sentent eux-mêmes que tout repose sur le
Pape !
Il est
consolant de les voir constater avec dépit qu’ils n’ont pu entamer ni le
Sacré-Collège, ni la Compagnie de Jésus. "Les Cardinaux ont tous échappé à
nos filets. Les flatteries les mieux combinées n’ont servi à rien ; pas un
membre du Sacré-Collège n’a donné dans le piège."
"Nous avons aussi complètement échoué sur les Jésuites. Depuis que nous
conspirons , il a été impossible de mettre la main sur un Ignacien, et il
faudrait savoir pourquoi cette obstination si unanime ; pourquoi n’avons-nous
donc jamais, près d’un seul, pu saisir le défaut de la cuirasse ?" On
ajoute pieusement : "Nous n’avons pas de Jésuites avec nous ; mais nous pouvons
toujours dire et faire dire qu’il y en a, et cela reviendra absolument au même25."
Le
mensonge et la calomnie
Satan
est le père du mensonge, pater mendacii. La première révolution a été
faite par un mensonge : eritis sicut dii. Filles de celle-là, toutes les
autres sont faites par le même procédé. Plus elles sont graves, plus elles
mentent. Or aujourd’hui les mensonges, les hypocrisies, les sophismes, tissus
contre l’Eglise avec un art infernal, circulent parmi nous, plus nombreux que
les atomes dans l’air. D’où viennent-ils ? Ecoutez la Révolution :
"Les prêtres sont confiants ; montrez-les soupçonneux et perfides. La
multitude a eu de tout temps une extrême propension vers les contre-vérités ;
trompez-la. Elle aime à être trompée26." – "Il y a peu de
choses à faire avec les vieux cardinaux et les prélats dont le caractère est
décidé. Il faut puiser dans nos entrepôts de popularité ou d’impopularité les
armes qui rendront leur pouvoir inutile ou ridicule. Un mot qu’on invente
habilement et qu’on a l’art de répandre dans certaines honnêtes familles
choisies, pour que de là il descende dans les cafés et des cafés dans la rue,
un mot peut quelquefois tuer un homme. S’il vous arrive un de ces prélats pour
exercer quelque fonction publique, connaissez aussitôt son caractère, ses
antécédents, ses qualités, ses défauts surtout. Enveloppez-le de tous les
pièges que vous pourrez tendre sous ses pas ; créez-lui une de ces réputations
qui effrayent les petits enfants et les vieilles femmes ; peignez-le cruel et
sanguinaire ; racontez quelques traits de cruauté qui puisse facilement se
graver dans la mémoire du peuple. Quand les journaux étrangers recueilleront
par nous ces écrits qu’ils embelliront à leur tour, inévitablement par respect
pour la vérité, montrez, ou plutôt faites montrer par quelque respectable
imbécile (avis aux colporteurs de scandale religieux!) ces feuilles où sont
relatés les noms et les excès arrangés des personnages. Comme la France et
l’Angleterre, l’Italie ne manquera jamais de ces plumes qui savent se tailler
dans des mensonges utiles à la bonne cause (avis aux journalistes!). Avec un
journal, le peuple n’a pas besoin d’autres preuves. Il est dans l’enfance du
libéralisme et il croit aux libéraux ."27 Le vieux Voltaire est
dépassé !
La franc-maçonnerie
On
n’est trahi que par les siens. La franc-maçonnerie fait ce qu’elle peut pour
nous faire croire qu’elle est la plus innocente, la plus plate des sociétés
philanthropiques. Voici la Révolution qui lui délivre, imprudemment peut-être,
son véritable brevet.
"Quand
vous aurez insinué dans quelques âmes le dégoût de la famille et de la religion
– l’un va presque toujours à la suite de l’autre –, laisser tomber certains
mots qui provoqueront le désir d’être affilié à la Loge maçonnique la plus
voisine. Cette vanité du citadin ou du bourgeois de s’inféoder à la
franc-maçonnerie a quelque chose de si banal et de si universel, que je suis
toujours en admiration devant la stupidité humaine. Se trouver membre d’une
Loge, se sentir, en dehors de sa femme et de ses enfants, appelé à garder un
secret qu’on ne vous confie jamais, est pour certaines natures une volupté et
une ambition. Les Loges sont un lieu de dépôt, une espèce de haras, un centre
par lequel il faut passer avant d’arriver à nous. Leur fausse philanthropie est
pastorale et gastronomique ; mais cela a un but qu’il faut encourager sans
cesse. En lui apprenant à porter arme avec son verre, on s’empare de la
volonté, de l’intelligence et de la liberté d’un homme. On en dispose, on le
tourne, on l’étudie ; on devine ses penchants et ses tendances ; quand il est
mûr pour nous, on le dirige vers la société secrète, dont la franc-maçonnerie
n’est que l’antichambre assez mal éclairée".
"C’est
sur les Loges que nous comptons pour doubler nos rangs ; elles forment à leur
insu notre noviciat préparatoire. Elles discourent sans fin sur les dangers du
fanatisme, sur le bonheur de l’égalité sociale, et sur les grands principes de
la liberté religieuse. Elles ont, entre deux festins, des anathèmes foudroyants
contre l’intolérance et la persécution. C’est plus qu’il n’en faut pour nous
faire des adeptes. Un homme imbu de ces belles choses n’est pas éloigné de nous
; il ne reste plus qu’à l’enrégimenter. La loi du progrès social est là, et
toute là ; ne prenez pas la peine de la chercher ailleurs. Mais ne levez jamais
le masque ; rôdez autour de la bergerie catholique ; et, en bon loup, saisissez
au passage le premier agneau qui s’offrira dans les conditions voulues28."
Les
Loges se chargent elles-mêmes de confirmer cette appréciation, et de nous faire
toucher du doigt la perversité de cette puissante institution soi-disant
inoffensive : "Si la maçonnerie, disait tout récemment un des principaux
Vénérables, devait se confiner dans le cercle étroit qu’on voudrait lui tracer,
à quoi servirait la vaste organisation et l’immense développement qui lui sont
donnés ?… L’heure du péril a sonné ; le danger devient immense ; il faut agir…
De toute part l’ennemi s’organise… L’hydre monacale" (ils entendent par là
toute la hiérarchie catholique), "si souvent écrasée, nous menace de
nouveau de ses têtes hideuses. En vain, avec le dix-huitième siècle, nous
flattions-nous d’avoir écrasé l’infâme, l’infâme renaît plus vigoureuse, plus
intolérante, plus rapace et plus affamée que jamais. Il faut élever autel
contre autel, enseignement contre enseignement". Enfin les chevaliers
maçons prêtent le serment "de reconnaître, comme les fléaux des malheureux
et du monde, les rois et les fanatiques religieux, et de les avoir toujours en
horreur". Tout cela est extrait des discours officiels, prononcés dans ces
dernières années, par les grands maîtres et autres Vénérables, dans des
assemblées nombreuses "où les consciences se soulagèrent, et où l’on dit
tout haut ce que chacun pensait tout bas."
