AUGUSTIN COCHIN
(1876-1916)
Ancien
élève de l’Ecole des Chartes
Archiviste, paléographe et historien.
LES SOCIETES DE PENSEE
ET
LA DEMOCRATIE MODERNE
*****
TABLE DES MATIERES
I. LES PRECURSEURS DE
LA REVOLUTION
LES
PHILOSOPHES
II. LA MYSTIQUE DE LA
LIBRE PENSEE
LE CATHOLICISME DE ROUSSEAU
III. LA CRISE DE
L'HISTOIRE REVOLUTIONNAIRE : TAINE ET M. AULARD
LE
PROBLEME
CRITIQUE
DE FAIT
LA
METHODE DE TAINE
LA
THESE DES CIRCONSTANCES
LA
THESE DU COMPLOT
LA
SOCIOLOGIE DU JACOBINISME
L’HISTOIRE
DE DEFENSE REPUBLICAINE
L'OPINION
SOCIALE
LE
MYSTICISME DU PEUPLE
LE
DILEMME
IV. LE GOUVERNEMENT
REVOLUTIONNAIRE
LE
PEUPLE
LE
POUVOIR
LE
PRINCE
V. COMMENT FURENT ELUS
LES DEPUTES AUX ETATS GENERAUX
VI. LA CAMPAGNE
ELECTORALE DE 1789 EN BOURGOGNE
VII. LE PATRIOTISME
HUMANITAIRE
I
LES
PRECURSEURS
DE
LA REVOLUTION
LES
PHILOSOPHES[1]
Je
voudrais vous parler des « philosophes » du dix‑huitième siècle ‑ mais
j'entends de leur philosophie, et non, comme vous y comptez sans doute, de
leurs soupers, bons mots, charmantes amies, brouilles et succès : tâche
ingrate, assurément car tout le charme et l'intérêt ‑ j'allais dire le
sérieux de mon sujet ‑ est dans ses accessoires. Où serait la
métaphysique de Voltaire sans ses malices, le renom de tant de penseurs sans
quelques lettres de femmes, et les éditions de l’Encyclopédie sans ses reliures
? Laissons pourtant la reliure ‑ le joli dos brun et or que vous voyez
d'ici ‑ et parlons du livre, que vous n'avez jamais ouvert : aussi bien,
grâce à Dieu, n'est‑ce pas utile, et vous le connaissez d'avance. Tout a
changé depuis cent cinquante ans, sauf la philosophie, qui n'a changé que de
nom ‑ nous disons la Libre Pensée ‑ et varie aussi peu d'un homme
que d'un âge à l'autre. Diderot, causeur et lettré, avait sans doute de
l'agrément et de la physionomie. Diderot philosophe est pareil à tous ses «
frères » et je vous en fais grâce.
Mais
s'il est superflu de décrire, il est fort malaisé d'expliquer. Qu'est‑ce
que la philosophie ? Une secte, dit‑on d'ordinaire : et elle en a bien en
effet tous les dehors.
Orthodoxie,
d'abord : « La raison, écrit Diderot dans l'Encyclopédie, est à l'égard du
philosophe ce que la grâce est à l'égard du chrétien. » C'est le principe de
nos Libres Penseurs : « Nous avons foi en la raison. » Ainsi ce qu'on demande
aux frères est moins de servir la raison que d'y croire ; il en est de ce culte‑là
comme des autres : c'est la bonne volonté qui sauve. « Il y a, dit Voltaire,
des philosophes jusque dans les échoppes », mot qui fait pendant à notre « foi
du charbonnier ». Et d'Alembert écrit à Frédéric II en 1776. « Nous
remplissons comme nous pouvons les places vacantes à l'Académie française, de
la même manière que le festin du père de famille de l'Evangile, avec les
estropiés et les boiteux de la littérature. » Tel esprit boiteux sera donc
admis, s'il est bon philosophe, et tel autre, exclu, qui est bien d'aplomb,
mais indépendant. Le parti pris est net, et encourage, vous le savez, un
quiétisme de la raison encore plus nuisible à l'intelligence que le quiétisme
de la foi à la volonté. Rien ne fait plus de tort au progrès de la raison que
son culte : on ne se sert plus de ce qu'on adore.
Exigeante
sur l'orthodoxie, la philosophie ne l'est pas moins sur la discipline. Voltaire
ne cesse de prêcher l'union aux frères: « Je voudrais que les philosophes
puissent faire un corps d'initiés, et je mourrais content », écrit‑il à
d'Alembert, et encore, en 1758 : « Ameutez‑vous, et vous serez les
maîtres ; je vous parle en républicain, mais aussi il s'agit de la république
des lettres, oh! la pauvre république ! » Ces vœux du patriarche sont exaucés
et dépassés dès 1770 : la république des lettres est fondée, organisée, armée,
et intimide la cour. Elle a ses législateurs, l'Encyclopédie ; son parlement,
deux ou trois salons ; sa tribune, l'Académie française, où Duclos a fait
entrer, et d'Alembert régner la philosophie, après quinze ans de lutte
persévérante, de politique suivie. Elle a surtout, dans toutes les provinces,
ses colonies et comptoirs. Académies dans les grandes villes, où, comme au
palais Mazarin, philosophes et indépendants sont aux prises, et les seconds
toujours battus ; sociétés littéraires, chambres de lecture, dans les
petites ; et d'un bout à l'autre de ce grand réseau de sociétés, c'est un
perpétuel va‑et‑vient de correspondances, adresses, vœux, motions,
un immense concert de mots, d'un merveilleux ensemble, pas une note discordante
: l'armée des philosophes, disséminée sur le pays, où chaque ville a sa
garnison de penseurs, son « foyer de Lumières », s'entraîne partout, dans le
même esprit, selon les mêmes méthodes, au même travail verbal de discussions
platoniques. De temps en temps, au signal de Paris, on s'assemble pour les
grandes manœuvres, les « affaires » comme on dit déjà, incidents judiciaires ou
politiques ; on s'ameute contre le clergé, contre la cour, voire contre
tel impudent particulier, Palissot, ou Pompignan, ou Linguet, qui a cru
s'attaquer à une coterie comme une autre, et voit avec stupeur se lever d'un
seul vol, de Marseille à Arras, et de Rennes à Nancy, l'essaim tout entier des
philosophes.
Car
on persécute ‑ autre pratique de secte. Avant la Terreur sanglante de 93,
il y eut, de 1765 à 1780, dans la république des lettres, une terreur sèche,
dont l'Encyclopédie fut le comité de salut public, et d'Alembert le
Robespierre. Elle fauche les réputations comme l'autre les têtes, sa
guillotine, c'est la diffamation, l'infamie, comme on dit alors ; le mot, lancé
par Voltaire, s'emploie, en 1775, dans les sociétés de province, avec une
précision juridique. « Noter d'infamie » est une opération bien définie, qui
comporte toute une procédure, enquête, discussion, jugement, exécution enfin,
c'est‑à‑dire condamnation publique au mépris, encore un de ces
termes de droit philosophique, dont nous n'apprécions plus la portée. Et les
têtes tombent en grand nombre : Fréron, Pompignan, Pallissot, Gilbert, Linguet,
l'abbé de Voisenon, l'abbé Barthélemy, Chabanon, Dorat, Sedaine, le président
de Brosses, Rousseau lui‑même, pour ne parler que des gens de lettres,
car le massacre fut bien plus grand dans le monde politique.
C'est
là, vous le voyez, tout l'extérieur d'une secte vigoureuse et bien armée, de
quoi en imposer à l'ennemi, de quoi aussi piquer la curiosité des passants,
comme nous le sommes ce soir ; car derrière de si grands murs, nous devons nous
attendre à trouver une grande ville, voire une belle cathédrale : on ne conçoit
point, en général, de fanatisme sans foi, de discipline sans loyalisme,
d'excommunication sans communion, d'anathèmes sans puissantes et vivantes
convictions ‑ pas plus qu'on ne conçoit un corps sans âme.
Mais
voici la merveille : ici, et seulement ici, nous sommes déçus : ce puissant
appareil de défense ne défend rien, rien que du vide et des négations. Il n'y a
rien, là derrière, à aimer, rien à quoi se prendre et s'attacher. Cette raison
dogmatique n'est que la négation de toute foi, cette liberté tyrannique, la négation
de toute règle. Je n'insiste pas sur un reproche si souvent fait aux
philosophes : eux‑mêmes avouent et glorifient le nihilisme de leur idéal.
Car
le plus curieux est que ces deux aspects contradictoires sont admis aussi bien
des philosophes que des profanes. On discute l'appréciation, non le fait. «
Nous sommes l'esprit humain, la raison même », proclament les premiers, et, au
nom de cette raison, ils dogmatisent et excommunient : c'est ce qu'ils
appellent affranchir. « Vous êtes le néant, démontrent les profanes,
l'anarchie, la négation, l'utopie ; non seulement vous n'êtes rien, mais vous
ne pouvez rien être que discorde et dissolution », et l'instant d'après, ils
crient au meurtre et appellent la garde contre ce fantôme qui n'a pas même le
droit d'exister, à les entendre, et qui pourtant les tient à la gorge. C'est le
duel de Martine et de M. Jourdain. Il a commencé du temps de Voltaire et dure
encore, vous le savez.
Je
ne vois qu'une issue au dilemme : c'est de retourner le raisonnement. Puisque,
dans cette étrange église, il n'y a pas de Credo ‑ rien que des dogmes
négatifs ; pas d'âme ‑ et pourtant un corps si robuste, essayons de
renverser les termes, de commencer par le corps. Prenons la philosophie non
plus comme un esprit, qui se définit par son but, pas même comme une tendance
qui s'explique par sa fin, mais comme une chose, un phénomène intellectuel,
résultat nécessaire et inconscient de certaines conditions matérielles
d'association.
C'est
là, je l'avoue, un procédé impertinent ; il y a de l'irrévérence à traiter
ainsi, comme une chose inerte et aveugle, la « pensée moderne », la « pensée
libre ». Mais enfin l'exemple nous vient d'elle‑même. C'est bien elle
après tout qui, depuis Renan jusqu'à M. Loisy, nous a dotés d'une théologie,
d'une exégèse nouvelles, qui, renversant l'attaque individualiste du seizième
siècle et prenant la foi entre deux feux, met l'Eglise avant le Christ, la
tradition avant l'Evangile, explique le moral par le social ; et je ne sais
pourquoi cette Eglise là toute seule échapperait à la critique qu'elle a
inventée et appliquée aux autres sans bienveillance.
Prenons
donc le fait : l'existence de cette étrange cité qui naît et qui vit, contre
toutes les règles, de ce qui tue les autres. Comment expliquer ce miracle‑là
?
C'est
ce que je voudrais chercher avec vous. Et ne croyez pas que je vais vous mener
dans un sabbat d'arrière‑loge, comme le père Barruel[2],
ni vous montrer la tête de Louis XVI dans la marmite des sorcières, après le
bonhomme Cazotte. Ce n'est pas que Barruel et Cazotte aient tort, mais ils
n'expliquent rien, ils commencent par la fin. Ce qui me gêne, au contraire,
c'est de ramener ces effrayantes et diaboliques conséquences au tout petit fait
qui les explique, si banal, si menu : causer. Là pourtant est l'essentiel.
La
république des lettres est un monde où l'on cause, mais où l'on ne fait que
causer, où l'effort de chaque intelligence cherche l'assentiment de tous,
l'opinion, comme il cherche, dans la vie réelle, l’œuvre et l'effet.
C'est
là, direz‑vous, une bien chétive raison pour une si grosse conséquence ;
c'est peser bien lourdement sur le plus innocent des jeux. Mais du moins je ne
suis pas le premier coupable, et les joueurs ont commencé, ‑ je ne parle
pas des premiers, des bons vivants de 1730, mais des encyclopédistes de l'âge
suivant. Ceux‑là sont graves : comment ne pas l'être quand on est sûr que
l'éveil de l'esprit humain date de son siècle, de sa génération, de soi‑même
? L'ironie remplace la gaieté, la politique les plaisirs. Le jeu devient une carrière,
le salon un temple, la fête une cérémonie, la coterie un empire dont je vous ai
montré le vaste horizon : la république des lettres.
Et
que fait‑on dans ce pays‑là ? Rien d’autre, après tout, que dans le
salon de Mme Geoffrin : on cause. On est là pour parler, non pour faire ; toute
cette agitation intellectuelle, cet immense trafic de discours, d'écrits, de
correspondances, ne mène pas au plus petit commencement d'œuvre, d'effort réel.
Il ne s'agit que de « coopérations d'idées », d'« union pour la vérité », de «
société de pensée ».
Or,
il n'est pas indifférent qu'un tel monde se constitue, s'organise et dure : car
ses habitants se trouvent par la force des choses placés à un autre point de
vue, sur une autre pente, devant d'autres visées, que dans la vie réelle. Ce
point de vue, c'est celui de l'opinion, « la nouvelle reine du monde », dit
Voltaire qui salue son avènement dans la cité de la pensée. Tandis que dans le
monde réel le juge de toute pensée est l'épreuve, et son but l'effet, dans ce monde‑là
le juge est l'opinion des autres, et le but leur aveu. Et le moyen est
d'exprimer, de parler, comme il est ailleurs de réaliser, d'« œuvrer ». Toute
pensée, tout effort intellectuel n'a d'existence ici que par l'assentiment.
C'est l'opinion qui fait l'être. Est réel ce que les autres voient, vrai ce
qu'ils disent, bien ce qu'ils approuvent. Ainsi l'ordre naturel est renversé:
l'opinion est ici cause, et non, comme dans la vie réelle, effet. Paraître
tient lieu d'être, dire, de faire.
Je
ne puis m'empêcher de rappeler ici le charmant mythe d'Aristophane. Bien
d'autres l'ont fait, mais toujours, ce me semble, à contresens : quand on parle
de la cité des nuées, on ne pense qu'aux nuées, et pour railler ceux qui
veulent y bâtir une ville. Aristophane, qui vivait en un siècle de philosophes,
et s'y connaissait en libre pensée, ne le prend pas ainsi : c'est la cité qu'il
voit, bâtie dans les nuées sans doute, mais de bons moellons, et peuplée de
citoyens en chair, en os et en plumes. La cité des nuées, c'est la donnée d'une
pièce, et non la boutade d'un pamphlet. Ce n'est pas sur l'utopie qu'insiste le
poète grec, c'est sur la réalité.
Faisons
donc comme lui. Constatons le fait, l'existence de ce monde nouveau, si vain
qu'il nous paraisse ; montons et entrons. Vous allez voir que, sitôt le seuil
passé, leurs principes, ces « dangereuses chimères », deviennent là‑haut
les plus évidentes et les plus fécondes vérités. Vous connaissez ces dogmes de
la philosophie ; ils se ramènent tous à un : la nature est bonne ; et
toutes les règles à une : laisser faire. L'homme se suffit à soi-même, et dans
sa raison, et dans sa volonté, et dans ses instincts ; la foi, l'obéissance, le
respect, voilà les seuls dangers ‑ que Voltaire désigne d'un mot :
l'infâme. Il a tort ici‑bas, mais raison là‑haut, et vous en
conviendrez vous‑mêmes ‑ je parle aux « fanatiques » et aux «
esclaves » de l'auditoire ‑ si vous voulez bien entrer dans la cité des
philosophes, et vous mettre à leur place au lieu de crier à l'utopie sans
bouger de la vôtre.
La
raison se suffit ? Mais c'est assez clair. Ah ! certes, dans le monde réel, le
moraliste sans foi, le politique sans tradition, l'homme sans expérience sont
de pauvres gens, voués à toutes les défaites. Que peut faire la logique toute
seule sans ces trois ouvriers de toute œuvre réelle, ce triple enseignement :
personnel, social, divin ? Mais nous ne sommes pas dans le monde réel, il n'y a
pas là d’œuvre à faire ; rien qu'à parler, et à des parleurs. Or, à quoi bon la
foi, le respect de la tradition ou l'acquis de l'expérience, dans ce monde‑là ?
Ce sont choses qui s'expriment mal et n'ont que faire dans une discussion de
principe. Nécessaires pour juger droit et juste, ces conseillers‑là ne
sont qu'un embarras pour opiner clairement. Indispensables au travail réel, à
l’œuvre, ils gênent le travail verbal, l'expression.
Et
mieux encore : encombrants pour l'orateur, ils seront désagréables à
l'auditoire ; car ils n'ont pas le droit de se montrer là sans devenir odieux
ou ridicules. Vous savez combien il est difficile, dans une simple
conversation, de faire intervenir la foi ou le sentiment. Dans notre cité des
oiseaux, l'ironie et la logique sont chez elles, et il faut bien de l'esprit ou
du talent pour se passer d'elles. Cela se conçoit : est‑il rien d'odieux
comme la foi qui prêche loin du sacrifice, le patriotisme qui s'exalte loin du
danger, l'intérêt qui s'affirme loin des risques et du travail ? Telle est
pourtant la posture où ils se mettent s'ils paraissent dans un monde où, par
définition même, l’œuvre et l'effort sont hors de question. Ils ne pourront
s'appeler, là, que cléricalisme, chauvinisme, égoïsme.
Préventions
? Malveillance ? Non pas : vérités évidentes pour qui regarde de là‑haut.
On est libre assurément de ne pas entrer dans la cité nouvelle. On n'est pas
maître, si on y est, d'y opiner autrement qu'en « philosophe » et en «
citoyen ».
Vous
voyez que la philosophie est dans le vrai quand elle affirme le droit de la
raison : nulle chimère ici : il est exact, à la lettre, que la raison suffit à
chacun. Car le but est déplacé : le succès désormais est à l'idée distincte, à
celle qui se parle, non à l'idée féconde qui se vérifie ‑ ou plutôt c'est
la discussion seule, l'opinion verbale, et non plus l'épreuve, qui vérifie et
juge.
Ainsi
tout un ordre de motifs, ceux qui dépassent l'idée claire et servent l'effort
réel, sont dans ce monde‑là inutiles, puisqu'on n'a rien à faire, gênants
puisqu'on a tant à dire, enfin ridicules et odieux, la caricature d'eux‑mêmes.
Mais alors qu'arrive‑t‑il ? On les laisse dehors ; c'est tout
simple : où serait le mal ? Apostasie, trahison, folie ? Grand Dieu non : il ne
s'agit que d'un jeu. On ne manque pas plus à Dieu, au roi, au sein de ses
affaires, parce qu'on s'amuse à discuter quelques heures chaque soir en
philosophe, qu'on ne jette son chapeau pour entrer dans un salon : chacun le
dépose soigneusement derrière la porte, pour le reprendre en sortant. L'adepte
est homme d'Eglise, d'épée, de finance, qu'importe ? Il y aura un jour, une
heure, chaque semaine, où il oubliera ses ouailles, ses hommes ou ses affaires,
pour jouer au philosophe et au citoyen, quitte à rentrer ensuite dans son être
réel, où il aura bientôt fait de retrouver ses devoirs, et ses intérêts aussi.
Mais
si c'est tout simple et naturel, ce n'est pas sans conséquence : car le jeu
dure ; et certains y jouent mieux : question d'âge, les jeunes gens ; ou
d'état, les gens de loi, de plume ou de parole ; ou de convictions, les
sceptiques ; de tempérament, les vaniteux ; ou de culture, les superficiels.
Ceux‑là y prennent goût, y trouvent profit, car devant eux s'ouvre une
carrière que le bas monde ne leur offre pas, et où leurs lacunes deviennent des
forces. Par contre, les esprits sincères et vrais, qui vont au solide, à
l'effet plus qu'à l'opinion, se trouvent là dépaysés, et s'éloignent peu à peu
d'un monde où ils n'ont que faire. Ainsi s'éliminent d'eux‑mêmes les
réfractaires, le « poids mort », disent les philosophes, c'est‑à‑dire
les gens d’œuvre, au profit des plus aptes, les gens de parole ; sélection
mécanique, aussi fatale que le triage entre les corps lourds et légers sur une
plaque vibrante : nul besoin de maître qui désigne, de dogme qui exclue ; la
force des choses suffit ; d'eux‑mêmes les plus légers prendront le haut,
les plus lourds et chargés de réalité tomberont. C'est l'affaire de recette,
non de choix.
Et
vous voyez les suites de cette épuration automatique : voilà nos gens isolés
des profanes, à l'abri des objections et résistances réalistes, et en même
temps rapprochés les uns des autres, et pour ces deux raisons, soumis à un
entraînement d'autant plus intense que le milieu est plus « pur ». Et cette
double loi sociale de triage et d'entraînement ne cesse d'agir et de pousser la
troupe raisonnante et inconsciente des frères en sens inverse de la vie réelle,
vers l'avènement d'un certain type intellectuel et moral qu'aucun ne prévoit,
que chacun réprouverait, et que tous préparent. C'est proprement ce qu'on
appelle le « progrès des Lumières ».
Vous
voyez que notre hypothèse se soutient : les doctrines, les convictions
personnelles ne sont rien ici, ou ne sont que des effets ; chaque étape du
progrès philosophique produit les siennes, comme chaque zone ses plantes, aux
pentes des montagnes. Le secret de l'union, la loi du progrès sont ailleurs,
dans le fait d'association lui‑même. Le corps, la société de pensée,
prime, explique l'âme, les convictions communes. C'est bien ici l'Eglise qui
précède et crée son évangile ; on est uni pour, non par la vérité. La «
régénération », le « progrès des Lumières », est un phénomène social, non
moral ni intellectuel.
Son
premier caractère est l'inconscience. La loi de triage que nous avons décrite
n'a pas besoin pour jouer qu'on la connaisse, au contraire. Comme toute loi
naturelle, elle suppose une force, mais aveugle, impulsive ; le sujet entre en
loge, opine, discute, s'agite. Cela suffit : la société fera le reste, d'autant
plus sûrement même qu'il y mettra plus de passion et moins de clairvoyance.
Travail,
soit ; mais c'est encore un de ces mots que nos maçons du dix‑huitième
siècle écrivent avec une majuscule et sans adjectif, et qui prend en effet dans
leur cité, comme les mots philosophie, justice, vérité, et tant d'autres, un
sens spécial, généralement inverse de l'acception courante. Il faut entendre ce
travail au sens passif, matériel, de fermentation, non au sens humain d'effort
voulu. La pensée travaille, là, comme le moût dans la cuve, ou le bois devant
le feu. C'est par l'action du milieu, de la situation, par son point de départ
et non par son but, que se définit ce travail. L'idée qui vient à l'esprit est
celle d'orientation, qui s'oppose à l'idée de direction comme la loi subie à la
loi reconnue, la servitude à l'obéissance. La société de pensée ignore sa loi,
et c'est justement ce qui lui permet de se proclamer libre : elle est orientée
à son insu, non dirigée de son aveu. Tel est le sens du nom que prend dès 1775
la plus accomplie des sociétés philosophiques, la capitale du monde des nuées :
le Grand Orient.
Et
le terme, je ne dis pas l'objet, de ce travail passif, est une destruction. Il
consiste en somme à éliminer, à réduire. La pensée qui s'y soumet perd le souci
d'abord, puis peu à peu le sens, la notion du réel ; et c'est justement à cette
perte qu'elle doit d'être libre. Elle ne gagne en liberté, en ordre, en clarté,
que ce qu'elle perd de son contenu réel, de sa prise sur l'être. Elle n'est pas
plus forte, elle porte moins : fait capital que cette orientation de la pensée
vers le vide, et les frères ont raison de parler de régénération, d'ère
nouvelle. La raison ne cherchait jusqu'alors la liberté que par delà un effort
de conquête, une lutte avec le réel, tout un déploiement de sciences, et de
systèmes. Le travail social passe de l'attaque à la défense : pour affranchir
la pensée, il l'isole du monde et de la vie, au lieu de les lui soumettre ; il
élimine le réel dans l'esprit, au lieu de réduire l'inintelligible dans l'objet
; forme des philosophes, au lieu de produire des philosophies. C'est un
exercice de pensée dont le but apparent est la recherche de la vérité, mais
dont l'intérêt réel est la formation de l'adepte.
En
quoi consiste au juste cette formation négative ? C'est aussi difficile à dire
que de montrer ce que perd un être vivant à l'instant de la mort. La vie de
l'esprit ne se définit pas plus que celle du corps ne se touche. Or, c'est
d'elle‑même et d'elle seule qu'il est ici question, non de tel organe ou
faculté apparente. On peut supposer le sujet orienté aussi intelligent,
l'organisme atteint aussi complet et parfait qu'on voudra : ils n'en ont pas
moins perdu l'essentiel.
Rien
n'illustre mieux ce curieux phénomène que la conception du sauvage ou de
l'ingénu, qui tient une si grande place dans la littérature du dix‑huitième
siècle. Pas un auteur qui ne vous présente son sauvage, depuis les plus gais
jusqu'aux plus graves. Montesquieu a commencé avec son prince persan, Voltaire
immortalise le personnage avec Candide ; Buffon en fait l'analyse dans son
éveil d'Adam ; Condillac, la psychologie dans le mythe de la statue ; Rousseau
a créé le rôle, et passé sa vieillesse à jouer au sauvage dans des parcs de
châteaux. Pas un apprenti philosophe, vers 1770, qui n'entreprenne la révision
des lois et usages de son pays, avec son Chinois et son Iroquois de confiance,
comme un fils de famille voyage avec son abbé.
Ce
sauvage philosophique est une bien singulière personne : imaginez un Français
du dix‑huitième siècle qui posséderait, de la civilisation de son temps, tout
l'acquit matériel : culture, éducation, connaissances et goût, sans aucun des
ressorts vivants : instincts, croyances, qui ont créé tout cela, animé ces
formes, donné leur raison à ces usages, leur emploi à ces moyens ; mettez‑le
brusquement en face de ce monde dont il possède tout, sauf l'essentiel,
l'esprit : il verra et saura tout, mais ne comprendra rien. Voilà le Huron de
Voltaire.
Les
profanes crient à l'absurde : ils ont tort. Ce sauvage‑là existe et même
ils le rencontrent tous les jours. A vrai dire il ne vient pas des forêts de
l'Ohio, mais de bien plus loin : la loge d'en face, le salon d'à côté ;
c'est le philosophe lui‑même, tel que l'a fait le travail : être
paradoxal, orienté vers le vide, comme les autres cherchent le réel ‑
pensée sans élan, sans vraie curiosité, occupée d'ordonner plus que d'acquérir,
de définir plus que d'inventer, toujours inquiète de réaliser son bien, son
avoir intellectuel, toujours pressée, pour le monnayer en mots, d'en rompre les
attaches avec la vie réelle, où il travaillait, s'accroissait jusque‑là,
comme un capital engagé, ou comme une plante vive, dans le tuf de l'expérience,
sous le rayon de la foi.
De
là le ton, d'abord, et l'esprit : la surprise ironique. Car rien n'est moins
explicable que cette plante coupée, dont on veut ignorer la racine et la vie. «
Je ne comprends pas » est le refrain de notre sauvage. Tout le choque, tout lui
paraît illogique et ridicule. C'est même à cette incompréhension que se mesure
l'intelligence, entre sauvages ; ils l'appellent esprit, courage, sincérité ;
elle est le ressort et la raison d'être de leur érudition. Savoir est bien ; ne
pas comprendre est mieux. C'est à cela que se juge le philosophe, ‑ les
sauvages de nos jours, qui sont kantiens, disent « l'esprit objectif », ‑
à cela qu'il se distingue du compilateur vulgaire : l'âme de l'Encyclopédie est
là.
Et
vous voyez maintenant pourquoi son corps est si gros : il n’est pas de travail
plus aisé, ni plus flatteur. Ce n'est pas que l'incompréhension philosophique
soit un don vulgaire : elle suppose des aptitudes naturelles, surtout
l'entraînement social de la cité des nuées. Lui seul peut venir à bout des
préjugés, foi, loyalisme, etc., que la logique n'atteint guère, car leur racine
est dans l'expérience et dans la vie. Il faut opposer cité à cité, milieu à
milieu, vie à vie, substituer à l'homme réel un homme nouveau : le philosophe
ou le citoyen. C'est là une œuvre de régénération que l'individu ne saurait
accomplir par ses propres forces, et que seule peut mener à bien la loi de
sélection sociale : la société est au philosophe, ce que la grâce est au
chrétien. Mais enfin, quand le travail opère, quand le sujet s'est vraiment
livré à l'orientation sociale, a pris sa demeure dans la cité des nuées, son
centre sur le vide, et sent pousser ses plumes de philosophe, quelle ivresse de
quitter la terre, de s'envoler par‑dessus clôtures et remparts, par‑dessus
les flèches des cathédrales ! Rien ne lui est fermé, car tout est ouvert sur le
ciel. Comme un enfant pille les fleurs d'un parterre, pour les piquer dans son
tas de sable, il entre partout et fauche à brassée les usages, les croyances et
les lois. Vous savez s'il se fit faute alors de cueillir au hasard tant de
vieilles et augustes plantes ‑ si le bouquet parut beau le premier soir,
car elles ne meurent pas tout de suite, et ce qui resta le lendemain de cet
immense amas d'écritures le poids du papier.
Mais
si l'état de sauvage philosophe a ses douceurs, il a aussi ses charges, dont la
plus lourde est la servitude sociale, l'adepte appartient corps et âme à la
société qui l'a formé, et ne peut plus vivre dès qu'il en sort ; sa logique, si
bien affranchie du réel, se brise au premier contact avec l'expérience ‑,
car elle ne doit sa liberté qu'à l'isolement où elle vit, au vide où la tient
le travail. C’est une plante de serre chaude qu'on ne peut plus mettre au grand
air. Les philosophes perdent toujours à être vus seuls, et de près, et à
l'œuvre ‑ Voltaire l'apprit à ses dépens chez Frédéric, Diderot chez
Catherine II, Mme Geoffrin chez Stanislas.
Heureusement
ils ont l'instinct du danger, d'autant plus vif qu'ils sont plus entraînés,
plus « aberrants vers le vide », comme disait le vieux Mirabeau de son fils ;
et c'est de toute leur faiblesse, de tout leur néant, qu'ils tiennent à cette
cité des mots, qui seule leur donne valeur et poids. Esprit de parti, fanatisme
de secte, dit‑on toujours : c'est leur faire tort. L'esprit de parti est
encore une manière de foi au programme, aux meneurs, et contredit d'autant le
sens propre, l'instinct de défense individuelle. Chez le philosophe, ce sens,
cet instinct demeurent seuls : il ne reconnaît ni dogme, ni maître. Mais la
société n'y perd pas : comme le vieux hibou de la fable, qui coupe les pattes à
ses souris, elle le tient par sa liberté même, cette liberté négative, qui
l'empêcherait de vivre ailleurs : c'est une chaîne plus solide que tous les
loyalismes.
C'est
ce lien qu'on appelle le civisme, qu'on appelait le patriotisme en France,
pendant les quelques années de la Révolution où la patrie réelle et la patrie
sociale se trouvèrent avoir les mêmes frontières et les mêmes ennemis, alliance
éphémère, vous le savez ; la seconde s'est étendue : depuis, elle est devenue
l'internationalisme, et n'a pas gardé de gratitude à son hôte d'un moment.
Il
n'est pas de lien plus puissant que celui‑là : car il a le brillant de la
vertu ; on sert la communauté, ‑ et la rusticité de l'égoïsme, ‑ on
suit son intérêt immédiat. Et voilà encore une de ces situations de fait que
crée le travail social et où la volonté du sujet n'est pour rien. C'est la
société qui a orienté son esprit à l'inverse du réel, elle encore qui le lie à
ses frères à l'inverse du réel, elle encore qui le lie à ses frères de toute la
force de son intérêt comme elle a formé son intelligence, elle tient sa
volonté.
C'est
un fait à noter, car il justifie le principe de la morale nouvelle : que
l'intérêt suffit au bien, comme la raison au vrai. Il est exact, à la lettre,
qu'il existe une cité où l'égoïsme attache aux autres, le bien particulier au
bien général. Dès lors quel besoin de maîtres, d'autorité ? Quelle nécessité
d'en imposer à des gens qu'il est si facile de convaincre ? D'exiger le
sacrifice où l'intérêt mène si droit au but ? Et voilà réalisée la seconde des
prétendues utopies philosophiques, celle de l'intérêt bien entendu. Voilà le
secret de l'étrange fraternité qui unit ces épicuriens et ces sceptiques,
Voltaire et d'Argental, d'Alembert et Diderot, Grimm et d'Holbach, ou plutôt
qui les attache tous, par leurs lacunes mêmes, à la patrie intellectuelle. La
traduction de ce fait se trouve dans le fameux mythe philosophique de l'origine
des sociétés, expliquée par la faiblesse des hommes, et qui les rapproche pour
leur défense commune. Rien de plus faux des sociétés réelles, nées de
l'enthousiasme et de la force, Parmi les éclairs d'un Sinaï, dans le sang des
martyrs et des héros. Mais rien de plus certain de la société intellectuelle,
de plus conforme à la loi que nous avons décrite. C’est leur histoire que nous
racontent les frères, comme le sauvage de tout à l'heure nous donnait leur
portrait. Telle est la nature de la société nouvelle, que l'union s'y trouve
fondée sur ce qui la détruirait ailleurs : les forces matérielles, le poids de
l'égoïsme et de l'inertie.
C'est
ce qu'expriment à merveille les symboles maçonniques : le temple de Salomon,
l'architecture et le reste. La cité des nuées est un édifice et non un corps
vivant, ses matériaux sont inertes, équilibrés, rassemblés, selon des règles
certaines, des lois objectives. Le dix‑huitième siècle admettait encore
l'intervention d'un grand architecte, l'horloger de Voltaire, d'un législateur
ordonnant d'après certaines lois les matériaux humains. La maçonnerie de nos
jours supprime le personnage et fait bien : la loi sociale est une loi
d'immanence, elle se suffit à elle‑même et ce pastiche de Dieu n'a que
faire ici.
Je
n'ai pas à vous dire comment cette puissante union se révéla au monde, comment
la petite cité entra en lutte avec 1’autre, car je sortirais de mon sujet :
nous touchons ici à la seconde étape du progrès des Lumières, au moment où la
philosophie devient une politique, la loge un club, le philosophe un citoyen.
Je
ne vous parlerai que d'un de ses effets, celui qui déconcerte le plus quand on
ne le connaît pas : la conquête de l'opinion profane par le philosophisme. Il
possède pour cela mieux que les moyens ordinaires de propagande, arguments et
prédicants : il est en mesure, grâce à l'union sans maîtres et sans dogmes des
sociétés, de mettre en mouvement une fausse opinion, plus bruyante, plus
unanime, plus universelle que la vraie ; dès lors plus vraie, conclut le
public. C'est par l'entraînement et l'ensemble de la claque, pas même, comme la
démagogie, par le clinquant des décors et le jeu des acteurs, qu'il fait passer
une mauvaise pièce. Cette claque, le personnel des sociétés, est si bien
dressée qu'elle en devient sincère ; si bien disséminée dans la salle, qu'elle
s'ignore elle‑même et que chacun des spectateurs la prend pour le public.
Elle imite l'ampleur et l'unité d'un grand mouvement d'opinion, sans perdre la
cohésion et la conduite d'une cabale.
Or,
il n'est pas d'argument ni de séduction qui agisse sur l'opinion comme ce
fantôme d'elle‑même. Chacun se soumet à ce qu'il croit approuvé de
tous : 1’opinion suit sa contrefaçon et de l'illusion naît la réalité.
C'est ainsi que sans talent, sans risques, sans intrigues dangereuses et
grossières, par la seule vertu de son union, la petite cité fait parler à son
gré l'opinion de la grande, y décide des réputations et fait applaudir, s'ils
sont à elle, d'ennuyeux auteurs et de méchants livres. Elle ne s'en fit pas
faute. On a peine à comprendre aujourd'hui comment la morale de Mably, la
politique de Condorcet, l'histoire de Raynal, la philosophie d’Helvétius, ces
déserts de prose insipide, purent supporter l'impression, trouver dix lecteurs
: or, tout le monde les lut, ou du moins les acheta et en parla. Question de
mode, assure‑t‑on ; c'est bientôt dit. Mais comment comprendre cet
engouement pour le pathos et la lourdeur, dans le siècle de la grâce et du goût
?