Comprend-on
maintenant pourquoi le Saint-Siège a condamné la franc-maçonnerie, et pourquoi
il est défendu de s’y affilier sous peine d’excommunication ?
L’exploitation
des princes
La
Révolution cherche à s’affilier les princes, afin de miner plus efficacement,
avec leur concours, la monarchie et l’Eglise. La Haute-Vente veut bien
elle-même le leur apprendre et nous l’apprendre aussi.
"Le
bourgeois a du bon, mais le prince encore davantage. La Haute-Vente désire que,
sous un prétexte ou sous un autre, on introduise dans les Loges maçonniques le
plus de prince et de riches que l’on pourra. Les princes de maison souveraine,
et qui n’ont pas l’espérance légitime d’être roi par la grâce de Dieu, veulent
tous l’être par la grâce d’une révolution. Il n’en manque pas, en Italie et
ailleurs, qui aspirent aux honneurs assez modestes du tablier et de la truelle
symboliques. D’autres sont déshérités ou proscrits. Flattez tous ces ambitieux
de popularité ; accaparez-les pour la franc-maçonnerie ; la Haute-Vente verra
plus tard ce qu’elle pourra en faire pour la cause du progrès. Un prince qui
n’a pas de royaume à attendre est une bonne fortune pour nous. Il y en a
beaucoup dans ce cas-là ! Faites en des francs-maçons ; ils serviront de glu
aux imbéciles, aux dirigeants, aux citadins et aux besogneux. Ces pauvres
princes feront notre affaire en croyant ne travailler qu’à la leur. C’est une
magnifique enseigne, et il y’a toujours des sots assez disposés à se
compromettre au service d’une conspiration dont un prince quelconque semble
être l’arc-boutant."
Le
protestantisme
Encore
un auxiliaire puissant, dont les chefs de la Révolution exaltent le fraternel
concours. Qu’est-ce en effet que le protestantisme, sinon le principe pratique de
la révolte contre l’autorité de l’Eglise de Jésus-Christ ? Au nom d’un faux
principe religieux, il bat en brèche, dans le monde entier, le seul vrai
principe religieux, le seul vrai christianisme, la seule vraie Eglise ; il
développe l’orgueil, l’insoumission, le désordre et l’anarchie. En faut-il
davantage à la Révolution, à la grande révolte universelle, pour aimer et
favoriser la propagande protestante ?
"Le meilleur moyen de déchristianiser l’Europe", écrivait Eugène Sue,
"c’est de la protestantiser."
"Les sectes protestantes, ajoute Edgar Quinet, sont les mille portes
ouvertes pour sortir du Christianisme." Après avoir exposé la nécessité
d’en finir avec toute religion, il s’exprime ainsi :
"Pour arriver à ce but, voici les deux voies qui s’ouvrent devant vous.
Vous pouvez attaquer, en même temps que le catholicisme, toutes les religions
de la terre, et spécialement les sectes chrétiennes ; dans ce cas, vous avez
contre vous l’univers entier. Au contraire, vous pouvez vous armer de tout ce
qui est opposé au catholicisme, spécialement de toutes les sectes chrétiennes
qui lui font la guerre ; en y ajoutant la force d’impulsion de la révolution
française, vous mettrez le catholicisme dans le plus grand danger qu’il ait
jamais couru.
Voilà
pourquoi je m’adresse à toutes les croyances, à toutes les religions qui ont
combattu Rome ; elles sont toutes, qu’elles le veuillent ou non, dans nos
rangs, puisqu’au fond leur existence est aussi inconciliable que la nôtre avec
la domination de Rome.
Ce
n’est pas seulement Rousseau, Voltaire, Kant, qui sont avec nous contre
l’éternelle oppression ; c’est aussi Luther, Zwingle, Calvin, etc., toute la
légion des esprits qui combattent avec leur temps, avec leurs peuples, contre
le même ennemi qui nous ferme en ce moment la route.
Qu’y
a-t-il de plus logique au monde que de faire un seul faisceau des révolutions
qui ont paru dans le monde depuis trois siècles, et de les réunir dans une même
lutte, pour achever la victoire sur la religion du moyen âge ?
Si le
seizième siècle a arraché la moitié de l’Europe aux chaînes de la papauté,
est-ce trop exiger du dix-neuvième qu’il achève l’œuvre à moitié consommée
?"
Détruire
le christianisme, "cette superstition caduque et malfaisante", tel
est le but avoué de la ligue infernale où les protestants sont englobés,
"qu’ils le veuillent ou non", et par cela seul qu’ils sont
protestants. Détruire le christianisme au moyen du protestantisme, voilà la
tactique qu’adopte la Révolution avec pleine espérance de succès.
Qu’en
dites-vous, lecteurs ? La Révolution est-elle grande et noble chose ?
mérite-t-elle nos sympathies ? son œuvre peut-elle se concilier avec la foi du
chrétien ? est-ce la calomnier que de l’anathématiser comme détestable et
satanique ?
Tertullien
disait jadis du christianisme : "Il ne craint qu’un chose, c’est de n’être
pas connu." La Révolution dit le contraire ; elle ne craint que la
lumière. La lumière lui enlève, je ne dis pas tout ce qu’il y a de religieux,
mais d’honnête parmi les hommes.
Comment la Révolution, pour se faire accepter, se couvre sous les noms les plus
sacrés.
Si la
Révolution se montrait telle qu’elle est, elle épouvanterait tous les honnêtes
gens. Elle se cache sous des noms respectés, comme le loup sous la peau de la
brebis.
Profitant du religieux aspect que l’Eglise imprime depuis dix-huit siècles aux
idées de liberté, de progrès, de loi, d’autorité, de civilisation, la
Révolution se pare de tous ces noms vénérés et séduit ainsi une foule d’esprits
sincères. A l’entendre, elle ne veut que le bonheur des peuples, la destruction
des abus, l’abolition de la misère ; elle promet à tous le bien-être, la
prospérité, et je ne sais quel âge d’or inconnu jusqu’ici.
Ne la
croyez pas. Son père, le vieux serpent du paradis terrestre, en disait autant à
la pauvre Eve : "Ne crains rien, écoute-moi, et vous serez comme des
dieux." On sait quels dieux nous sommes devenus. Les peuples qui écoutent
la Révolution sont bientôt punis par où ils pèchent ; si les villes
s’embellissent, si les chemins de fer se multiplient, si l’industrie prospère
(ce qui n’est pas, répétons-le bien haut, le fait de la Révolution, mais le
simple résultat d’un progrès naturel), la misère publique augmente partout, la
joie s’en va, tout se matérialise, les impôts se décuplent, toutes les libertés
disparaissent ; au nom de la liberté, on revient peu à peu au brutal esclavage
païen ; au nom de la civilisation, on perd tous les fruits des conquêtes du
christianisme sur la barbarie ; au nom de la loi, une autorité sans frein et
sans contrôle nous impose tous ses caprices, et voilà le progrès !