Je
crois que l'explication est ailleurs. Tous ces auteurs‑là sont
philosophes, et la philosophie règne sur l'opinion, par droit de conquête,
l'opinion est sa chose, son esclave naturelle ; elle la fait gémir, applaudir
ou se taire, selon ses vues. Voilà une source d'illusions que les historiens,
pas plus que les contemporains, n'ont peut‑être assez démêlée. Elle rend
un peu sceptique sur bien des gloires philosophiques, même le génie de certains
« législateurs », même 1’esprit de certains lettrés et même le renom des
derniers salons.
Je
vous ai parlé des encyclopédistes en mécréant, vous en serez moins surpris si
je termine par un blasphème : il ne s'agit pas de l'échafaud de Louis XVI, de
la France ruinée, de la foi détruite, vieilles et inoffensives rengaines. Mon
audace est plus grande : j'ai été quelquefois jusqu'à me demander s'il y avait
après tout tant d'écart entre l'esprit des derniers salons et l'emphase des
premières loges, si dans le délicieux petit royaume du goût ne trônait pas déjà
plus d'un cuistre républicain, et si, dès 1770, on n’avait pas parfois envie de
bâiller même chez Mme Necker, même chez Mme Geoffrin.
II
LA
MYSTIQUE
DE LA LIBRE PENSÉE
LE
CATHOLICISME DE ROUSSEAU
L’idée
maîtresse du Contrat social[3],
c'est la souveraineté permanente, directe de la volonté générale. La clef de
voûte du système, c'est le vote. Et ici intervient l'objection vulgaire : que
faites‑vous des minorités ? ‑ et la réponse de Rousseau, si
mal comprise : il n'y a pas de minorités ‑ bien mieux, il n'y a pas de
majorités ‑ contre la volonté générale[4].
Elle peut être détruite, et la liberté anéantie, si l'intérêt particulier
s'empare de la pluralité ‑ elle ne peut pas être tyrannique : car le citoyen
y adhère, qu'il le veuille et le sache ou non, par le fait même qu'il est libre
et citoyen, et quand même elle contredirait sa volonté particulière, sa volonté
actuelle et exprimée. Elle est sa « volonté profonde », sa « volonté
supposée » (M. Bouglé), sa « volonté consciente », dont il peut fort bien
n’avoir pas conscience. Forcé d'obéir à cette volonté‑là, qu'il ne sent
pas en lui peut‑être, et qui lui vient du dehors par la contrainte
légale, il est forcé d'être libre. Révolté contre elle, il devient esclave,
cesse d'être citoyen ‑ rompt le Pacte social.
Tout
cela est incompréhensible, si on persiste à donner aux mots de volonté
générale, citoyen, liberté, etc., leur sens ordinaire de majorité, homme,
indépendance, etc., et si on ne veut pas voir le sens religieux ‑ il n'y
a pas d'autre mot ‑ que leur prête Rousseau.
Qu'est‑ce,
à ses yeux, que la volonté générale ? ‑ en cherchant bien, je la trouve
tout au fond de moi‑même : « Que la volonté générale soit dans chaque
individu un acte pur de l'entendement, qui raisonne dans le silence des
passions sur ce que l'homme peut exiger de son semblable, et sur ce que son
semblable est en droit d'exiger de lui, nul n'en disconviendra. »[5].
Il parle plus loin de la « voix intérieure »[6].
L'Imitation ne parle pas autrement de la voix de Dieu.
Mais
nous n'obéissons pas, nous n'écoutons guère cette volonté profonde. Défaut de
volonté d'abord : « Où est l'homme qui puisse ainsi se séparer de lui‑même,
et si le soin de sa propre conservation est le premier précepte de la nature,
peut‑on le forcer de regarder ainsi l'espèce en général ? [le
syndicalisme dit : la classe] pour s'imposer, à lui, des devoirs dont il ne
voit point la liaison avec sa constitution particulière ? »[7]
‑ Puis défaut de lumières : quand il le voudrait, il ne le pourrait pas,
car rien n'est plus difficile que « l'art de généraliser ainsi ses idées » : «
Quand il faudrait consulter la volonté générale [prise au sens de voix intérieure]
sur un acte particulier, combien de fois n'arriverait‑il pas à un homme
bien intentionné de se tromper sur la règle ou sur l'application, et de ne
suivre que son penchant, en pensant obéir à la loi ? »[8]
Ainsi,
pas de « sens propre » ‑ pas de « libre examen » ‑ la religion de
Jean‑Jacques n'est pas un protestantisme. Et où donc l'homme vertueux
prendra‑t‑il la règle qui est en lui, mais qu'il n'a pas la force,
à lui seul, de dégager ? ‑ dans la société. Voici l'Eglise. La voix
intérieure même « n'est formée que par l'habitude de juger et de sentir dans le
sein de la société et selon ses lois, elle ne peut donc servir à les établir »[9]
; « ce n'est que de l'ordre social établi parmi nous que nous tirons les idées
de celui que nous imaginons »[10].
C'est par cette volonté sociale que nous sommes régénérés, que nous naissons à
la vertu : non ex voluntate carnis (les passions), neque ex voluntate
viri (l'intérêt), sed ex Deo (la société), nati sunt.
Et de quelle société s'agit‑il ? ‑ d'une société où les individus seraient sans aucun lien direct de l'un à l'autre, ‑ ne communiqueraient entre eux que légalement, par la vertu impersonnelle de la loi: « Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n'avaient aucune communication entre eux, du grand nombre des petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. »[11] Quand cette condition de l'isolement complet n'est pas réalisée, on obtient bien « la volonté de tous » ‑ mais ce n'est pas « la volonté générale »[12]. De même l'Eglise, société fondée sur l'amour de Dieu seul : « Aimez Dieu par‑dessus toute chose, et le prochain comme vous‑même pour l'amour de Dieu. » ‑ On passe par l'amour de Dieu ‑ comme, dans la société de Jean‑Jacques, par la loi[13]. Et il n'y a qu'une seule société vraiment sociale et légale : la société contractuelle parfaite, où le lien légal est tout. (Plus de droit privé ‑le mur entre les deux droits renversé ‑ le droit publie envahissant tout le domaine des rapports entre les hommes.) De même qu'il n'y a qu'une Eglise divine, celle qui renouvelle l'homme jusqu'en son fond, et non par sa surface et la lettre du pharisaisme.
Résumons
tout ceci : la volonté générale de Rousseau n'a rien de commun avec la volonté
du plus grand nombre. Ce n'est pas une réalité actuelle, tangible, d'ordre historique
et politique. C'est une idée‑limite, une notion de valeur religieuse ; et
la seule manière de la définir, c'est de lui appliquer les formules employées
par les théologiens pour définir l'action de la grâce, et les rapports de
l'homme avec Dieu.
Il
y a en tout homme deux volontés, dit l'Evangile : la volonté de l'homme et la
volonté de Dieu. Et de même Jean‑Jacques : la volonté particulière et la
volonté générale, la volonté de l'homme et celle du citoyen. « Chaque individu
peut, comme homme, avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à
la volonté générale qu'il a comme citoyen. »[14]
La
volonté de Dieu est en nous plus que nous‑mêmes, dit la doctrine
chrétienne. C'est elle qui donne leur valeur à nos actes, ‑ et de même
Jean‑Jacques : les actions des hommes n'ont de moralité que dans et par
l'état civil ‑ c'est‑à‑dire par la soumission à la volonté
générale[15]. Il n'y a
pas de vertu hors de la société ; c'est par elle que l'homme est homme et non
animal. (Cf. Robespierre ‑ discours sur la Vertu publique, seule vraie ‑
les vertus privées sont toutes fausses. ‑ Cf. encore les éloges constants
sur les « vertus sociales » des Terroristes.)
Cependant
la volonté de Dieu, quoique toujours droite et bonne, a souvent le dessous ‑
et de même « la volonté générale est toujours droite et tend toujours à
l'utilité publique : mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple
aient toujours la même rectitude »[16],
‑ et c'est encore plus vrai des particuliers[17].
La
grâce agit du dehors contre notre volonté actuelle ‑ de même la volonté
générale qui s'impose à la volonté particulière par la loi et, si l'homme
résiste, le force d'être citoyen. Nous serions perdus, dit le christianisme,
sans un secours d'en haut, nous ne sommes pas de force à nous sauver à nous
seuls ‑ et de même Jean‑Jacques : nous sommes incapables de dégager
de nous‑mêmes la volonté générale et de la suivre. Il nous faut le
secours extérieur de la loi (grâce), effet du vote (sacrement) qui crée en nous
l'homme nouveau.
Secours
problématique, de fait, disent les chrétiens. Nous ne savons si, ni
quand, ni comment nous le recevrons ‑ et de même Jean‑Jacques ne
donne aucune garantie de l'accord entre la volonté actuelle de la foule et
l'idéale volonté générale. Il nous dit seulement que le salut, la vertu, le
bonheur, ne sauraient venir que d'elle.
Ainsi
le Contrat social n'est pas un traité de politique ‑ c'est un traité de
théologie, la théorie d'une volonté extranaturelle, créée dans le cœur de l'homme
naturel, substituée en lui à sa volonté actuelle, par le mystère de la loi,
accompli au sein de la société contractuelle, ou volontaire, ou de pensée, sous
les espèces sensibles du sacrement de vote. Rousseau mène l'homme au delà de
son état actuel, cherche à découvrir en lui, à dégager, à développer le germe
d'un état nouveau. Le citoyen est un être idéal, comme l'habitant de la
septième enceinte du Château de l'âme de sainte Thérèse. Pas plus que cet
habitant il n'est un être imaginaire, chimérique. Il est, en un sens, plus vrai
que l'être actuel, l'explique dans ses directions et dans ses fins, et non dans
sa réalité présente, qui est insaisissable, accidentelle, impensable.
Comment
s'expliquer le rapport de ces deux religions symétriques, isomorphes, inverses
? ‑ C'est qu'en fait il y a trois volontés : carnis (nature) ‑
viri (raison) ‑ Dei (devoir), ‑ celle de l'homme,
actuelle, présente, entre deux. Il y a un pôle négatif de la nature et de
l'esprit humain comme un pôle positif, normal comme lui, bien que jamais
atteint et rarement approché, comme lui. Il y a un « catholicisme », une «
Eglise », des « sacrements », une « orthodoxie », du premier comme du second ‑
et Rousseau est le saint Augustin de cette religion‑là.
L'anarchie,
le nihilisme, le travail de la société ‑ la seule, la société consciente
ou de pensée ‑ est dans cet ordre ce que l'« édification », le travail de
l’Eglise chrétienne est dans l'autre : le moyen normal, j'allais dire naturel,
de sortir du plan et de la zone de vie présente et actuelle, de l'état présent
et moyen de la nature humaine, qui n'est pas le seul possible, n'en déplaise à
la morale bourgeoise, et qui n'est pas même un état stable : dès qu'on coupe le
lien d'en haut, il faut subir l'attraction d'en bas ; dès qu'on renonce à la
direction, subir l'orientation.
Est‑ce
que Taine a vu cela dans sa critique de la dogmatique jacobine ‑ ou
plutôt sociale ? ‑ oui sans doute : il a vu, constaté ‑ mais il n'a
pas accepté ni compris. On connaît le fameux passage sur 2 et 2 font 5. C'est,
sous un raccourci un peu brutal, fort bien résumer la question. Mais qu'est‑ce
que cela veut dire au fond ? ‑ que nous sommes en face d'un problème
religieux, de ces problèmes où 2 et 2 ne peuvent pas faire 4, car il est
justement question de sortir du plan de la logique humaine, de la nature et de
la raison, de se dépasser, dans un sens ou dans l'autre. 2 et 2 font 5, dit le
chrétien ‑ 2 et 2 font 3, dit le jacobin. C'est‑à‑dire que
notre être actuel n'est pas, dans son fond et son essence, achevé, arrêté,
fixé. 2 et 2 ne font 4 que dans l'immuable, Dieu ou néant. L'un et l'autre nous
dépassent, nous débordent, nous sommes en route vers l'un ou vers l'autre, in
via.
Seulement
il faut ici, pour comprendre, être chrétien. Un chrétien seul comprendra cela.
Un jacobin ne fera que le vérifier. Car la différence entre eux est que, si
tous deux sortent du plan ordinaire, le chrétien en sort par en haut, et le
sait, ‑ le jacobin par en bas, et l'ignore.
ler
novembre 1909.
Lettre
à M. Edouard Le Roy.
«
MONSIEUR,
7
janvier 1910.
«
J'ai suivi vos conférences avec grand intérêt et fruit ‑ et ne résiste
pas à la tentation de vous soumettre à leur sujet quelques idées non d'un
théologien ‑ j'ai plus lu Kant que saint Thomas ‑ mais d'un amateur
de Libre Pensée ‑ de pensée moderne comme vous dites ‑ très épris
de son sujet, et qui voudrait lui voir faire plus large et plus juste place.
«
Il me semble que « l'immanentisme » sous ses différentes formes a toujours deux
aspects : l'un négatif, individualiste, raisonneur, agressif, toujours hérissé
contre une autorité au nom du droit, de la liberté, des sentiments individuels
; et il est assez naturel qu'un catholique ne voie que celui‑là, comme
l'ennemi ne voit de la ville que ses remparts et ses tours. Mais il est un
autre aspect bien plus important, quoique moins apparent d'abord. Derrière les
philosophes qui renversent le temple, viennent les jacobins qui le rebâtissent,
fondent un gouvernement, un ordre nouveau, érigent l'autel de la patrie ou de
l'humanité ; après la critique de Littré viennent les synthèses actuelles, M.
Durkheim et son école, le solidarisme, le syndicalisme, M. Bourgeois ; après la
négation rationaliste, l'affirmation sociale ‑, et c'est en face de
cette dernière que doit se poser aujourd'hui l'affirmation chrétienne ‑là
que se livre la vraie bataille , ‑ il s'agit bien moins désormais de la
guerre entre l'autorité et la liberté, entre la loi et la raison, que d'une
lutte entre deux autorités, deux dieux : le Christ et la société, ‑ j'entends
la seule rationnelle et parfaite, la‑ démocratie directe. Or, ne pensez‑vous
pas qu'il y aurait injustice à présenter la foi chrétienne dans toute sa
réalité positive, en ne montrant la foi sociale que sous la vieille armure de
combat usée, rouillée, démodée, qu'elle n'ose plus porter qu'à la Chambre ou
dans les congrès d'instituteurs ? D'autant que le christianisme lui aussi, par
le temps qui court, a dû se forger une cuirasse libérale.
«
Il faut en prendre son parti : il y a une Libre Pensée qui n'est pas
individualiste ‑ et pourtant pas religieuse ; qui croit à une raison
supérieure aux raisons, à une autorité dominant et dirigeant les volontés ‑
et n'est pas chrétienne ; qui pose un absolu ‑ et ne croit pas en Dieu ;
institue une Eglise, produit une communion des idées et des âmes ‑ et
n'est pas catholique ‑, en un mot qui tient compte de cette exigence
morale que vous dépeignez si éloquemment, lui offre satisfaction ‑ et
pourtant est le contraire d'une religion.
«
Vous nous avez beaucoup parlé de volonté profonde : le mot est, je crois, de M.
Belot, ‑ son équivalent et l'idée se trouveraient chez tous les Libres
Penseurs : c'est « la volonté supposée » (volonté de justice) de M. Bouglé, la
« conscience juridique » de M. Desjardins, la « volonté consciente » de tous
nos démocrates, la « volonté initiale » de M. Pouget, la « volonté citoyenne »
des jacobins, et en fin de compte la « volonté générale » de ce pauvre Jean‑Jacques,
le prophète de toute cette école, qui vit de lui et le comprend encore si mal.
Tous la prennent de même : c'est la voix intérieure ‑ très profonde mais
très faible ‑ qui se fait bien entendre « dans le silence des passions »,
dit Rousseau, mais ne saurait se faire écouter, encore moins obéir, sans un
secours d'en haut. Ici, à vrai dire, se produit quelque divergence, ‑
mais plus apparente que réelle : pour les théoriciens comme M. Bouglé, M.
Durkheim ou M. Lévy‑Bruhl, ce secours vient de la science morale ou
sociale, œuvre collective de l'esprit humain, pour les politiques, depuis
Rousseau jusqu'à nos syndicalistes, de la société elle‑même : c'est le
produit même de la collaboration permanente et consciente instituée par le
régime contractuel, du « Travail », disent nos maçons, qui éliminant l'un par
l'autre les plus et les moins particuliers, dégage à coup sûr l'opinion
générale, la « conformité » sociale, la loi au vrai sens du mot. En tout cas,
philosophes ou Politiciens croient à une manière de dogme, l'opinion générale,
qui vient redresser les raisons particulières, ‑ à une manière de grâce,
la volonté générale, qui vient prêter main‑forte aux volontés particulières,
‑ à une manière d'Eglise, la société parfaite ou contractuelle, hors de
laquelle il n'y a pas proprement d'opinion ni de volonté générale ‑ donc
de régénération, de.vertu, de salut. Cette Eglise a une « existence
métaphysique » ‑ (terme consacré) ‑dans les loges et sociétés de
pensée : c'est une véritable société spirituelle bâtie sur le plan parfait ‑
et par là même hors du monde matériel, avec lequel elle soutient des rapports
très semblables à ceux de l'ecclésiastique avec le séculier au quinzième
siècle. Pas un Libre Penseur, pas un jacobin, depuis Rousseau jusqu'à M.
Durkheim, qui ne donne à ce surnaturel social, à la « vertu du syndicat » une
valeur transcendante, irréductible à l'individuel. S'ils disent que l'homme se
suffit à lui‑même, c'est de l'esprit humain, du genre humain qu'ils
l'entendent ‑ de l'homme, non d'un homme, et cela signifie : sens négatif
: l'homme se passe de Dieu ; ‑ sens positif: la société humaine (la
vraie) se suffit àelle‑même ‑ la volonté générale est antérieure à
toute justice (Rousseau), principe de toute force morale et de toute liberté.
Produit, effet de la société parfaite, elle suffit à la régénération de l'homme
en esprit et en vérité sans intervention d'une volonté suprême. C'est la fin de
la monarchie divine ‑ le 92 de la religion. Et en vérité l'expérience
jacobine chez nous, l'expérience sociale tout autour de nous, sont là pour
confirmer ces principes.
«
Fort bien, nous avez‑vous dit. Ces gens‑là croient en Dieu sans le
savoir. Mais n'oubliez pas qu'ils vous ont déjà renvoyé l'argument. C'est tout
l'objet de la Division du Travail de M. Durkheim. Etudiant l'idée catholique
avec autant d'égards que vous la pensée moderne, il dira que les critiques et
négatifs, depuis Voltaire jusqu'à nos radicaux, avec leurs prêtres fourbes et
leurs seigneurs tyrans, sont des ânes ‑, que l'autorité sacerdotale ou
féodale exprime une réalité profonde, précieuse, la plus essentielle de toutes,
dont l'idée de Dieu est la racine ; que la ruse et la force ne règnent pas dix
siècles, ne fondent pas une civilisation. Mais enfin l'idée de Dieu et
l'autorité qu'elle fonde ne sont pas éternelles comme la réalité qu'elles
servent et symbolisent, et qui justement, sous nos yeux mêmes, est en train de
dépouiller sa séculaire chrysalide pour apparaître sous sa vraie forme. Cette
réalité, c'est l'espèce humaine enfin consciente, maîtresse d'elle‑même
et de ses destinées, majeure, dans et par la démocratie contractuelle et
l'autonomie du peuple. A mesure que se fonde et s'affermit ce dernier état de
l'humanité, la religion, nécessaire jusqu'ici, ‑ utile encore pour les
retardataires, ‑ perd sa force avec sa raison d'être : et sont athées,
sans le savoir, tous les bons chrétiens qui ne l'ont pas encore compris. Aussi
bien voit‑on poindre les doctrines qui les mèneront sans heurts à
l'intelligence pleine, toutes – depuis le loisysme jusqu'à la démocratie
chrétienne ‑ communes en ceci, qu'elles font la part de plus en plus
large à l'idée collective et socialisent l'ancienne autorité.
«
Telle est la thèse sociale qui me paraît être assez forte, je l'avoue, et en
tout cas digne d'être discutée.
«
On lui fait, il est vrai, une autre objection, inverse de la première : vous
êtes chrétien sans le savoir, disait‑on au Libre Penseur, apôtre de la
justice et de la vérité. Vous n'êtes pas même capable de fonder une morale, de
légitimer une obligation morale, lui dit‑on encore ; votre société
n'est qu'une réalité contingente comme tant d'autres ‑ un fait. Mais
c'est comme si on objectait l'anthropomorphisme à la foi : réaliser comme
penser, c'est limiter, définir. Au delà de la réalisation comme de l'idée, il
faut voir l'élan qui les crée l'une et l'autre, les « dépose en cours de route
», dit M. Bergson, et les dépasse. C'est à cet élan qu'il faut s'attacher, non
à ses œuvres successives. Or, s'il est un élan qui tende à l'absolu, à se
dépasser toujours et malgré tout, quitte à écraser l'œuvre d'hier pour faire
place à celle de demain, c'est assurément l'élan révolutionnaire ou plutôt
social : il a produit cette foi au progrès nécessaire qui est la religion du
dernier siècle, vérifiée par cent ans d'expérience sociale ; les systèmes
successifs sont toujours contingents d'apparence, provisoires, relatifs, bien
mieux, proposés, vantés comme tels, en réaction contre les dogmes et les
autorités. En fait, ce relatif est un absolu, comme me le disait dernièrement
un syndicaliste de ma connaissance. La force qui crée, anime et relie ces
formes, les dépassera toutes et toujours. Un exemple entre mille : le
patriotisme révolutionnaire de 92, ‑ éternelle source de contresens
historiques, ‑ borné au début à la France seule, parce que la France
seule est « consciente » et que les autres peuples, encore esclaves, n'ont pas
entendu la voix de leur volonté profonde, il est en fait le premier acte d'une
croisade universelle, humanitaire, qui n'a rien de commun avec nos frontières
nationales, notre patriotisme français, ‑, voire même aujourd'hui, et
sans la moindre contradiction, leur déclare la guerre. Mais le patriotisme
français l'a servi au début ? Sans doute, comme tant de chrétiens servent
aujourd'hui en leur âme et conscience ce qu'ils combattraient s'ils voyaient
l'avenir[18] ; mais c'est
là une hypothèse absurde : on ne voit pas l'avenir ; on y va ‑ et on
change en y allant , et on est content quand on y est, parce qu'on a changé ‑
parce qu'« une expérience informante et réalisante » est survenue, qui nous a
donné d'autres yeux. Voilà ce que les syndicalistes répondent ‑ avec un
grand sens de l'évolution sociale ‑ à l'éternelle objection de l'utopie :
il faut se fier à la vie ; « le syndicalisme est une philosophie de l'action »,
dit M. Challaye au début d'une de ses brochures, ‑ il agit, réalise, ne
systématise pas. Vous savez quelle force et quelle profondeur les formules de
M. Bergson prêtent à cette doctrine. M. Griffuelhes et M. Pouget se sont
emparés de M. Bergson. Aussi bien la doctrine de l'évolution créatrice ‑ force
d'immanence, impersonnelle, quoique créatrice de personnalités, éternelle,
collective, paraît convenir à merveille à la foi sociale.
«
Mais si cette foi nouvelle ne prend que d'aujourd'hui, ‑ et bien
timidement et confusément encore, ‑ conscience de sa valeur absolue,
cette valeur n'en était pas moins, dès l'origine, présente en fait, et sentie à
sa manière. Son histoire depuis l'hégire révolutionnaire est celle du lion qui
ne sait pas peindre : elle ne sait pas parler, ‑ prend pour s'exprimer
elle‑même les termes de la foi adverse, qui ne peut voir en elle
qu'anarchie, individualisme, négation et mort. Mais son histoire parle pour
elle, et montre dans le fait cette unité, cette suite, cette progression
continue que l'exigence morale réclame. Autonomes en principe, les sociétés
sont unies, centralisées, en progrès vers l'unité parfaite, dans la mesure même
où elles vivent et progressent, en vertu d'une loi qu'il ne serait pas
difficile de formuler. Divergentes en apparence et dans leurs développements
polémiques, les doctrines sont unes au fond. Le grand œuvre est un, ‑
vérité connue sous forme mystique au début, dans les cercles d'initiés, à
travers tout un attirail de symboles ‑ aujourd'hui de plus en plus
apparent et palpable : définissons‑le si vous voulez la socialisation de
l'idée de Dieu, ‑ terme naturel de l'évolution sociale, ‑ œuvre
effective du travail collectif dans les sociétés de pensée et non produit de je
ne sais quelle filiation d'idées, d'un arbre généalogique d'abstractions,
comme en imagine l'histoire de la littérature ou de la philosophie.
«
Quand cette œuvre sera achevée ‑ et elle l'est déjà pour tout un corps de
fidèles ‑ Dieu ne sera même plus en question ; quelque chose aura pris sa
place : le peuple ; et par là j'entends non pas une foule plus ou moins grande
d'individus, mais le peuple en soi, c'est‑à‑dire la collectivité
humaine, librement et socialement organisée, en toute justice et toute vérité.
Ce n'est pas à l'origine, dans la société embryonnaire du clan, qu'il faut
chercher le Dieu social : c'est au terme, à l'issue de la crise dont nous
souffrons tous, quand la société, réalisant enfin sa vraie forme, se suffira à
elle-même et pourra donner à ses membres le bonheur, la liberté, le secours
moral que réclame la voix intérieure, mais que l'isolé ne peut atteindre. Alors
sera achevé le temple de Salomon ‑ pour prendre les symboles maçonniques ‑
et pourront disparaître les échafaudages religieux et politiques. Quand la
clef de voûte est placée, les pierres tiennent d'elles‑mêmes et le cintre
de bois qui les portait cesse d'être utile. Telle est l'idée, la métaphore même
qui fait le fond des articles et conférences de M. Bourgeois sur le solidarisme
: on ne peut mieux poser la thèse de la foi nouvelle ‑ de la foi sans
Dieu.
« Voilà,
je crois, ce que pourraient vous objecter tous les « enfants de l'esprit
nouveau », comme dit M. Bureau, toute la pensée moderne, depuis le solidarisme
radical de M. Bouglé, jusqu'au syndicalisme révolutionnaire de M. Niel et de M.
Challaye, et depuis les militants à la Pouget jusqu'aux théologiens à la
Durkheim. Il y a deux réponses à l'exigence morale ‑ deux manières de se
dépasser ‑ deux Eglises ‑ deux fois ‑ deux Dieux. Pascal, qui
s'en tient à poser cette exigence, ne sert de rien ici ; il s'agit moins de
savoir si l'on veut marcher, sortir du présent moral, que dans quel sens, dans
quelle voie : il y a deux routes.
«
Il est un peu ridicule de poser en douze pages une telle question. Mais vous
êtes trop au fait de mon sujet pour ne pas me comprendre. J'en viens à une
objection précise dont j'ai touché un mot : ne convenait‑il pas, ‑
au lieu de reléguer le Dieu‑Société dans la pénombre préhistorique du
clan, où justement, de forme et d'aspect extérieurs, il est aussi peu social
que possible, ‑ de le poser tel qu'il apparaît aujourd'hui, formule d'un
régime, la démocratie sociale ‑ esprit d'une philosophie ‑ objet
d'une science née d'hier sans doute mais déjà en possession d'une vérité solide
: la nature irréductible du fait social ‑ de la loi sociale ‑
l'affranchissement du psychologisme à la Spencer, ‑ enfin ressort moral
de tant dâmes (je pense encore plus à la foule des syndiqués ou au menu peuple
de la Libre Pensée qu'à leurs théoriciens et doctrinaires) qui, grâce à lui,
se passent fort bien de l'autre Dieu.
«
Veuillez... »
III
LA
CRISE DE L'HISTOIRE
RÉVOLUTIONNAIRE
TAINE
ET M. AULARD
CHAPITRE
PREMIER
LE
PROBLEME
Le
petit monde de l'histoire révolutionnaire a été témoin, le printemps dernier[19],
d'une polémique fort curieuse et nouvelle. On a vu le plus grand de nos
historiens de la Révolution pris à partie seul à seul, dans sa personne, sa
méthode et son œuvre, par le plus laborieux de ses successeurs, duel acharné, «
corps à corps » ‑ le mot est de M. Aulard - d'un vivant et d'un mort,
sans exemple jusqu'ici de mémoire d'érudit : car ce n'est ni la réfutation
dédaigneuse qui tranche et passe sans nommer l'adversaire, ni l'étranglement
discret au bas d'une page, en note ; c'est un défi en face ; M. Aulard
interrompt ses propres travaux, descend de sa propre tour, pour monter à
l'assaut de celle de Taine. C'est toute une expédition, avec armes et bagages.
Deux ans de cours à la Sorbonne et de travail aux archives, et pour finir, 350 pages
in‑8°, voilà l'effectif ; et la vigueur de l'attaque est en proportion :
M. Aulard ignore le philosophe, salue l'écrivain, mais prend au collet
l'historien. C'est aux notes, aux références, qu'il l'attaque. Il les a, nous
dit‑il, toutes vues : vérifié toutes celles qui sont vérifiables[20]
; et la conclusion est écrasante : l'érudition de Taine ne vaut rien, la base
de l'édifice fait défaut ; et dès lors tout s'écroule. Taine n'a rien ajouté
aux pamphlets royalistes de la Restauration que « l'agrément de son style et le
prestige des cotes d'archives ». Son livre est « presque inutile à l'histoire
». Verdict sévère sous la plume d'un érudit aussi savant que M. Aulard : il il
ne traiterait pas plus rudement les pages brillantes de Michelet, qui n'ont
même pas pour elles a le prestige des cotes d'archives ».
Une
attaque de ce genre devait faire du bruit, ne fût‑ce que par le nom de la
victime, mais surtout, d'une manière plus générale, par le problème qu'elle
touche, car elle met aux prises deux écoles d'histoire révolutionnaire. C'est à
ce dernier point de vue que je voudrais la considérer.
Comment
convient‑il de faire l'histoire de la Révolution, du progrès de la
démocratie en général ? Nul doute que le nouveau règne, celui du peuple, de
l'opinion légalement érigée en puissance suprême, ne trouve ses historiens
comme l'ancien. Mais peuvent‑ils rester fidèles aux méthodes anciennes ?
Le nouveau souverain n'a rien de commun avec l'ancien que la place qu'il lui
prend.
Qu'est‑ce
que le règne officiel de l'opinion, du peuple libre, du peuple‑roi ?
Pour
les doctrinaires du régime, philosophes et politiciens, depuis Rousseau et
Mably jusqu'à Brissot et à Robespierre, le vrai peuple est un être idéal. La
volonté générale, la volonté citoyenne, dépasse la volonté actuelle, telle
quelle, du plus grand nombre, comme la grâce domine et dépasse la nature dans
la vie chrétienne. Rousseau l'a dit : la volonté générale n'est pas la volonté
du nombre et a raison contre elle ; la liberté du citoyen n'est pas
l'indépendance de l'homme et la supprime. Le vrai peuple, en 89, n'existe que
virtuellement, dans sa conscience ou l'imagination des « hommes libres », des
« patriotes », dit‑on alors, des « citoyens conscients », dirions‑nous,
c'est‑à‑dire d'un petit nombre d'initiés, pris jeunes, entraînés
sans répit, formés toute leur vie dans les sociétés philosophiques, ‑
nous disons les sociétés de pensée, ‑ à la discipline de la liberté.
Car c'est bien une discipline : cette liberté, par le fait même qu'elle est théorique et absolue, est hors de mesure avec l'état actuel, réel, de nos désirs et de nos besoins. On ne naît pas Libre Penseur, on le devient encore moins au grand air de la vie réelle, si chargé de miasmes religieux et autres, esprit de corps ; de caste, de province, de famille. La chair est faible : il faut au commun des hommes un secours extérieur, supérieur à leurs forces, qui les dégage de tout cela, les sauve, malgré eux, du « fanatisme » (esprit religieux), de l'« aristocratie » (loyalisme), de l'« égoïsme » (esprit d'indépendance), et les place au point de vue impersonnel de l'« homme et du citoyen ». D'où la nécessité d'un entraînement méthodique, celui de la philosophie, nous disons la Libre Pensée, d'un milieu spécial, celui des sociétés de pensée, où se forme en vase clos, à l'abri du contact de la vie réelle, dans une cité d'égaux toute intellectuelle et idéale, l'âme du philosophe et du citoyen. De là encore, contre le commun des hommes, qui ne sont pas de ces privilégiés de la conscience et de la raison, la nécessité d'employer la ruse et la force. C'est un devoir pour les initiés. Il faut les forcer d'être libres[21], a dit Rousseau. Les jacobins de 93, qui ont affaire à des adultes, s'y prendront par la Terreur ; ceux de 1909, qui ont le temps de penser aux enfants, par l'enseignement forcé et la mainmise légale. La liberté imposée de la sorte est un dogme, qui dépasse et contraint dans un sens la volonté actuelle d'un peuple, comme l'autorité politique ou religieuse dans l'autre. Le peuple libre des jacobins n'existe pas, n'existera jamais ; il se fait, comme le dieu de Renan. C'est une loi limite, une idée directrice de profonde portée religieuse : ce n'est pas une réalité de fait, que l'historien rencontre sur sa route.
Pour
tout le monde, au contraire, pour les profanes, le peuple libre, c'est la
masse, la foule déchaînée, livrée à elle‑même, à l'instinct, à la
suggestion du moment, sans frein, sans chef, sans loi, telle qu'elle apparut,
en juillet 1789, aux yeux ébahis des philosophes ‑, monstre énorme,
inconscient, hurlant, qui effara la France pendant cinq ans, et laissa dans
l'âme de ceux qui l'avaient vu une incurable épouvante, ‑ cauchemar qui
plana sur les deux tiers du dix‑neuvième siècle et tint lieu à trois
générations du loyalisme disparu, mais phénomène historique mal compris, jamais
étudié directement et en lui‑même, jusqu'à Tocqueville et à Taine.
Tous
les historiens parlent du peuple, ‑ et il le faut bien, car il agit
partout, ‑ mais toujours de ses œuvres, de ses héros, de ses victimes,
jamais de lui‑même. Tous font place, dans leur récit, à cet énorme
personnage anonyme, qui se mêle aux personnes réelles comme les grandes figures
allégoriques aux portraits dans un tableau de Mantegna. On voit au soleil de
juillet, sous les marronniers des Tuileries, la face bilieuse de Desmoulins, ‑
et le peuple ; le 6 octobre, à la barre de l'Assemblée, le collet crasseux, le
mauvais regard et le sabre nu de Maillard, ‑ et le peuple ; le 4
septembre 1792, on voit passer au guichet de l'Abbaye l'habit puce de l'élégant
Billaud, enjambant les flaques de sang, pour ne pas tacher ses bas, la grosse
encolure de Danton, ‑ et le peuple. On sait par le menu, jusqu'au dernier
détail, qui sont Danton, Desmoulins, Maillard, Billaud, ‑ détails sans
intérêt par eux-mêmes, car ce sont des hommes assez vulgaires ; ‑ de
l'autre, du peuple, on ne sait rien ‑ et pourtant, c'est lui qui a tout
fait, pris la Bastille, emmené le roi et l'Assemblée, massacré les prisonniers.
Il n'est question que de ses actes, jamais de lui‑même. Il est là, sans
explication ni examen.
Cette
paresse des profanes se trouve servir l'idée des initiés de tout à l'heure :
sous le peuple de M. Thiers, qui n'est qu'un mot, Michelet met le peuple
jacobin qui est une idée. De l'ignorance des uns, du mysticisme des autres,
naît l'étrange fiction politique du peuple, être collectif et pourtant
personnel, qui se promène à travers l'histoire depuis Mignet jusqu'à M.
Aulauzrd, Michelet en fait bravement le héros de son livre : « J'ai vu...
que ces parleurs brillants, puissants, qui ont exprimé la pensée des masses,
passent à tort pour les seuls acteurs. Ils ont reçu l'impulsion bien plus
qu'ils ne l'ont donnée. L'acteur principal est le peuple. Pour le retrouver,
celui‑ci, le replacer dans son rôle, j'ai dû ramener à leur proportion
les ambitieuses marionnettes dont il a tiré les fils et dans lesquelles,
jusqu'ici, on croyait voir, on cherchait le jeu secret de l'histoire. »[22]
Et voici la merveille : Michelet a raison. A mesure qu'on les connaît mieux, les faits semblent consacrer la fiction ; il est de fait que cette foule sans chefs et sans lois, l'image même du chaos, gouverne et commande, parle et agit, pendant cinq ans, avec une précision, une suite, un ensemble merveilleux. L'anarchie donne des leçons de discipline au parti de l'ordre en déroute. En devenant patriote, la masse des Français semble s'être donné un unique et invisible système nerveux, que le moindre incident fait tressaillir à l'unisson et qui fait d'elle un seul grand corps. Requêtes pareilles en novembre 1788, de Rennes à Aix, de Metz àBordeaux ; requêtes pareilles en avril 89 ; même affolement sans cause vers le 10 juillet, mêmes émeutes le 20, même armement le 25 ; même coup d'Etat patriote tenté ou réussi dans toutes les communes du royaume, du 1er au 15 août, ‑ et ainsi de suite jusqu'à thermidor. Vingt‑cinq millions d'hommes sur 30000 lieues carrées, agissent comme un seul. Le patriotisme produit mieux que la communion des idées : le concert instantané des actes ; l'opinion, puissance de contrôle à l'état normal, devient une force d'initiative et d'action.
Et
mieux encore : plus on avance dans la Révolution, et plus cette différence
entre l'opinion patriote et l'opinion normale s'accentue ; distinctes en 89,
elles s'opposent en 93. Plus le patriotisme s'exalte et moins on vote ; plus
le peuple est maître, et plus il y a de proscrits, ‑ des classes, des
villes, des pays entiers ‑, plus l'autorité abdique et plus la tyrannie
s'accroît, ‑ jusqu'au jour où fut proclamé le gouvernement
révolutionnaire, c'est‑à‑dire le gouvernement direct du peuple par
le peuple, assemblé en permanence dans ses sociétés populaires. Ce jour‑là
furent supprimées officiellement les élections et la presse, annulée de fait
depuis des mois, ‑ c'est‑à‑dire toute consultation normale du
pays. L'appel aux électeurs est puni de mort, comme le crime contre‑révolutionnaire
par excellence : c'est que les ennemis du peuple sont trop nombreux, plus
nombreux que lui, et le mettraient en minorité. C'est ainsi que le peuple
jacobin avait maté la foule, la volonté générale, asservi la pluralité. C'est
là un fait que les théoriciens n'avaient pas prévu. Rousseau avait bien dit que
la volonté générale a raison contre le nombre ; l'expérience a prouvé qu'elle
peut avoir raison du nombre et régner non seulement de droit, mais de force et
de fait.
Mais
ici les profanes s'exclament, refusent de reconnaître ce peuple, qu'ils
saluaient de confiance quatre ans plus tôt, crient au complot, à la secte, aux
tyrans. Ils ont tort. Le peuple patriote de 93 est bien le même que celui de
89. A aucun moment, et pas plus en 93 qu'en 89, la force de la Révolution n'a
résidé dans les hommes, meneurs, parti ou complot. Elle a toujours été dans
l'être collectif, réduit sans doute à son plus simple contingent en 93, mais en
somme toujours semblable à lui‑même. Qu'est‑ce donc que ce petit
peuple des philosophes, tyran du grand, ce nouveau venu de l'histoire ?
Taine,
le premier, et c'est sa gloire, a osé le regarder en face et lui demander ses
titres. Le premier il a voulu définir, comprendre, le phénomène
révolutionnaire, faire connaissance avec le peuple souverain, l'opinion
patriote, de 1789 à 1794, pendant les cinq ans de règne de la liberté
philosophique. Ce seul effort devait amener une révolution dans l'histoire,
hâter la naissance d'une méthode nouvelle. Dans quelle mesure a‑t‑il
réussi ? C'est ce que nous voudrions voir ; aussi bien n'est‑il pas de
meilleure occasion que cette querelle, qui met en présence le précurseur de la
nouvelle école historique, et l'un des plus éminents et des derniers
survivants de l'ancienne ; et nous allons en dire un mot.
CHAPITRE
II
CRITIQUE
DE FAIT
Je
passe vite sur les attaques personnelles. Taine est un chercheur de réclame,
juge M. Aulard, parce qu'il tient à être lu ; un vilain bourgeois, conservateur
par « trac », parce que la Commune lui fit horreur; un snob, parce que le «
beau monde » l'applaudit. Il faut achever le portrait : ce fut un maladroit, un
« gaffeur », dirait M. Aulard ; il trouva moyen de publier son Ancien Régime
sous le duc de Broglie, sa Constituante sous Ferry, de dire leur fait à tous
les partis au pouvoir, et le paya ‑ il ne fut jamais l'historiographe
attitré d'aucun et n'eut pas de chaire à la Sorbonne.
Venons à l'attaque sérieuse, à celle qui fait l'objet même du livre : l'érudition de Taine est de mauvais aloi ; ce vaste entassement de faits et de témoignages n'est qu'un trompe‑l'œil. Vérifiez : les cotes sont fausses, les citations altérées, les témoignages nuls, les vraies sources négligées. Prestige et battage que tout cela, au service d'un joli paradoxe et d'un beau style ; et c'est le colossal erratum de ce colossal ouvrage que M. Aulard a tenté de faire et de publier.
Œuvre
mesquine, a‑t‑on dit , travail de termite contre un géant. ‑
Ce n'est pas mon avis : M. Aulard a fait ainsi le seul travail qui fût
concluant pour la critique, ‑ qui fût même, nous le verrons, utile à
Taine, ‑ car il a fait œuvre précise et complète. Nous en avons pour
garant sa science d'abord, ‑ reconnue de tout le monde ; puis sa peine, ‑
deux ans de travail et d'enseignement dépensés ; enfin sa passion, qui éclate à
chaque page : « fantaisie abracadabrante » (p. 267), « fantasmagorie » (p.
138), « roman philosophique » (p. 64), « paradoxe antihistorique » (p. 58), «
modèle de calomnie » (p. 159), « erreurs tendancieuses » (p. 86) ; telles sont
les épithètes. Taine est un improvisateur fiévreux, et pour ainsi dire «
illusionniste » (p. 63), un « pédant forcené » (p. 254), « il a le don de
l'inexactitude » (p. 63), « il est constamment dans une sorte d'état de parti
pris passionné et maladif » (p. 117). Tranchons le mot : c'est un malade. « Il
faudrait presque parler d'une sorte d'état pathologique » (p. 328).
Ne
nous plaignons pas de cette virulence : science, travail, malveillance, sont
les trois conditions d'une utile critique, de celle qui ne passe rien à son
patient, et ne se trompe que contre lui. Devant celle‑là, rien ne tient
qui ne sonne plein. Voyons donc ce qui tient.
Erreurs
et lacunes ‑ tel est, d'après M. Aulard, le bilan de l'érudition de
Taine. Examinons d'abord les erreurs. Je voudrais imiter M. Aulard, non certes
dans l'étendue, mais dans la précision de sa critique ; et présenter un
spécimen de cette critique, partiel, sans doute, mais analysé point par point:
c'est la manière la plus fastidieuse, je le crains, mais la seule concluante,
de la juger. Prenons pour échantillon le livre 1‑ de la Révolution de
Taine, l'Anarchie spontanée, auquel M. Aulard consacre les pages 78‑90 de
son chapitre III.
La
première partie de l'étude de M. Aulard (p. 78‑85) est une caricature du
récit de Taine où je ne vois à relever de précis que quelques critiques de
méthode, « généralisations fantaisistes » surtout. C'est à chacun d'apprécier,
le livre de Taine à la main. On verra, par exemple, que Taine cite (p. 13 et
14) quatorze provinces troublées, et non trois, comme le dit M. Aulard (p.
79), à l'appui de cette idée qu'il n'y a plus en France de sécurité[23]
; on verra aussi que la phrase sur les nobles devenus partout suspects (P. 96)
n'est que la thèse de tout le passage (sect. VII du chap. III.), et non, comme
le dit M. Aulard, la conclusion de quatre exemples, dont trois d'ailleurs la
suivent C'est sur les 40 cas de violence énumérés et les 150 estimés plus loin
qu'elle s'appuie.
Voici
maintenant les erreurs de fait sous sept chefs :
1°
Transcriptions non littérales : six. Taine, copiant Bailly (Mém., 1, p. 336)
écrit outre au lieu de et, et sont au lieu de ont été.
Mêmes incorrections dans les cinq autres passages cités. ‑ Simple
négligence, d'ailleurs, et non désir de corriger le style, encore moins le sens
des textes. C'est une faute, certes, et constante chez Taine, mais vénielle de
son temps, où plusieurs citent aussi mal, mais personne autant ;
2° Erreurs de dates : deux. La lettre de M. Ballainvilliers (Arch. Nat., H 1453, p. 195) est bien du 3 avril et non du 15 ; elle porte en tête « déposée le 15 avril 1789 », d'où l'inadvertance de Taine. Quant à celle de M. Jullien, intendant d'Alençon (Arch. Nat., H 1453, p. 162), Taine a tort de la dater du 18 juillet, elle est du 24 ; mais M. Aulard de renvoyer à la page 34 de Taine, elle est citée page 74 ;
3°
« Petit lapsus » : un. Taine compte dans une pièce du carton H 1453, 36 comités
ou corps municipaux qui « refusent de protéger la perception des taxes ». Or,
il n'y en a que 16, dit M. Aulard. Cependant la pièce 270, celle de Taine
évidemment, puisqu'il en répète le titre, porte 35 noms de communes[24].
Mais M. Aulard ne juge que sur la pièce 245, pointage raturé fait au ministère
d'après la première et d'autres, et sans valeur, car rien ne prouve qu'il soit
achevé ;
4°
Références erronées : treize. M. Aulard n'a pas trouvé les lettres citées par
Taine p. 71 : une de l'intendant de Bourgogne (24 juillet), tirée de H 1453, et
qui s'y trouve bien, pourtant, et à sa place dans le dossier de la Bourgogne
(pièce 211), trois du comte de Thiard (4 sept., 7 et 30 oct.), tirées du
registre KK 1105, et qui y sont aussi à leurs dates (fos 6 v°, 33 v° et 47 r°).
Il a cherché en vain dans l'Histoire de la Révolution de Poujoulat, P. 100, le
passage cité par Taine sur Foullon (p. 62) et qui se trouve bien à la page
indiquée, mais dans la seconde édition en un volume de 1857 et non dans la
première en deux de 1848. Ajoutons qu'il est facile de voir que Taine cite la
seconde puisqu'il ne donne pas de tome, et facile même de trouver le passage
en question dans la première, ou M. Aulard dit l'avoir cherché en vain : il est
annoncé dans le titre du chapitre III : « Assassinat de Foullon, réhabilitation
de sa mémoire. »
«
On aura, dit M. Aulard, d'autres mécomptes semblables pour d'autres références,
dans les notes des pages 46, 48, 49, 62, 99, 104, 118, 139. » C'est un peu vague,
car à la page 46 notamment, il n'y a pas moins de quatorze références ‑
et inexact, car à la page 118, il n'y en a pas du tout. J'ai tout vérifié. Il y
a une erreur : le passage de Marmontel cité p. 46 et exact d'ailleurs (éd.
de 1804, t. IV, P. 141) n'est dans aucune édition à la page que donne Taine ‑
et trois coquilles : il faut lire p. 62 : la Fayette II au lieu de I ‑ p.
99 : Sauzay 1, p. 130 et non 180 p.. 139: correspondances de Mirabeau 1, p. 119
et non 116. Le reste (p. 48, 49 et 104) est, je crois, exact ;
5°
« Erreurs tendancieuses » : une. En avril 1789, le maire d'Amiens fait vendre à
perte, sous le coup de l'émeute, le blé de quatre boulangers logés dans
l'enceinte du couvent des Jacobins. Or, Taine a dit « le blé des Jacobins »
tout court, sans parler des boulangers : c'est, pense M. Aulard, qu'il veut
faire croire que les Amiénois en ont aux moines et pas au blé ‑
calomnieuse insinuation d'anticléricalisme. Qu'on relise la page de Taine (p.
15) : on verra qu'il est à cent lieues de l'anticléricalisme, et cite des faits
à l'appui de cette idée que dans l'anarchie régnante, « ce sont les autorités
qui obéissent au peuple ». Il a dit « blé des Jacobins », pour abréger,
comme les Amiénois d'alors sans doute, et comme M. Aulard lui‑même dit «
club des Jacobins » ‑,
6°
« Crédulité et légèreté » : un cas. Taine avance (p. 103) qu'après le 14
juillet, l'émeute s'attaque non seulement aux châteaux et abbayes, mais aux
maisons bourgeoises ‑, non seulement aux chartriers, aux droits féodaux,
mais « à tout ce qui possède ». Il s'appuie sur cinq témoignages, tous nuls ou
contraires, d'après M. Aulard (p. 87‑89) :
1)
Le Mercure de France (12 sept. 89) : dans un château près de « Bascon en Beauce
»[25],
le fils du seigneur ; M. Tassin, ne sauve sa vie qu'en payant 1200 livres et
livrant ses caves. Il n’est donc pas question de son terrier, mais de ses écus
et de son vin : c'est au riche qu'on en veut, non au seigneur ‑ à la
maison bourgeoise, non au manoir féodal. Taine n'en dit pas plus ;
2
et 3) Deux brochures du temps sur les ravages en Mâconnais témoignages nuls,
dit M. Aulard, parce qu'ils ne donnent pas de faits particuliers ‑ et
parce que l'auteur de l'une fut plus tard distingué par Louis XVIII : c'est
donc un contre‑révolutionnaire.
Hélas
! combien de purs, à ce compte ?
4) Arthur Young (25 juin 1789). ‑
M. Aulard cite de lui une phrase qui ne parle en effet que des châteaux pillés.
Mais il ne cite pas ceci, qui est trois lignes plus haut : « Ce paysan, riche
propriétaire dans un village où il se commet beaucoup de pillages et
d'incendies, était venu chercher une sauvegarde » (auprès de la milice)[26]
; ni ceci trois lignes plus bas : « Ces abominations n'ont pas atteint
seulement les personnes marquantes que leur conduite ou leurs principes avaient
rendues odieuses, mais une rage aveugle les a étendues sur tous pour satisfaire
la soif du pillage. » Ainsi on pille des maisons de village, un riche paysan,
tout le monde c'est l'idée, presque les termes de Taine ;
5)
Buchez et Roux, IV, p. 211‑214. ‑ La référence est fausse, il faut
lire sans doute I, p. 437 (éd. de 1846), où je trouve ceci : « M. Salomon, au
nom du comité des rapports, donne quelques détails sur ses premiers travaux.
Par des lettres de toutes les provinces, il paraît que les propriétés, de quelque
nature qu'elles soient, sont la proie du plus coupable brigandage ; de tous
côtés, les châteaux sont brûlés, les couvents détruits, les fermes abandonnées
au pillage » (séance de la Constituante, 3 août). Voilà encore un témoignage
fort net et de grand poids.
On
voit que tout se réduit en somme à une erreur de page ;
7°
« Assertions fantaisistes » : trois :
1)
Taine avance sans preuve que 4 sous en 1789 en valent 8 aujourd'hui (p. 6). Il
l'avance aussi sans prétention et je ne vois rien à dire à cela ‑. c'est
l'opinion courante, donnée comme telle ;
2)
Que la déclaration des droits fut repoussée en séance secrète avant de passer
en séance publique (p. 123). Les références vérifiées, on voit que dans ce
passage, ce seul fait n'a pas sa preuve, mais qu'une et une seule des
références (Bouillé, p. 207) n'a pas d'objet. On en conclut qu'il y en a une
fausse, celle‑là justement ;
3)
Que huit jours après les journées d'octobre, 5 ou 600 députés font signer leurs
passeports (p. 139). La preuve existe et Taine l'a vue à la suite du récit de
Malouet (Mém., 2e éd., p. 346‑8) dans une note tirée des Recherches sur
les causes..., de Mounier, mais il a mis Ferrières au lieu de Malouet, encore
un « petit lapsus ».
J'ajoute,
pour être complet, l'erreur signalée, d'après Colani, page X de la préface,
encore une inadvertance insignifiante[27].
C'est
tout.
Résumons
cet inventaire : sur plus de 550 références données dans les 140 pages de
l'Anarchie spontanée, M. Aulard relève 28 erreurs matérielles, qu'il faut réduire
à 15, 6 erreurs de copie, 4 erreurs de pages, 2 de dates, et 3 coquilles
d'imprimerie ‑ moyenne honorable en somme, et que M. Aulard lui‑même,
au moins dans son livre sur Taine, est fort loin d'atteindre, puisqu'il se
trompe, dans ses rectifications, à peu près une fois sur deux.
C'est
là sinon tout, au moins le plus gros des erreurs de Taine. Croyons‑en du
moins la science de M. Aulard, qui a dû tout voir, sa passion, qui n'a rien dû
taire, et aussi sa probité de critique : quand on attaque un homme ‑ un
mort ‑ avec cette vigueur, le moins qu'on lui doive est d'être net.
On
voit maintenant comment le livre de M. Aulard est un service rendu non
seulement aux travailleurs, mais à Taine. D'autres avant Taine avaient
embrassé l'histoire de la Révolution, mais en théoriciens occupés de l'histoire
des Droits de l'Homme, du peuple abstrait, d'une idée, ‑ travail
faisable. Taine prétendit garder le cadre en changeant le sujet, jeter la
réalité de fait dans ce grand cadre vide où se mouvaient à l'aise avant lui
quelques politiciens philosophes, devant un peuple de convention, ‑
entreprise surhumaine. Il ouvrit le premier les cartons des archives, se trouva
dans une forêt vierge, prit à brassée les faits et les textes. Il n'eut pas le
temps d'être pédant, ni d'être complet. ‑ Eut‑il celui d'être exact
? Ses amis n'osaient trop en jurer. Ses adversaires le niaient d'abondant, par
exemple M. Seignobos: « Taine, dit‑il, est probablement le plus inexact
des historiens du siècle. »[28]
Le
livre de M. Aulard donne un démenti à M. Seignobos. L'œuvre de Taine a cette
rare fortune de recevoir d'un adversaire aussi partial que savant le baptême du
feu. Elle y gagne la seule consécration qui lui manque : celle des trente ans
d'érudition de M. Aulard. Chaque fait avancé par Taine aura désormais deux
garants : la science de l'auteur qui l'affirme, la passion du critique qui ne
le conteste pas. Et les plus fervents admirateurs de Taine ne m'en voudront
pas de dire que le second n'était pas inutile au premier.
Ainsi
le bloc de faits et de témoignages assemblés par Taine reste entier. Ce qu'il
raconte est vrai. Dirons‑nous, avec M. Aulard (p. 84), que c'est sans
intérêt ? Qu'il a collectionné à plaisir des « petits faits » de désordre et
conclut à tort que toute la France était troublée ? « Son procédé de
statistique sociale de l'année 1789, dit M. Aulard, est à peu près aussi juste
que si, pour donner une idée de la France en l'année 1907, on se bornait à produire
un choix des faits divers horrifiants publiés par le Petit Journal ou le Petit
Parisien. » Prenons donc, dans le récit de Taine, quelques‑uns de ces «
faits divers », et mettons‑les dans le Petit Journal en 1909.
De
mars à septembre, une trainée d'émeutes à travers la France entière : Taine
cite environ 120 cas, incendies, meurtres, pillages, etc. ; Rouen livré quatre
jours aux brigands (11‑14 juillet, p. 20) ; Lyon deux jours à l'émeute,
les barrières brûlées, la ville inondée de paysans qui viennent vendre leurs
produits sans payer l'octroi (P. 21‑22) ; à Strasbourg, l'Hôtel de ville
pris et pillé par 600 va‑nu‑pieds, chaises, tables, archives,
jetées par les fenêtres sur la place, les magistrats en fuite et 36 de leurs
maisons marquées pour le pillage (p. 72) ; l'entrée de Marseille fermée
aux soldats envoyés contre l'émeute, puis aux juges chargés d'informer (p. 289),
à Troyes, le maire, un vieux magistrat, traîné dans les rues la corde au cou,
une poignée de foin dans la bouche, les yeux crevés à coups de ciseaux, la
figure labourée de coups de pieds massacré enfin après des heures de supplice,
sa maison et deux ou trois autres saccagées (p. 88‑9).
Le
général commandant à Rennes fuyant la Bretagne, et arrêté en Normandie (p. 72),
celui de Dijon, prisonnier chez lui (p. 71), celui de Bordeaux, contraint de
livrer à l'émeute le magasin d'armes et le Château‑Trompette (p. 72) ;
celui de Caen, assiégé et capitulant (p. 72) ; un colonel de dragons
(Belzunce), égorgé ou plutôt dépecé et son cœur promené par la ville (p. 89).
A
Paris, la garde républicaine en pleine révolte, et s'assemblant chaque soir à
la Bourse du Travail (p. 29) ; la CGT, reine de la rue, dirigeant l'émeute et
publiant des listes de proscriptions, M. Briand, garde des sceaux (Barentin),
condamné à mort et hué le 23 juin « à périr de honte et de rage », au point que
M. Mandel (Passeret) qui l'accompagne en meurt de saisissement le soir même (p.
46). M. Lépine, préfet de police (Crosne), condamné à mort, et en fuite ‑,
M. de Selves, préfet de la Seine (Berthier), condamné à mort et exécuté, traîné
dans les rues, meurtri de coups et d'injures, éventré enfin, sa tête coupée,
son cœur arraché et promené par la ville derrière sa tête, dans un bouquet
d'œillets blancs (p. 60 et s.) ; et son beau‑père, de même ; et M.
Chérioux, président du Conseil municipal, de même ; et plusieurs autres, de
même.
A
la Chambre, les votes de la majorité contraints, en pleine séance, à force
ouverte, tous les jours, par les cris et les menaces de quelques centaines
d'individus enrôlés par la CGT, ayant M. Pataud pour chef de claque, une
quinzaine d'unifiés pour patrons, et dénommés: « le peuple » (chap. II, p. 45
et s.).
Voilà
quelques‑uns des « petits faits » ; je ne parle pas des gros, Réveillon,
la Bastille, les journées d'octobre. On avouera que des faits divers de cette
taille font pâlir leur premier Paris philosophique, les débats de l'Assemblée ;
Taine a cru pouvoir les mettre en première page. M. Aulard a plus de principes
: il n'en dit mot dans son Histoire Politique, même en quatrième ; comme les
philosophes d'alors, il ferme la porte du temple à la grande clameur du dehors,
la fenêtre à la lueur des châteaux qui brûlent et à la parade des têtes coupées
: faits divers que tout cela, contingences ; c'est aux « Lumières » de la
philosophie qu'il travaille, pas au grand jour du monde réel ; et c'est son
droit. Il y a là moins un parti pris de sentiment qu'une méthode et un sujet,
qui méritaient certes d'avoir leur historien ; et il est d'un intérêt
historique ‑ nous dirons plus loin pourquoi ‑d'établir la version
officielle du jacobinisme.
Mais
enfin, il ne s'ensuit pas que son histoire réelle soit à négliger ; et c'est
bien, comme l'a vu Taine, dans les contingences et dans les faits qu'il faut
aller chercher cette histoire‑là.
CHAPITRE
III
LA
METHODE DÉ TAINE
Il
y a, dans l'érudition de Taine, d'énormes lacunes. Prenant au hasard et sans
méthode, il a souvent laissé le meilleur. Tel est le second grief de M. Aulard.
Il le présente, pour les sources d'archives, sous une forme saisissante, qui
consiste à compter les cartons cités par Taine dans chaque série de
l'inventaire, et à retrancher ce nombre du total des cartons de la série : la
différence donne la mesure ‑ j'allais dire le cœfficient ‑ de la
paresse de Taine. Ainsi dans le tome 1 de la Révolution, Taine a vu 3 cartons
de la série D XIX, sur 103 ! 3 de D XXIX, sur 94 ! 37[29]
de F, sur 92 proposés !
C'est
là un procédé fort simple et d'un grand effet assurément. Nous y renoncerons
cependant pour plusieurs raisons : d'abord il suppose que Taine n'a vu que ce
qu'il cite, et ce n'est pas vrai : ainsi M. Aulard lui‑même nous dit (p.
38) qu'il utilise dans l'Ancien régime 8 cartons de D XIX : il en avait donc
vu, lorsqu'il rédigea la Révolution, plus qu'il n'en cite dans ce livre, 3.
Qu'on me pardonne cette niaiserie ‑ le contenu des cartons est très
variable, on trouve rarement à prendre partout. Par exemple : si Taine, dans
l'Anarchie spontanée, cite surtout H 1453 et 274, et pas les 1800 autres
cartons de la série H, c'est qu'il trouve dans le premier les listes des
émeutes de 1789, dressées par les intendants sur travail d'ensemble, et sans
analogue ailleurs ; dans le second, le dossier des troubles de Provence, qu'il
raconte en détail, à titre d'échantillon, ‑ autre cas unique.
Qui
oserait, grand Dieu ! traverser la cour de l'hôtel Soubise, si l'on ne pouvait
toucher à une série sans en ouvrir, voire en citer tous les cartons ‑ tel
un restaurant, où il faudrait avaler tous les plats du jour, ou s'en aller à
jeun ? Les gros mangeurs comme Taine ‑ 50 cartons cités plus de 200 fois
dans le seul livre de la Constituante, ‑ feraient encore figure ; mais
que deviendraient les petits estomacs comme M. Aulard, qui n'en cite, à période
égale, dans son Histoire politique, que neuf [30],
deux de la série C ‑ sur 563 ! quatre de D IV ‑ sur 72 ! un de D
XXIX bis ‑ sur 44 ! deux de T ‑ sur 982 ! et rien de F10 III qu'il
reproche à Taine de ne pas citer ‑ rien de H, de P, de D XIX, qu'il lui
reproche de citer trop peu...
N'insistons
pas : ni Taine, ni M. Aulard n'ont épuisé leurs sources ; comment le faire,
quand le sujet est aussi vaste ? Et à quoi bon le faire à Paris, quand on
ignore les fonds de province ? Il ne peut s'agir que d'un choix. Voyons dans
quel esprit chacun a fait le sien , essayons de comprendre les intentions, plus
que de compter les références ‑, aussi bien l'antithèse est‑elle
facile et suggestive ; et traitant le même sujet ‑ l'histoire de
l'esprit publie ‑Taine et M. Aulard semblent s'être donné le mot pour
puiser à des sources différentes.
On
peut dire, en général, que Taine cherche les témoignages personnels et privés,
écarte le plus qu'il peut les relations officielles et les pièces de
propagande, tout ce qui est écrit pour le public[31].
M. Aulard à l'inverse.
Prenons
par exemple la période de la Constituante (Taine, Révolution, t. 1. ‑ Aulard, Hist. polit., chap. I-VII). Taine
cite une cinquantaine de mémoires ‑ à peu près tout ce qui avait paru de
son temps ‑ et une trentaine d'ouvrages de seconde main ; il a vu aux
archives 49 cartons et un registre : les correspondances d'administrateurs ‑
ceux de l'ancien régime, intendants, commandants militaires (H, F7, KK1105) ‑
ceux du nouveau, administrateurs de départements, de districts (FI) ; une
enquête judiciaire (Y) ‑, quelques pièces des comités de la Constituante
(D XIX, max) ‑, en fait de journaux, deux seulement, les deux grandes
feuilles modérées, l'une de droite, l'autre de gauche, le Mercure et le
Moniteur ‑ journaux de nouvelles plus que de principes, où il cherche des
faits plus que des doctrines. Il écarte en bloc les journaux patriotes, et dit
pourquoi : l'historien n'y trouve rien à prendre ‑ « à peine s'il y
rencontre un fait, un détail instructif, un document qui évoque devant ses
yeux ‑une physionomie individuelle... » rien que « des généralités sans
substance »[32]. Et de
même, il néglige la masse des pamphlets (Bibl. Nat., Lb 27, 39, 40, etc.) et en
général tout ce qui vise l'opinion ou s'en inquiète, procès‑verbaux
officiels ou officieux avec leurs réticences calculées (séries C, élections,
Fio III, séances des districts, etc.[33],
Barère et le Hodey), cahiers, pétitions, adresses, avec leur enthousiasme de
style.
Telles
sont les règles de l'enquête, et de là ses résultats. Taine comprend son rôle
d'historien en juge d'instruction. Il choisit, questionne, confronte des
témoins ; il refait l'enquête du grand procès dont on ne connaissait guère
avant lui que la défense ou le réquisitoire. C'est une nouveauté ; personne
n'avait cité autant de témoins ni interrogé avec cette précision. Et c'est un
progrès : car ces témoins, auteurs de mémoires ou correspondants de ministres,
sont bons en général, écrivant pour leur compte personnel ou pour renseigner un
chef, non pour ameuter un public ; la plupart gens d'expérience et bien élevés,
voyant juste et racontant bien, sans grossir par effarement ni fausser par
calcul.
De
là un procès‑verbal précis et animé, d'autant plus saisissant qu'il est
rédigé avec cette évidente bonne foi qui est le trait saillant du caractère de
Taine.
Et
pourtant cette enquête bien menée reste en défaut sur un point : le crime est
avéré, ‑ l'assassin signalé, ‑ mais le motif, les moyens même
demeurent obscurs. Les figures, les scènes sont évoquées, on sait avec quelle
netteté, quel luxe de détails et de preuves, quelle sobriété de commentaires ;
et pourtant, contre la règle, on n'en est que plus dérouté. Dès le début, la
Révolution apparaît comme une crise de folie sans exemple et sans objet‑,
aucune proportion entre les causes d'ordre général et banal qui ouvrent les chapitres,
et les faits étranges et précis qui suivent : l'explosion de sauvagerie de 89, ‑
les meurtres hideux de MM. Berthier, de Belzunce, Huez, et de tant d'autres, ‑
la tyrannie inconcevable du Palais‑Royal, ‑ le grand vertige de la
Constituante, ‑ et plus tard l'enfer de 1792 à 1795, dont Taine fait un
si poignant tableau : ce beau royaume si parfaitement civilisé, cette
génération si supérieure à la nôtre en fait de goût, de culture, de politesse
au sens large et ancien du mot ; ce siècle, dont le nôtre se dispute les débris
et copie gauchement les moindres reliques comme les barbares ceux de la Rome
impériale, s'abîmant tout à coup, ‑ en quelques mois, ‑ dans le
sang et la brutalité, sous la tyrannie stupide du Caliban jacobin. On ne sait
que penser d'une telle lecture , on n'ose douter, car enfin les faits sont là,
précis, nombreux, accablants. Mais on ne comprend pas.
Et
de là les critiques ; elles portent moins sur le fait que sur l'explication, et
s'attaquent aux vraisemblances plus qu'aux preuves : La Révolution de Taine,
dit M. Seignobos, c'est « la peinture d'un duel où l'on aurait effacé l'un des
adversaires, ce qui donne à l'autre l'aspect d'un fou »[34],
‑ ou encore, reprend M. Aulard (p. 179, 304), une description de Paris
pendant le siège, sans les Prussiens.
Critique
judicieuse, je crois, mais applicable à bien d'autres qu'à Taine, et qui tient
en général au sujet qu'il traite : l'histoire politique de la démocratie
révolutionnaire. Ce sujet présente, en effet, des difficultés d'un ordre spécial,
dont il faut tenir compte.
On
peut dire que l'histoire d'un régime d'opinion donne matière à deux sortes
d'enquête.
La
première portera sur l'état légal, sur les principes avoués, les programmes
affichés, l'histoire officielle, mot né avec la démocratie et pour son usage.
Il n'est pas d'étude plus facile, on voit pourquoi : nous sommes ici devant la
scène, dans ce théâtre politique où tout est monté pour être bien vu, compris
et approuvé de « la nouvelle reine du monde », comme on dit en 89, l'opinion.
Le but de chaque personnage politique est de se faire applaudir, et son premier
soin de se faire voir, de bien mettre en valeur le rôle qu'il s'est donné. Rien
de plus aisé, dès lors, que de décrire ce rôle, de noter les paroles et les
attitudes du personnage. Voilà pourquoi tant de gens écrivent sur la
Révolution, qui n'ont pas la première notion du métier d'historien. La
démocratie officielle est en histoire ce que la ronde bosse ou le motif
d'atelier sont dans la peinture : le modèle bien drapé, bien éclairé, bien
stylé, devant lequel peut s'asseoir et s'escrimer le premier venu.
Seuls
les gens de métier sont capables de saisir au vol le geste, la démarche et la
silhouette du passant qui ne songe pas à eux, et c'est pourquoi l'histoire
politique de l'ancien régime, du temps où l'opinion n'était pas sur le trône et
la source du pouvoir ailleurs, est bien plus délicate. C'est ici seulement que
nous sommes sur le vrai terrain de la critique ordinaire, dans l'ordre des
sujets qui lui conviennent.
Mais
il est une troisième sorte d'étude politique, un troisième genre de recherches,
plus difficile encore : celle qui porte non sur la façade et l'histoire
officielle, mais sur la pratique et l'histoire réelle de la démocratie. Ce
travail‑là dépasse les moyens de la critique ordinaire, comme le premier
restait au‑dessous d'elle, et pour la même raison : il s'agit toujours du
théâtre monté devant l'opinion, mais des coulisses au lieu de la scène ; et
comme nous trouvions tout à l'heure un parti pris d'ostentation, nous nous
heurtons maintenant à un parti pris de discrétion. Nous avions trop de
documents tout à l'heure, ici nous n'en avons plus. C'est l'effet naturel d'une
situation générale, nullement d'un complot, de je ne sais quel secret convenu
et juré. Si l'on veut connaître un Pouvoir démocratique comme il est, et non
plus comme il veut qu'on le voie, ce n'est évidemment pas à lui qu'il faudra le
demander ; tenant tout de l'opinion, il est naturel qu'il ait ses moyens, sa
vie et son travail intérieurs, qu'il cache à l'opinion ; mais c'est encore
moins aux profanes, aux adversaires. Il n'existe pas de moyens réguliers, de
sources directes, dans une enquête de ce genre. Entre les frères et amis qui ne
disent rien, et les profanes qui ne savent rien, l'histoire en est réduite aux
inductions et aux conjectures.
Et
voilà ce que Taine n'a pas vu. Sans doute il n'est pas homme à se contenter de
l'histoire officielle, mais il croit pouvoir faire l'autre avec les moyens
ordinaires : en choisissant et suivant des guides honnêtes. Or, cela ne suffit
plus ici. En fait d'histoire de l'opinion, les guides honnêtes sont toujours
des guides ignorants. Il est, dans le jeu de la démocratie, tout un ordre de
faits qui restent, par leur nature même, inconnus des chroniqueurs et dissimulés
des avertis[35].
Voyez
plutôt les témoins de Taine, tous ces intendants, commandants de provinces,
évêques, notables de tous degrés ; ils assistent à la Révolution, ils n'y
comprennent rien. Ils notent les faits : les ressorts, les moyens leur
échappent. A les entendre, la cause des troubles est « l'effervescence »,
l'auteur « le peuple », le but « la subversion générale ». Taine parlera
d'après eux d'« anarchie spontanée », autant d'aveux d'ignorance. De telles
sources on peut tirer une bonne histoire de fait, montrant les actes extérieurs
et les effets de la démocratie, mais rien au delà. Malgré le nombre des témoins
et la précision des détails, cette histoire matériellement exacte est une
énigme morale, et la critique de M. Aulard reste vraie.
Elle
tient, on le voit, à des causes générales : rien d'étonnant dès lors si M.