Comment,
du reste, le bien pourrait-il sortir du mal ? et comment le principe de la
destruction pourrait-il rien édifier ?
"Notre
principe à nous, a dit un audacieux révolutionnaire, c’est la négation de tout
dogme ; notre donnée, le néant. Nier, toujours nier, c’est là notre méthode :
elle nous a conduits à poser comme principe : en religion, l’athéisme ; en
politique, l’anarchie ; en économie politique, la non-propriété."29
Défions-nous
donc de la Révolution, défions-nous de Satan, sous quelque nom qu’il se cache !
Pauvres brebis, quand donc écouterez-vous la voix du bon pasteur qui veut vous
défendre de la dent du loup, et qui veut arracher à la bête scélérate la toison
hypocrite à l’abri de laquelle elle pénètre jusqu’au milieu du bercail ?
CHAPITRE X
La presse et la Révolution
La
presse n’est de sa nature ni bonne ni mauvaise. C’est une puissante invention
qui peut également servir au bien ou au mal ; tout dépend de l’usage qu’on en
fait.
Il faut avouer cependant que, par suite du péché originel, la presse a beaucoup
plus servi au mal qu’au bien et qu’on en abuse dans des proportions
formidables.
Dans
notre siècle, la presse est le grand levier de la Révolution. Pour ne parler
que du journalisme, qui est la presse à son état le plus actif et le plus
influent, personne ne peut nier que le plus grand danger du trône aussi bien
que de l’autel, ce sont les journaux. Sans sortir de notre chère France, sur
cinq cent quarante journaux, il n’y en a peut-être pas trente qui soient
vraiment chrétiens. Pour quatre-vingts ou cent mille lecteurs de feuilles
publiques respectant la foi, l’Eglise, le pouvoir, les principes, cinq ou six
millions d’hommes avalent tous les jours le poison destructeur que leur présentent
goutte à goutte les journaux impies.
Que l’on me pardonne cette comparaison : la presse est, entre les mains de la
Révolution, un grand appareil à seriner les hommes. Quand on veut
apprendre un air à des oiseaux, on leur répète cet air dix et vingt fois par
jour, au moyen d’un instrument ad hoc. Les chefs du parti
révolutionnaire, pour former, comme on dit, l’opinion publique, pour faire
entrer dans les têtes leurs idées fatales, ont recours à la presse ; chaque
jour, ils tournent la manivelle; chaque jour, ils répètent dans leurs journaux
l’air qu’ils veulent imposer au public, et bientôt les serins chantent. Et
voilà l’opinion publique.
Quant à
l’Eglise, qui ne veut pas apprendre l’air, on essaye d’un autre moyen. La
Révolution cherche à l’endormir. Elle prétend, comme chacun sait, que l’Eglise
catholique n’est plus à la hauteur du siècle. Avec une hypocrite bienveillance,
elle feint de vouloir l’adapter aux idées modernes ; au fond elle veut la tuer.
Elle s’approche donc de l’Eglise, elle lui présente son appareil perfide, la
presse ; on dit de belles et douces paroles ; on fait des déclarations pieuses
; on tâche d’endormir les gardiens de la foi. L’Eglise se méfie ; le Pape et
les évêques refusent de se laisser faire. Alors la Révolution lève le masque,
transforme son appareil en machine de guerre et attaque de front cette ennemie
qu’elle n’a pu ni endoctriner ni étouffer.
Et ce que je dis du journalisme pour la France, il faut le dire avec encore
plus de raison peut-être pour l’Angleterre, pour la Belgique, pour la Prusse,
pour l’Allemagne, pour la Suisse et surtout pour le Piémont et la pauvre
Italie. Quatorze ou quinze cents journaux paraissent chaque jour en Europe ;
sur ce nombre, combien y en a-t-il qui soient sincèrement dévoués à l’Eglise ?
On
comprend du reste qu’il ne saurait en être autrement, quand on pénètre quelque
peu dans les mystères de la rédaction des journaux. Sauf d’honorables et trop
rares exceptions, les journalistes de professions exercent, aux dépens du
public, un véritable métier. Ils n’ont ni convictions religieuses, ni
convictions politiques ; leur conscience est dans leur encrier, et ils vendent
leur encre au plus offrant. Selon l’intérêt de leur bourse, trop souvent vidée
par l’inconduite, ils plaident avec une noble ardeur le pour et le contre, en
se moquant de leurs crédules lecteurs. Ils flattent l’esprit d’opposition afin
de grossir le nombre des abonnés, et les journaux les plus malfaisants et les
plus plats sont souvent ceux qui réussissent le mieux. Et voilà les éducateurs
de la société ! voilà en quelles mains est tombée la conscience publique !
Sous l’impulsion des sociétés secrètes, le journalisme révolutionnaire fait feu
de toutes ses plumes contre l’Eglise ; il perdra la foi en Europe, si Dieu,
dans sa miséricorde, ne se hâte de déjouer ce vaste et infernal complot.
Les principes de 89
Tout le
monde parle aujourd’hui des "principes de 89", et presque personne ne
sait ce que c’est. Ce n’est pas étonnant ; les paroles qui les ont formulés
sont tellement élastiques, tellement peu définies que chacun y voit ce qu’il
veut. Les honnêtes gens myopes n’y trouvent rien de précisément mauvais ; les
démagogues y trouvent cependant leur compte. Il y a pour ces principes une
étrange émulation de tendresse ; ils sont inscrits sur vingt bannières rivales.
Tout le monde les défend contre tout le monde ; et d’après tout le monde, tout
le monde ou les fausse, ou les compromet, ou les trahit. Tâchons ici, à la
lumière infaillible de la foi catholique, non de les fausser, ni de les
compromettre, ni de les trahir, mais de les bien comprendre, d’en sonder les
profondeurs, et de découvrir, dans leurs replis secrets, le vieux serpent qui
en est l’âme. Nous n’exagérerons rien, mais nous tâcherons de tout voir.
En
voyant à l’œuvre ceux que l’on nomme avec orgueil les pères de la liberté, les
fondateurs de la société moderne, nous verrons, selon l’expression de Bossuet,
"si ceux qu’on nous vante comme les réformateurs du genre humain en ont
diminué ou augmenté les maux, et s’il faut les regarder comme des réformateurs
qui le corrigent ou plutôt comme des fléaux envoyés par Dieu pour le
punir."
En
1789, pendant que l’Assemblée constituante détruisait, par le droit du plus
fort, l’antique constitution de l’Eglise en France ; supprimait, le 4 août, les
justes redevances qui la faisaient vivre ; le 27 septembre, dépouillait nos
églises de leurs vases sacrés ; le 18 octobre, annulait les Ordres religieux ;
le 2 novembre, volait les propriétés ecclésiastiques, préparant ainsi l’acte
hérétique et schismatique appelé Constitution civile du clergé, et promulgué
l’année suivante, cette même assemblée formulait en dix-sept articles ce que
l’on appelle la déclaration des droits de l’homme, et ce qu’on aurait dû nommer
la suppression des droits de Dieu. Ces articles renferment des principes
sociaux, et ce sont ces principes qui sont devenus célèbres sous le nom de
"principes de 89".