Aulard n'est pas le premier à la faire, ni Taine le seul à y prêter. Dix ans
avant les Origines, Quinet se plaint déjà des auteurs qui donnent à la
Révolution l'aspect d'une bataille sans armée ennemie : « Il resterait en rase
campagne une armée qui s'élancerait avec fureur contre des nuages de poussière,
et combien de meurtres se commettraient dans cette mêlée ! Ce serait la démence
d'Ajax.»[36] C'est
l'idée, l'image même, de M. Aulard. Elle s'applique, en effet, à toute une
classe d'historiens dont Taine n'a fait, en somme, que reprendre en grand la
méthode et résumer les œuvres, aux historiens de fait, pourrait‑on dire,
Sauzay, Mortimer‑Ternaux, plus tard Victor Pierre, Sciout et derrière
eux la foule des érudits de province, gens savants, précis, un peu timides, qui
cherchent avant tout la vérité matérielle, sans se mettre en peine des
vraisemblances morales. Il en est de ceux‑là comme des témoins du temps.
Ils ont bien regardé, honnêtement raconté. Ils n'ont pas compris.
Ainsi,
Taine n'est pas le seul coupable. Et pourtant il devait être le seul attaqué,
et voici pourquoi : comme les historiens à grandes vues de l'école de Michelet,
il embrasse la Révolution entière, prend le phénomène révolutionnaire en lui‑même
; et, en même temps, il va au fait, aux sources, nomme, compte et cite, comme
les historiens de fait, ‑ entreprise énorme, qu'il était le premier à
tenter. Il était donc naturel que le monstre lui apparût sous un aspect nouveau.
Le premier, il le voyait d'ensemble et en même temps le voyait bien, nettement,
sans voile d'ignorance ou de complaisance, avec ses formes imprévues, ses
proportions étranges qui échappent à l'histoire philosophique et dépassent
l'histoire locale. Le premier, il a dégagé du fatras des archives et des
monographies et mis en pleine lumière le mystère de ce temps : je veux dire
l'apparition, la victoire et le règne, de la Nation jacobine, « philosophe », «
sans‑culotte », « patriote », peu importe le nom de ce « peuple politique
», dit‑il si bien, qui n'est ni un complot, ni un parti, ni l'élite, ni
le nombre, ni même, àproprement parler, une secte : où serait sa foi ? Il
prétend justement s'en passer, et change tous les six mois de pontifes et de
dogmes.
Taine
s'attache à l'histoire de la société jacobine, de cette étrange petite Cité,
qui naît au sein de la grande, y croît, y domine enfin, et pourtant n'a rien de
ses mœurs, de ses lois, de ses intérêts, de ses croyances. Il suit pas à pas le
petit peuple, raconte ses premières armes, au printemps de 89, ses premières
batailles, lé 14 juillet, le 6 octobre, sa victoire sur le roi, sa mainmise sur
l'Assemblée, puis sa lutte incessante, en 91 et 92, pour réduire et dominer
l'opinion normale, le grand peuple, désorienté, désagrégé par système l'année
précédente, et maintenu de force dans cet état de dissolution par la
constitution de 1791, grande machine abstraite qui entrave toute action
normale, sans pouvoir fonctionner ellemême. Cette conquête du grand peuple par
le petit est une curieuse et délicate opération, cent fois tentée, cent fois
manquée, réussie enfin, qui fait penser au travail des Lilliputiens ficelant
Gulliver endormi. Rien de savant, de compliqué, comme la disposition, autour
des masses inconscientes, de ce que M. Aulard appelle si bien le filet »[37]
: c'est‑à‑dire le réseau centralisé des sociétés populaires, des
sociétés de pensée d'abord, nerf et ressort du régime ‑, puis, à côté
d'elles, de tout un arsenal d'instruments bizarres, imaginés et fabriqués pour
leur usage exprès ; instruments électoraux d'abord : corps communaux, sections
et sociétés sectionnaires, comités centraux de sections ; administratifs :
comités de surveillance, agents nationaux ; judiciaires : tribunaux
révolutionnaires ; militaires : garde nationale, armée révolutionnaire, lois
enfin, dont la plus fameuse est cette loi des suspects, le code la délation
patriotique, si bien faite exprès pour les sociétés, que l'opinion ne sépare
pas son sort du leur, quand l'opinion ressuscita, après Thermidor.
De
temps en temps, la bête, d'instinct et au hasard, rue, se débat, menace de tout
casser : l'art est de manœuvrer de telle sorte que chaque effort resserre les
mailles. Et on y parvient. Le « grand- œuvre », comme dit le petit peuple en
89, s'accomplit. La victime est à terre enfin, garrottée, musclée, hors d'état
de remuer, même de geindre. Le petit peuple s'asseoit alors en maître sur le
grand corps gisant, et la saignée commence. C'est le gouvernement
révolutionnaire, le règne officiel, déclaré, des sociétés de pensée, de la
philosophie, de l'humanité, des hommes libres, de la cité nouvelle.
A
le voir ainsi à découvert, au grand jour, sans le masque anonyme qu'il n'a
jamais quitté jusque‑là, ce petit peuple est bien la plus étrange des
apparitions. Il a une physionomie, un langage, des armes même et un costume, un
culte, des idoles, des mœurs politiques enfin, tout à fait à lui, sans analogue
dans l'expérience humaine. Taine observe et note tout cela sur le vif, avec la
précision et la surprise d'un voyageur débarqué dans une île inconnue. Il nous
a fait voir le petit peuple, ce que personne n'avait su faire avant lui, les
uns faute de voir d'ensemble, les autres de regarder de près ; et c'est par là
que son œuvre fut une révélation, et marque une grande étape dans l'histoire
révolutionnaire.
Sans
doute ce n'est qu'une étape et nous ne pouvons en rester sur notre surprise.
Comment le petit peuple est‑il venu au monde et au pouvoir ? ‑
Comment se produit un prodige moral comme Châlier, Lebon, Saint‑Just ? ‑
un miracle politique comme le régime de 93, ce « despotisme de la liberté »,
disait si bien Marat ? Voilà ce qui reste à savoir, et que pas un des auteurs
de Taine, pas même le clairvoyant Mallet du Pan, ni le savant MortimerTernaux,
ne dit, nous avons vu pourquoi. Taine a‑t‑il été plus loin qu'eux
et résolu le problème ? On en peut douter. Reconnaissons du moins qu'il l'a
posé le premier, écartant par le fait même les solutions admises jusqu'à lui,
qui allaient à le nier, bien plus qu'à le résoudre. Elles se rattachent toutes
à l'une ou l'autre de ces deux grandes thèses que l'on peut appeler la thèse
des circonstances, ‑ celle des amis de la Révolution ‑ la thèse du
complot, chère à ses adversaires. Examinons‑les.
CHAPITRE
IV
LA
THESE DES CIRCONSTANCES
Ce n'est pas la Révolution qui a « commencé » ‑, elle n'a jamais agi que sous le coup de circonstances extérieures qu'elle ne pouvait même prévoir ‑, telle est la thèse de tous ses défenseurs. Elle tend à prouver : 1° que les idées, les sentiments des hommes de 93 n'ont rien en eux‑mêmes d'anormal ; que si leurs actes nous choquent, c'est que nous oublions leurs périls, les circonstances et qu'à leur place tout homme de sens et de cœur eût agi comme eux ; 2° que des sentiments si naturels ne peuvent être que des sentiments répandus, et que le terrorisme est le fait, non d'une minorité, mais de la France entière.
Or,
Taine ne dit rien de ces circonstances qui expliquent tout : Comment s'étonner
que son livre soit une énigme ? M. Aulard, au contraire, a poussé cette thèse
nécessaire plus loin que personne, et lui donne une rallonge, dite des
circonstances de guerre, qui permet à l'apologie d'atteindre jusqu'aux derniers
actes de la Terreur. On voit ainsi que l'invasion prussienne causa le massacre
des prêtres de l'Abbaye ; que les victoires de la Rochejacquelein firent
guillotiner la Gironde ; la trahison de Dumouriez consacrer la délation et
fonder des comités de surveillance, etc. Bref, à lire M. Aulard, le
gouvernement révolutionnaire ne serait qu'un gouvernail de fortune dans une
tempête, « un expédient de guerre ». C'est, je crois, lui faire injure, ‑
oublier qu'il a son principe, comme la plus légitime des monarchies, le plus
légal des Parlements, ‑ bien mieux qu'il est par excellence le régime
des principes, et que le moindre de ses agents les cite à tout propos, comme un
bon musulman son Coran. Rappelons, en quelques mots, ce Credo de la liberté.
La
Révolution, c'est l'affranchissement, puis la victoire et l'avènement du vrai
souverain, le peuple. Esclave sous l'ancien régime, il brise ses fers le 14
juillet 1789 ‑, puis il « s'éclaire », prend conscience de ses droits,
d'abord posés par la déclaration, puis faussés par une constitution bourgeoise
et monarchique ; enfin, il triomphe et règne, en fait depuis le 10 août 1792,
en droit depuis le 10 octobre 1793[38].
Alors est officiellement établi le gouvernement dit révolutionnaire :
ajournement de l'Etat « constitué », maintien de l'Etat « constituant »,
c'est‑à‑dire du règne direct du peuple sur le peuple, en attendant
la constitution de pouvoirs légaux. Le caractère de ce régime, dit bien M.
Aulard, c'est la confusion des pouvoirs ; et la raison de cette confusion,
qu'il ne dit pas, c'est qu'ils restent aux mains de leur commun maître, le
peuple. Tel est en deux mots le principe du gouvernement révolutionnaire.
C'est, on le voit, celui d'un régime nouveau, la démocratie pure ‑
directe, dit Taine ‑ qui garde au peuple l'usage de sa souveraineté, à
la différence du régime représentatif, qui la lui prend à bail, du régime
d'autorité qui la lui ôte.
Voici
maintenant le principe de la Terreur, qui est une suite du premier : si simple
en théorie, la démocratie pure l'est moins en fait. Car le peuple ne peut
administrer ni gouverner dans le détail. Il faut bien garder quelque chose, au
moins la charpente matérielle sinon l'esprit, d'un régime constitué, des
députés, des fonctionnaires, pour faire aller la machine administrative. Mais
s'il ne peut se passer de gouvernants, le peuple peut du moins garder l'œil et
la main sur eux, le droit de les changer quand il lui plaît, le moyen de les «
terroriser » sans cesse.
Et
tel est le rôle des sociétés populaires. Elles sont « l'œil du peuple »[39].
Leur fonction est la surveillance, et leur moyen la terreur. « Dès leur
institution, les sociétés populaires ont été les surveillantes des autorités
constituées et du gouvernement même ; et c'est cette surveillance qui constitue
la liberté ; car le peuple ne pouvant être toujours réuni dans les assemblées
primaires, s'est disséminé dans les sociétés partielles, afin d'avoir l'œil
ouvert sur les dépositaires du pouvoir. Voilà le caractère constitutif des
sociétés populaires »[40],
et le principe de la Terreur.
Les
sociétés sont, aux yeux des tenants du nouveau régime, le peuple même. « Le
souverain est immédiatement dans les sociétés populaires », disent les Jacobins
de Lyon[41]
: « vous attaquer en masse, c'est l'attaquer lui‑même », disent ceux de
Paris[42].
En elles réside le pouvoir constituant » par excellence, et c'est justement
pourquoi Le Chapelier demande leur suppression en septembre 1791. Elles ont,
dit‑il, fait la Révolution, renversé le despotisme ; mais une fois la
constitution votée, le règne de la loi établi, elles n'ont plus de raison
d'être, leur tâche est finie. « Les faits montrent, dit M. Aulard[43],
que l'organisation jacobine ne fut pas l'organisation d'un parti, mais celle
de toute la France révolutionnaire. » Les faits le montrent, et aussi le simple
bon sens : une fois admis que le peuple doit régner par lui‑même, comment
le ferait‑il s'il ne délibère et ne vote sans cesse ? Et voilà fondées, à
la place d'assemblées électorales et temporaires, des sociétés délibérantes et
permanentes, et ce qui s'ensuit : une correspondance qui transmette les
opinions, un centre qui les recueille ‑ la société mère. C'est
l'organisation jacobine, ou si l'on veut le « Caucus » de Birmingham, la «
machine » américaine, notre Grand‑Orient, nos cercles d'union
républicaine, notre CGT, ou telle autre société d'égaux, philosophique,
politique, ouvrière, appliquant dans son sein, à un peuple d'adeptes, les
principes de la démocratie pure, comme la société jacobine prétendit les
appliquer à la France entière en 1793. Cela va de soi, et l'organisation
résulte si naturellement du principe, qu'on se dispense en général de la
décrire. Ni Taine ni M. Aulard n'y ont songé. Qui dit souveraineté directe du
peuple, démocratie pure, dit réseau de sociétés permanentes. On ne voit pas
comment non le règne, mais l'être même du souverain serait possible sans
elles, comment il pourrait prendre conscience de soi. Il n'est de peuple
souverain, à proprement parler, que là. La démocratie pure est le régime des
sociétés, comme la démocratie parlementaire est celui des assemblées.
Tels
sont les principes, indépendants, on le voit, de toutes circonstances, de
guerre ou autres. Et c'est d'eux et non des circonstances que procèdent les
effrayants attributs du nouveau règne : le droit sans limites sur les vies et
les biens, le cumul de tous les pouvoirs dans les mêmes mains. On voit comment
: grâce à la surveillance active de sociétés, le souverain lui‑même
reste « debout » ‑ c'est le terme consacré ‑ derrière ses élus, au
lieu d'abdiquer entre leurs mains, sous la garantie de la loi, comme il le fait
sous un régime constitué. Il suit de là que ceux‑ci ne sont plus des «
représentants » aux pouvoirs assurés, mais limités par la loi ; ce sont des
agents directs, des « présidents du peuple », surveillés pas à pas, renvoyés
demain peut‑être ‑ mais pour cette raison même dieux aujourd'hui,
forts de tout le droit du peuple, qui n'a pas de bornes. Leur pouvoir sur les
autres est sans limites et sans appel, justement parce qu'il est sans garantie
pour eux, et ne se distingue pas du pouvoir même du peuple qui les tient à la
lisière. Ils restent dans la main du maître ; dès lors, pas de lois, pas de
principes à opposer à leurs arrêts: ce sont les arrêts du peuple même ; or, le
peuple est la loi vivante, le juge de la justice[44].
De
là le sens très précis du mot Révolutionnaire, mot « plus funeste à l'humanité
que celui de Trinité ou d'Eucharistie », dit Riouffe[45]
‑ mot doué d'« une puissance magique », dit Mallet du Pan 3 ; est dit
révolutionnaire tout acte, tout arrêt qui émane directement du souverain, ‑
et tous ceux du régime social ont ce caractère. Ils sont, par le fait même, au‑dessus
de toute loi, de toute justice, de toute morale reçue.
Et
c'est ainsi qu'il est des lois révolutionnaires qui violent les premières
règles de la jurisprudence, sur l'effet rétroactif par exemple, les droits et
les libertés les plus élémentaires ; des massacres révolutionnaires et dès
lors légitimes , des armées révolutionnaires qui ont comme telles le droit
d'entrer chez les particuliers, d'y faire et d'y prendre ce qu'elles veulent ;
une police révolutionnaire qui ouvre les lettres, ordonne et paye la délation ;
une guerre révolutionnaire qui est au‑dessus du droit des gens ; une
justice révolutionnaire qui se passe de défense, de témoins, d'instruction,
d'appel : à quoi bon tout cela ? le peuple juge ‑ ou du moins surveille
les juges ‑ dès lors tout est bien. Au début, le souverain opérait lui-même.
Après les massacres de septembre, il prend des commis ; telle est, d'après
Danton, son promoteur, la raison d'être du Tribunal révolutionnaire ; il doit «
suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple » et s'il avait existé,
les massacres des prisons n'auraient pas eu lieu : Maillard eût inutilement
doublé Fouquier[46].
En
somme, le gouvernement révolutionnaire, c'est‑à‑dire le régime
social, institue le règne personnel du dieu‑peuple. Et cette incarnation
a pour effet de fonder une morale nouvelle qui demande non si un acte est bon
ou mauvais, mais s'il est révolutionnaire ou non, c'est‑à‑dire
conforme ou non à la volonté présente et agissante du dieu. C'est tette
orthodoxie sociale que nos jacobins appellent en 93 le « patriotisme », les
« Caucusmen » anglais la « conformité », les Américains la « régularité »[47].
La
France eut ainsi, en 1793 et 1794, ses quelques mois de théocratie politique,
consacrée officiellement par le décret de la Convention qui met la vertu à
l'ordre du jour ‑ entendez la vertu nouvelle, c'est‑à‑dire le
culte de la volonté générale, de l'orthodoxie sociale. Mais le public,
insuffisamment « éclairé », comprit mal ; et rien n'est curieux comme
les méprises des profanes à l'endroit de cette vertu, et les efforts des
docteurs de la nouvelle loi, pour redresser leurs ouailles. Il faut lire par
exemple le discours indigné de Robespierre aux Jacobins, le 9 juillet 1794 :
croirait‑on qu'un comité révolutionnaire a pris texte du décret de la
Convention, pour coffrer les ivrognes, un jour de fête ? ‑ Contresens
moral dont l'effet prouve assez la sottise : car on a vu ce jour‑là les
bons républicains en prison, les mauvais en liberté. Et c'est ainsi, poursuit
l'orateur, que « les scélérats... ne voient dans les nobles que des
cultivateurs paisibles, de bons maris, et ils ne s'informent pas s'ils sont
amis de la justice et du peuple ». Comme si ces « vertus privées »,
si fort vantées par la réaction, avaient, en elles‑mêmes, une valeur !
Comme si même elles pouvaient exister sans « vertus Publiques » ‑ c'est‑à‑dire
sans orthodoxie jacobine ! « Un homme qui manque de vertus publiques ne peut
avoir de vertus privées. »
Et
réciproquement, « le crime ne saurait exister, là où se trouve l'amour de la
République », écrit Bernard de Saintes[48].
Ainsi l'antithèse était complète entre les deux morales. Qui sert le nouveau
dieu, le peuple jacobin, est vertueux par le fait ; qui le combat, criminel.
Thermidor
vint briser dans son plein l'essor de la mystique nouvelle, comme il parut le
jour où Tallien, à la tribune de la Convention, osa lancer ce blasphème : «
Que m'importe qu'un homme soit né noble, s'il se conduit bien ? Que me fait la
qualité de plébéien, si c'est un fripon[49] ?
» On vit les deux morales ‑ la révolutionnaire et l'ancienne ‑ aux
prises, d'étrange façon, lors des procès des terroristes : d'après laquelle
devait‑on les juger ? Grand embarras pour les juges : quelquefois la
morale sociale prenait le dessus, par exemple dans le procès de Carrier ; tous
ses acolytes, sauf deux, furent acquittés : ils avaient volé, pillé, assassiné ‑
mais révolutionnairement ‑ dès lors innocemment. Fouquier lui‑même
faillit avoir la même chance : moralement coupable, il est révolutionnairement
innocent. Mais la salle se révolta, le président Liger de Verdigny en référa
au Comité de salut publie, qui répondit en parlant d'intentions « mauvaises »,
au lieu de « contre-révolutionnaires » ‑ c'était rendre ses droits à la
vieille morale, et signer l'arrêt de mort de l'accusé[50].
Voit‑on
maintenant quelle arme terrible le régime social met aux mains de ses agents ?
Elle est l'œuvre des seuls principes. Est‑il vrai, comme le croit M.
Aulard, que les circonstances Justi . .... 1fient toutes les lois, tous les
actes révolutionnaires ? On peut lesoutenir, mais c'est une autre question. Ce
que nous affirmons ici
est que l'idée même de
loi, d'acte révolutionnaires au sens précisde 93, ‑ c'est‑à‑dire
de loi, d'acte légitimes, et pourtant violant toutes les règles de droit et de
morale les plus élémentaires, ‑ne serait pas née, sans le principe de la
souveraineté directe e tle régime qui en dérive : le régime social. Au
demeurant, l'effet le prouve : les gouvernants de 93 ne sont pas les seuls qui
aient eu sur les bras la guerre civile et la guerre étrangère ; ils sont les
seuls qui aient mis la Terreur à l'ordre du jour et la guillotine en
permanence.
Il
ne faut pas ici parler d'« excès » : son principe admis, le terrorisme est
légitime et normal, et le premier acte illégal de la Révolution est le 9
thermidor; pas non plus de « circonstances » : les circonstances rendent compte
d'un acte, d'un accident, non d'un dogme, d'une foi, d'une morale nouvelle.
Et nous sommes bien en présence d'un dogme : l'avènement d'un nouveau Messie, ‑ l'intervention sensible, actuelle, dans notre monde contingent, d'un être absolu, dont la volonté est supérieure à toute justice, dont la défense justifie toute fraude et toute violence : le peuple, nos Libres Penseurs disent la démocratie. Cette incarnation n'est ni une chimère intellectuelle, ‑ le règne du Terrorisme l'a prouvé, ‑ ni une fiction légale, pratiquement limitée par la loi : c'est une réalité concrète agissante, et c'est sur le fait même de cette présence réelle du dieu que sont fondés la morale et le droit nouveau : les pouvoirs sont illimités et confondus sous ce régime, parce que l'incarnation du dieu est actuelle et complète ; et l'incarnation est complète, parce que ce sont les sociétés permanentes qui gouvernent.
Telle
est la question préalable des principes et du régime. Les tenants de la thèse
des circonstances passent à côté sans la voir : c'est peut‑être qu'ils
sont eux‑mêmes citoyens de la petite Cité, adeptes des sociétés de
pensée, le séminaire de la religion nouvelle, où le principe de la souveraineté
directe se trouve chez lui et ne fait de question pour personne. Comme tous les
croyants, ils prennent pour acquis et nécessaires les fondements de leur foi.
Est‑il
besoin de dire qu'un profane comme Taine n'en pouvait juger de même, et que,
dans la tempête de 93, c'est le navire et ses étranges manœuvres, bien plus que
les vagues et les récifs, qui devaient fixer son regard ? On ne peut l'en
blâmer, car rien de ce qui nous vient de la petite Cité n'est de niveau avec la
nôtre. C'est un monde à part, qui a son principe, sa morale, son histoire à lui
; et rien ne prouve que le régime et les lois de ce monde‑là soient faits
pour la nôtre , l'expérience de 93 ‑ la seule tentée jusqu'ici ‑
semble même indiquer le contraire.
CHAPITRE
V
LA
THESE DU COMPLOT[51]
Car il est un fait aussi certain que le principe est clair : c'est la distinction si haut qu'on remonte, puis la divergence, puis le conflit, entre le peuple souverain des sociétés, et le peuple ‑ entre la France révolutionnaire de M. Aulard et la France tout court. Les sociétés populaires, cet organe essentiel de la démocratie pure, ne sont pas le peuple, ‑ telle est la vérité qui éclate en Thermidor. Malgré les savantes équivoques de la société jacobine, il est avéré qu'elle est une puissance à part, et que cette Puissance opprime d'un côté les élus du peuple, la Convention, de l'autre le peuple même.
La
Convention : elle désavoue la Terreur. Elle l'a votée, elle ne l'a pas voulue :
depuis quatorze mois elle n'est plus maîtresse d'elle‑même, et obéit à la
Montagne, c'est‑à‑dire à la minorité jacobine. La Terreur n'est pas
son fait, ni les épurations violentes, ni la dictature des comités. Il y a près
d'elle une autre puissance, un autre « centre », comme on dit alors, par qui
tout cela s'est fait sous son nom ‑ et c'est le centre social, la clef de
voûte du nouveau régime. Thermidor fut son coup de désespoir, la lutte qui
suivit son effort de délivrance. Elle est alors, de plus en plus ouvertement,
aux prises avec l'ennemi qu'elle n'osait nommer depuis des mois et qui est le
seul et le vrai : la machine sociale. Vive la Convention, dans la rue comme à
la tribune, veut dire à bas les jacobins[52].
Il apparaît à tous les yeux que le vaincu de Thermidor n'est ni Robespierre, un
nom, ni la Commune de Paris, un instrument, et un instrument usé depuis la
chute d'Hébert ; c'est la Terreur, tout un régime, celui des sociétés, la
démocratie directe.
Aussi
bien la société mère vit‑elle bientôt se dresser un nouvel ennemi : les
sections de Paris elles‑mêmes, enfin délivrées de leurs comités de
surveillance (19 septembre) ; ‑ car, depuis dix‑huit mois, la moindre
commune était affublée, à l'instar de la Convention, se son petit Comité de
salut public et de sûreté générale, le comité de surveillance, formé, soutenu,
dirigé par la société locale, ‑comme les grands par la société mère. La
suppression de ces comités fut le Thermidor des petites communes, le signal de
la guerre aux sociétés jacobines.
Alors
s'impose l'idée sacrilège : les sociétés populaires ‑ la démocratie même ‑
ont des tendances, des intérêts, un être à elles, qui ne sont pas ceux du
peuple. Où est le peuple en effet, dans l'assemblée électorale où tout le monde
entre et vote, ou dans les sociétés, cercles fermés, qui de fait ou de droit se
sont toujours recrutées elles‑mêmes, depuis la première société
philosophique, la première loge, jusqu'au dernier club jacobin ? Or, la société
n'a‑t‑elle pas brimé l'assemblée dès le début, sous prétexte
d'exclure des traîtres qu'elle seule désignait ? Et à la fin, ne l'a‑t‑elle
pas fermée d'office ? N'a‑t‑elle pas dénoncé ceux qui voulaient la
rouvrir, fait du terme même de « sectionnaire » ‑ autrement dit électeur
‑ une accusation, de l'appel au peuple un crime capital ? Et en effet,
l'insurrection girondine de juin 93 n'est qu'une révolte de la section contre
le club, de l'assemblée électorale, encore accessible au public, contre la
société de pensée, épurée et fermée.
A
vrai dire, la tyrannie du petit peuple sur le grand est devenue si évidente,
que lui‑même ne la nie plus. La « disette des sujets » fait son gros
souci, le fond de ses correspondances : Couthon écrit de Lyon aux Jacobins,
pour demander « 40 bons républicains, sages et probes », « une colonie de
patriotes... sur cette terre étrangère » où les patriotes sont « dans une
minorité si effrayante »[53]
; même plainte de Strasbourg, où il n'y en a pas quatre, écrit Lacoste ‑
et il y a 6 000 aristocrates à chasser[54]
; de Troyes, où, dit un pur, ils ne sont pas vingt[55],
de Besançon, où Bernard de Saintes n'en trouve pas assez pour les places[56]
; de Mâcon, Marseille, Grenoble, etc.[57]...
Pas une ville que son club ne dépeigne comme une Sodome, et sur laquelle il
n'appelle le feu du ciel ‑ l'armée révolutionnaire et la guillotine. On
exécute un village comme un homme ; Legot, envoyé par Maignet pour punir le
village de Bedouin d'avoir laissé abattre une nuit son arbre de la liberté,
écrit à son chef : « Il n'existe pas dans cette commune une étincelle de
civisme » ‑ et en conséquence, le coupable ne se trouvant pas, la commune
paya en masse : 63 habitants furent guillotinés ou fusillés, le reste chassé,
et le village brûlé tout entier[58].
Aussi
bien les purs seraient‑ils fâchés d'avoir pour eux le nombre ; ils s'en
estimeraient moins purs. On sait le fameux mot de Robespierre que « la vertu
est en minorité sur la terre », et quelles tempêtes il souleva après Thermidor[59].
« Ceux qui ne sont pas jacobins ne sont pas tout à fait vertueux », explique
Lanot[60].
Taine cite d'autres mots de ce genre qui ne sont pas des exceptions, quoi qu'en
dise M. Aulard. Cette doctrine du petit nombre des élus est au contraire l'idée
de derrière la tête de tout bon jacobin, et se produit même au grand jour au
printemps de 94, après le grand discours de Robespierre sur la vertu, le 5
février. Il n'est bruit dans les sociétés que d'épurations, d'exclusions ;
c'est alors que la société mère, imitée comme toujours par le gros des filles,
refuse l'affiliation aux sociétés fondées depuis le 31 mai. La noblesse
jacobine se ferme, la piété jacobine passe de l'apostolat du dehors à l'effort
intérieur sur elle‑même. C'est le temps du jansénisme jacobin, comme on
dira en Thermidor. Il est alors admis dans la petite Cité, qu'une société
nombreuse ne saurait être une société zélée. Les commissaires de celle de
Tournan, envoyés pour épurer le club d'Ozouer‑la‑Ferrière, en Brie,
ne lui font pas d'autre reproche : il est trop nombreux pour être pur[61].
Et
en vérité la litanie d'éloges que se font les jacobins ne va‑t‑elle
pas dans le même sens ? Ils sont les hussards, les vedettes, les grenadiers,
les sapeurs, les colonnes, les boulevards de la Révolution, ‑ les avant‑gardes
de la liberté, ‑ les sentinelles du peuple, ‑ le piédestal des
statues de bronze de la Liberté et de l'Egalité, ‑ le tribunal de
l'opinion publique, ‑ bref une élite régnante, de leur propre aveu; ‑
une poignée de tyrans! traduiront leurs sujets, après la délivrance, ‑ la
noblesse du patriotisme, une aristocratie, ‑ une institution monacale et
aristocratique, une collection d'hommes qui ressemblent aux moines, se
choisissant entre eux[62],
‑ « la caste sociétaire »[63].
Mais
alors survient le témoin clairvoyant, et derrière lui l'historien de fait, qui
constatent l'usurpation d'une minorité, et crient à la fraude. Aussi bien est‑ce
facile depuis 92. La fiction tombe à mesure que grandit l'écart entre le peuple
souverain et le peuple. L'oppression est alors, en effet, trop patente, le
petit peuple trop « épuré », c'est‑à‑dire trop réduit en
nombre et en qualité, trop visiblement embrigadé et dirigé du centre. Et de là
le grand haro de Thermidor, qui retentit tout le long du siècle, contre les «
conspirateurs » et les « tyrans ». C'est le cri de toutes les victimes du
petit peuple, et bien naturel : elles ne voient que la main qui les frappe, et
donnent un nom propre à chacun des actes, des rouages de la machine jacobine.
Danton est l'homme du massacre des prisons ; Couthon, de ceux de Lyon ;
Maignet, de ceux d'Orange ‑, Fouquier paye pour la justice
révolutionnaire ‑, Marat, pour la presse ; Robespierre, pour tout le
monde.
De
là aussi la thèse du complot. Elle a eu bien des formes, depuis la forme naïve,
avec le père Barruel[64],
dont la conspiration de mélodrame va de Voltaire à Babœuf, ‑ jusqu'à la
forme savante, qui traite du danger des surenchères et de l'équilibre des
partis, ‑ toutes communes en ceci, qu'elles mettent les hommes, les
calculs et les talents personnels au premier plan, et concluent de la tyrannie
aux tyrans.
Or,
c'est là encore une thèse à écarter, après l'enquête de Taine. Celle‑là
non plus ne tient pas compte de la nature du régime social et des nouveaux
liens qu'il crée, en principe comme en fait. En principe ‑ il n'est plus,
sous le règne direct du peuple, d'autorité quelconque, ni de droit comme celle
du seigneur, ni de fait et personnelle, comme celle du représentant, qui est
encore une autorité encore « féodale », dit si bien Rousseau. La démocratie
pure fait un pas de plus, et fonde le règne du « commissaire », nous disons du
« délégué », simple porte‑parole du peuple, qui est au représentant
ce que celui‑ci était au seigneur. Ecoutons Robespierre : « Apprenez,
dit‑il, que je ne suis point le défenseur du peuple : jamais je n'ai
prétendu à ce titre fastueux ; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela ;
je méprise quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus »[65].
Voilà parler en pur démocrate. Cette idée‑là n'est pas de l'ancien
régime, certes, mais pas du nôtre non plus. C'est le cri des « Caucusmen »
anglais : pas d'homme sauveur[66] !
On
voit le sens précis et nouveau de la « guerre aux tyrans »déclarée par la
Révolution. Elle ne promet pas la liberté au sens vulgaire du mot, qui est
indépendance, mais au sens où le prend Rousseau, qui est anarchie,
affranchissement de toute autorité personnelle, depuis le respect du seigneur,
jusqu'à l'ascendant du dernier des démagogues. Si on obéit, ce ne sera jamais à
un homme, toujours à un être impersonnel, la volonté générale.
Et
le fait est d'accord avec le principe ; la Révolution a tenu parole : elle est
une tyrannie, c'est vrai, mais une tyrannie sans tyrans, « la régence d'Alger
sans le bey », disait Malouet, « la dictature sans dictateur », disent les
jacobins eux‑mêmes[67].
Comment appeler tyrans ‑ même meneurs ‑ des gens aussi incapables,
je ne dis pas de tourner à leur profit la force qui les porte, mais même d'en
comprendre le secret ? Est‑il une seule des équipes révolutionnaires
qui ne tente d'arrêter à elle cette force, après l'avoir servie contre l'équipe
précédente, et ne se trouve à l'instant même « épurée », comme à coup sûr, sans
rien empêcher ni rien prévoir ? M. Aulard parle de tout ce que le roi « ne
comprit pas » des idées nouvelles[68].
Mais que dire des champions mêmes de ces idées ? Est‑ce que d'Epremesnil
« comprit » après les notables de 1788 ? Mounier, après le 6 octobre ? La
Fayette, après le 20 juin ? Brissot, après le 21 janvier ? Danton, après le
retour d'Arcis ? C'est toujours la même stupeur naïve quand le flot les gagne :
« Mais c'est à moi que s'arrête la bonne Révolution ! le peuple, c'est moi !
liberté en deçà, anarchie au delà ! » Les mêmes plaintes inconscientes contre
des procédés et des raisons auxquelles ils doivent le pouvoir même qu'ils
tiennent, ‑ la même brève et piteuse agonie, ‑ puis le plongeon
dans le néant, la guillotine ou l'oubli. Quelques‑uns ‑ pas
beaucoup ‑ sont morts dignement ; pas un n'a défendu comme un homme son
pouvoir et sa tête, pas même la majorité girondine, pas même le colosse Danton.
C'est qu'il n'en est pas un qui soit un homme, un caractère, qui tire sa force
de soi. Ce ne sont que des tempéraments, des forces aveugles soumises à une loi
inconnue. Michelet a dit le vrai mot : des marionnettes, que rien n'abat tant
que leur fil les porte, et qui tombent toutes seules dès qu'il casse : ce n'est
pas sur leurs jambes qu'elles tiennent.
Voilà
le fait brutal, qu'il vaudrait mieux accepter comme la loi du régime, que
railler comme son vice. N'est‑il pas constant, affirmé, à leur manière,
par les jacobins, eux‑mêmes ? Voyez les derniers, les plus « purs », ceux
qui ont guillotiné tous les autres, devant leurs juges : ils n'ont pas d'autre
défense. « J'avais des ordres », répète Fouquier à chaque nouvelle charge.
« J'étais la hache, punit‑on une hache ? » dit un autre ; ‑ pauvres
diables apeurés, que ces prétendus Nérons, qui chicanent, ergotent, dénoncent
des frères, puis enfin, acculés, accablés, murmurent : « Mais je n'étais pas
seul ! Pourquoi moi ? » C'est le cri de détresse du jacobin démasqué, et bien
juste : un adepte des sociétés, un citoyen de la petite Cité n'est jamais seul
: au‑dessus de lui plane la force collective, ce mystérieux souverain,
qui ne prend figure et voix que là. Nous sommes loin, on le voit, des récits à
la Plutarque, qui exaltent la personne humaine, et font des grands hommes les
rois de l'histoire. Avec le régime nouveau les hommes disparaissent, et s'ouvre
en morale même l'ère des forces inconscientes et de la mécanique humaine.
Ainsi
l'opinion se trompe à l'endroit des jacobins. Il y a, sous le régime social,
oppression sans doute, et oppression de la majorité ; il n'y a pas fraude, détournement
de la force commune au profit d'un homme ou d'un parti. Il n'est pas vrai que
toute minorité d'oppresseurs soit une faction ou un complot. La Terreur n'est
pas le fait de « l'intérêt particulier ». Les jacobins sont dans le vrai, quand
ils dénoncent les factions : ils ne sont pas une faction. Ils ne règnent ni
pour ni par eux‑mêmes, mais en vertu d'une force impersonnelle qu'ils
servent sans la comprendre, et qui les brisera sans effort comme elle les a
élevés.
Telle
est la vérité profonde, déconcertante, imposée de force par les faits, dont
Michelet a le sentiment quand il met le peuple audessus des hommes, et M.
Aulard quand il nie que la Montagne soit un parti. Mais Michelet est poète et
mystique, et bâtit un temple où il faudrait un laboratoire ; et M. Aulard ne
bâtit rien. Taine est le seul jusqu'à ces dernières années qui ait abordé le
problème avec sa raison et la science de son temps, et en fasse le centre d'un
livre. Son esprit curieux et actif le retourne en tous sens ; il étudie le règne
de la foule, constate celui des comparses ; s'il met une figure en relief,
Danton, Marat, c'est pour décrire en elle le type social, non le caractère
personnel ; s'il parle du parti jacobin, c'est que les mots lui manquent : mais
l'idée les corrige, et il parlera aussi de « maladie », de « virus », forces
inconscientes.
Bien
mieux, c'est sur cette idée même qu'il bâtit le plan de son livre. S'il
abandonne le récit et l'ordre des dates, et adopte ce plan méthodique, et non
chronologique, ce procédé par tableaux et analyses morales qui indigne si fort
M. Aulard, c'est justement qu'il voit les vraies causes ailleurs que dans les
faits extérieurs, ‑ concert de volontés ou concours de circonstances, ‑
et les cherche dans le développement d'un progrès social qui ait sa loi propre.
Et c'est ainsi, par tableaux et méthodiquement, que procéderont les historiens
des sociétés, M. Allier dans son histoire de la Compagnie du Saint‑Sacrement,
ce dévôt ancêtre de la société jacobine ; M. Ostrogorski, dans ses études sur
les sociétés électorales anglaises et américaines ; ‑ même M. Hauser,
dans son travail sur le compagnonnage à Dijon.
Cette
manière nouvelle de poser le problème est plus exacte, mais aussi plus obscure.
Les deux solutions reçues le ramenaient en somme à des éléments connus, l'une
aux circonstances extérieures, l'autre à des passions et à des intrigues
vulgaires. L'enquête de Taine les écarte l'une et l'autre pour mettre à leur
place une force nouvelle et inconnue. Les idées, l'histoire du petit peuple ne
sont pas de plain‑pied avec les nôtres ; la petite Cité a sa loi, son
progrès à elle, que ses citoyens mêmes ne connaissent pas, ‑ Voilà l'idée
maîtresse du livre.
Et
cette loi est déconcertante : il apparaît en 89 un peuple qui opprime le
nombre, une liberté de principe qui détruit les libertés de fait, une «
philosophie » qui tue pour des opinions, une justice qui tue sans jugement. On
voit ce miracle réalisé : le despotisme de la liberté, le fanatisme de la
raison. Telle est l'antinomie révolutionnaire. Taine l'a‑t‑il
résolue, démêlé l'origine de ces idées étranges ? Je ne le crois pas. Mais il
la pose enfin, l'accepte comme un fait nécessaire, une loi de la démocratie
pure, au lieu de la jeter une fois de plus à la tête des démocrates, comme les
libéraux honnêtes ne se lassent pas de le faire depuis plus de cent ans. Le
premier il cesse de railler pour essayer de comprendre, et demande compte de la
religion nouvelle à la loi du régime, et non aux pauvres diables qui la servent
un jour, qu'elle anéantit le lendemain, et qui n'y comprennent jamais rien.
CHAPITRE
VI
LA
SOCIOLOGIE DU JACOBINISME
La
critique de Taine nous a permis sinon de résoudre, au moins de poser fort
nettement le problème révolutionnaire. L'humanité qui tue est sœur de la
liberté qui emprisonne, de la fraternité qui espionne, de la raison qui
excommunie ‑ et toutes ensemble forment cet étrange phénomène social
qu'on appelle le jacobinisme. M. Aulard me permettra de lui suggérer cette
définition qu'il semble avoir quelque peine à trouver[69].
Taine la lui eût soufflée, tous les Français d'aujourd'hui la comprendront, si
paradoxale qu'elle paraisse ; et je la crois bonne : l'objet est bien connu, la
formule assez nette, ‑ le terme même de jacobinisme bien choisi : car si
le fanatisme en question est l'œuvre des sociétés de pensée en général, il
était assez naturel qu'il portât le nom de la plus célèbre de toutes, de la
seule qui ait encore réussi à lui soumettre, deux années durant. un grand
peuple.
Mais
enfin désigner n'est pas comprendre : et si tout le monde a tâté du fanatisme
jacobin, personne ne se rend bien compte de ses moyens de règne et de son
ressort moral. C'est un phénomène d'un ordre à part, qui sort du courant de la
vie et de l'histoire ordinaires. Taine en a l'instinct : il sent qu'il faut
autre chose qu'un érudit ‑ un philosophe ‑ pour distinguer d'abord
des facteurs ordinaires, ‑ politiques, économiques, religieux, ‑
puis décrire, puis expliquer le jeu de cette force inconnue : le fanatisme
jacobin. « Il faut, dit‑il, faire la psychologie du jacobin, pour
comprendre la Révolution de 1789 en France[70]. »
Les Origines, a bien vu M. Victor Giraud, sont une « œuvre d'histoire psychologique
»[71].
Et
ici entre en jeu cette fameuse « méthode psychologique » dont Taine fait si
grand état, et à bon droit. C'est elle qui soutient et dirige l'effort de sa
colossale enquête, ‑ qui lui permet de tirer du fatras de ses sources,
comme le métal du minerai, les « faits significatifs », ceux qui relèvent du
phénomène en question et l'éclairent, ‑ puis de rapprocher dans leur
étrange cohésion les traits du monstre, de poser en pied son portrait du
jacobin, son tableau du régime 93. Taine l'a fait en maître et le premier. A‑t‑il
été plus loin ? Sa méthode, bon instrument de recherche et d'exposition, le
mène‑t‑elle au‑delà de l'histoire descriptive, jusqu'à la
solution du problème ?
Je
ne le crois pas. Excellente pour tirer les faits et les mettre en valeur, la
psychologie de Taine faiblit à l'explication ‑, et dès lors ses qualités
mêmes se retournent contre elle, et donnent une prise nouvelle à l'objection du
duel sans adversaire : lorsque l'objet est aussi étrange, mieux on voit et
moins on comprend , et les lecteurs malveillants n'en ont que plus beau jeu à
crier à l'impossible, où ils seraient peut‑être en peine de prouver
l'erreur. Une fois de plus, l'effort de Taine reste en deçà du but. Sa psychologie
se dérobe, à cette dernière étape, comme son érudition.
M.
Aulard le proclame sans aménité ‑ c'est son droit ; mais sans le moindre
effort de critique ni d'explication ‑ c'est un tort : car cette critique,
difficile peut‑être il y a vingt‑cinq ans, est de nos jours, grâce
à des travaux connus, à la portée de tout esprit informé. Il en trouverait par
exemple les éléments, comme l'indique M. Mathiez[72],
dans le livre de M. Durkheim sur les Règles de la méthode sociologique[73].
**
On
connaît l'entreprise de M. Durkheim, si originale et hardie ; il reprend et
applique au cas particulier des sciences sociales, la thèse exposée par M.
Boutroux dans un petit livre célèbre[74]
‑ les sciences apparaissent d'autant plus tard qu'elles s'adressent à une
réalité plus haute et plus riche, plus voisine de l'homme, plus éloignée de
l'abstraction logique ; chacune, avant de s'établir pour son compte, demeure un
temps sous la dépendance de son aînée : c'est ainsi que Pascal a émancipé la
physique de la tutelle de la mécanique, ‑ Lavoisier la chimie, de celle
de la physique, ‑Pasteur la biologie, de celle des sciences chimiques. On
sait avec quelle peine la psychologie se dégage peu à peu des sciences de la
vie en général. Ces schismes se font comme de force et à regret, car l'esprit
humain cherche l'unité, et ils multiplient les lois spécifiques ; c'est
pourquoi ils sont le fait de l'expérience plus que de la spéculation, des
savants, non des philosophes, ‑ jusqu'à notre temps du moins, où une
philosophie nouvelle les explique et s'en accommode.
C'est
en s'inspirant d'elle que M. Durkheim veut continuer le mouvement, devenir le
Pasteur de la science sociale ‑ la dernière venue et la plus haute, mais
la moins avancée de toutes, ‑ dont ses fondateurs, Comte, Mill, Spencer,
font un cas particulier des sciences de l'âme.
A
vrai dire, c'est un Pasteur philosophe, qui part des doctrines plus que des
faits, et pose les règles de la méthode avant de faire les découvertes. Mais du
moins l'analogie donne une singulière vigueur à sa critique et le mène, sinon à
fonder la science nouvelle, au moins à mettre en plein jour les défauts de
l'ancienne. Ces défauts viennent tous de l'état d'enfance où la tient encore la
tutelle de son aînée, la psychologie. Il en est de la sociologie psychique de
nos jours comme de la biologie chimique du docteur Pouchet : c'est une science
mineure, elle n'a pas fixé les règles de sa méthode propre, qui n'est pas la
méthode psychologique ; et de là des défauts semblables : vague, insuffisance,
impuissance à définir son champ d'observation, à écarter les hypothèses saugrenues
du premier venu.
M.
Durkheim ne parle ni de Taine, ni du jacobinisme. Mais sa critique paraît faite
pour eux ; car Taine est en histoire le maître de la méthode psychologique ‑
et le problème jacobin, le type des problèmes sociaux. L'outil ne convient pas
au travail entrepris ‑ voilà le secret des défauts de l'œuvre. Aussi
bien est‑ce dans le livre de M. Durkheim que nous en trouverons
l'inventaire ; voyez plutôt :
L'école
psychologique, nous dit M. Durkheim (p. 110 et s.), fait trop de part aux
intentions, quand elle veut expliquer les faits sociaux, pas assez aux situations.
Elle ne voit que le calcul des hommes, là où agit une cause plus puissante, le
lent et profond travail des institutions, des rapports sociaux ‑ et de
même Taine : il dira par exemple que les sociétés populaires se sont fondées
spontanément en 1790, parce qu'on a senti le besoin de s'unir au milieu de
l'anarchie ‑ comme si un fait de cette importance pouvait être l'œuvre
d'un jour et d'un calcul ‑ et comme si, depuis trente ans et plus, des
centaines de cercles maçonniques, philosophiques, littéraires, etc.,
n'entraînaient pas toute une classe et un public aux mœurs politiques des
sociétés, et au dogme de la souveraineté directe.
Nos
sociologues, poursuit M. Durkheim (p. 123, 131), ramènent les grands faits
sociaux à des instincts individuels, par exemple la religion à un « minimum de
religiosité », inné en chacun ‑ et de même Taine : en tout rêveur
abstrait sommeille un Marat, et tous les jeunes gens sont jacobins à dix‑huit
ans[75],
‑ comme s'il y avait quelque progrès naturel de l'esprit raisonneur d'un
collégien, ou des rêves d'un vieil illuminé, au fanatisme énorme et précis d'un
tueur. On ne peut s'empêcher ici de songer au darwinien naïf, tout heureux de
savoir qu'une trompe est encore un nez, un sabot un ongle, une nageoire un
bras, un singe un homme.
Les
psychologues, dit encore M. Durkheim, prennent souvent l'effet pour la cause
dans leurs explications des faits sociaux, en mettant le motif conscient avant
l'acte ; or, les choses se passent à l'inverse, en général : c'est l'acte qui
va devant, déterminé par des causes inconscientes, la raison qui suit, pour
justifier l'acte ; ‑ et de même Taine : il confond sans cesse la logique
jacobine avec l'esprit jacobin, et ne voit pas plus de difficulté à l'un qu'à
l'autre ; ‑ comme si les sentiments suivaient toujours les principes ‑,
comme s'il suffisait de montrer la logique des seconds, pour expliquer la
présence des premiers ; et comme si les actes révolutionnaires, dans leur
logique même, ne supposaient pas un entraînement inconscient, bien plus encore
qu'une théorie limpide.
Et
ainsi de suite. L'abus est toujours le même : il consiste à faire honneur à la
perversité individuelle, d'actes inouïs, de sentiments dénaturés, qui relèvent
de causes bien autrement puissantes et profondes. A lire Taine, chaque jacobin
est l'auteur de son propre fanatisme ; les circonstances l'ont aidé sans doute,
mais indirectement, en écartant les obstacles, en détruisant par les abus
l'autorité morale, par l'anarchie l'ordre établi ; tout le travail positif
viendrait de lui.
Si
cette méthode est la bonne, elle mène à la doctrine la plus révolutionnaire de
toutes, bien plus que celle de M. Aulard, qui se contente, comme les jacobins
de 93, de jeter un voile sur les énormités. Taine, au contraire, les accepte,
les étale ‑ et en somme les nie, puisqu'il les ramène à des causes
normales. Si le fanatisme de 93 n'a d'autres causes générales, que les facteurs
ordinaires, race, moment, milieu ‑ si tous le surplus est œuvre
personnelle, Châlier n'est que le neveu de M. Jourdain, l'oncle de M.
Perrichon, le cousin germain de tant d'honnêtes bourgeois que les mêmes causes
ne rendirent pas sanguinaires. C'est un parent dont on n'est pas fier, sans
doute ‑ mais enfin toute sa perversité est de son fait : il suit de là
qu'elle mérite tous les mépris ‑et Taine ne les lui ménage pas ; mais
aussi qu'elle ne saurait mener bien loin, sans invraisemblance. On voit qu'à
pousser les choses à bout, la sévérité de Taine pour les jacobins se
tournerait, à l'égard du jacobinisme, en une indulgence auprès de laquelle la
tendresse bien connue de M. Aulard serait encore de la rigueur.
Mais
la méthode est mauvaise, insuffisante ; et c'est le bon sens de M. Aulard qui
nous crie casse‑cou. Il est de fait ‑ et d'après Taine lui‑même
‑ que cette perversité a mené fort loin ; elle est trop répandue pour
être accidentelle, trop profonde pour être personnelle. Il y a dans l'analyse
de Taine un flagrant défaut de proportion entre les causes ‑ d'ordre
normal en somme ‑ et les effets inouïs. Taine historien dément et
déconcerte Taine psychologue. Si les raisons du second sont les seules, il ne
reste qu'une hypothèse au premier : les jacobins sont des fous. Voilà ce que M.
Aulard répète à chaque page de son livre, et à bon droit. Il en déduit que des
faits si mal expliqués sont des faits impossibles, partant faux, malgré toutes
les preuves et tous les textes : c'est mal raisonner. On pouvait bien voir, et
mal comprendre ; c'est le cas de Taine.
Nous
savons maintenant pourquoi : sa méthode n'est pas fausse, elle n'est même pas
vaine ; car il est certain que les faits en question sont d'ordre psychique :
un jacobin est un homme, comme une plante est un composé chimique. On peut
faire la psychologie de l'un comme l'analyse chimique de l'autre. Mais cette
description de fait ne portera pas sa lumière avec elle. Il ne me suffit pas de
savoir que la plante se dissout en telles proportions d'oxygène, d'hydrogène,
de carbone et d'azote ‑ que le jacobin est un composé de « vertu »
abstraite et « d'arrivisme » pratique. L'union même de ces éléments, leur
synthèse, leur degré, n'est pas d'ordre chimique, ni psychique. Il faut, pour
l'expliquer, recourir à des causes d'une autre nature : la génération vivante
d'une part, l'entraînement social de l'autre.
Et
l'analogie va plus loin encore : on sait en effet quelle place les «
générateurs » font dans leur système à la manière décomposée : c'est toujours
de la corruption que naît le germe, les grenouilles de l'eau croupie, les rats
d'un vieux fromage. Or, la même faute de méthode a mené Taine à la même erreur
de fait : lui aussi fait de la décomposition ‑ en l'espèce, l'anarchie
sociale et morale ‑ le seul facteur spécial de l'ordre nouveau. C'est
grâce à l'anarchie, qui a brisé les freins nécessaires, que croît spontanément
l'« idée homicide ». Le jacobinisme vient au monde, en quelques mois
d'anarchie, comme un champignon dans une nuit d'orage ; c'est de l'anarchie que
naissent les sociétés populaires ; et la horde jacobine sort du cadavre de
l'ancienne France, comme les abeilles d'Aristée des entrailles du taureau mort.
Et
la réponse est la même ; de principe d'abord : comment donner une cause aussi
vague et négative, à un fait aussi positif et précis ? ‑ puis surtout, de
fait : vous avez mal vu. Regardez mieux : les rats étaient là avant le fromage,
les jacobins avant la Révolution. Ce n'est pas de 89, c'est de 1770, de plus
haut encore, que datent ces mœurs et ces principes étranges. Songez au grand
fait historique du dix‑huitième siècle : la venue au monde et au pouvoir,
des sociétés de pensée ; étudiez par exemple la crise sociale d'où naquit le
Grand‑Orient, de 1773 à 1780: vous retrouverez tout le mécanisme d'une
épuration révolutionnaire. Le travail qui élimina le personnel de la Grande
Loge de France est le même qui exclut la majorité feuillantine en 1790, la
girondine en 93 ‑ et c'est un travail automatique, dont on pourrait
donner la formule et dégager la loi. On découvrirait dans les sociétés
philosophiques de 1785 la même pente morale et intellectuelle, le même engrenage,
les mêmes procédés, les mêmes mœurs politiques, que dans les sociétés
populaires de 1794. Sans doute le mode ‑ niveau moral, qualité du
personnel, nature des actes, lettres des doctrines, ‑ a changé. Mais la
loi reste la même, et les « frères » polis et poudrés de 89 y obéissent avec la
même rigueur et la même inconscience que les « frères » grossiers et crasseux
de 93. Bien mieux, cette même loi de sélection et d'entraînement mécanique agit
partout où se produit le phénomène social : dans la Compagnie du Saint‑Sacrement
de 1660, comme dans les sociétés royalistes de 1815[76],
ou dans le « Caucus » de Birmingham de 1880.
Or,
Taine n'a pas dégagé cette loi. Il ne voit dans les rapports sociaux des «
frères et amis » qu'un effet particulier, et non une cause générale ‑
dans le fanatisme social, qu'un cas de psychologie individuelle. C'est lui
donner une cause à la fois trop particulière et trop faible, qui n'explique ni
son extension ni sa puissance. Taine a pourtant le sentiment de cette
généralité et de cette force ‑ son instinct est plus sûr que sa doctrine
; et de là le singulier compromis où il s'est arrêté : son livre a la forme
méthodique d'une étude générale ‑ le contenu spécial d'une histoire de
fait. C'est un traité des sociétés d'égaux, bâti avec les matériaux d'une
monographie des jacobins, ‑ faute grave sans doute : il fallait choisir,
ou plutôt séparer, exposer la loi d'abord, raconter les faits ensuite ; ‑
mais faute d'une époque et d'une méthode bien plus que d'un homme ‑ c'est
ce que MM. Aulard et Seignobos n'ont pas compris. L'indulgence de M. Mathiez me
parait bien plus éclairée : avec lui nous reconnaîtrons que l'échec de Taine
tient à son outil, la méthode psychologique ; que cet outil est le seul connu
de son temps, le seul employé encore du nôtre, par la plupart des sociologues[77].
Ce n'est pas sa faute s'il est mauvais.
Au
contraire, si une œuvre a ouvert la voie à la méthode nouvelle, c'est
assurément l'œuvre assez sincère pour laisser paraître sans retouches
artificielles les lacunes de l'ancienne : et l'invraisemblance même, le décousu
des tableaux de Taine servent mieux la vérité qu'un récit bien lié, mais de
convention ; car ils posent du moins le problème, et appellent une solution.
De
nos jours l'instrument nouveau se perfectionne peu à peu ‑ la solution se
dessine. D'excellents travaux sur les sociétés permanentes ont dégagé des lois,
ouvert une voie nouvelle. Ils ont commencé la carte méthodique d'un pays où M.
Durkheim se reconnaîtrait, et où M. Aulard, qui n'y a jamais mis le pied,
reproche à Taine, qui l'a découvert, d'errer à l'aventure : autant blâmer
Christophe Colomb d'affronter l'Atlantique en caravelle, au lieu de prendre le
Lloyd à Hambourg. Nous devons louer au contraire l'heureuse audace, et même les
erreurs et les bévues de la découverte : peu importe que Taine, abordant cette
terre inconnue, se soit cru encore dans l'histoire ordinaire, devant les cas de
psychologie individuelle ‑ qu'il ait pris les Antilles pour les Indes.
Sans lui, sans le voyage de découvertes et la remise au point un peu brutale
des Origines, nous ne soupçonnerions même pas l'existence de la petite Cité.
Nous en serions encore aux « généreuses illusions » de 89, aux « excès » de 93,
à cette littérature historique mesurée, sensée, libérale ‑ dérisoire,
qui depuis cent ans corrige peu à peu, habille, atténue l'effrayant souvenir,
et pousse sur la Révolution comme la mousse sur les ruines.
La
tâche de l'école nouvelle sera de reprendre l'étude méthodique du phénomène
social que le génie de Taine a présenté à l'Histoire. Elle a ses matériaux à
portée ‑ classés depuis dix ans par le savant et patient labeur de nos
archivistes, maniés déjà par trois générations d'historiens de fait ; ‑
son objet en vue, l'étrange vision dont Taine a déchiré le voile, sans en
montrer le sens ; ‑ son outil en main, la méthode d'un Bryce ou d'un
Ostrogorski. Elle pourra même, aux esprits soucieux de vues générales,
justifier de ses directions et de son domaine propres, grâce à la critique dont
M. Boutroux a tracé les grandes lignes, et M. Durkheim tenté une application
dans le plan des sciences sociales. Son œuvre sera d'une part l'histoire
naturelle des sociétés de pensée, de leurs lois et tendances essentielles et
constantes de l'autre le détail des conflits inévitables entre ces sociétés et
l'opinion normale, entre la petite Cité et la grande.
Elle
aura d'ailleurs ses batailles à livrer, sa lutte à soutenir ‑ lutte
ouverte sous nos yeux même par M. Aulard, et dont la mémoire et l'œuvre de
Taine devaient faire les premiers frais ; nous avons dit pourquoi : la petite
Cité, bâtie toute en façade et en vue de l'opinion, forcément secrète dans son
travail effectif, dans le jeu du « machinisme », comme disent les politiciens
de métier en Amérique, ne se laisse pas volontiers scruter de revers. Elle a
bien plus à craindre des regards d'un profane que des coups d'un ennemi, et ne
saurait permettre qu'on voie rien d'elle que ce qu'elle montre, ni qu'on en
sache que ce qu'elle publie. Or, depuis Taine, la curiosité des historiens,
celle du grand public même, est en éveil ‑, comme les phares d'un
cuirassé sur un torpilleur, elle est braquée sur le jacobinisme, sur le petit
monde des sociétés. On ne comprend pas encore, mais on voit et on suit ; et
toutes les manœuvres, les attitudes et les raisons du monde ‑ thèse des
circonstances, argument de Salut public, etc. ‑ ne feront pas prendre le
change à la critique, ni dévier le rayon.
C'est
vraiment, on le voit, un instinct de conservation sociale, qui inspire
l'attaque de M. Aulard ; et c'est pourquoi il ne manquera pas de soldats, ni
la critique d'adversaires de principes sur ce terrain nouveau.
Et
maintenant que nous connaissons l'objet, les moyens et les effets de cette
attaque, nous allons essayer d'en mieux comprendre les raisons, d'entrevoir ce
qu'on défend. Aussi bien est‑ce dans le livre même de M. Aulard,
l'Histoire politique de la Révolution française, que nous en pourrons prendre
une idée : nous y trouverons en effet sinon le chef‑d'œuvre, au moins le
spécimen autorisé et très satisfaisant d'une méthode et d'un esprit qui sont en
général trop sommairement jugés.
CHAPITRE
VII
L'HISTOIRE
DE DEFENSE REPUBLICAINE
Taine,
avons‑nous dit, a posé le problème révolutionnaire sans le résoudre.
C'est précisément une solution que nous apporte M. Aulard dans son Histoire
politique de la Révolution ; et ici encore, le choix des sources nous met sur
la voie des conclusions.
Ce
choix, très restreint, est à peu près fait à l'inverse de celui de Taine. M. Aulard
écarte, en principe, les mémoires[78].
Il écarte en fait, les correspondances. Je ne sache pas qu'il ait utilisé, pour
la période de la Constituante, celles qu'a vues Taine aux Archives (H. F7, KK
1105, B111), ni celles qu'il n'a pas vues (B°, Fie III), ni celles qui ont été
publiées depuis (celles du constituant Thibaudeau, des députés de Strasbourg,
de ceux des Côtes‑du‑Nord, par exemple). Je ne parle que pour
mémoire de son travail aux Archives : vingt‑neuf références, dont
trois venues de province.
Comme
Taine, M. Aulard ne travaille qu'à Paris. Mais Taine, du moins, consulte les
histoires locales, les meilleures, Babeau, Sauzay, constamment ; M. Aulard,
presque pas. Pour treize ouvrages de ce genre utilisés dans les trois livres de
Taine, j'en compte quatre cités ‑ et si peu ‑ dans les six
chapitres de M. Aulard Et pourtant il a passé d'un livre à l'autre près d'un
quart de siècle (1878 à 1901), plus fécond à lui seul que les trois autres
quarts en ce genre d'ouvrages.
Voilà
une terrible épuration ; c'est ici le mot, car il ne reste que les purs, au
sens de 93 : les auteurs et les sources « patriotes » ‑ procès‑verbaux
des assemblées révolutionnaires, actes et correspondances du gouvernement
patriote, de la propagande patriote, pamphlets, discours, circulaires,
pétitions, d'abord, pris quelquesuns aux Archives (D iv. C), la plupart à la
Bibliothèque Nationale (Lb 39, 40, etc.) ; puis et surtout, journaux ; encore
M. Aulard se sert‑il peu des feuilles modérées de Taine, le Moniteur et
le Mercure, citées l'une neuf fois en tout, l'autre pas une. Il préfère à
celles‑là les feuilles patriotes : celles de Loustalot, citée 57
fois ; de Barère, 32 ; de Fauchet, 29 de Robert 29 ; de Le Hodey, 26 ; puis de
Gorsas, Desmoulins, Brissot, Marat, Mirabeau, etc.
Aux
documents de cet ordre, il joindra, pour la Terreur, les actes de la Commune de
Paris, publiés par Sigismond Lacroix, et les lettres des représentants en
mission ; après Thermidor, des rapports de police officiels, ‑ toujours,
en somme, les actes publics du patriotisme.
Tel
est l'esprit des choix. Pas plus que Taine, M. Aulard n'est l'inventeur de sa
méthode : c'est déjà celle de Michelet, le chef de la grande école
révolutionnaire, dont il est un des derniers disciples. Michelet[79]
a la même méfiance des mémoires et des témoignages privés, le même dédain de ce
qu'il appelle les « pièces détachées », pièces d'archives et correspondances
surtout. S'il ne cite pas, dit‑il, c'est qu'il ne se sert que de
registres, où tout se trouve à sa date : registres de la Commune, des grands
comités, des sections, procès‑verbaux de la Convention, et tout au plus,
en dehors de ces grandes collections officielles, des « récits par
centaines venus d'autant de villes et de villages » lors des fédérations :
pièces produites ou inspirées par les sociétés locales ‑ toujours les
actes du patriotisme. Nous ne sortons pas, en somme, du même cercle bien
déterminé.
Ce
cercle paraît d'abord étroit, à côté du vaste champ de l'enquête de Taine. Mais
l'antithèse serait aussi injuste que facile ; car le point de vue n'est pas le
même, et l'entreprise tout autre. Comme Taine, M. Aulard s'attache au phénomène
révolutionnaire en lui‑même, écarte l'histoire religieuse, économique,
militaire, etc.; il le dit dans les mêmes termes[80].
Mais tandis que Taine prend la Révolution dans le fait, en pratique, au revers
des principes, c'est aux principes, à la façade officielle, que s'en tient M.
Aulard. Taine veut aller jusqu'à l'âme du vrai peuple ‑, M. Aulard note
les gestes du parti populaire. Taine fait l'histoire de l'opinion d'après ce
qui se passe ; M. Aulard, d'après ce qui se publie. L'un s'attache aux êtres
réels, aux Français de 1789 ‑, l'autre à une abstraction, les Droits de
l'Homme ‑ à une fiction, le Peuple souverain, la volonté générale. L'entreprise
du premier est sans doute plus vaste, plus passionnante, plus difficile aussi ;
le travail du second est plus achevé, plus complet, la tâche moins au‑dessus
de l'effort. Dieu me garde de dire qu'elle soit vaine ‑ mais elle conduit
ailleurs.
Où
mène un travail de ce genre ? Il est facile de le prévoir, d'après ses sources
mêmes ; je ne trouve pas de meilleur mot que le terme consacré ces années
passées, par nos politiciens : ce sera un travail de « Défense
républicaine ». M. Aulard me pardonnera de désigner ainsi, par un cas
particulier que tout le monde connaît, une règle générale de l'action
démocratique, qu'il serait trop long d'étudier en principe.
Remarquons
seulement que s'ils n'usaient pas du mot, les grands ancêtres de 93
connaissaient déjà bien la chose. Quand les actes d'un pouvoir populaire
atteignent un certain degré d'arbitraire et deviennent oppressifs, ils sont
toujours présentés comme des actes de défense commune, de salut public. Cela se
conçoit : car le peuple devra endosser ces actes, s'il ne les a ni désirés
ni accomplis ; ainsi le veut le régime : un pouvoir populaire qui se respecte
n'agit qu'au nom du peuple, il est le peuple. Or, le peuple ne demandant rien,
force est de se réclamer de ce qu'il « ne peut manquer » de demander, formule
courante en 89, de sa « volonté supposée », disent à merveille nos
théoriciens modernes, c'est‑à‑dire de son salut. Le salut public
est la fiction nécessaire, dans la démocratie, comme le droit divin, sous un
régime d'autorité.
Et
cela se justifie : la première condition pour sauver la République, ‑ on
dit en 89, dans le même sens, « la patrie », ‑ c'est‑à‑dire
la cause de la justice et de la liberté, n'est‑elle pas de défendre ses
partisans, les bons républicains, les bons patriotes, et de détruire ses
ennemis, les réactionnaires, les aristocrates ? Et contre les ennemis des
principes, tous les moyens ne sont‑ils pas bons, à commencer par l'oubli
des principes ? Est‑il une justice pour les ennemis de la justice,
une liberté pour les esclaves ? Si on voile, en 94, « les statues de la justice
et de la liberté », c'est pour mieux défendre ces divinités contre les
mécréants qui les attaquent.
Telle
est la thèse de la défense. Elle paraît avec la démocratie même. Dès le 28
juillet 1789, l'un des chefs du parti de la liberté, Duport, proposait de
fonder un comité des recherches ‑ on dit plus tard de sûreté générale, ‑
qui pût violer le secret des lettres, et enfermer les gens sans les entendre.
C'était rétablir les lettres de cachet, moins de quinze jours après la prise de
la Bastille, mais au nom du salut public, et contre les ennemis de la liberté.
Rien de plus naturel, dès lors, aux yeux des philosophes, entraînés depuis
trente ans à ce genre de dialectique. La motion fut votée et fit fortune, comme
on sait. Et c'est ainsi que l'oppression d'autorité chassée au nom des
principes par la grande porte, l'oppression de salut public rentrait aussitôt
par la petite, du fait des circonstances.
C'est
en somme dans cette différence d'étiquette et d'accès que réside le grand
progrès du nouvel arbitraire sur l'ancien. L'oppression d'autorité est de
principe, de droit, l'oppression de salut public, de fait. Les lois de défense ‑
toutes les lois révolutionnaires ont ce caractère, ‑ sont, leur nom même
l'indique, des lois de circonstance. M. Aulard insiste là‑dessus dans son
Histoire politique, et avec grande raison, je crois. Cette différence théorique
est d'ailleurs ‑ l'expérience l'a montré ‑ pratiquement négligeable
: car si le despotisme de principe se fonde sur la volonté de Dieu, le
despotisme de circonstance se justifie tant qu'il se trouve des « méchants »,
comme on dit en 93, qui menacent les principes, des esclaves qui les ignorent ‑
et c'est un sérieux bail. Sans doute le second a plus d'égards pour l'amour‑propre
du citoyen, pour sa dignité d'homme ; mais il en a moins, les faits le
prouvent, pour sa tête ; et il semble que la sûreté de fait perde d'un côté
tout ce que la liberté de droit gagne de l'autre. Ce « despotisme de la liberté
», comme dit Marat ‑ le terme consacré en 93 est « la liberté publique » ‑
a détruit plus de libertés particulières, enfermé, dépouillé, tué plus
d'innocents, que tous les droits divins du monde. La fameuse loi du nombre même
ne l'arrête pas : car enfin rien n'assure que le nombre sera libre, le peuple
démocrate. Et si, par aventure, il ne l'est pas, ne faut‑il pas
l'arracher, malgré lui, au fanatisme et à l'aristocratie ? La thèse est poussée
au plus loin en juillet 1794, où pour sauver le peuple idéal, la volonté
générale, on guillotine le peuple réel, les particuliers. Elle donna lieu à la
Convention, après Thermidor, à des discussions singulières et dix fois reprises
dans les mêmes termes : « Liberté de la presse! liberté d'opinion! » crient les
thermidoriens, « ce sont les premiers des droits de l'homme ! » ‑ « C'est
vrai, mais vous les avez », répondent les terroristes : « Citez la loi qui les
supprime ? Et n'est‑ce pas pour elles, au contraire, qu'on a tout fait
? »‑ « Et qu'importent les lois ? Voyez le fait : est‑il encore
quelque part, et dans la Convention même, un atome de liberté ? Où est‑ce
qu'un mot, un regard, une rancune ne mène pas son homme à l'échafaud ? »
Paroles audacieuses en ces jours‑là, qui font courir un frisson dans
l'auditoire encore hébété par la Terreur, comme une bouffée d'air libre au fond
d'un cachot. Il voudrait applaudir, mais les terroristes le font taire d'un
mot : « Je demande, dit le jacobin Caraffe, si c'est pour les patriotes ou pour
les aristocrates que l'on réclame la liberté de la presse[81]
? » Et voilà nos gens redressés. Que dire à cela ? C'est l'argument décisif,
dès le temps des Duport et des Target. La Révolution s'est faite sur cet
argument‑là. Pas un membre de l'Assemblée qui ne lui doive sa carrière,
l'excuse des fraudes qui l'ont porté au pouvoir, des brutalités qui ly ont
maintenu. Et l'on baisse la tête, on passe à l'ordre du jour, pour recommencer
le lendemain. La célèbre assemblée, dont la qualité maîtresse n'était pas la
subtilité d'esprit ni le sens du ridicule, y perdait ses journées et ne sortait
pas du dilemme.
Et
en effet, le dilemme est embarrassant pour des patriotes, c'est le dilemme
entre les deux morales ‑ la morale personnelle et la morale sociale ‑
dont nous avons parlé déjà ; et les principes sont pour Caraffe. Abandonner la
thèse de défense, les lois d'exception, l'argument de salut public, cest
renoncer à la Révolution même. Tyrannie de fait au service de la liberté de
principe : Voilà toute la Révolution. Renoncez à la première : la seconde périt
aussitôt. Et la raison en est qu'elle est de principe, qu'elle n'est pas de ce
monde, et dès lors ne peut y régner que par la fraude et la force. Elle est née
dans un monde à part, le monde des sociétés de pensée, loges, clubs, sociétés
populaires, peu importe le nom. C'est la petite Cité, une petite république
parfaitement démocratique, mais isolée et fermée, où l'on fait de la politique
loin des affaires, de la morale loin de l'action ; où tout le bagage de la vie
réelle, expérience et croyance, intérêts et devoirs, tout ce qui est tourné
vers l'action et l'effet, n'entre pas . il n'y aurait que faire, et
encombrerait sans profit. On ne vient là, par hypothèse, que pour « penser »,
pour « s'éclairer », non pour agir et vivre, et c'est justement pourquoi les
chimères de Jean‑Jacques, l'égalité et la liberté pures, s'y trouvent si
bien chez elles. C'est là leur pays d'origine. A défaut du « peuple de dieux »
pour lequel légifère Rousseau, elles s'arrangent à merveille d'un public
d'idéologues. Ce n'est pas en Corse ni en Pologne, à Rome ni à Sparte, chez les
Hurons ni les O'Taitiens, qu'il faut les chercher : c'est dans la Cité des
philosophes, partout où une vingtaine de gens s'assemblent à date fixe avec
présidents, secrétaires, correspondances et affiliations, pour discuter et
voter par principe sur le bien public. Voilà la patrie nouvelle.