Des
catholiques, dans la louable intention de concilier à l’Eglise les sympathies
des sociétés modernes, ont cherché à démontrer, non sans peine, que les
principes de cette célèbre déclaration n’étaient opposés ni à la foi ni aux
droits de l’Eglise. Cette thèse pourrait peut-être se soutenir, si, dans une
pareille question essentiellement pratique, on pouvait s’en tenir à la rigueur
grammaticale des mots, en faisant abstraction de l’esprit qui les anime, de
l’esprit qui les a dictés, de l’esprit qui les applique et qui manifeste leur
vrai sens. Malheureusement les principes de 89 ne sont pas une lettre morte ; ils
se sont traduits dans des faits, dans des lois, dans des attentats qui ne
peuvent laisser aucun doute sur leur véritable caractère ; la Révolution, la
Révolution antichrétienne, les proclame ses principes à elle et leur rapporte
la gloire de ses prétendus exploits ; les révolutionnaires ne cessent de les
invoquer contre l’Eglise.
Comment se fait-il donc que ces fameux principes ne révoltent pas tous les
honnêtes gens ? C’est que le vrai s’y trouve habilement confondu avec le faux,
et que le faux passe ici, comme toujours, à l’abri du vrai.
Parmi
les principes de 89, en effet, plusieurs sont de vieilles et bonnes vérités de
droit français ou de droit public chrétien, que les abus du césarisme gallican
avaient mises en oubli, et que la naïve ignorance de nos Constituants fit
prendre pour des découvertes merveilleuses. Plusieurs autres sont des vérités
de sens commun, qu’on n’oserait plus formuler sérieusement de nos jours ; mais
tous ces principes sont dominés par un principe, qui donne à toute cette
déclaration son véritable esprit : le principe révolutionnaire de
l’indépendance absolue de la société, laquelle déclare rejeter désormais toute
direction chrétienne, ne plus dépendre que d’elle-même, n’avoir pour loi que sa
volonté, sans s’inquiéter de ce que Dieu enseigne et prescrit par son Eglise.
La volonté du peuple souverain substituée à la volonté de Dieu souverain, la
loi humaine foulant aux pieds la vérité révélée, le droit purement naturel
faisant abstraction du droit catholique ; en un mot, de prétendus droits de
l’homme se substituant aux droits éternels de Jésus-Christ : telle est au fond
la déclaration de 1789.
Jusque-là
l’Eglise était reconnue comme l’organe de Dieu vis-à-vis des sociétés, aussi
bien que des individus ; et si, depuis quelques siècles, ce droit de haute
direction morale était méconnu en pratique, jamais du moins on n’avait encore
osé le nier formellement.
Ainsi les principes de 89, considérés un à un, sont bien loin d’être
révolutionnaires ; mais leur en-semble, et surtout l’idée qui les domine,
constituent une audacieuse révolte de l’homme contre Dieu, une scission
sacrilège entre la société et Notre-Seigneur Jésus-Christ, Roi des peuples et
Roi des rois. Nous ne blâmons dans les principes de 89 que cet élément de
révolte antichrétienne ; loin de les répudier, nous revendiquons comme nôtres
ces grandes maximes de vraie liberté, de vraie égalité et de fraternité
universelle, que la Révolution altère et prétend avoir données au monde.
En
conscience, un catholique ne peut pas admettre tous les principes de 89. Encore
moins peut-il entrer dans l’esprit qui les a dictés et qui depuis leur
apparition les interprète et les applique.
Mais ce sujet étant fort complexe, précisons davantage.
Texte et discussion de ces principes au point de vue religieux
Voici
les dix-sept articles de cette déclaration révolutionnaire des droits de
l’homme :
Après un préambule creux et vague, dans le style emphatique de Rousseau, les
Constituants déclarent qu’ils émettent leurs principes "en présence et
sous les auspices de l’Etre suprême." On sait ce qu’était l’Etre suprême
de ces voltairiens ; c’était la négation directe et personnelle du Dieu vivant,
du seul Dieu véritable, du Dieu des chrétiens, Notre-Seigneur Jésus-Christ,
vivant et régnant dans le monde par son Eglise et par le pape, son vicaire. Je
garantis que ce n’est pas en présence de Notre-Seigneur, et bien moins encore
sous ses auspices, que les Constituants ont élaboré leur fameuse Déclaration.
Je
souligne les articles scabreux, les phrases à double sens, les pièges ; me
réservant de les discuter le plus brièvement possible pour bien discerner, dans
cette terre nouvelle, l’ivraie et le bon grain.
Article I . – Les hommes naissent et demeurent libres et égaux
en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité
commune.
Art. II . – Le but de toute association politique est la conservation des
droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la
sûreté et la résistance à l’oppression.
Art. III . – Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans
la nation ; nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane
expressément.
Art. VI . – La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à
autrui.
Art. V . – La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la
société. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul
ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.
Art. VI . – La loi est l’expression de la volonté générale.
Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs
représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle
protège, soit qu’elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont
également admissibles à toute dignité, places et emplois publics, selon leur
capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs
talents.
Art. VII . – Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu
que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a
prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des
ordres arbitraires, doivent être punis : mais tout citoyen appelé ou saisi en
vertu de la loi doit obéir à l’instant ; il se rend coupable par la résistance.
Art. VIII . – La loi ne doit établir que des peines strictement et
évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie
et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée.
Art. IX . – Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait
été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur
qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement
réprimée par la loi.
Art. X . – Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses,
pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.
Art. XI . – La libre communication des pensées et des opinions est un des
droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire,
imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas
déterminés par la loi.
Art. XII . – La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une
force publique ; cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non
pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.
Art. XIII . – Pour l’entretien de la force publique et pour les
dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable ; elle doit
être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.
Art. XIV . – Tous les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou
par leurs représentants la nécessité de la contribution publique, de la
consentir librement, d’en suivre l’emploi, d’en déterminer la qualité,
l’assiette, le recouvrement et la durée.
Art. XV . – La société a le droit de demander compte à tout agent public de
son administration.
Art. XVI . – Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée,
ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution.
Art. XVII . – La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut
en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique l’exige évidemment, et
sous la condition d’une juste et préalable indemnité.
"Mais,
me direz-vous, vous avez tout souligné, ou presque tout ? " Sans doute ;
et ce n’est que justice. Indifférents en apparence à la religion et à l’Eglise,
tous ces articles couvrent une vaste conspiration destinée à bouleverser tout
l’ordre chrétien. C’est la conspiration du silence, qui étouffe sans frapper,
et qui, s’il est permis de s’exprimer ainsi, escamote le christianisme.
Ces principes hypocrites se résument en cinq ou six idées principales, qui sont
la base de ce qu’on appelle le monde moderne, et que nous allons analyser
brièvement.
Séparation totale de l’Eglise et de l’Etat ; souveraineté du peuple ;
absolutisme de la loi humaine ; liberté ; égalité. Tel est le résumé de ces
principes, qui méritent chacun une discussion très attentive. On va bientôt
juger de l’importance pratique de ces graves questions.
Séparation de l’Eglise et de l’Etat
Ceux
qui la réclament de bonne foi confondent deux idées : distinction et
séparation. L’Eglise est distincte de l’Etat, et l’Etat, distinct de l’Eglise ;
tous deux doivent s’unir sans se confondre. Il est tout aussi absurde de
vouloir séparer la société religieuse de la société civile, que de vouloir
séparer l’âme du corps. L’Eglise est une société qui vient de Dieu, comme
l’Etat est aussi une société voulue de Dieu ; ces deux sociétés doivent
s’accorder, pour accomplir la volonté divine, qui est le bonheur temporel et
éternel des hommes. Leur prospérité et leur force dépendent de cette union,
comme la vie et la force de l’homme dépendent de l’union de son âme et de son
corps. Toujours la distinction, mais dans l’union ; jamais la séparation, non
plus que la confusion.
Nous
sommes tous membres à la fois de trois sociétés distinctes, et nous appartenons
tout entiers à chacune d’elles ; tel est l’ordre de la divine Providence. Ces
trois sociétés sont : la famille, l’Etat, l’Eglise. J’appartiens tout entier à
ma famille ; je suis en même temps tout entier citoyen de ma patrie ; et en
même temps encore, je suis tout entier chrétien, membre de l’Eglise; j’ai des
devoirs comme fils, des devoirs comme citoyen, des devoirs comme catholique ;
ces devoirs sont distincts, mais unis entre eux et subordonnés les uns aux
autres. Ils ne peuvent jamais se détruire les uns les autres, car ils viennent
tous de Dieu ; ils sont tous pour moi l’expression certaine de la volonté de
Dieu, de Dieu qui m’ordonne également d’obéir à mon père dans l’ordre de la
famille, d’obéir à mon souverain dans l’ordre civil et temporel, d’obéir au pape
et aux pasteurs de l’Eglise dans la société religieuse et surnaturelle.
Qu’est-ce
qu’une société ? C’est une réunion d’individus unis ensemble par le lien d’une
obéissance commune. C’est ce lien, cette obéissance à l’autorité légitime, qui
constitue la société, qui lui donne son unité, malgré la multiplicité de ses
membres. La famille, ou la société domestique, est la réunion des individus
liés ensemble par la soumission au pouvoir paternel. L’Etat, ou la société
civile, est la réunion des individus et des familles, unis ensemble par la
dépendance du même pouvoir public. L’Eglise, ou la société religieuse, est la
réunion des individus, des familles et des Etats soumis au même pouvoir
religieux du Christ et de son vicaire.
Ces
trois sociétés existent de droit divin, c’est-à-dire par la volonté formelle de
Dieu ; c’est Dieu qui a constitué la famille pour le bien et le bonheur des
membres qui la composent ; c’est Dieu qui est l’auteur des sociétés civiles,
dont le but est la prospérité, le bien et le bonheur des individus et des
familles, par le concours mutuel des forces ; c’est Dieu qui a fondé l’Eglise
et qui lui a donné sa sainte mission, pour apprendre aux individus, aux
familles et aux sociétés, ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu’il faut
faire et ce qu’il faut éviter pour connaître, aimer et servir Dieu sur la
terre, et, par ce moyen, arriver au salut éternel, but suprême de toute
existence humaine. L’Eglise est ainsi instituée pour procurer le bien et le
bonheur des individus, des familles et des Etats, c’est-à-dire du monde entier.
La famille dépend de l’Etat en ce sens que le bien particulier doit toujours
être subordonné au bien public ; l’Etat dépend de l’Eglise, en ce sens que le
bien temporel, soit public, soit particulier, doit toujours être subordonné au
bien spirituel, qui est le salut éternel des âmes. Le père de famille ne doit
donc rien commander qui soit contraire aux lois de l’Etat ; et s’il manque à
cette règle, ses enfants ne peuvent en conscience lui obéir. Pour la même
raison, le pouvoir civil ne peut rien commander qui soit contraire aux
enseignement ni aux lois de l’Eglise. Ces actes du pouvoir paternel ou civil
seraient illégitimes et dès lors nuls de plein droit ; ils violeraient l’ordre
établi par Dieu, et pour obéir à Dieu en ce conflit d’autorité, il faut
toujours obéir à l’autorité supérieure. C’est la règle pratique et sûre que
nous donne l’Apôtre saint Paul : Omnis anima potestatibus sublimioribus
subdita sit (Rom. XIII), que toute âme s’assujettisse aux pouvoirs plus
élevés.
L’élévation
des différents pouvoirs dérivant de leur but final, et le salut éternel étant
évidemment un but supérieur à la prospérité temporelle, il est clair comme le
jour que l’Eglise est une puissance plus élevée que l’Etat, et que l’Etat par
conséquent est strictement obligé, de droit divin, à s’assujettir à la
puissance de l’Eglise. Or ce qui est de droit divin est immuable, et nulle
puissance ne peut le détruire.
Mais il
faut aller plus loin : de même qu’il ne suffit pas, pour aller au ciel, de
n’être pas méchant ; de même, pour remplir leur devoir et pour se sauver, les
chefs des familles et les chefs des Etats temporels doivent, non seulement ne
pas contrarier l’action sanctifiante de l’Eglise, mais encore la seconder par
tous les moyens possibles.
Un père
de famille n’est pas chrétien, s’il ne s’efforce, par l’exemple, par le
conseil, et au besoin par la menace et le châtiment, d’empêcher dans le sein de
sa famille tous les scandales, et de faire accomplir à tous leur devoir, aussi
parfaitement qu’il le peut. Le bon Dieu et l’Eglise ne lui demandent pas
l’impossible ; mais ils lui demandent de faire tout ce qui dépend de lui pour
que sa femme, ses enfants, ses serviteurs, en un mot, tous les membres de la
famille, observent fidèlement la loi de Dieu.
Il en
est de même des princes chrétiens : pour faire la volonté de Dieu et remplir
leur devoir de souverains, ils ne doivent pas se contenter de procurer le
bonheur matériel de leurs sujets : ce serait du matérialisme ; ils ne doivent
pas se contenter de ne pas gêner l’action de l’Eglise : ce serait de
l’indifférence pour le bien, indifférence coupable qui n’est permise à personne
; ils doivent prêter à l’Eglise le concours le plus efficace possible ; ils
doivent, sous sa direction et en fidèles serviteurs, empêcher le plus possible
tous les scandales qui pourraient altérer la foi ou la moralité de leurs
peuples ; ils doivent assister l’Eglise de leurs paroles, de leur influence, de
leur argent et, au besoin, de leur glaive et de leurs armées.