Cependant
il est arrivé qu'elles sont sorties de leur pays natal, que le petit peuple a
conquis, asservi le grand, et lui impose ses lois. Mais aussitôt ont commencé
les proscriptions, les spoliations et les meurtres ; car les lois de la petite
Cité ne sont pas faites pour la grande. Le code des droits de l'homme ne
convient qu'aux citoyens du monde de la pensée, non aux habitants du monde
réel. Dans le monde réel, la patrie jacobine sera toujours en danger, obligée
par conséquent d'user de violence pour se maintenir : au premier relâchement
de la surveillance et de la contrainte, la foule reviendrait d'elle‑même
aux intérêts particuliers, c'est‑àdire à ceux de la vie réelle.
Voilà
ce que sent le petit peuple tout entier, depuis le plus en vue de ses orateurs
jusqu'au plus anonyme de ses agents ; et voilà pourquoi il tient tant à la
thèse de défense. Elle est la condition même, la raison d'être de son règne.
Pas une pétition, un pamphlet, un discours patriote qui ne s'en inspire. Elle
est le thème ordinaire de toute la littérature révolutionnaire.
CHAPITRE
VIII
L'OPINION
SOCIALE
0r, les sources de M. Aulard ‑ procès‑verbaux, journaux, pamphlets patriotes ‑ sont justement les actes authentiques du patriotisme, rédigés par les patriotes, et la plupart pour le public. Il devait y trouver partout en vedette la thèse de la défense ; il y avait là, sous la main, toute faite, une histoire de la Révolution, présentant à côté de chacun des actes du « peuple », depuis les massacres de septembre jusqu'à la loi de prairial, une explication toute prête, d'après le système de la défense républicaine.
C'est
cette histoire qu'il a écrite. Elle n'a pas le défaut de celle de Taine,
puisqu'elle est une explication, par définition même. Nul danger
d'invraisemblance ici, de disproportion entre les effets et les causes ; nulle
tentation d'abandonner l'ordre des dates et le récit, pour prendre ce pis‑aller
des tableaux, qui est un aveu d'ignorance, un parti pris de constater sans
comprendre. Chacun des actes du « peuple » a son motif bien qualifié : la cause
de l'attaque de la Bastille ? les mouvements de troupes ; des journées
d'octobre ? le dîner des gardes du corps ; des massacres de septembre
? l'arrivée des Prussiens à Verdun ; du 31 mai ? le discours d'Isilard ;
de la guerre aux prêtres et aux nobles ? leurs conspirations. Trahisons de la
cour, intrigues des nobles, égoïsme des bourgeois, puis les « circonstances de
guerre » : voilà, en gros, l'agresseur, cet adversaire effacé par Taine dans le
grand duel dont parle M. Seignobos.
Le
rétablir, ériger en face de la défense républicaine un ennemi de taille à
justifier ses actes, telle est la tâche de la propagande jacobine, ‑
tâche lourde, à première vue, qui suppose un énorme et continuel travail
d'ajustement entre cet antagoniste indispensable souvent si chétif et si
lointain, et sa puissante victime.
Un
tel travail serait au‑dessus des forces d'un homme ou d'un parti : il se
fait de lui‑même, dans une machine sociale bien montée. Cest le résultat
peut‑on dire automatique de la correspondance établie entre la société
mère et ses filles au sujet du bien public ; action des filles sur la mère
d'abord : chacune lui fait part de ce qu'elle sait d'utile à la cause ; et de
là un premier triage des faits dans le sens de la défense. Puis, action du
centre sur la circonférence : la société mère puise dans les lettres des filles
la matière des circulaires qu'elle leur envoie régulièrement pour « former » ou
« fonder » l'opinion, comme on dit alors, c'est‑à‑dire fixer
l'orthodoxie du jour, la « conformité », ‑ second triage. On juge de ce
que peut devenir la vérité de fait, après ces lavages successifs, dans une
société très vaste, où la correspondance est énorme le choix des exemples
copieux, et très entraînée, où « le zèle du bien public » fait mentir sans
scrupule et croire sans examen.
Cest
proprement là ce qu'on appelle, en 93, le travail de l’« instruction publique »,
premier devoir et premier souci d'un bon patriote. L’instrument qualifié de ce
travail est la société jacobine, et son premier but, d'établir et de répandre
la thèse de défense.
Elle
n'a même pas tardé, par l'émeute d'abord, puis par la loi, à se faire de cette
instruction publique un monopole. Plus de journaux, de pamphlets même, en
dehors d'elle. Il y a une loi, (23 mars 93) qui condamne à mort l'hérétique ;
une autre (25 juillet 93) qui, en immunisant les clubs, donne carte blanche, à
l'orthodoxe en fait de diffamations et de calomnies. Ainsi le maître est libre
et sans concurrent. De plus, il a une bonne férule : l'élève, ‑ le
public, ‑ sait qu'il faut bien écouter la leçon, car il y va de sa tête :
derrière le club qui le dénoncera, il y a le comité révolutionnaire qui le
décrétera, l'armée révolutionnaire qui l'arrêtera, le tribunal révolutionnaire
qui le guillotinera, ‑ « les formes acerbes », comme on dit alors :
c'est simple, rapide, légal - et décisif, on le voit, pour l'esprit fort qui
demanderait des précisions, ou l'égoïste qui se rassurerait mal à propos sur le
danger de la patrie.
On
voit que si la thèse est nécessaire au régime, le régime possède, pour soutenir
la thèse, des moyens spéciaux : et l'historien se trouve ici devant un cas
d'erreur de l'opinion sans analogue, il ne s,agit pas des causes naturelles, ‑
ignorance, inquiétude, souffrance des masses : elles ne sauraient produire, à
point nommé, d'aussi grosses erreurs ; mais encore moins d'une cause factice, ‑
mensonges lancés par un parti pour justifier ses actes : elle ne saurait les
répandre aussi loin, les soutenir si longtemps. Seule, la machine sociale qui
dirige l'opinion du petit peuple et s'impose à celle du grand est capable
d'accomplir le miracle ; on sait quels tours de force elle peut faire,
soit qu'il s'agisse d'étouffer ou de grossir les nouvelles, de silence ou de
propagande.
Le
silence fait sur des actes énormes n'est pas le trait le moins curieux de cette
étrange époque. La France put souffrir de la Terreur, ‑ on peut dire
qu'elle l'ignora ; et Thermidor fut d'abord une délivrance, mais ensuite une
découverte : on allait, pendant les mois suivants, de surprise en surprise.
D'abord, ce fut le procès et l'acquittement, le 14 septembre, des « 132 Nantais
», arrêtés pour le seul crime d'être des notables de leur ville et traînés dix
mois de prison en prison, où 38 moururent de misère. Puis la lecture à la
tribune de la Convention, par Merlin de Thionville, des pièces à conviction
d'une noyade près de Bourgneuf, ‑ 41 personnes, 2 hommes, dont un aveugle
de soixante‑dix‑huit ans, 12 femmes, 12 filles, 15 enfants, dont 10
de six à dix ans et 5 à la mamelle, enlevés en pays insurgé, embarqués un soir
sur le bâtiment le Destin, capitaine Macé, et jetés dans la mer, à la hauteur
de Pierre‑Moine, par ordre de l'adjudant général Lefebvre[82] ;
‑nouvelle révélation pour le public ; et ainsi de suite... On sait ce que
les procès de Carrier, de Fouquier, de Billaud, de Lebon, de Lacombe, etc., lui
réservaient de surprises, en ce genre, sur ces actes étranges, dont les plus
fameux massacres des siècles passés ne sauraient donner l'idée : car ils sont
exécutés de sang‑froid, légalement, sur tout un pays, pendant des mois.
C'est la « Saint-Barthélemy permanente ».
Et
pourtant, on peut dire que l'opinion les ignore : elle est comme anesthésiée.
Jamais, sous aucun régime, elle ne le fut à ce point. On connaît les lois, les
actes, non. L'arrestation des 132 Nantais remonte à neuf mois, la noyade de
Pierre‑Moine, à dix, etc. C'est, d'abord, qu'il ne se publie, ne s'écrit,
ne se dit plus rien, sous peine de dénonciation et de mort, sans le visa des
patriotes, cest‑à‑dire des jacobins ; puis chez les jacobins eux-mêmes
ces faits sont éliminés mécaniquement par le jeu de la correspondance.
Par
contre, la machine lance et grossit les nouvelles utiles, aussi sûrement
qu'elle étouffe les autres et par les mêmes moyens. Il ne faut pas se figurer
la France de 1793 comme la Rome de Néron, vasta silentio. Il y a une
opinion au contraire, et la plus bruyante qui ait jamais fatigué les oreilles
d'un gouvernement : l'opinion des sociétés. Si l'on ne dit mot des noyades
à Paris en mai 1794, le dernier village sait de bonne source en juillet 1789 ‑
le « bruit public » le répète de toutes parts ‑ que la reine a fait
creuser une mine sous la salle de l'Assemblée[83],
il sait aussi que la noblesse jette les blés dans la mer pour affamer le Tiers
état. L'« inquiétude sur les subsistances », si utile dès 1789 au parti
démocrate, figure en 1794 parmi les « principes » que professe tout bon
jacobin[84].
Aussi bien « l'inquiétude », en général, est‑elle le signe même du
patriotisme. Le bon patriote est un homme inquiet par état, quiconque se
rassure est suspect. Les circulaires des jacobins ne sont qu'une série de cris
d'alarme ; c'est à son degré d'inquiétude qu'ils mesurent la vigueur de
l'esprit public. Voici quelques lignes d'un rapport de Saint‑Just qui
donneront une idée des prodiges accomplis en ce genre : « En 1788, Louis XVI
fit immoler 8 000 personnes de tout âge, de tout sexe, dans Paris, dans la rue
Mêlée et sur le Pont‑Neuf. La cour renouvela ces scènes au Champ de Mars
; la cour pendait dans les prisons ; les noyés que l'on ramassait dans la Seine
étaient ses victimes ; il y avait 4000 prisonniers ; l'on pendait par an 15 000
contrebandiers ‑, on rouait 3 000 hommes, il y avait dans Paris plus de
prisonniers qu'aujourd'hui » (26 février 1794)[85].
Cela est dit à la tribune de la Convention ‑ applaudi ‑ imprimé ‑
envoyé aux moindres communes ; et les sociétés commentent et embellissent , et
les frères croient tout ; et personne ne hausse les épaules : on risquerait sa
tête.
Après
Thermidor, cette inquiétude permanente est ce qu'on reproche d'abord aux
jacobins. « D'où vient le mal, dit Clausel à la Convention, le 19 septembre
1794 ? C'est qu'il y a eu des hommes dans cette assemblée dont le patriotisme
feint exagérait tous nos dangers. » On connaît l'étrange vitalité de calomnies
énormes et célèbres comme le pacte de famine ou les tortures de la Bastille, si
puissamment lancées qu'elles vivent encore, sans l'ombre de fondement. Jamais
un homme, un parti, un journal n'aurait fait de tels tours de force : mais ce
ne sont que des jeux pour la machine sociale.
Le
plus fameux effet de l'inquiétude est la « grand'peur », qui fit armer dans les
huit jours, en juillet 1789, toutes les communes de France, pour repousser des
brigands qui n'existaient pas. Panique provoquée, mensonge lancé à plaisir par
le centre ? Sans doute, et il faut bien que la chiquenaude vienne de là. Mais
le vrai prodige est dans l'entraînement forcé des sociétés, qui maintient en
haleine, et aux ordres du centre, un peuple d'adeptes peu nombreux sans doute,
mais trié, chauffé, docile aux moindres suggestions, crédule aux plus gros
mensonges, prêt à tous les actes et agissant partout de même. Les émissaires
payés par le duc d'Orléans ou un autre pour jeter la panique dans les villages
auraient perdu leur peine, s'ils n'avaient trouvé partout un groupe de «
patriotes » dûment exaltés, tout prêts à les croire et à courir aux armes,
comme on l'attendait d'eux.
Autre
effet des mêmes causes : la famine de 1788, simple phénomène d'opinion ; elle
n'eut pour origine première ni la disette ni la menace de disette, mais
seulement la persistance anormale des faux bruits, qui finit par troubler les
marchés, et affoler acheteurs et vendeurs en pleine abondance.
Mais
les moyens favoris de l'inquiétude sont les raisons élastiques, impossibles à
évaluer : la puissance ‑ sans effet, les projets ‑ supposés, de la
réaction ; la colère du peuple contre les traîtres, ou, quand elle manque trop
visiblement, son intérêt bien compris ‑ qui sont justement en question ‑,
tout cela rentre dans la fameuse catégorie des conspirations. On sait quelle
place elles tiennent dans la thèse de défense.
On
persécute les prêtres à Auch[86]
? C'est qu'ils conspirent, dit la « voix publique ». On ne les persécute pas à
Chartres ? C'est qu'ils sont sages. Allez au fait. Combien de fois la thèse ne
se retourne‑t‑elle pas de point en point ? On (les jacobins, seuls
maîtres de la publicité) dit à Auch que les prêtres conspirent ? C'est qu’on
(les jacobins) les persécute. On ne le dit pas à Chartres ? Cest qu'on les
laisse en repos. Mettez, en 1794, un vrai jacobin, Lebon par exemple, à Caen,
et un modéré, Lindet, à Arras : et soyez sûr que le lendemain, à Caen,
l'aristocratie, jusque‑là paisible, aura « relevé sa tête altière », et
qu'à Arras elle rentrera chez elle. Où menace‑t‑elle après
Thermidor ? Partout où il reste une société terroriste.
Tel
est le travail de la défense. Il n'est pas œuvre d'homme ou de parti, mais
effet naturel du jeu de la correspondance sociale, qui a la vertu de produire
une opinion populaire d'une espèce nouvelle : ‑ artificielle, en ce sens
qu'elle s'établit par des discussions de principe, se fixe par des votes,
c'est‑à‑dire tout autrement que l'opinion réelle, formée lentement
au contact des faits ; et de là ses caractères singuliers : précision, vigueur,
ensemble étranges, erreurs énormes, par omission ou par altération ; ‑
naturelle, spontanée, en ce sens qu'elle n'obéit qu'à ses lois propres, jamais
à une direction particulière, et reste collective, impersonnelle, comme
l'opinion réelle , et de là sa force, j'allais dire sa sincérité.
Et
c'est ainsi, sans complot impossible, sans perversité invraisemblable, par le
seul jeu de la correspondance sociale, que s'élabore au sein de la petite Cité
le vaste système de mensonges dont la politique de défense a besoin pour se
soutenir.
**
Il
est, dans le système de la défense, deux rôles sacrifiés, deux patriotes à
plaindre, car ils font métier de précision et de vérité : le juge et
l'historien.
Nous
savons, par l'expérience de ces dernières années, quelle épreuve est un procès
de défense républicaine pour le juge, pris entre des dossiers vides et des
charges énormes, entre les cris d'embastillés sans cause et les ordres du
prince. Ses devanciers de la grande époque connurent de bien autres angoisses.
A vrai dire, la loi faisait beaucoup pour eux sous le régime, dit des «
assassinats judiciaires », qui supprime l'appel (17 août 92), la preuve
(17 septembre 93) et la défense (22 prairial an II). Cependant, malgré de si
grandes facilités, la tâche est encore lourde. C'est un lieu commun dans le
petit peuple que de railler les scrupules, la lenteur de ses juges. Quelle
différence, en effet, entre les désirs, les prévisions et la réalité ! Marat
demande 170 000 têtes ; Collot 12 à15 millions ; Guffroy trouve qu'il y aurait
assez en France de 5 millions d'habitants[87],
etc. ‑boutades de journalistes, à vrai dire ; mais les hommes d’Etat sont
encore exigeants : Maignet évalue à 12 ou 15 000 le nombre des Provençaux
arrêtés, son secrétaire Lavigne à 9 ou 10 000 celui des têtes à abattre, et
c'est même la raison qu'ils donnent l'un et l'autre au Comité du salut public
pour obtenir un tribunal révolutionnaire sur place : il faudrait toute une
armée, des vivres, des étapes réglées, pour mener ces 15 000 prisonniers à
Paris ‑ grande et inutile dépense d'hommes et d'argent[88].
Le
comité se rend à ces raisons et nomme la commission d'Orange. Mais quoi ! Elle
n'exécute que 40 personnes au plus par jour, 382 en tout, dans ses 44 séances[89].
A Paris même, Fouquier, ne fait guère mieux : il est tout heureux d'arriver au
chiffre de 450 têtes par décade[90].
Juges
et jurés n'y suffisent plus. Il y en a qu'on guillotine comme modérés ;
d'autres deviennent fous ; d'autres se grisent pour l'audience ; Fouquier lui‑même
s'énerve, et voit la Seine en rouge ; et pourtant il faut bien soutenir le
labeur de la défense.
On
imagine alors pour s'aider de curieuses pratiques, ‑ par exemple le «
moutonnage » : le « mouton » est l'agent installé à demeure au milieu
des prisonniers, pour saisir au vol et provoquer au besoin le mot, le geste,
qui les enverra à l'échafaud. Il y a aussi l'« inoculation », qui consiste à
transporter dans une prison un prisonnier d'une autre, où il y a déjà eu
complot : dès lors la moindre plainte, le plus léger indice, devient un signe
de révolte, une ramification du complot ‑ le moindre canif pris sur
prisonniers, une preuve. On a d'autres moyens encore ‑ par exemple le
zèle d'un guichetier patriote, comme celui du Luxembourg, Verney, qui s'entend
par mille taquineries à exaspérer les prisonniers ‑ le mouton se charge
du reste.
Cependant,
il y a encore des prisons désespérantes de patience, qui ne veulent pas
conspirer, Saint‑Lazare par exemple. Les patriotes prennent alors les
devants, le mouton scie un barreau, suppose un plan d'évasion, et dresse sa
liste. Il y a bien, dans son roman, quelques petites invraisemblances : par
exemple il fait passer sur une planche, à vingt‑cinq pieds en l'air au‑dessus
d'une ruelle, l'abbesse de Montmartre qui a soixante‑douze ans, et Mme de
Meursin, qui est paralysée des deux jambes. Mais n'importe ‑, elles
furent condamnées l'une et l'autre et portées à l'échafaud. Ce complot‑là
donna trois fournées, de 25, 26 et 27 têtes : ainsi moururent Chénier, Roucher,
le premier Président du Parlement de Grenoble, M. de Bérulle ; la femme de
celui de Toulouse, Mme de Cambon, pour avoir refusé de dire où se cachait son
mari ; un petit Maillé de seize ans : « Il en a bien quatre‑vingts pour
le crime ! » dit le président du tribunal. Ce crime était d'avoir jeté un
hareng pourri à la tête du guichetier Verney[91].
Tels
sont les suprêmes efforts de la défense, alors que le paradoxe est poussé à ses
extrêmes limites.
La
tâche de l'historien ‑ libelliste ou orateur ‑ est aussi rude que
celle du juge, mais différente. Le juge cherche le minimum de preuves qu'il
faut à une opinion renseignée, mais bien entraînée et triée, et de bonne
composition, ‑ l'opinion sociale ; l'historien, l'explication que réclame
le grand public, plus difficile, mal entraîné, mais ignorant et jugeant de loin
; ‑ d'où la différence des moyens : pour le juge, ce sont les mauvaises
raisons ‑, pour l'historien, le silence. Mais on ne peut tout omettre, et
c'est alors qu'on fait entrer « le peuple » : les bruits sont faux, les
actes déplorables ; mais le peuple a cru aux bruits, accomplis les actes. C'est
là déjà un procédé classique de la propagande ; il a ses inconvénients déjà
signalés : car enfin qu'est‑ce que ce peuple sur qui on rejette tous les
gros crimes de la Révolution, le peuple du 10 août ? A t‑on même le droit
de parler de peuple, d'opinion populaire, en 94, sous le régime du « filet » de
M. Aulard ? N'est‑ce pas raisonner des goûts sédentaires d'un prisonnier
dont on vient de compter les grilles et les verrous ?
Mais la méthode a ses bons côtés : d'abord, elle a un air objectif, une attitude à la fois modeste et ferme, qui sont très satisfaisants ; puis elle atteint pratiquement le même but que la justification directe : car si le peuple croit, veut une chose, le sens commun nous dit qu'il est au moins naturel de la croire et de la vouloir. Le sens commun a tort, nous avons dit pourquoi: entre la cause naturelle et l'intrigue particulière, il y a, en fait d'histoire de l'opinion, un troisième ordre de causes, celles qui naissent du jeu de la machine : les causes sociales. Mais, jusqu'ici du moins, celles‑là ne comptent pas , et dès lors, la thèse du complot ne se soutenant pas, la place reste libre pour les causes honorables et naturelles qu'il plaît de trouver : patriotisme exalté, souffrance excessive, etc.
Et
telle est la méthode de M. Aulard. Il a fidèlement copié la grande fresque à la
David, que les sociétés remettaient chaque jour sous les yeux de leurs adeptes.
On y voit le peuple ‑ une grande figure nue, tout à fait impersonnelle et
un peu banale ‑ affrontant le glaive en main les furies déchaînées du
fanatisme et de l'aristocratie. Il nous restitue d'un bout à l'autre de la
Révolution la thèse de défense, résultat de l'immense et inconscient travail
de la correspondance sociale: silence sur les victoires gênantes, Hondschoote,
Wattignies ; silence sur les massacres, l'oppression universelle : pas un mot
des guillotinades, fusillades, noyades, persécutions de tout genre. Lyon se
révolte ? Fédéralisme, jalousie de la province contre Paris ‑ mais
Châlier n’y est pour rien. La Vendée ? Fanatisme, royalisme, révolte contre la
conscription ‑ mais de la violente persécution religieuse des mois
précédents, pas un mot. Les fameux comités de surveillance, les pourvoyeurs de
la guillotine ? Je ne vois qu'un fait à leur charge : il y eut, parait‑il,
des comités de villages où les curés entrèrent par fraude et eurent
l'indélicatesse d'en profiter pour forcer les gens d'aller à la messe[92].
Les journées de septembre ? On dit que les Prussiens sont aux portes, ou plutôt
que le peuple le croit et en est affolé, ce qui est vrai du petit peuple, très
douteux du grand ; on ne dit pas que la moitié des égorgés sont des
femmes, des enfants, des vieillards inoffensifs, que les égorgeurs sont trois
cents coupejarrets payés ‑ et voilà l'équilibre de la défense rétabli.
Enfin
et surtout, la personnification du « peuple » ‑, il parait à tous
les tournants : le roi refuse, le 5 octobre, de signer la déclaration des
droits. « Alors Paris intervint » (p. 58) , ‑ le 28 février 91, « le
peuple » se met en tête que le donjon de Vincennes communique par un souterrain
avec les Tuileries, et que le roi va se sauver par là ; et il s'en va démolir
le donjon de Vincennes. Heureusement, La Fayette court après lui et l'arrête en
chemin (p. 108). ‑ Le roi veut aller à Saint‑Cloud le 18 avril
1791. « Le peuple l'en empêche » (p. 115) ‑ et ainsi de suite. Cette
épopée du grand « On » est résumée à merveille dans le livre de M. Aulard
contre Taine (p. 169‑177). En septembre 1792, « On a vu la royauté
impuissante... on s'en indigne »... et on la renverse. Six mois après, de
nouveau, « on s'inquiète, on craint que les Girondins n'aient pas l'énergie
nécessaire... », on les proscrit.
Il
est évident que la critique arrêterait un historien de fait à chacun de ces on
pour demander : qui, on ? Combien ? Comment assemblés ? Comment représentés ?
etc. Elle sait ce que c'est que 500 ou 2000 artisans, ou paysans, ou bourgeois,
elle ne connaît pas on, « le peuple », ou « Paris », ou « la Nation ». Elle ne
peut souffrir l'anonyme et le vague ; dès que l'attroupement se forme, elle
veut voir, compter, nommer ; elle demande qui est ce bon patriote anonyme qui
lance une motion opportune ? Qui, cet autre, là‑bas, qui l'applaudit à
chaque mot ? Qui, ce troisième, qui s'improvise orateur du « peuple » ?
Il
est certain que M. Aulard ne pose jamais de ces questions. Lui en ferons‑nous
un reproche ? Ce serait aussi injuste que de lui reprocher le petit nombre et
le choix exclusif de ses sources. M. Aulard n'est pas un historien de fait. Il
est l'historien de la défense républicaine, c'est‑à‑dire le
restaurateur d'une fiction, formée selon des lois et dans un sens à part: les
lois de la propagande sociale, de l'opinion du petit peuple.
CHAPITRE
IX
LE
MYSTICISME DU PEUPLE
Si
l'on a bien compris ce qui précède, on jugera maintenant de la portée et de
l'intérêt d'une telle œuvre.
Il
est très facile ‑ un peu puéril même ‑ de critiquer la thèse de
défense, en tant que vérité objective. Il est clair, en effet, qu'elle est
imposée par la situation, qu'elle est « de style » sous la plume ou dans
la bouche des patriotes, qu'elle est la première règle de leur propagande, la
condition même de la fiction populaire dont vit le régime. Et voilà pourquoi
Taine et les historiens de fait ont écarté en bloc et d'instinct tout ce qui
vient d'elle. M. Aulard a fait précisément le contraire dans son histoire
politique. Il s'est attaché exclusivement à la littérature de la défense et
nous a restitué la thèse dans sa pureté et son entier.
Il
faut lui en savoir gré, car cette thèse. nous l'avons déjà dit, n'est pas
l'œuvre voulue d'une intrigue ou d'un homme, ais l'œuvre inconsciente et
naturelle de la machine jacobine, c'est‑àdire d'un régime et d'un esprit
‑, et c'était évident à première vue: la puissance d'un homme ne saurait
produire des effets de cette taille. Système, fiction, battage, si l'on veut ;
n’oublions pas que ce système se soutint des années, ‑ qu'il accrédita
des mensonges énormes, fit passer des actes inouis, ‑ qu'il fut professé
par des milliers de gens qui ne se connaissaient pas, ‑ avoué, de gré ou
de force, par des millions d'autres ; enfin, qu'il donna naissance à un
mysticisme d'un ordre nouveau : ce mysticisme du peuple, que Taine a décrit
s'il ne l'a pas expliqué ; une thèse de cette force, même absurde ‑ surtout
absurde ‑ n'est pas un mensonge vulgaire. Elle est par elle‑même un
fait historique, un fait social, nous l'avons dit, et mérite d'être expliquée ‑
et pour commencer, exposée.
M.
Aulard l'a fait, le premier peut‑on dire ; non certes que l'histoire de
défense date de lui, ‑ elle est vieille comme la démocratie. Cependant
ses devanciers, Michelet et les autres, l'avaient repris à leur compte, tirée
de leur tête, ‑ Michelet, d'ailleurs, avec un sens de l'esprit jacobin
qui tient de la divination ; mais enfin ils ont refait à leur manière le
plaidoyer que les acteurs du drame avaient fait avant eux. M. Aulard a plus de
critique : il va le chercher dans les écrits du temps, le demande aux jacobins
d'alors ; et voilà ce qui fait la nouveauté et la valeur de son livre.
Une
entreprise de ce genre avait ses avantages et ses dangers. Ses avantages
d'abord : la bonne méthode de M. Aulard devait porter de bons fruits. Il est à
noter, en effet, que s'il n'est pas seul à écrire l'histoire de défense, c'est
lui qui la pousse le plus loin ‑ jusqu'au bout. Tous les autres sont
restés en chemin : l'un au 10 août, l'autre au 31 mai, un autre à la mort
de Danton, selon ses idées personnelles. Il y a toujours un point, dans le
progrès de la Révolution, où l'historien passe brusquement à la réaction et
déclare que la nation a été jusque‑là, mais pas plus loin ; le reste est
le fait d'énergumènes, de conjurés et de tyrans. « Non, s'écrie Quinet, ce
n'est pas la nécessité des choses qui a fait le système de la Terreur, ce sont
les idées fausses. »[93]
Seul
peut‑être avec Louis Blanc, M. Aulard accepte, en bloc, toute la
Révolution, ‑ même Robespierre, Lebon, Carrier, ‑ même les trois
derniers mois de la Terreur. Mais, tandis que Louis Blanc ne doit cette
attitude qu'à la violence de ses opinions, M. Aulard la doit à la sûreté de sa
méthode. Il est clair en effet, pour qui juge d'après les textes et non d'après
des raisons de sentiment, qu'on est en présence d'un seul et même phénomène
historique, de 1788 à 1795. Ce sont, d'un bout à l'autre, les mêmes principes,
le même langage, les mêmes moyens. On ne saurait mettre d'un côté, comme la
voix du peuple, le patriotisme de 89, de l'autre, comme le mensonge
d'intrigants, celui de 93. Le quatrevingt‑neuvisme est une position sage
peut‑être en politique, indéfendable en histoire ; et c'est ce que M.
Aulard, en cela d'accord avec Taine, a fort bien vu.
Mais
il est un danger bien grave à écrire l'histoire de défense : c'est qu'on la
prend au sérieux, pour vérité objective ‑ et rien n'est plus fâcheux :
car alors l'historien se trouve devant la littérature de défense, dans la même
posture que l'adepte bien entraîné, le bon patriote, devant la conformité »
sociale du jour ; toute critique disparaît ; et l'effet de cette orthodoxie
passive est de faire entrer dans l'histoire le nouveau dieu politique du régime
social : le peuple.
C'est
surtout dans notre histoire officielle que sévit aujourd'hui cette idée
mystique.
Je
ne saurais mieux comparer la place qu'elle y tient qu'à celle de la providence
dans le manuel des collèges de jésuites du temps de Rollin. Il s'agit de part
et d'autre de notions, d'êtres, pris hors du domaine de l'histoire, l'un à la
théologie, l'autre à la politique abstraite ; humanisés, alors que ce ne sont
point des hommes ; introduits enfin d'autorité, à plaisir, à la place des
causes naturelles, dans la trame des faits.
La
providence a d'ailleurs cette grande supériorité sur le peuple, qu'elle reste
en somme ce qu'elle est, d'ordre surnaturel : il n'y a pas de fausse providence.
S'il plaît à l'historien d'attribuer les revers du grand roi par exemple,
Hochstedt et Ramillies, au courroux d'en haut, le lecteur peut bien hausser
les épaules et chercher pour son compte : c'est, en fait d'histoire, une pieuse
façon de ne rien dire ; ce n'est pas un mensonge.
Il
n'en est pas de même du peuple : car il existe une contrefaçon du peuple, de
l'opinion, ‑ le peuple des sociétés de pensée, la petite Cité, ‑
qui, lui, a une action directe, permanente, tangible. Attribuer au vrai les principes
et les actes du faux, au peuple de Paris, par exemple, les massacres de
septembre, c'est plus qu'un aveu d'ignorance : c'est un contresens historique,
à l'appui d'un mirage politique ; ce n'est pas omettre la vraie cause, c'est la
remplacer par une fausse. Et voilà comment le nouvel anthropomorphisme du dieu‑peuple
est bien plus nuisible à la saine critique, et, en fait d'enseignement, bien
plus dangereux pour l'esprit de la jeunesse, que l'ancien.
Je
crains que M. Aulard ne soit un peu de cette religion‑là, du moins, son
livre contre Taine le ferait croire. Il lui était permis, en effet, de faire
l'histoire de la défense d'après la littérature de la défense ; eest l'objet de
son Histoire politique et un grand service à rendre à la critique. Il n'avait
pas le droit d'interdire à Taine ni à personne d'écrire l'histoire de fait ; ou
du moins, s'il le tente, ce ne peut être en critique : ce n'est plus le savant
éditeur de la thèse de défense qui parle ici ; c'est le croyant, le dévot du
peuple en soi, l'orthodoxe de la Libre Pensée. Son abrégé de la thèse de
défense, où il jette si bravement son Credo à la face de la critique, est à cet
égard bien significatif. Il y a dans cette audace de foi je ne sais quel
souffle d'un autre âge ‑, on croit lire le Discours sur l'histoire
universelle de la providence nouvelle.
Mesurez‑vous
maintenant toute l'énormité du crime de Taine ? Il est de ceux qui ne se
pardonnent pas : c'est un sacrilège. Taine a renversé l'idole, mis en morceaux
le grand fétiche de la Révolution : le peuple. Il l'a fait brutalement,
naïvement, en homme de bon sens plus qu'en critique, sans saisir la profondeur
ni la portée du culte, sans en démêler les origines. Ce n'est pas le Renan de
cette religion‑là : c'est son Voltaire, un Voltaire qui aurait plus de
savoir, plus d'honneur et moins d'esprit. Et derrière Taine, une foule
d'érudits ont envahi le temple profané, ont retourné, ramassé, décrit les
morceaux du dieu, avec la même irrévérence: eux non plus n'ont pas compris.
Mais
l'idole est restée par terre. La thèse de défense se tire des actes officieux
du patriotisme. Elle s'accommode encore des actes officiels, du moins sous le
règne des patriotes. Mais les questions de fait, la vérité de fait, ces faits
divers, ces contingences pour lesquelles M. Aulard n'a pas assez de mépris, la
tuent. Elle est trop frêle pour porter ce fardeau‑là, et la preuve en est
le soin que prend M. Aulard de l'en décharger.
Et
justement toute l'œuvre de Taine, énorme et déconcertante vérité de fait,
allait à l'en accabler. Faits tirés des histoires locales, qu'on ne lit pas ;
des mémoires, ou il y en a tant d'autres ‑, des monographies, qui
regardent ailleurs ; des cartons d'archives enfin, où ils dorment depuis cent
ans, Taine les rassemble de partout, c’est toute sa méthode ; les range
par familles psychologiques, c'est tout son système les serre dans le plus
nerveux, le plus pressé des styles, c’est en général, et sauf quelques
éblouissants éclats de colère, toute son éloquence; et les jette tels quels
dans l’histoire, à l'ébahissement des lecteurs et au grand dommage de la thèse
de défense, où ils tombent comme un pavé dans un mécanisme de précision.
Il
n'était, en pareil cas, qu'un parti à prendre : ôter, broyer la pierre, à tout
prix. Cela ne se digère pas comme les blâmes éloquents, les douloureuses
réserves d'un historien libéral, ne se met pas discrètement au panier, comme
les trouvailles d'un érudit de province. Il faut recourir aux moyens violents, ‑
et M. Aulard s'est dévoué. Il a pris le pic et la pioche, et s'est mis à
l'œuvre, vérifiant et démentant fait par fait, ‑ parti désespéré, qui
prouve à lui seul la grandeur des intérêts en cause : car il faut avouer que le
procédé en lui‑même est regrettable et tendrait à acclimater chez nous,
après trois cents ans de politesse, les mœurs un peu sauvages des humanistes
allemands du quinzième siècle. Il tendrait surtout, s'il était imité, à arrêter
net le progrès de l'histoire. Est‑il besoin de dire que cette critique
toute négative est toute stérile, que la vérité de l'histoire ne gagne rien à
compter les erreurs des historiens, et que la seule manière de réfuter
utilement est encore de faire mieux ?