Ainsi,
tout est dans l’ordre ; et Notre-Seigneur Jésus-Christ, que Dieu a constitué le
souverain Maître, non seulement du ciel mais de la terre, règne pleinement par
sa sainte Eglise, sur tous les hommes, sur tous les Etats, sur toutes les
familles. Telle est la doctrine catholique ; tel est l’enseignement officiel et
traditionnel de l’Eglise, résumé dans ces derniers temps par l’Encyclique du 8
décembre 1864. La doctrine opposée, condamnée sous le nom de naturalisme par le
Siège apostolique, est l’âme de la Révolution et des principes de 1789.
"Mais,
dira-t-on, c’est l’absorption de l’Etat par l’Eglise !" – Pas plus que ce
n’est l’absorption de la famille par l’Etat. C’est l’ordre, résultant de
l’union et laissant subsister la distinction malgré la subordination.
L’Eglise,
je le demande, absorbe-t-elle la famille, lorsqu’elle guide le père pour lui
faire connaître et pratiquer tous ses devoirs de chef de famille ? … Il en est
de même pour l’Etat. L’Eglise, en dirigeant le pouvoir civil et politique pour
lui faire accomplir les volontés de Notre-Seigneur Jésus-Christ et sauvegarder
ainsi le salut éternel des âmes, n’empiète en aucune sorte sur les droits de
l’Etat ; elle fait son devoir, comme l’Etat fait le sien en prescrivant aux
citoyens et aux familles ce qui est utile au bien et au bonheur de tous.
Saint Thomas fait admirablement comprendre cet ordre et ces rapports par une
comparaison aussi juste qu’ingénieuse. Chaque Etat, dit-il, ressemble à un des
navires qui composent une escadre, et qui tous, sous la conduite du vaisseau
amiral, voguent de concert pour arriver au même port. Chaque navire a son
capitaine, son pilote ; tout maître qu’il est sur son navire, chaque pilote
n’est cependant pas indépendant. Afin de rester dans l’ordre, il doit toujours
manœuvrer d’après les signaux de l’amiral, de manière à diriger son bâtiment
vers le terme final de la navigation.
Le
vaisseau amiral est l’Eglise, guidée par le Souverain Pontife, vicaire du
Christ, et chargé par lui d’enseigner et de diriger dans la voie du salut
toutes les nations, docete omnes gentes. Les souverains temporels sont
les pilotes, les capitaines de chacun des vaisseaux de l’escadre catholique.
Ils sont obligés en conscience de faciliter le salut éternel de leurs peuples respectifs,
en aidant l’Eglise à sauver les âmes et en écartant les obstacles qui
pourraient entraver sa mission spirituelle. C’est le pape, et le pape seul qui,
en sa qualité de chef de l’Eglise, leur fait connaître ce qu’ils doivent faire
à cet égard.
Par sa
direction religieuse, l’Eglise n’absorbe donc ni l’Etat ni la famille ; elle
affermit au contraire, en la sanctifiant et en l’empêchant de se séparer de
Dieu, l’autorité du souverain temporel aussi bien que l’autorité du père de
famille.
Dépendant
sous un rapport, le pouvoir civil, remarquons-le soigneusement, conserve sous
tous les autres rapports une complète indépendance. Une fois sauvegardé le
principe supérieur de l’obéissance à la loi divine et à toutes les autres lois
religieuses promulguées par l’Eglise, le pouvoir civil peut, en toute liberté,
porter toutes sortes de lois, adopter toute règle de politique, prendre toute
forme de gouvernement, selon qu’il le croit plus avantageux au bien général de
la nation ; il est seul maître chez lui.
Il faut
en dire autant du père de famille, par rapport à l’Etat. Qu’il fasse tout ce
qu’il veut ; qu’il élève et dirige ses enfants à sa guise ; l’Etat, non plus
que l’Eglise n’ont rien à y voir, du moment que les lois de la religion et
celles du pays sont par lui respectées. Il n’y a d’ordre qu’à ce prix, soit
dans la famille, soit dans l’Etat, soit dans l’Eglise.
"Mais
l’Etat est-il donc un enfant, et a-t-il besoin de la direction de l’Eglise pour
connaître la loi de Dieu ? N’a-t-il pas sa raison et sa conscience ?" –
L’Etat a certainement sa raison et sa conscience ; mais elles ne lui suffisent
pas plus qu’au père de famille, pour connaître et pratiquer la loi de Dieu dans
toute son étendue. Cette loi n’est pas en effet une loi purement naturelle ;
elle est en outre et surtout révélée et positive ; et, pour la connaître, il
faut la foi ; pour la pratiquer, il faut la grâce. Or, l’Eglise seule est de
droit divin chargée de donner au monde l’une et l’autre. A elle seule il a été
dit : "Recevez le Saint-Esprit ; allez donc, enseignez toutes les nations
: celui qui vous écoute, m’écoute ; celui qui vous méprise, me méprise. Et
voici que moi-même je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles."
Cette parole s’applique aux sociétés humaines aussi directement qu’à chaque
homme en particulier. Qu’est-ce, en effet, que la société civile, sinon
l’extension numérique de la famille et de l’individu ? L’Etat n’est rien, n’est
qu’une abstraction en dehors des individus dont il est formé ; et, pour cette
raison, le devoir religieux des individus et des familles est, à un degré
supérieur, le devoir de l’Etat lui-même. L’Etat doit donc être non seulement
religieux en général, mais chrétien, mais catholique ; il doit recevoir des
pasteurs de l’Eglise l’enseignement de la loi divine, pour le bien public comme
pour le bien particulier ; il doit être enseigné.
La
raison et la conscience naturelles ne suffisent donc ni au souverain temporel,
ni au père de famille pour connaître la volonté de Dieu ; et, par rapport à
l’Eglise, l’humanité reste toujours dans l’enfance. Voilà pourquoi les siècles
chrétiens ont toujours dit : "Notre sainte Mère l’Eglise" ; voilà
aussi pourquoi les souverains eux-même appellent le chef de l’Eglise :
"notre Saint-Père le pape."
"Mais
l’Etat est un pouvoir laïque." – Soit ; mais laïque veut-il dire sans
religion ? L’Etat doit être chrétien et par conséquent un pouvoir laïque
chrétien. Le pouvoir civil a pour objet le bien et le bonheur des peuple ; mais
ce bien et ce bonheur, il ne peut ni les connaître pleinement, ni surtout les
procurer sans la sainte Eglise, comme nous venons de le dire. En procurant la
prospérité de ses peuples, l’Etat ou le pouvoir civil doit s’unir
inséparablement à l’Eglise, coopérer fidèlement à l’œuvre suprême de l’Eglise,
qui est l’établissement et le développement du règne de Jésus-Christ sur la
terre et le salut éternel de tous les sujets de chaque Etat. C’est précisément
parce que l’Etat est laïque qu’il doit s’assujettir fidèlement à la direction
religieuse des pasteurs de l’Eglise, seuls chargés par Dieu de diriger les
consciences.