Mais
enfin ce livre n'est pas, comme on l'a trop dit, l'œuvre d'une rancune isolée ,
il n'est pas un accident, un fait divers dans l'histoire révolutionnaire. Il
est l'œuvre d'une école et d'une situation plus que d'un homme ; il devait
venir et vient à son heure, marquant l'apogée d'une crise que des talents
moyens auraient prolongée longtemps, et que le génie de Taine a précipitée, en
jetant bas le laborieux édifice de la défense, et tuant sous lui, du même
effort, la vieille méthode psychologique. Voilà ‑ quelle que soit
d'ailleurs la valeur du livre de M. Aulard, ‑ ce qui donne un intérêt et
une portée à son entreprise.
CHAPITRE
X
LE
DILEMME
Ainsi
la question reste ouverte et le problème sans solution : d'un côté, une
explication qui ne se soutient qu'à force d'omettre et d'atténuer ; de l'autre,
des faits d'autant moins explicables qu'on les connaît mieux. Il faut choisir
entre la vraisemblance et la vérité, ‑ tel est le dilemme que les travaux
des vingt dernières années ont poussé à l'extrême.
D'une
part, en effet, l'école de défense, avec ses derniers tenants, MM. Aulard,
Seignobos, Chassin, Robinet, etc., a fini par se décider à travailler d'après
les textes, ‑ travail utile qui nous donne enfin la teneur authentique de
la thèse, mais lui ôte par là même sa dernière apparence de valeur objective.
De l'autre, l'érudition daigne sortir de son domaine classique, le Moyen Age,
pour s'occuper de la Révolution au grand profit de l'histoire de fait, et, il
faut le dire, à l'honneur de Taine : car si elle a beaucoup ajouté à ses
Preuves, elle n'a pas changé ses cadres. Ils résistent à l'avalanche de faits
nouveaux, qu'y a jeté le travail de la fin du siècle. Ses tableaux, ses
analyses restent vrais dans leurs grandes lignes, et comme en un bon classement
d'histoire naturelle, les spécimens nouveaux viennent s'y ranger d'eux‑mêmes.
Mais enfin, si ces cadres n'ont pas vieilli, ils restent insuffisants et ne
dépassent pas l'histoire descriptive ; et ce supplément de preuves et de
faits vient encore épaissir le mystère qui demeure au fond de l'œuvre de Taine,
et en général de toute bonne histoire de fait.
Verrons‑nous
la fin de cette crise ? Je le crois, mais à deux conditions : la première est
de nous mieux garder du fléau de toute curiosité, l'indignation. L'histoire
ordinaire mène à une explication, ‑ l'histoire de la Révolution, neuf
fois sur dix, à un verdict. Elle est honnête sans doute, ‑ je ne parle du
moins que de celle‑là, ‑ mais il n'en est pas de moins curieuse, ni
qui s'arrête plus volontiers à l'absurde : ne pas comprendre est encore une
façon de condamner. Les actes de la Révolution sont des pierres de scandale que
les uns voilent en fils respectueux, que les autres exposent en juges sévères,
mais que personne ne songe à examiner en curieux.
Or,
c'est grand dommage, car ils en valent la peine. Il est certain que si les
trois derniers mois de la Terreur, par exemple, ‑ mai, juin et juillet
1794, ‑ n’étaient pas malheureusement les plus odieux de notre histoire,
ils en seraient les plus intéressants. Alors, en effet, fut tentée une
expérience morale, politique, sociale, vraiment unique dans le cours des
siècles. Le mystérieux fond de l'âme humaine, sous l'action de causes encore
mal connues, a mis alors au jour des actes, des sentiments, des types, sans
exemple jusque‑là. Depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qu'ils
se battent et se tuent, je ne pense pas qu'on s'y soit jamais pris ainsi. Je ne
parle pas tant du degré de la « Saint‑Barthélemy permanente », ‑
éminent, c'est entendu, ‑ que de la manière. Mais pour s'étonner, il faut
garder son sang‑froid ; et comment ne pas le perdre devant des actes
aussi infâmes que le procès de la reine, aussi dénaturés que les assassinats
judiciaires, l'universelle délation, et toutes les dégradantes pratiques du
règne de la peur ? On y parviendra pourtant, quand on aura compris
l'automatisme des lois de la machine sociale, quand on aura vu quel tri, quel
dressage forcé subit la matière votante qui y entre, et comment ces êtres
inhumains, un Chalier, un Marat, un Carrier, ne sont que les produits mécaniques
du travail collectif. Alors on ne commettra plus cette faute de peser le
produit social au même poids que l'être personnel ; alors on verra qu'il y a là
plus à comprendre qu'on ne pense, ‑ plus à déplorer aussi, ‑ et
moins à maudire.
La
seconde condition est que la critique nous débarrasse enfin du fétiche
révolutionnaire, le peuple ‑, qu'elle le renvoie à la politique, comme
la providence à la théologie, et donne à l'histoire de défense, dans le musée
des mythes religieux, la place dont elle n'aurait pas dû sortir. Si nos
historiens ne l'ont pas fait encore, c'est que l'anthropomorphisme du peuple
est plus récent, plus spécieux aussi que celui de la providence. Il en imposait
encore du temps où l'on distinguait mal, au revers des principes, le jeu de la machine
sociale et les lois de la démocratie pratique. Taine et M. Aulard sont des
historiens de ce temps‑là, des historiens d'ancien régime.
Mais
notre génération n'a pas la même excuse. Depuis dix ans, elle a vu se fonder le
régime nouveau, en fait comme en droit ; elle a vu, avec le règne du
« bloc », la tyrannie d'une société succéder au conflit des partis, les
mœurs politiques de la machine remplacer les mœurs parlementaires. Elle a vu la
morale verbale de presse et de tribune des sociétés de pensée ‑ justice,
vérité, conscience, etc. ‑ aux prises avec la morale réelle. Et
maintenant le grand œuvre touche à son terme. A la place des forces morales
défaillantes, demeure seul, pour soutenir le corps national, ce mécanisme
social qui l'enserre désormais, et dont il lui faudra maintenant subir la loi
fatale. Nous avons un pied dans l'engrenage. Déjà la première équipe sociale ‑
la maçonnerie radicale ‑ tombe sous le mépris, entre le loyalisme qu'elle
n'a plus le droit d'invoquer, et les surenchères de l'équipe suivante ‑
le syndicalisme politique qu'elle n'a plus le droit de contredire. C'est la
première étape ; y en aura bien d'autres.
Espérons,
du moins, que cette génération profitera d'une expérience chèrement achetée
pour comprendre enfin ce qu'elle ne peut empêcher. Alors finira la crise de
l'histoire révolutionnaire.
Alors
aussi, justice sera rendue à nos deux historiens ; on peut même prédire, ce me
semble, en quel sens, et que chacun sera prisé des savants de demain, tout
justement pour ce que blâment ceux d'aujourd'hui.
A
Taine, on saura gré de l'intraitable sincérité qui lui a fait tenir cette
gageure : affirmer l'invraisemblable, détruire les explications admises, sans
pouvoir les remplacer, renoncer aux fausses raisons, sans tenir les vraies, ‑
défi de la vérité au sens commun, dont les récentes attaques prouvent assez
l'audace. Il en fallait, certes, pour se risquer ainsi, seul et à tâtons, sur
la foi des textes et des faits, si loin du gros des idées acquises. Mais enfin
Taine a tenu ses positions ‑, déjà même il n'est plus seul : une enquête
comme celle d'Ostrogorski vient puissamment confirmer la sienne. Bien mieux,
l'essor des théories sociales donne à son travail un sens et une portée que lui‑même
ne soupçonnait guère. S'il n'a pas fondé la méthode nouvelle, c'est lui en
somme qui lui a ouvert les voies, et il était plus difficile de rompre avec les
vraisemblances convenues que d'expliquer les invraisemblances de fait, de poser
le problème que de le résoudre. Son effort restera un exemple de liberté
d'esprit et de probité intellectuelle, et son œuvre un modèle d'histoire
sincère.
Le
mérite de M. Aulard sera tout à l'inverse. On sait quel renom d'orthodoxie
radicale, de « pureté de principes », dirait un jacobin de 93, s'attache à son
œuvre. Je ne pense pas que nos arrière‑neveux aient à réformer un
jugement si bien assis, du moins quant à la lettre. Mais ils en changeront
l'esprit, et du blâme feront un éloge : car cette étroitesse même sied à
l'historien de la défense, et tourne, sinon à la gloire de l'auteur, du moins à
l'utilité du livre. M. Aulard, dit‑on, n'écrit pas un mot, ne cite pas un
texte qui n'aille à son but : le succès de ce vaste système de contre‑vérités
qu'on appelle la défense républicaine : c'est vrai. Mais l'excès même de cette sollicitude
est une qualité : d'abord parce que cette fiction, est l'œuvre collective et
automatique de la machine, qu'elle a un intérêt et un rôle social, une réalité
objective, puis parce que seul un vrai jacobin peut nous la restituer
dignement. Le profane le plus intelligent est inférieur ici au plus obtus des
« frères », car il reste tenté de revenir à la réalité, de juger les
choses en elles-mêmes ‑ en danger par conséquent de perdre le vrai point
de vue. Il semble même que jusque dans l'école de défense, les devanciers de
M. Aulard aient gardé quelque chose de cette fâcheuse liberté d'allure et de
jugement. M. Aulard le leur cède à bien des égards. Il n'a pas l'élégance de
Mignet, ni le coup d'aile de Michelet, ni la flamme de Quinet, ni la belle langue
d'aucun. Mais il est leur maître à tous en fait d'orthodoxie jacobine. Avec
lui, on est certain de tenir la version « patriote », qui n'est pas toujours si
facile à saisir, même avec des guides sûrs, comme Fauchet, Brissot, Marat,
Saint‑Just ; et c'est par là sans doute que son œuvre restera utile et
consultée.
Ainsi,
Taine et M. Aulard serviront chacun à sa manière l'histoire de demain,
l'histoire sociale de la Révolution : l'effort du premier sera pour elle un
exemple, le livre du second un document.
IV
LE
GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
CHAPITRE PREMIER
L’objet
de ce recueil[94] est de
mettre à la portée des recherches l'ensemble des actes généraux du gouvernement
révolutionnaire (août 1793‑août 1794). Il nous faut, pour en justifier
les limites et l'intérêt, rendre compte de la nature et de l'esprit de ce
singulier régime, ‑ exposé sommaire, indispensable à l'étude même de nos
sources, qui sera repris et complété dans notre dernier volume.
La date initiale que nous avons choisie ‑ 23 août 1793 ‑ est celle du décret de la levée en masse, qui met tous les Français en réquisition permanente, corps et biens, pour le salut commun, - c'est‑à‑dire réalise la fiction sociale d'une volonté collective unique substituée non plus en droit, mais actuellement et en fait, à chacune des volontés particulières. C'est l'acte essentiel du nouveau règne, acte de socialisation dont les lois de la Terreur ne seront que le développement, et le gouvernement révolutionnaire le moyen. Il institue une expérience politique et économique sans seconde jusqu'ici. Dans l'ordre politique, c'est le gouvernement du peuple par lui‑même, la démocratie directe : serf sous le roi en 89, libre sous la loi en 91, le peuple passe maître en 93 ; et, gouvernant lui‑même, supprime les libertés publiques qui n'étaient que des garanties à son usage contre ceux qui gouvernaient : si le droit de vote est suspendu, c'est qu'il règne ; le droit de défense, c'est qu'il juge ; la liberté de la presse, c'est qu'il écrit , la liberté d'opinion, c'est qu'il parle. Nous n'insistons pas sur cette doctrine limpide, dont les proclamations et lois terroristes ne sont qu'un long commentaire.
Sa
contre‑partie, son pendant économique est le socialisme. La collectivité
fait désormais ses propres affaires et se passe des particuliers. Par la
suppression du commerce des grains (3‑ 11 septembre 1793), elle
socialise les réserves de l'agriculture ; par le maximum partiel (29 septembre
1793), puis général (24 février 1794), l'activité du commerce ; par
l'universelle réquisition des bras et des talents (16 avril 1794), l'effort de
production lui‑même : c'est la fin du régime personnel pour le peuple
comme pour le prince ‑ aux champs, ateliers et comptoirs, comme au
Louvre.
Quand
le peuple est sur le trône, c'est lEtat qui tient boutique.
Ce
régime s'est qualifié lui‑même l'« ordre révolutionnaire », le «
dogmatisme de la raison », le « despotisme de la liberté » ; on peut
ajouter : le « supplice du bonheur ». Il était nécessaire au salut de la
France, disent ses apologistes, d'après ses promoteurs ; sans ces remèdes
énergiques, l'étranger prenait Paris, ‑ c'est une hypothèse que nous ne
discuterons pas. Mais les Français d'alors étaient apparemment d'un autre avis,
puisque le système exigea un si prodigieux déploiement de moyens de contrainte
qu'il en reçut son nom : la Terreur. C'est à ce fait assez évident que
nous nous tenons, et au problème qu'il pose, le seul aussi bien qui nous
concerne, s'il est vrai que le rôle de l'histoire soit d'expliquer ce qui fut,
non de deviner ce qui aurait pu être. Le règne de l'impersonnel est un enfer ;
la démocratie ‑ prince impersonnel ‑ gouverne à rebours ; l’Etat ‑
peuple impersonnel ‑ travaille à perte : voilà les deux grandes vérités
que nie la doctrine de la Révolution et que démontre son histoire. Comment le
paradoxe put‑il s'imposer à la révolte du bon sens d'abord, ‑ puis
des droits et des intérêts, ‑ durer dix mois, se prolonger deux ans ?
C'est
qu'il n'est pas un paradoxe partout, ni pour tout le monde. Il a sa vérité,
qu'il faut discerner sous peine de ne rien comprendre au phénomène
démocratique. A bien regarder, la lutte est engagée depuis 1789, depuis l750,
entre deux ordres sociaux plutôt qu'entre deux doctrines ou deux partis. Avant
d'être un idéal, la démocratie est un fait : la naissance, le progrès
d'associations d'un ordre à part, ‑ les « sociétés philosophiques »,
disait‑on, ‑ les « sociétés de pensée », dit‑on mieux
aujourd'hui ; leur essence est en effet la discussion verbale et non l'effort
réel, ‑ leur but, l'opinion et non l'effet. De cette inversion de
principe résulte à l'égard de la société une orientation inverse, dont nous
avons indiqué ailleurs les lois essentielles[95].
Nous reviendrons dans notre dernier volume sur le curieux phénomène de la «
philosophie » de la « Libre Pensée », qui mérite l'attention des sociologues,
car c'est le seul peut‑être de tous les faits de leur ressort qui soit
pur de tout alliage religieux, économique, ethnique, etc. : la Libre Pensée est
la même à Paris et à Pékin, en 1750 et en 1914 ; et cette identité de nature
dans des milieux si divers tient à certaines conditions d'association et de
travail collectif, dont le Contrat de Rousseau donne la formule, et la moindre
loge de 1780, ou société populaire de 1793, le spécimen. Nous n'insistons ici
que sur les extrêmes conséquences du phénomène : la production par entraînement
intellectuel et sélection sociale d'un certain état moral, d'abord, puis d'un
ensemble de tendances politiques, qui pour être réfractaires par essence aux
conditions de la vie et de la société réelles, n'en sont pas moins le fait d'un
groupe, le résultat d'un travail collectif, aussi inconscient, aussi objectif
que la coutume ou le folklore. La législation terroriste est si peu l'œuvre de
théoriciens isolés, ou de politiciens concertés, que les principaux décrets de
la Convention ne viennent bien souvent que consacrer le fait accompli : tel est
le cas de la loi des suspects (17 septembre 1793) appliquée par les sociétés de
Pontarlier le 10 septembre, de Limoges le même jour, de Montpellier le 17,
réclamée par celles de Valence le 3, de Castres le 17, etc.[96]
; des lois de maximum votées dans toutes les sociétés depuis plus d'un an,
appliquées avant la lettre par la plupart ; de la socialisation de subsistances
dont la Convention copia en novembre 1793 le plan tracé le 9 octobre par les
sociétés du Midi[97]. etc. A
tous les grands problèmes d'intérêt public, l'opinion sociale a sa réponse
prête, ‑ aussi spontanée aussi naturelle, et bien plus nette et rapide
que la réponse de l'opinion réelle ‑ toujours inverse d'ailleurs, comme
sont inverses les conditions où elles se forment l'une et l'autre.
La
question revient en somme à savoir qui des deux fera la loi. Mais c'est un
conflit sans analogue, qu'il faut se garder de confondre avec les luttes de
doctrines ou de partis, ‑ révolution contre réaction, ‑ raison
contre dogme, ‑ liberté contre autorité. Il s'agit moins ici de savoir
qui sera vainqueur, que sur quel terrain on se battra. Les sociétés de pensée
ne sont pas le socialisme, ‑ mais le milieu où le socialisme est sûr de
poindre, de croître et de régner, quand rien ne l'annoncerait, comme dans les
loges de 1750. La société réelle n'est pas la révolution, mais le terrain où la
révolution perdra, où l'autorité, les hiérarchies gagneront, quand tout serait
révolutionnaire, hommes et lois, comme dans la France de thermidor an II, sitôt
brisé le joug social des jacobins.
On
a souvent reconnu que l'opinion varie selon les conditions où elle se forme, la
manière dont on l'interroge. Les mêmes hommes, tout égal d'ailleurs, opineront
autrement en société, c'est‑à-dire hors de contact du réel, sans autre
but prochain qu'un vote à gagner, un auditoire à convaincre ‑ ou chacun à
part, sur son fait, dans sa famille, devant sa tâche : question de situation,
non de doctrine ou de conviction.
Mais
on s'en tient d'ordinaire à cette remarque banale, c'est‑à-dire qu'en
dépit des termes collectifs, peuple, opinion, etc., on ne veut considérer qu'un
instant et un homme, jamais le groupe et la durée. Sans doute cet instant, cet
homme sont quelconques : le fait est donc général. Mais ils n'en sont pas moins
uniques, isolés : le fait n'est donc pas collectif. Il ne faut pas confondre
tout le monde et le premier venu, toujours et n'importe quand.
Pour
entrevoir la loi sociale, il faut songer que ce facteur inconscient de
l'opinion ‑ la situation de l'opinant ‑ se maintient : la société
est permanente ; qu'il en écarte tout autre : la société est fermée ;
qu’il se renforce : la société se recrute et s'épure, assimile et élimine
les hommes et les idées, toujours selon la même pente qu'il donne. Et alors
l'écart imperceptible pour un cas, sur point, devient un abîme ; le point de
vue d'un instant devient une orientation, la loi d'un monde et d'un milieu. Un
état d'esprit se développe, des relations s'établissent, une vie morale et
intellectuelle se crée, qui sont autant d'énigmes pour le monde réel et se
ramènent en somme à l'inversion originelle entre la société de pensée et la
société réelle. Ne réussit dans la première que ce qui se parle, se communique
comme tel, et quand ce ne serait rien ; ne s'impose dans la seconde, dans le
monde de l'œuvre et de l'effort, que ce qui est comme tel, et quand ce serait
inexprimable.
Sur
laquelle des deux pentes sera placée l'opinion ? ou plutôt laquelle des deux
opinions, la sociale ou la réelle, sera reconnue souveraine, déclarée peuple et
Nation ? Telle est la question posée dès 1789, ‑ tranchée décidément à
l'automne de 1793.
Le
grand fait politique de cet automne est l'avènement officiel de l'opinion
sociale. Secrète dans les loges de 89, officieuse dans les clubs de 92, la
force nouvelle n'admet plus alors de partage ; plus de peuple, d'opinion, en
dehors d'elle. Les sociétés s'adjugent et exercent sans contrôle tous les
droits limités dont le régime nouveau vient de dépouiller la masse des
électeurs. Le peuple a perdu le droit d'élire ses magistrats aux dates et dans
les formes légales ‑, les sociétés prennent celui de les épurer sans
règle et sans cesse[98].
Il a été désarmé, systématiquement, jusqu'au dernier fusil de chasse ; elles
s'arment. Bien mieux, formant des corps spéciaux, les « armées révolutionnaires
», qu'elles épurent, dirigent, surveillent dans la guerre à « l'ennemi de
l'intérieur »[99] . Aussi
bien n'ont‑elles jamais été si nombreuses ‑ près de 1900 en janvier
1794, d'après le recensement du ministère de l'Intérieur[100],
‑ ni si disciplinées, unifiées que depuis la défaite du schisme girondin,
ni si fréquentées que depuis la « peur »[101]
de septembre, lors des arrestations de suspects. On s'y réfugie comme dans
l'église au temps du droit d'asile ‑ tout le reste est requérable,
confiscable, emprisonnable à merci.
Ainsi,
avant de changer de gouvernement, en 1794, la France a changé de peuple en
1793. Une force règne qui est bien idée, volonté collectives ‑ opinion et
peuple par conséquent, et non faction ni parti ‑ mais qui n'est pas
l'opinion. Un peuple a pris la place du peuple, qui est plus étranger à ses
instincts, à ses intérêts et à son génie, que les Anglais d'York ou les
Prussiens de Brunswick. Quelle merveille dès lors que la législation, faite à
la mesure de l'un, soit pour l'autre une camisole de force, ‑ que le
bonheur de l'un soit la Terreur de l'autre, ‑ que les lois nécessaires
pour l'un soient impossibles pour l'autre ?
CHAPITRE
II
Mais
alors surgit la vraie difficulté : appliquer ces lois impossibles ‑ tâche
redoutable imposée au petit peuple socialisé par sa conquête même. Il ne
s'agit plus en effet, comme dans l'âge d'or des loges, de briguer les suffrages
de la « république des lettres », de la cité des nuées, par d'inoffensives
compositions morales ; ‑ mais bien de gouverner des hommes, de gérer des
intérêts : or, l'opinion sociale et sa littérature ne sont pas faites pour
cela. Au premier contact avec les choses, la raison des législateurs reçoit des
démentis qui souvent ne se font pas attendre huit jours. Par exemple:
Les
marchés se garnissent mal ; la Convention décrète le 11 septembre 1793 qu'on ne
vendra plus le grain que là : à l'instant les marchés se vident tout à fait.
Les denrées se faisant rares et chères, la Convention baisse, par décret du 29
septembre, les prix du détail, pensant que le gros va suivre sous peine de ne
plus vendre : le gros garda, et en moins d'une semaine les boutiques étaient
vides et le petit commerce à merci. La même loi, maximant la viande, maxime le
bétail : aussitôt les herbagers abattent en masse, même les veaux de deux mois,
même les reproducteurs et même le « maigrage », l'engrais des bêtes
ne rapportant plus rien‑, et la Convention de revenir en toute hâte sur
son décret pour sauver l'élevage (23 octobre). Mais alors les bouchers, qui
restent maximés, ne peuvent plus acheter et cessent de tuer ; ce qui amène une
crise de la tannerie, puis des écorces, puis de la cordonnerie, puis de
l'habillement des troupes, sans parler de celle de la viande, plus violente encore
que celle du pain (février 1794). Le 11 avril 1794, le Comité de salut public
met en réquisition sur tout le territoire, pour Paris et les armées, le 8e
cochon d'un an, qu'il confie à son maître en attendant livraison au maximum.
C'est une opération considérable : il faut trier, recenser, marquer, puis
organiser le payement, le rassemblement, la conduite, le dépôt, l'abat, la
salaison, à grands frais de circulaires, d'inspecteurs et d'agents. Et quand,
après des mois, le commissaire se présente, le cochon est mort ou mourant :
forcé, mais certain, de le vendre à bas prix, son maître ne pouvait que perdre
à le nourrir, et s'en est bien gardé. La République n'eut que des squelettes,
trop tard d'ailleurs pour les saler : les chaleurs étaient venues.
Et
ainsi de suite : toutes les entreprises de socialisation mènent à des impasses
de ce genre. Si elles s'adressaient à des hommes, ces brutales leçons les
feraient réfléchir : mais un phénomène social ne réfléchit pas. Celui‑ci
pousse son chemin de désastre en désastre, produisant une forêt de lois contre
nature dont le succès dans les sociétés et le vote à la Convention sont aussi
fatals, que leur exécution dans le pays est absurde ou impossible.
L'ancien
gouvernement ministériel n'était pas armé pour une pareille tâche et succomba,
entre ces deux nécessités contraires. Ce fut la crise anarchique de l'été de
1798, où chaque département, chaque ville, chaque intérêt tire à soi, et se
moque d'un pouvoir qui n'est plus l'autorité morale et pas encore le despotisme
social.
Mais
enfin le fédéralisme fut vaincu. C'est que la cité nouvelle a ses moyens de
règne, son gouvernement ‑ comme elle a son peuple ‑ aussi étrange
d'ailleurs à sa manière : car l'ordre révolutionnaire vit tout justement de ce
qui détruirait l'ordre réel. La force qui règne au Comité de salut public en
l'an II n'est pas plus le prince, que celle qui s'insurgeait en 89 n'était le
peuple.
L'opinion
commune est que le chaos règne où règne l'anarchie au sens propre du mot, ‑
absence de toute autorité, celle d'un homme ou d'une doctrine. C'est une erreur
: l'anarchie peut s’allier à l'ordre sous ses deux formes, unité de direction,
unité d’opinion ; et la moindre société de pensée accomplit le miracle. En
effet la loi de sélection et d'entraînement dont nous avons parlé n'agit que
peu à peu : le « progrès des Lumières », la conquête de l'homme réel par
l'homme social, comporte bien des degrés et des étapes, depuis la socialisation
intellectuelle du « philosophe » de 89, morale du patriote de 92, jusqu'à la
socialisation matérielle du citoyen de 93.
De
là, entre les frères, des différences de zèle et d'aptitude : sur 100
inscrits, il n'en est pas 30 réguliers, pas 5 efficaces ; et ceux‑là sont
les maîtres de la société ; ce sont eux qui choisissent les nouveaux membres et
déplacent ainsi à leur gré la majorité, qui nomment le bureau, font les
motions, dirigent les votes, sans à‑coups, sans atteintes aux principes,
ni reproches des confrères car les absents sont censés adhérer, et n'a‑t‑on
pas cent moyens honnêtes d'écarter un gêneur ? Il suffit d'un peu d'entente
pour le rebuter. Le pis que puisse faire un indépendant isolé est de se retirer
dignement.
Ainsi
se forme d'elle‑même, au sein de la grande société, une autre plus
petite, mais plus active et plus unie, qui n'aura pas de peine à diriger la
grande à son insu. Elle se compose des plus ardents, des plus assidus, des
mieux au fait de la cuisine des votes. Chaque fois que la société s'assemble,
ils se sont assemblés le matin, ont vu leurs amis, arrêté leur plan, donné leur
mot d'ordre, animé les tièdes, pesé sur les timides. Comme leur entente date de
loin, ils tiennent en main toutes les bonnes cartes : ils ont maté le bureau,
écarté les indépendants, fixé la date et l'ordre du jour. La discussion est libre,
certes, mais le hasard de cette liberté bien réduit et les coups de tête peu à
craindre de la part du souverain : la volonté générale est libre, comme la
locomotive sur ses rails.
Ce
système a un nom. C'est celui que nos maçons du dix-huitième siècle appelaient
le système des ordres intérieurs ; les politiciens anglais d'aujourd'hui, celui
des cercles intérieurs (inner circles). Il repose sur celle loi de la
pratique sociale que tout vote officiel est précédé et déterminé par une
délibération officieuse, tout groupe social permanent, tout peuple est profane
par rapport un groupe « initié » plus restreint, plus uni, plus clairvoyant.
Telle
est l'origine du pouvoir nouveau et de tout un ensemble de méthodes politiques,
dont l'inventaire a été fait dans des ouvrages connus[102]
: c'est l'« art royal » de nos francs‑maçons, la science des
manipulations électorales des démocrates américains, méthodes communes en ceci
qu'elles agissent sur la matière électorale d'une manière inconsciente,
mécanique : de là les noms de machine, de machinisme donnés au système et à ses
recettes, de tireurs de ficelles (wire‑pullers) aux agents des cercles
intérieurs, secrétaires, chefs de correspondance, de comités. C'est grâce à ces
méthodes que s'accomplit ce miracle : l'ordre social assuré, sans atteinte aux
principes anarchiques ; une orthodoxie fondée sans foi ; une discipline
établie sans loyalisme.
**
Pour
assurer l'unité de pensée sans dogme ni credo, la règle est de ne jamais
aborder le sujet qu'au nom d'une décision collective déjà prise.
C'est
le procédé du « fait accompli » des praticiens anglais, la grande recette des
patriotes lors des mouvements de 1788, par exemple : pour entraîner l'adhésion
d'une province à telle motion de la machine, on attaque les villes une à une,
en commençant par celles dont on est sûr, ‑ et pesant sur les autres au
moyen des adhésions acquises. Le même travail de boule de neige sert au‑dedans
de chaque corps de ville pour entraîner l'un par l'autre les corporations et
métiers qui y députent. Il fit tous les frais des élections de 1789 que la
complication du règlement rendait impossibles, sans les impulsions de la
machine. Il passe à l'état d'institution de l'an II, où tel agent national
adresse à soixante communes récalcitrantes des circulaires ainsi conçues : vous
êtes la seule à résister. Aussi bien la nature même des lois impossibles ne
permet‑elle pas d'autre argument que celui‑là, qui coupe court à
des objections trop faciles.
Il
fonde une orthodoxie d'un nouveau genre : la « conformité », la « régularité »,
qui se distingue de l'ancienne ‑ du dogme religieux par exemple ‑
en ce qu'elle n'admet pas de tempéraments, tels que l'écart de la lettre à
l'esprit, de la règle au fait : c'est l'adhésion implicite, brutale, à des
formules cut and dried, disent les praticiens anglais, c'est‑à‑dire
prêtes à servir comme des quartiers de salaisons : trop nombreuses et précises
en effet pour permettre, ‑ trop actuelles pour souffrir la moindre
discussion. Par contre cette rigueur de forme est sans compensation : car le
dogme est relatif, change, « évolue » avec les votes. Puis il est littéral,
impose une attitude, un langage, nullement une conviction : « lié » au‑dehors,
le frère est libre au‑dedans. Tels furent les cahiers de 89, ces chefs‑d'œuvre
de littérature cut and dried pareils jusque dans leurs phrases. Telles
les mille démarches si précises et unanimes du « peuple » pendant la lutte qui
suivit, jusqu'au triomphe du système en 93. On reconnaît l'idée démocratique de
la loi ‑ conception purement formelle, que nous devons beaucoup plus à
la pratique des sociétés qu'aux théories de Jean-Jacques : c'est la volonté
générale, la chose votée, la contrainte sociale, comme telle, sans examen ni
contenu ‑ le dogme sans la foi.
Aussi
bien l'argument du fait accompli est‑il l'argument social par excellence
: l'opinion des autres ‑ le seul qui soit pur de tout alliage de
conviction personnelle. Contredit par les motifs personnels quels qu'ils
soient ‑ depuis la conscience de l'homme du bien, jusqu'au verre de vin
de l'ivrogne ‑ il assure au cercle intérieur tous les votes sans motif :
l'appoint de l'ignorance, de la sottise et de la peur.
L'argument
ne rend, l'appoint ne croît qu'à deux conditions du côté du cercle intérieur,
le secret. Une opinion ne s'impose comme celle de tout le monde que si on la
croit soutenue par n'importe qui. Pour tirer les ficelles, il faut les cacher :
la première règle pour diriger mécaniquement un groupe de votants est de s'y
perdre ; le motionnaire sera un citoyen ‑ la claque sera dispersée dans
l'assistance. Veut‑on tuer la vie sociale en 91 ? On exige la garantie
des signatures, qui découvre le cercle intérieur (décret des 10‑18‑22
mai) ; au contraire, veut‑on donner aux sociétés l'avantage sur les corps
constitués ? On force les corps ‑ et non les sociétés ‑ à signer
individuellement, à délibérer publiquement (décret du 2 septembre 1792). La
signature garantie, il n'y a plus de secret, dès lors plus de machinisme
possible. « Les agitateurs, sachant qu'il faudra signer, craindront alors
d'être connus »[103]
; car « quand on connaît les chefs de la révolte, elle cesse à
l'instant » : dans toute société, ce sont ceux « qui se cachent
derrière la toile »[104]
qui font tout.
Ainsi
non seulement le nouveau pouvoir n'est pas l'autorité, peut se passer d'être
reconnu comme maître légitime, mais il périt s'il est seulement connu ; le
fait, en démocratie, est d'accord avec le principe : il n'y a pas de maître,
sous ce régime, pas même de représentants ni de meneurs. Le peuple est libre.
Et
la seconde condition nécessaire au jeu de la machine est cette liberté même du
souverain, pour peu qu'elle dépasse la limite bien restreinte où il est capable
d'en user : c'est‑à‑dire toujours, dans la nouvelle république, ‑
qui supprime cette limite par principe : le peuple décide tout entier, de tout,
sans cesse. Or, le temps matériel de discuter ferait défaut, si les
connaissances nécessaires ne manquaient déjà, et aussi le loisir : il faut
bien alors que l'action de la machine et l'argument du fait accompli viennent
tenir lieu de débats impossibles. Ainsi le jeu du cercle intérieur est bien
simple, c'est d'accroître cette liberté de principe qui lui est si utile. Tout
ce qui la borne le gêne : autorités d'une doctrine ou d'un maître, ‑
force des traditions ou de l'expérience, ‑ limites légales, limites
physiques même du droit de discussion : le peuple fait‑il encore mine de
délibérer tout de bon ? c'est qu'il n'est pas assez libre : on charge l'ordre
du jour, on élève la discussion jusqu'aux nues philosophiques ‑ on
l'abaisse aux derniers détails administratifs (le grand et le petit ordre du
jour des Jacobins) ; on y convie les illettrés, fût‑ce à prix d'argent
(les 40 sous de Danton) ; on multiplie, on prolonge les séances (la permanence)
: vers dix heures du soir, la salle se vide ; les plus indépendants,
compétents, occupés, consciencieux, sont partis : c'est l'heure de la machine.
Ici
paraît le côté pratique des idées dites « généreuses », de l'optimisme
démocratique, qui prête au peuple toutes les vertus et lui donne tous les
droits. Pour un vrai démocrate, la meilleure garantie contre l’indépendance de
l'homme, c'est encore la liberté du citoyen. Le secret de l’ordre nouveau est
dans cette naïve parole de Gambetta, gravée sur le monument du Carrousel :
« Maintenant nous savons que le suffrage universel, c'est nous. »
Il
est vrai : le suffrage universel, c'est eux. Seulement, il n'est même pas
nécessaire qu'ils le sachent et se le disent. Car ils seront toujours là, du
fait du régime même, dont ils sont les produits nécessaires, non les auteurs.
La liberté conçue, il faut que l'autorité reconnue disparaisse ‑ c'est‑à‑dire
que le peuple délibère en permanence, sans maître, ni élus, ni commis : c'est
la société de pensée. La société fondée, il est fatal qu'un cercle intérieur se
forme qui la dirige à son insu. Où la liberté règne, c'est la machine qui
gouverne. Tel est l'ordre révolutionnaire, irréfutable comme la logique, assuré
comme la faiblesse humaine, qui est toute sa force : à la foule des
adhérents, en effet, il ne demande rien, que de se laisser faire ; aux «
tireurs de ficelles » des cercles intérieurs, rien, que de jouer sans scrupule
du « fait accompli », de veiller au maintien de la conformité sociale, en
concentrant sur chaque conviction personnelle, isolée par la liberté, le poids
des adhésions passives recueillies par la machine. Il n'est pas de besogne plus
facile que cette police des opinions : pas un meneur de loge, de cercle ou de
syndicat qui ne s'en acquitte à merveille. C'est une pure question de relations
officieuses, de fiches et de pointages. Le travail ne suppose ni l'ascendant
moral du chef, ni les connaissances techniques de l'administrateur, ‑ pas
même le tempérament de l'orateur : et la délicatesse de l'honnête homme
gênerait. L'activité la plus basse et la plus grossière, celle de la passion et
de la peur, ce qu'on appelle en 93 l'« énergie », suffit ici, sans plus.
Gambetta avait raison, et la foi en la démocratie n'est pas un vain mot : « ils
» ne lui manqueront pas et sont là, sûrs de régner, sous la liberté.