"Mais
le pouvoir de l’Eglise n’est-il pas purement spirituel ?" – Sans doute ;
aussi la direction que l’Etat doit recevoir de l’Eglise est-elle une direction
purement spirituelle, c’est-à-dire, au seul point de vue de la conscience.
L’Eglise ne dirige les souverains et les peuples non plus que les familles, que
pour leur faire pratiquer à tous la loi divine, la religion chrétienne, la
justice, l’ordre moral tout entier. Elle ne commande et ne condamne qu’à ce
point de vue, qui est tout spirituel, tout religieux. Mais à ce point de vue,
elle a le droit et le devoir de s’occuper directement de tout sur la terre :
éducation, enseignement, philosophie, science, littérature, poésie, peinture,
sculpture, musique, usages, institutions publiques et privées, lois, politique,
etc., etc.
"Tout
est donc spirituel ?" – Non ; le spirituel sur la terre, c’est tout ce qui
intéresse le salut éternel des âmes. Telle est la vraie notion du spirituel,
altérée dans une foule d’esprits. Toutes les fois que nous sommes entravés dans
l’œuvre du salut, nous sommes lésés dans notre intérêt spirituel et éternel. Le
pouvoir temporel ne doit jamais, ni directement, ni indirectement, sous aucun
prétexte d’intérêt politique, léser notre bien spirituel ; il ne doit jamais
entraver l’exercice du ministère de l’Eglise, chargée de sauvegarder cet
intérêt suprême. Or, en agissant dans l’ordre simplement temporel et même dans
l’ordre purement matériel, il peut entraver la religion dans ses plus saintes
pratiques, et, par conséquent, dans son action toute spirituelle et
surnaturelle. Exemple : si le pouvoir civil détournait les églises de leur
destination sous prétexte que ce sont des bâtiments matériels ; s’il défendait
aux prêtres l’usages des choses temporelles qui leur sont nécessaires pour le
culte divin et pour l’administration des sacrements : l’eau, l’huile, le pain
et le vin, etc. ; si, sous prétexte du service de l’Etat, il enlevait aux
fidèles les prêtres qui dépendent néanmoins de lui comme citoyens ; s’il
violait la clôture des monastères, qui sont cependant, sous un rapport, des
maisons comme les autres ; s’il entravait les rapports nécessaires des évêques,
des prêtres et des fidèles avec le chef de la religion, avec le pape, bien que,
au point de vue temporel, le pape ne soit qu’un souverain étranger ; s’il
promulguait des lois civiles, des règlements politiques, en contradiction avec
les droits de l’Eglise ; s’il contractait des alliances contraires au bien
religieux de ses sujets ; s’il entreprenait une guerre injuste ; s’il faisait
entrer dans l’éducation publique, à laquelle il a cependant un intérêt
immédiat, des éléments antichrétiens, soit comme doctrine, soit comme conduite
; s’il permettait à la presse d’attaquer la foi, ou les mœurs, ou l’Eglise,
bien que la presse soit en définitive une industrie toute matérielle, etc. :
n’est-il pas évident que, sans paraître sortir du temporel, l’Etat toucherait
par là directement à l’essence même du spirituel ?
Appliquez
le même principe au père de famille dans ses rapports avec sa femme, ses
enfants, ses serviteurs ; au sujet du maigre, par exemple, qui paraît cependant
ne regarder que la cuisine ; au sujet du repos du dimanche ; en un mot, à
propos de tout ce qui peut léser le bien spirituel de la famille.
Tout ce
qui n’intéresse pas le spirituel, l’observation de la loi divine et la
sanctification des hommes, est du domaine exclusif de l’Etat et de la famille.
Cette distinction du spirituel et du temporel est d’une grande importance.
"Mais
dans les questions douteuses, lequel des deux décidera ? Sera-ce l’Etat,
sera-ce l’Eglise ?" – Il est évident que ce doit être le pouvoir de
l’ordre le plus élevé. La mission divine de l’Eglise serait illusoire, si elle
n’était infailliblement assistée de Dieu pour connaître avec certitude ce qui
est de son ressort. Dans un conflit purement temporel entre l’autorité de
l’Etat et l’autorité du père de famille, la première ne doit-elle pas prévaloir
? ne prévaut-elle pas toujours ? n’est-elle pas intrinsèquement d’un ordre
supérieur ? … Sans aucun doute, le pouvoir inférieur doit toujours se soumettre
; et c’est l’Etat qui, dans les choses civiles, règle seul et souverainement sa
compétence. Et cependant il n’est pas infaillible en droit. Adaptez ce même
raisonnement si simple aux rapports de l’Eglise et de l’Etat ; et à l’aide de
tout ce que nous avons déjà dit, il sera facile de conclure ; surtout si l’on
considère que l’Eglise, dans tout ce qu’elle enseigne, est infaillible et de
fait, et de droit.
"Mais
savez-vous que vous donnez à l’Eglise une puissance immense ?" – Ce n’est
pas moi qui la lui donne. C’est le bon Dieu, maître de ses dons et suprême
Seigneur de l’humanité. Il a organisé le monde en cette triple société que nous
venons de dire ; il a tout réglé de la sorte pour notre plus grand bien, et,
peuples et individus, princes et sujets, prêtres et laïques, nous n’avons tous
qu’à nous soumettre à l’ordre de sa Providence.
Les
hommes qui veulent de bonne foi séparer l’Eglise de l’Etat et l’Etat de
l’Eglise ne savent pas qu’ils violent directement l’ordre établie de Dieu et
l’enseignement formel de l’Eglise sur cette grave matière : "Cette
union, dit le pape Grégoire XVI, a toujours été salutaire aux intérêts
de la société religieuse et de la société civile."30
Ils
ignorent en outre qu’ils abondent dans les vues perverses des révolutionnaires.
Isoler l’Eglise ; la refouler peu à peu hors de la société ; affaiblir son
action sur le monde ; la ramener à l’état de puissance invisible, comme aux
jours des Catacombes ; constituer le pouvoir temporel, maître absolu de la
terre par la propriété, de l’intelligence par la doctrine, et de la volonté par
la loi ; anéantir ainsi le grand fait social du christianisme, la division
hiérarchique des pouvoirs : pour qui sait lire, telle est l’idée dominante que
la Révolution cherche à réaliser de plus en plus depuis soixante ans. C’est, en
d’autres termes, la substitution du règne absolu de l’homme au règne de Dieu et
de son Christ.
Donc l’Eglise ne doit pas et ne peut pas être séparée de l’Etat, non plus que
l’Etat de l’Eglise ; et l’Etat révolutionnaire, tel que l’entendait l’Assemblée
de 89, et tel que l’entendent depuis lors tous les révolutionnaires, est une
création anormale, antichrétienne, formellement opposée à la volonté de Dieu,
et qui peut nous jeter tous hors de la voie du salut.
L’Eglise est, de droit divin, l’âme du monde, sa lumière et son principe de vie
morale.
La souveraineté du peuple ou la démocratie
Si fort
exploité depuis un siècle par les ennemis de l’Eglise, le principe de la
souveraineté du peuple peut s’entendre néanmoins dans un sens catholique très
véritable.
Notons-le tout d’abord, le peuple n’est pas ce ramassis d’individus brutaux et
malfaisants qui fait les révolutions, qui, du haut des barricades, renverse les
gouvernements, et dont les chefs d’émeute exploitent les grossières passions.
Le peuple, c’est la nation entière, comprenant toutes les classes de citoyens,
le paysan et l’ouvrier, le commerçant et l’industriel, le grand propriétaire et
le riche seigneur, le militaire, le magistrat, le prêtre, l’évêque ; c’est la
nation avec toutes ses forces vives, constituée en une représentation sérieuse,
et capable par ses vrais représentants d’exprimer ses vœux, d’exercer librement
ses droits.
Cette
notion antirévolutionnaire du peuple une fois donnée, nous constatons que la
doctrine catholique a toujours enseigné, quoique dans un sens tout autre, ce
que les Constituants de 89 ont pris pour une découverte merveilleuse. L’Eglise,
par l’organe de saint Thomas et de ses plus grands docteurs, enseigne que
Notre-Seigneur Jésus-Christ, Père des peuples et Roi des rois, dépose dans la
nation tout entière le principe de la souveraineté ; que le souverain
(héréditaire ou électif, peu importe), à qui la nation confie la charge du
gouvernement, ne reçoit de Dieu sa puissance que par l’intermédiaire de cette
même nation ; enfin, que le souverain, recevant le pouvoir pour le bien public
et non pour lui-même, s’il vient à manquer gravement et évidemment à son
devoir, peut être légitimement déposé par ceux-là mêmes qui l’avaient investi
de la souveraineté. Je m’empresse d’ajouter, pour prévenir toute interprétation
révolutionnaire, que l’Eglise, étant seule juge impartial de ces grands cas de
conscience, peut seule, par une décision solennelle, légitimer un fait aussi
grave après avoir constaté la grièveté du crime.31
C’est
en cela que le pouvoir civil diffère du pouvoir paternel et du pouvoir
ecclésiastique, qui sont tous deux inamissibles, parce qu’ils ont été l’un et
l’autre institués divinement avec leur forme déterminée, et sans aucune
délégation de leurs inférieurs ; le pouvoir civil, au contraire, n’a reçu de
Dieu aucune forme déterminée, et peut conséquemment passer d’une forme de
gouvernement à une autre forme de gouvernement, de la monarchie héréditaire,
par exemple, à la monarchie élective, de la monarchie à l’aristocratie, ou à la
démocratie, et réciproquement. Ces changements, quand ils s’opèrent
régulièrement et légitimement, ne touchent en rien au principe de la monarchie,
de la souveraineté.
"Mais
quand seront-ils réguliers ? quand seront-ils légitimes ?" – Grande
difficulté pratique, que ne peut résoudre ni le souverain, ni le peuple, parce
qu’étant tous deux parties intéressées dans le débat, ils ne sauraient être
juges dans leur propre cause. L’Eglise, représentée par le Saint-Siège, est le
seul tribunal compétent qui puisse décider cette grande question ; seul, ce
tribunal est investi d’une puissance supérieure à la puissance temporelle ;
seul, il est indépendant et désintéressé ; plus que tout autre, à cause de son
caractère religieux, il offre les garanties de moralité, de justice, de
sagesse, de science, nécessaires pour une si auguste et si délicate fonction.
Tel est, d’ailleurs, l’ordre divinement établi, non dans l’intérêt personnel du
pape ni de l’Eglise, mais bien dans l’intérêt général des sociétés, des
souverains et des nations. Le jugement de ces hautes questions de justice
sociale tombe, comme les cas de conscience particuliers, sous la parole
immuable du Christ disant au chef de son Eglise : "Tout ce que tu lieras
sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre
sera délié dans les cieux." Telle est la théorie catholique et véritable
sur la souveraineté du peuple et sur les changements de gouvernement.
Il y a
un abîme, qu’on le sache bien, entre cette doctrine et la souveraineté du
peuple, telle que l’entend la Révolution, et telle que les Constituants de 89
l’ont entendue. Suivant ces derniers, le peuple tire la souveraineté de
lui-même et ne la reçoit pas de Dieu ; il ne veut pas de Dieu et prétend se
passer de lui. En outre, et comme conséquence de cette première erreur, il
rejette l’Eglise, et se prive ainsi du seul pouvoir modérateur que Dieu a
institué pour le protéger contre le despotisme et l’anarchie. Depuis que les
rois et les peuples ont rejeté la direction maternelle de l’Eglise, nous les
voyons en effet obligés de décider leurs cas de conscience à coups de canon,
par le droit sanglant du plus fort, et les sociétés politiques, malgré leurs
prétentions au progrès, marchent rapidement vers la décadence païenne. Au lieu
de l’ordre, fruit de l’obéissance, il n’y a plus dans le monde que le
despotisme ou l’anarchie, fruits de la révolte ; la notion de la véritable
souveraineté n’existe pour ainsi dire plus sur la terre.
"Tout
cela peut être très vrai en théorie, mais la pratique ?" – Ce n’est pas la
faute de la théorie, si elle est difficile à pratiquer ; c’est la faute de la faiblesse
et de la corruption humaines. Il en est de ce principe comme de tous les
principes de conduite ; la théorie, la règle est claire, vraie, parfaite ;
l’application parfaite est impossible, parce que la perfection n’est pas de ce
monde ; mais plus la pratique se rapprochera de la théorie, plus on sera dans
le vrai, dans l’ordre, dans le bien.
Depuis
longtemps déjà les Etat temporels dédaignent la théorie et se conduisent selon
leurs caprices ; ils oublient et repoussent de plus en plus la direction divine
de l’Eglise et, comme l’enfant prodigue, ils s’éloignent chaque jour davantage
de la maison paternelle. Aussi le monde, égaré loin de Dieu, est-il en
révolution permanente, malgré des efforts prodigieux pour arriver à l’ordre et
contenir le mal. Si la société ne veut périr, il faudra que tôt ou tard elle
revienne au principe catholique, au seul principe véritable de la souveraineté.
Leibnitz, protestant, mais homme de génie, appelait de tous ses vœux ce retour
des sociétés à la haute direction morale du Saint-Siège et de l’Eglise :
"Je serais d’avis, écrivait-il, d’établir à Rome même un tribunal pour
juger les différends entre les princes et d’en faire le pape président." (Op., t. V, p. 65.) Ce tribunal existe, il existe de droit divin et immuable,
bien qu’on le méconnaisse. Je le répète, il n’y a de salut que là. "La
Révolution ne cessera, disait M. de Bonald, que lorsque les droit de Dieu
auront remplacé les droits de l’homme."
Appelons
donc de tous nos vœux de catholiques et de citoyens la conformité de la
pratique à la théorie, et, jusqu’à nouvel ordre, appliquons la théorie le moins
imparfaitement possible.