Tel
est le principe de l'ordre nouveau.
Il
est évident que tout ce que nous venons de dire d'une société d'individus
s'applique à une société de sociétés, à un « ordre », disent nos francs‑maçons.
Les proportions changent, non les rapports, et la pente est la même. Les
sociétés d'un ordre sont égales et libres en principe comme les frères d'une
société, inégales en fait comme eux aussi. Comme eux, elles s'unissent, se
fédèrent, organisent une correspondance : et aussitôt un centre se forme qui
agit sur la circonférence, comme le cercle intérieur sur la société :
mécaniquement. Sans doute ce pouvoir de fait ne s'établit pas d'abord ni sans
lutte : il fallu sept ans au Grand‑Orient pour se constituer (1773‑1780),
quatre à la société mère de la rue Saint-Honoré pour tuer ses rivales et
épurer ses filles. On peut même dire que tout centre social est en lutte
permanente contre le fédéralisme de la circonférence. Mais la victoire de
l'indivisible est certaine contre les dissidents isolés.
Le
centre régnant, l'unité faite, la machine est achevée. Toi est le Grand‑Orient
en 1785, avec ses 800 loges, la Société des Jacobins en 1794, avec ses 800
filles. Cette machine est assurément l’instrument de pression le plus
redoutable et le plus étendu qui soit : car il n'a pas de ressort limité comme
les sociétés réelles ‑ une nation, un corps ‑ qui durent ce que
dure la réalité morale ‑ idée, instinct de race ‑ qui les crée, les
soutient.
Plus
les sociétés sont nombreuses et lointaines, plus augmente la masse d'inertie
dont, dispose le centre. Son action de fait, qui s'exerce au nom et par les
moyens de la société tout entière, grandit avec elle, tandis que le pouvoir de
résistance des individus n'augmente pas. On voit que le rêve d'unité humanitaire,
qui d'ailleurs est né dans les sociétés de pensée, n’est pas, là du moins, si
vain : un tel pouvoir n'est pas seulement de nature à s'imposer à une nation.
Si jamais le gouvernement de l'humanité doit tomber dans les mêmes mains, ce
sera dans celles de meneurs sociaux.
CHAPITRE
III
Ainsi,
dans la cité nouvelle, l'ordre est assuré ‑ et pourtant les principes
anarchiques sont saufs. Bien mieux, l'ordre est grandi par l'anarchie elle‑même.
Le même phénomène social qui produit les lois impossibles, fonde le seul
pouvoir qui en assure l'exécution.
Ce pouvoir régnait de tout temps au sein du petit peuple des sociétés. Une loge, un club, une société populaire, ne se gouvernent pas autrement. Mais ce monde‑là n'a de contact ni avec les masses, ni avec les réalités. Sur l'ensemble du pays, sur les affaires et la vie réelle, la démocratie n'agissait encore qu'indirectenient, par le moyen des gens en place, ses créatures, ‑ du gouvernement, son instrument. L'apparition des lois impossibles et de leurs conséquences ‑ la disette et la crise anarchique de 93 ‑ vint déconcerter les uns, briser l'autre. Il était clair que la carcasse même de l'ancien gouvernement devenait un obstacle au nouveau, fùt‑elle aux mains d'humbles valets de la démocratie, un Bouchotte, un Gohier, un Paré. Les institutions même, à défaut des hommes, entravaient l'œuvre de socialisation. Il fallait approprier les Méthodes aux doctrines, placer dans le gouvernement même l'impulsion révolutionnaire ‑ parti désespéré, révolution nouvelle, aussi profonde que celle de 89, mais imposée cette fois par la loi de la démocratie aux jacobins eux‑mêmes, qui suivent à leur corps défendant, sans voir devant eux.
Rien
de plus curieux à cet égard que les efforts de la Convention pour définir le
rôle du Comité de salut public, dans la séance du ler août 1793, notamment. A
première vue, Danton paraît être le champion de la réforme. Il prodigue au
Comité les millions et les pouvoirs ‑ seulement, n'y entre pas : « Je
conserverai, dit‑il, ma pensée tout entière, et la faculté de stimuler
sans cesse ceux qui gouvernent. » C'est qu'il en est resté à l'ancien jeu de
92, au vieux mannequin ministériel qu'il rhabille, il est vrai, cuirasse au
besoin contre le pays, assouplit encore aux mains des démocrates ‑ mais
en somme conserve, aux mots près.
Robespierre
prend l'attitude inverse : il entre au Comité, lui qui n'avait voulu être
ministre ‑ mais refuse les largesses de Danton. Pas de millions ; que les
ministères les gardent ‑ sous l'œil du comité, il est vrai. Pas de
pouvoirs même ‑ du moins au sens réel, effectif du mot : rien qu'un droit
de contrôle. Le Comité n'administre pas ‑ voilà le principe du nouveau
règne, sans cesse violé, mais sans cesse repris jusqu'à Thermidor et tant que
domina l'esprit de la Révolution ‑ principe légitime, certes ‑ les
maîtres du petit peuple ne sont pas faits plus que ses lois pour régner sur le
grand. S'ils dominent dans le monde de l'opinion sociale, c'est pour des
talents, par des moyens, qui dans le monde réel sont des non‑valeurs ou
des tares. De là ce souci d'épargner toute charge, tout contact même avec les
affaires, au fantôme qui va régner. Aux ministères, l'argent, les
fonctionnaires et les soldats ‑, le travail, les comptes et les
responsabilités ; ‑ au Comité, la surveillance. Mais qu'est‑ce à
dire ? Peut‑on surveiller sans comprendre ? Commander sans connaître ? ‑
Danton se tait, la Convention saisit mal, et Robespierre exige sans expliquer.
Il avait raison pourtant, la suite le prouve ‑ et aussi l'étude de
l'organe central et caractéristique du nouveau régime, qui, à ce moment même,
se constituait au sein du Comité de salut public : nous voulons parler du
bureau de surveillance de l'exécution des lois, formé en juillet 1793, ‑
toutpuissant en février 1794, lors de l'apogée du gouvernement révolutionnaire,
paralysé par le coup d'Etat du 9 thermidor, ‑ sa correspondance cesse le
11, ‑ enfin démenbré, c'est‑à‑dire détruit, par le décret du
17 fructidor suivant.
Ses
origines sont modestes. Le secrétariat du Comité – comme ceux de tous les
organes d'exécution ‑ avait trois fonctions principales : enregistrer
les pièces à l'arrivée, ‑ les distribuer aux services compétents, ‑
constater au départ la réponse faite, la marche suivie. Prise en soi, et sous
un régime normal, cette dernière fonction de contrôle est la moindre des trois,
une simple formalité pour éviter les redites et doubles emplois. Mais sous le
régime des lois impossibles, au fort du conflit contre la démocratie et le
peuple, entre la société de pensée et la société réelle, rien ne se fait plus
que par la terreur : la paresse naturelle des bureaux se changerait en
paralysie, si l'on s'en tenait aux moyens ordinaires de gouvernement ; et
l'exécution des lois devient le grand souci du pouvoir, ‑ la «
surveillance de l'exécution » sa plus lourde tâche.
Cette
fonction nouvelle produit un curieux organe ‑ le bureau d'exécution ‑
dont le plus important spécimen se trouve, cela va s'en dire, au Comité de
salut public, mais dont la commission des subsistances dès la fin de décembre
1793, la commission d'agriculture en mai 1794, et en général les
administrations les plus socialisées, présentent des exemplaires intéressants.
C'est une sorte de double du service en question, qui en reproduit les
subdivisions, mais comme une maquette copie son modèle : pour l'œil, non pour
l'usage. Son rôle n'est pas de conclure, ni d'étudier, ni même de classer les
affaires. Il n'a ni l'autorité, ni la compétence ‑ et n'est là que pour
constater, au jour le jour, les résultats acquis, et aussi les révoltes et les
défaillances incessantes dans le labeur contre nature de la socialisation. Son
travail, dit une note qui émane de lui‑même[105],
« consiste à suivre graduellement l'exécution, non pour savoir comment elle
s'est faite, mais seulement si elle s'est faite ». ‑ « Ce bureau, dit un
Mémoire de mai 1794[106],
doit se considérer comme l'œil de la commission, et ne doit pas se permettre
d'action directe. Il instruira le bureau de correspondance des inexécutions
d'ordres, et celui‑ci proposera à la commission les lettres pour stimuler
les parties négligentes. » Ainsi l'exécution ne doit même pas corriger les
fautes qu'elle relève. Il ne s'agit pour elle ni de commander, ni
d'administrer, ni même de correspondre.
Tout
son travail consiste à dresser des « états d'exécution », c'est‑à‑dire
des tableaux synoptiques fixant pour chaque décade le degré d'exécution d'une
opération donnée dans les divers districts, s'il s'agit d'une mesure générale,
des tableaux chronologiques par colonnes donnant la date, l'analyse, la suite,
etc., de chaque décision, s'il s'agit d'arrêtés particuliers[107].
C'est en vue de ce continuel pointage qu'on institue en février 1794 la «
correspondance décadaire » ‑ compte rendu par les autorités locales,
d'après un questionnaire uniforme, tous les dix jours, de l'exécution des lois.
Pour combler les lacunes de cette correspondance, l'exécution tient, depuis le
ler février, une correspondance spéciale, dont toutes les pièces ont même objet,
même teneur, et bientôt même forme : ce sont les lettres dites « expéditives...
» rédigées sur papier à trois colonnes, l'une pour la date de l'acte à
exécuter, la seconde pour son analyse, la troisième pour le compte d'exécution[108].
Tel est le plan de cette curieuse machine à gouverner, qui marche toute seule,
comme le canard de Vaucanson. Point d'hommes là‑dedans, ni de maniement
des hommes, ni même de connaissance des affaires. Tout se fait par des rouages
automatiques et revient à régler du papier : les comptes d'exécution arrivent
au bureau central, se classent, se comparent, se détaillent et répartissent
par matières, par régions, dans des casiers tout prêts : l' « état d'exécution
» est fait ‑ et par suite la tâche du pouvoir tracée : c’est d'achever
les tableaux, de combler les vides.
Ce
baromètre de la conformité sociale est assurément l'instrument le plus
mécanique et passif : on n'en peut imaginer de moins compatible avec les
attributs consacrés du pouvoir ‑ l'autorité du chef, la compétence de
l'administrateur. Et pourtant, c'est bien là le maître rouage de la machine, le
centre et le lien de l'indivisible. Bien mieux, c'est aux méthodes de ce bureau
qu'il faut revenir si l'on veut comprendre l'esprit des pouvoirs nouveaux: et
chacun d'eux ne reste révolutionnaire que s'il imite, dans son domaine, le
bureau d'exécution et résiste à la pente naturelle qui le ramène à administrer
effectivement.
Cest
à lui en effet qu'appartient l'office de mettre en jeu la force du régime
nouveau, de l'Etat socialisé. Cette force n'est pas l'attrait d'une doctrine,
mais le poids d'un fait : la soumission des autres. On reconnaît « l'argument
du fait accompli », l'argument social par excellence, qui s'autorise de
l'opinion commune, comme telle, sans se mettre en peine des doctrines ou des
intérêts qui peuvent la fonder. Il ne s'adresse ni au cœur ni à l'intelligence,
mais seulement à des forces passives, depuis l'esprit moutonnier jusqu'à la
peur. Ceux‑là lui sont acquis, qui obéissent parce que la foule obéit, ou
parce qu'ils le croient ; et c'est cette masse d'inertie qu'il canalise et
concentre, pour le faire peser sur les résistances isolées.
Le
système est avantageux pour les dirigeants, qu'il dispense de droits, de
talents, même de popularité. Il est irrésistible pour les gouvernés, à deux
conditions : qu'ils soient « affranchis », au sens négatif et démocratique du
mot, c'est‑à‑dire parfaitement dissociés, isolés les uns des
autres, dès lors sans défense contre l'argument du fait accompli. Puis, que
cette masse désagrégée soit homogène, également distribuée dans des casiers
uniformes, pour que l'arithmétique politique de la surveillance s'exerce sur
des unités de même ordre. Or, on sait que ces deux conditions, essentielles au
travail des sociétés de pensée, avaient été réalisées dans le pays par la
première révolution, celle de la liberté: la place était donc prête pour la
seconde, celle de l'ordre, et la machine que nous avons décrite pouvait entrer
en jeu. La fonction de son maître rouage consiste en effet à faire ressortir à
chaque moment, sur chaque question, contre chaque dissidence, l'argument du
fait accompli. Les tableaux et pointages n'ont pas d'autre objet. C'est là le
secret du système ‑ le seul qui puisse assurer l'union sans détruire la
liberté.
Et
justement les lois socialistes venaient lui donner une force nouvelle, et
ajouter à l'argument de la conformité, déjà si puissant sur des isolés, une
contrainte plus directe encore. Elles ont en effet cette particularité que
toute infraction qui leur est faite non seulement profite au coupable, mais
charge visiblement les innocents. Si le maximum s'exécute mal dans un district,
et qu'on y vende plus cher que la taxe, les denrées y affluent des districts
voisins, plus obéissants, où la disette augmente d'autant. Il en est de même
des réquisitions générales : tout ce que ne porte pas l'un, tombe à la charge
de l'autre ; des recensements : tout ce que garde l'un qui cache, est pris à
l'autre qui déclare ; des répartitions : tout ce que l'un consomme outre sa
ration, est pris sur le nécessaire de l'autre, etc. Toutes les lois de
socialisation prêtent à la même remarque : liant, matériellement, les citoyens
entre eux, elles les divisent moralement. C'est le principe de la fraternité
républicaine ‑ question de situation, bien plus que de mœurs et de
principes. La force des choses fait de chaque citoyen l'ennemi naturel, le
surveillant de son voisin. Pendant les dix mois de la Terreur, la France tout
entière donna, de district à district, de commune à commune, d'homme à homme,
le spectacle de cette guerre entre forçats de la même chaîne, qui est
d'ailleurs, nous le verrons, aussi bien la condition que l'effet de l'ordre
socialisé : la haine universelle a son équilibre, comme l'amour son harmonie.
La
conséquence inattendue de cet état de choses fut d'épargner au gouvernement la
peine de recourir à la contrainte armée ‑ alors même qu'il semblait en
avoir le plus besoin, et que la Terreur redoublait : nécessaire en novembre,
pour arracher leurs grains aux paysans, l'armée révolutionnaire devint inutile
en mars et fut licenciée. C'est que chaque district, chaque commune même,
affolé par la famine, organise à son compte, chez son voisin, les razzias
nécessaires à l'exécution des lois sur les subsistances : le gouvernement n'a
plus qu'à permettre et à laisser faire. Il lui suffit désormais, contre la
révolte de chacun, de la misère des autres. C'est d'après le même principe qu'à
partir de mars le Comité de salut publie fait recenser les grains d'un district
par des commissaires d'un autre ; qu'il n'envoie en mission, dans un
département, que des représentants d'un autre, etc. Il y a là tout un système
de gouvernement par l'intérêt, la surveillance, la haine d'autrui, dont il
serait facile de multiplier les exemples, et qui peut se résumer d'un mot : le
gouvernement de l'étranger.
On
voit maintenant quelles facilités et quelle importance cet ordre nouveau donne
à la surveillance de l'exécution. Si le coupable n'a plus à compter avec les
maîtres de sa conscience, ‑ sa foi, son loyalisme, Dieu et le roi, ‑
il a tout à craindre des témoins de sa conduite, et ne peut plus faire fond sur
son isolement, sur l'indifférence des autres, puisqu'il leur cause un tort
immédiat, évident. Le pouvoir est donc assuré d'avance d'une assistance
effective et constante de la collectivité, surveillance et main‑forte lui
sont garanties contre l'incivisme et il lui suffit de constater et de
dénoncer, pour déchaîner contre l'égoïsme de chacun l'égoïsme de tous. C'est
cela même ‑ la passion bridée par la peur ‑ que l'on nomme, sous la
démocratie sociale, la vertu : on ne peut dire que ce soit le mal, puisque
l'acte coupable n'a pas lieu. Mais c'est quelque chose de pis.
Telle
est dans son essence la fonction du bureau de surveillance de l'exécution,
fonction sans précédent et spéciale au régime. Encore une fois, ce bureau ne
gouverne, ni n'administre : c'est le plus nul ‑ mais c'est en même temps
le plus essentiel des rouages de la machine, ‑ l'organe sociale par
excellence, le centre et l'âme de 1,indivisible: son action s'affirme avec
celle du régime même. Dabord domestique, restreinte à la surveillance
intérieure des ministères, elle devient nationale et universelle au printemps
de 1794, quand les ministères disparaissent et que la socialisation s'étend à
tous les domaines, embrasse jusqu'au moindre district. Nous exposerons au
dernier volume de notre ouvrage les étapes de ce progrès, qui sont l'histoire
même de la Terreur. Les indications qui précèdent suffiront à expliquer
l'objet et les bornes de notre recueil.
[...]
(détails d’archives)
**
Nous
avions d'abord entrepris ce recueil pour nous‑mêmes, à l'occasion d'une
étude locale, qu'il nous fallut abandonner, faute de notions suffisantes du
plan et des méthodes du pouvoir central. Nous le publions sous les auspices, et
grâce au concours de la Société d'histoire contemporaine, persuadés que son
utilité se fera sentir à d'autres qu'à nous, car elle tient à la nature même de
l'objet considéré : le phénomène démocratique.
L'histoire
locale se suffit à elle‑même, tant qu'il s'agit de l'ancien ordre ‑
personnel pour les sujets, plus encore que pour le maître ; ordre divers, par
essence, qui gouvernait provinces, cités et corps, chacun selon son esprit, son
passé et sa loi, qui comptait autant de constitutions différentes que de
villes, et ne nommait la liberté, le peuple, qu'au pluriel. Mais la démocratie
doit s'interdire cette variété : elle est par nature le régime de l'uniforme,
du niveau.
C'est
là, pour elle, une nécessité d'ordre matériel d'abord, car, ne commandant plus,
elle administre davantage. Or, point d'administration possible sans
uniformité. I’uniformité est la première loi du travail qui a commencé par le
lotissement départemental de 1790, et fini par la socialisation radicale de
l'an II ‑ ce triomphe de l'administration, qui substitue, jusque dans la
vie économique et la vie privée, la règle commune au ressort personnel, la
formule légale à l'initiative. Soumise à ses cadres impersonnels, la foule
humaine apparaît vraiment matière, c'est‑à‑dire force motrice
homgène et indéterminée, ne prenant figure, direction, emploi, que de la
machine qu'elle fait mouvoir: quelque chose comme la vapeur dans une
locomotive.
Il
est clair qu'un tel régime ne peut se donner le luxe de varier ses mesures et
ses moyens selon les gens et les lieux. Plus les rouages sont compliqués, et
plus la matière électorale ou contribuable doit être dissociée, ductile,
homogène. Le grand zèle d'égalité de l'an Il vient sans doute beaucoup moins
des rancunes de la foule que des nécessités du pouvoir: c'est du jour où le
maximum et la réquisition mettent le grain du dernier village, le bilan du
moindre détaillant, sous la haute main des bureaux de Paris' que se sent
l'insuffisance du nivellement de 90, et que s'impose celui de l'an II, qui
réduit des quatre cinquièmes l'élément administratif. « L'indivisible », en
étendant et compliquant son action, devait resserrer d'autant ses cadres et
son plan.
Et
c'est là, en même temps, pour lui une nécessité d'ordre moral, imposée au jeu
de la démocratie dès ses origines philosophiques, sil est vrai, comme nous
l'avons montré, que le grand secret du centre, son seul souci soit de faire
jouer l'argument du fait accompli, de maintenir la conformité, par un incessant
travail de surveillance et de pression. Il est clair que ce travail suppose un
terrain nivelé, des éléments bien pareils. Aux mille physionomies diverses de
l'ancienne France, que le pouvoir personnel connaissait chacune par son nom,
il fallait imposer l'uniforme administratif, pour que devint possible
l'encasernement de l'an II, ‑ il fallait numéroter les villes, lotir les
provinces, équarrir la nation.
Mais
s'il en est ainsi, une tâche nouvelle s'impose à l'historien il lui faut
dégager des faits, établir en lui‑même ce plan d'ensemble désormais si
efficace, ce système métrique de l'action jacobine, partout déterminant,
partout semblable à lui‑même, quoique partout déformé et faussé par
l'inertie ou la révolte. Chaque fait démocratique est un produit de deux
facteurs, l'un constant, l'impulsion du centre, l'autre variable, la réaction
locale ou personnelle. Il ne suffit plus, pour expliquer, de raconter
exactement : il faut encore faire sa part à chacun des composants, doser l'alliage.
Le même fait ‑ par exemple la levée en masse d'un village pour salpêtrer,
en mai 1794, ou encore le « don volontaire » de ses chemises par une société
populaire, en mars ‑ attesté par les mêmes textes, dans les mêmes termes
emphatiques, peut s'expliquer aussi bien par la terreur, si l'action du centre
prévaut ‑ que par l'enthousiasme, si c'est l'initiative personnelle ;
voire même, entre ces deux extrêmes, par tous les moyens termes qu'on voudra ‑
toutes les traductions sont bonnes, sans changer une virgule aux textes ; et
chaque historien prend celle qui flatte ses sentiments ‑ hostiles,
favorables ou neutres. C'est le triomphe de la passion politique, qui là
seulement peut se permettre des précisions, se donner des airs de science, sans
rien rabattre de ses partis pris ‑ le désespoir de l'effort sincère, qui
entasse détail sur détail, sans approcher de la vérité.
Pour
sortir de l'impasse, apprécier le fait, ‑ la résultante, ‑ il faut
départir les deux composants ; et le seul moyen de les départir est d'isoler
celui des deux qui se retrouve partout le même, en prenant un champ d'étude
assez large pour saisir en un point le trait qui se déroberait en un autre, et
éliminer les circonstances locales : travail assez simple s'il s'agit de la
démocratie officielle de 1794, qui imprime et publie ses décisions, ‑
plus délicat pour l'action officieuse de 1791, ou secrète de 1788, ‑ mais
toujours soumis àcette règle essentielle ‑ de ne jamais se contenter, au
centre, de la déclaration de principe, ‑ discours, manifeste ou loi ‑,
à la circonférence, du fait brut. La première n'est qu'une intention déclarée,
qui n'apprend rien de ses suites, si clairement qu'on l'expose ; le second
n'est qu'une résultante, qui ne révèle pas ses causes, nous venons de le dire,
si nettement qu'on la détermine. L'instrument de travail que nous proposons
n'est ni un recueil de lois, ni une série d'exemples locaux: mais un plan
d'action, général comme les premières, effectif comme les seconds.
A
vrai dire, les pièces de ce recueil ne marquent que les très grandes lignes de
l'action révolutionnaire. Pour achever l'édifice, il faudra rassembler : 1° les
circulaires adressées aux divers agents, dont chaque opération supposait la
mission ‑, depuis la descente des cloches jusqu'à la coupe de la
bourdenne, et depuis le dessèchement des étangs jusqu'à la levée du huitième
cochon, ‑ travail bien plus difficile que le nôtre car les
correspondances de ce genre n'étaient pas plus souvent versées aux fonds les
départements que ne le sont aujourd'hui celles des fonctionnaires d'Etat ; 2°
dans ces fonds mêmes, les circulaires adressées aux administrations locales par
les préposés aux diverses subdivisions administratives : les quatre régions de
la police, les quatorze arrondissements des subsistances, les vingt‑trois
divisions militaires, les onze inspections du salpêtre, celles des fourrages,
celles de la viande, etc.
Alors
enfin se dégagerait dans son unité et sa symétrie l'architecture de
l'indivisible ; et alors seulement donnerait tout son fruit l'effort de
l'histoire de fait, et deviendrait possible, dans chaque cas, entre l'action du
centre et la réaction locale, un départ assez ssûûrr pour doser leur alliage et
lui ôter ce caractère équivoque qu'aucune précision matérielle ne lui fera perdre.
Tout
notre espoir est d'être corrigés, complétés, c'est‑à‑dire continués
‑ et de voir la force des choses imposer le plan de travail que le bon
sens paraît indiquer. Ce sera sans doute l'honneur de la commission d'histoire
économique de la Révolution de mener à bien un dessein si utile : elle dispose
pour cela des ressources du budget, des faveurs officielles, du concours
universel des bonnes volontés. Il ne lui manque que d'abandonner d'anciennes
méthodes qui ne sont ici que de vieilles habitudes, ‑d'étudier le régime
social autrement que le régime personnel, ‑ de voir dans le Comité de
salut public, non pas un conseil du roi sans perruques et sans formes, mais le
centre de gravité d'une immense adminitration collectiviste.
Nul
doute alors que son rôle lui apparaisse tout autre, moins commode peut‑être,
moins abordable aux préoccupations de la politique actuelle, mais assurément
plus efficace et plus haut. Ses directions rappellent trop jusqu'ici la
consigne légendaire de Simon de Montfort au sac d'Albi, et pourraient se
résumer d'un mot : publiez, publiez, la science reconnaîtra les siens, ‑
formule aussi fâcheuse pour les textes que pour les âmes ‑ la science pas
plus que la foi ne s'accommode de cet excès de confiance. Il faut savoir ‑
je dirai même comprendre ‑ pour diriger utilement une si vaste
entreprise, et ce n'est guère qu'en démocratie qu'un bon chef peut se contenter
de suivre.
Le
résultat de cet optimisme est que les soldats vont à l'aventure, sans conseil
de l'état‑major, ni appui mutuel, et perdent tout le fruit de l'union. De
remarquables travaux ont paru déjà, ceux de MM. l'abbé Lorain, Lefèvre, Adher, ‑
dont les défauts sont tous imputables au comité central : des instruments de
travail leur ont manqué, qui devaient, en bonne méthode, précéder les
recherches, locales car seuls ils permettaient d'éviter les redites ; ‑
et qu'il était du rôle du comité central de fournir à la province, car ils intéressent
toute la France, sous le plus uniforme des régimes[109].
N'est‑il
pas étrange, en vérité, que pour étudier le régime du niveau, on en soit encore
à chercher l'équerre et le compas ?
Aussi
la tâche n’est‑elle pas facile. Elle serait impossible sans l'expérience
professionnelle et les conseils si judicieux de MM. les archivistes de Paris et
des départements, dont personne plus que nous peut‑être, après tant de
voyages, n'est à même d'apprécier et empressé de reconnaître le dévouement, la
science et la parfaite bonne grâce.
V
COMMENT FURENT ÉLUS
LES DÉPUTÉS
AUX ÉTATS GÉNÉRAUX
En
ce temps où il est si fort question de réformes électorales[110],
je voudrais vous parler du doyen de nos règlements d'élection, l'ordonnance du
24 janvier 1789, à laquelle la Constituante dut ses pouvoirs. C'est là, chose
curieuse, un sujet tout neuf : non certes que le texte de cette loi fameuse ne
soit édité, son exécution racontée, ses résultats analysés avec le plus grand
soin ; mais personne ne s'est demandé ce qu'elle valait en elle‑même,
quels furent son esprit et ses chances de succès.
Et
pourtant la question mérite examen, vous allez le voir : et la première de nos
expériences électorales fut peut‑être de toutes la plus hardie et la plus
suggestive. Je vais essayer de vous en donner une idée par une étude sommaire
du règlement et par quelques exemples pris aux élections du Tiers état en
Bretagne.
Pour
bien saisir l'esprit de cette ordonnance, il faut songer aux deux conceptions
si différentes du droit populaire entre lesquelles se trouvait alors le
gouvernement royal : les vieilles libertés françaises des Etats ; la nouvelle
liberté anglaise des communes et du Parlement.
La
conception française est positive, réaliste, organique. C'est bien à la nation
entière que s'adresse le roi, mais à la nation telle qu'elle se trouve
organisée, encadrée, avec ses hiérarchies diverses, ses divisions naturelles,
ses chefs actuels, quelles que soient d'ailleurs la nature ou l'origine de leur
autorité : la race aussi bien que le suffrage, les ordres de l'Eglise comme les
charges de l'Etat, en un mot toutes les valeurs sociales, prises sur le fait, à
l'œuvre et telles quelles. Parler d'élections, ici, serait un contresens : il
ne s'agit que de convocation. On élit un Parlement, on convoque des Etats.
La
démocratie, la liberté de principe, sont hors de cause. On dit les libertés
comme on dit les peuples ; il y en avait à toutes mesures et de toute
nature, chacune ayant son histoire et ses titres, aussi nombreux et divers que
les corps dont elles étaient le bien propre.
Par
contre, il est naturel que cette nation toute constituée se comporte autrement
qu'une foule inorganique de votants. Le roi lui reconnaît un rôle actif,
positif, que nos démocraties ne songeraient pas à donner aux masses
électorales. Elle est capable d'initiative, rédige elle‑même ses
doléances, désigne ses porte‑paroles si elle en a besoin, et les suit pas
à pas : le mandat impératif est de règle ici. On ne sait ce que c'est que des
représentants à pouvoirs généraux, qu'un personnel politique de profession,
intermédiaire obligé entre le roi et la nation. Les rapports de l'un à l'autre
sont directs, la nation parle elle‑même, sans truchement parlementaire ;
et, par ce côté, l'ancien droit populaire dépasse de bien loin nos démocraties.
Tout
autre est la conception parlementaire et anglaise d'un peuple d'électeurs :
ici, c'est à l'être individuel que s'adresse le pouvoir, c'est‑à‑dire
à la conscience explicite et actuelle de chacun, abstraction faite du milieu,
de la situation, des devoirs et besoins réels ‑ tout cela du moins ne
gardant de sa valeur et de son poids que ce que chacun sait ou veut bien en
conserver, c'est‑à‑dire assez peu de chose. De là l'importance de
l'élection, du vote, seule circonstance et seul acte qui permettent à cet être
nouveau, abstrait, irréel ‑ le citoyen ‑ d'affirmer son existence.
De là la nécessité d'un terrain spécial, la politique, qui lui permette de
l'exhiber ; d'un corps spécial, le Parlement, qui soit le dépositaire de ses
pensées et de ses pouvoirs ; d'un dogme enfin, la liberté, qui consacre sa
supériorité sur l'être réel, l'homme concret, engagé dans toutes les entraves
de la vie réelle. Mais, par le fait même de leur affranchissement, cette
poussière d'atomes politiques ne saurait soutenir le rôle actif, positif du
peuple organisé. Un peuple d'électeurs n'est plus capable d'initiative, tout au
plus d'assentiment ; il peut opter entre deux ou trois programmes, entre deux
ou trois candidats, il ne peut plus rédiger, ni désigner. Il faut que des
politiciens de métier lui présentent des formules, des hommes. C'est le rôle des
partis, rôle officieux sans doute, mais indispensable sous un tel régime : sans
lui, sans ce recours extra-légal, le souverain resterait libre, mais
deviendrait muet.
En
somme, la liberté française fait la plus grande part à la souveraineté
populaire, puisqu'elle lui attribue un rôle actif, positif, direct, mais à la
condition d'ignorer l'individu et de ne s'adresser qu'à des corps organisés ‑,
la liberté anglaise isole et affranchit l'individu, mais ne lui laisse qu'un
rôle négatif et passif, et se repose du reste sur l'organisation du parti. La
première reconnaît l'autorité de droit des corps, la seconde suppose la
discipline du fait des partis.
Il
fallait choisir. Necker ne choisit pas, et prétendit garder l'une et l'autre :
la française, qui condamne toute campagne d'opinion comme une cabale ‑,
l'anglaise, qui rejette tout dogmatisme social comme une contrainte. De là, le
caractère étrange d'une expérience électorale sans analogue peut‑être
dans l'histoire de la démocratie.
Et
d'abord, il s'agit bien d'élections à l'anglaise : suffrage étendu, presque
universel ‑ tous les inscrits au rôle de la capitation ont voix ; puis
surtout consultation spéciale, choix de représentants politiques, désignés
pour la circonstance, d'après un mode d'élection nouveau, permettant justement
d'écarter les influences et notabilités que des Etats à l'ancienne mode
auraient mises au premier plan, ‑tels, par exemple, les corps de ville :
le règlement leur ôte toute chance d'influence, en appelant à l'assemblée de
ville les diverses catégories d'habitants ‑, à l'assemblée bailliagère
les vinages, qui même y sont favorisés, puisqu'ils députent directement au
bailliage, les habitants des villes indirectement. D'une manière générale
d'ailleurs, la résurrection des bailliages, juridiction périmée, marque la même
intention que plus tard la création des départements, subdivision nouvelle, et
tend au même effet : écarter les notabilités administratives ou
professionnelles, faire la place nette à un personnel nouveau et spécial, de caractère
politique ; creuser le fossé entre la vie politique de la nation et sa vie
réelle.
C'était
un parti défendable, quoique risqué, car rien n'y préparait ; mais du moins
fallait‑il s'y tenir, étayer la liberté de l'individu d'une discipline de
parti, fournir coûte que coûte à cette foule désagrégée d'électeurs des cadres,
des formules, des hommes tout prêts. C'est ce que demandait Malouet, le plus
intelligent des politiciens de l'école anglaise.
Mais
Necker refusa : il entendait traiter ce corps d'électeurs à l’anglaise, c'est‑à‑dire
deux millions de paysans et d'artisans, ‑comme des Etats à la française,
c'est‑à‑dire quelques centaines de notables et de gens en place
rompus aux affaires, et lui conserver tous les droits et prérogatives de la
souveraineté directe.
On
vit alors ce fait inouï : des élections sans candidats, sans candidats, sans
profession de foi, sans ce conflit public des hommes et des idées qui permet de
se former à l'opinion de nos démocraties. Personne ne « se présente », ne
soumet en temps utile son caractère et ses principes à l'examen du public,
comme un vendeur sa marchandise, pour lui permettre d'en juger. Et cela ne
choque pas, au contraire : un candidat serait traité d'intrigant, un parti de
cabale.
Et
mieux encore : c'est aux électeurs eux‑mêmes que le roi demande de
rédiger ces cahiers, de désigner ces hommes qu'il se refuse le droit de leur
proposer ; il les convoque pour cela par petits collèges de cent à deux cents
votants au plus ‑ paroisses, corps, villes ‑ qui transmettent leurs
pouvoirs et volontés à d'autres, et ceux‑là à d'autres encore ‑,
et, à chaque étape, il faut rédiger un cahier, choisir des députés, refaire une
fois de plus l'impossible travail. Mais il est entendu que la nation possède
toute science, aussi bien que tout droit. Le pouvoir ne songe qu'à défendre sa
liberté, jamais à soutenir sa faiblesse, et multiplie à plaisir les occasions
d'embarras et d'erreur pour ce pauvre souverain sans défense, sans guide, sans
conseil, désorienté à force d'être affranchi.
De
là le vote en assemblée préféré au vote individuel : le premier sujet à tous
les mouvements des foules, le second permettant encore un minimum de réflexion
et d'indépendance, de là le nombre des degrés d'élections, de deux à cinq ;
puis la complication de certains de ces votes, où il faut désigner non pas un
ou deux députés, mais dix, vingt, cinquante : l'assemblée de la ville de Rennes
a seize noms à donner, celle de Brest trente, celle de Nantes cinquante,
l'assemblée bailliagère de Nantes vingt‑cinq, celle de Rennes deux cents
: c'est ce qu'on appelle « se réduire » : toute assemblée de bailliage qui a
plus de deux cents membres doit « se réduire » à ce nombre ; sans doute elle se
partage alors et vote par fractions, mais les listes sont encore longues, de
vingt‑cinq à cinquante noms. Et l'effet est merveilleux : qu'on se figure
quelques centaines de paysans inconnus les uns des autres, plusieurs venus de
vingt ou trente lieues, parqués dans une nef d'église, et priés de rédiger dans
la semaine un mémoire sur la réforme du royaume, et de désigner deux ou trois
douzaines de députés. Il leur est défendu d'écrire ces noms d'avance, de
crainte de cabale ; il faut passer un à un devant le sénéchal, et donner tout
haut les noms choisis. Vous imaginez‑vous une opération de ce genre ?
l'élaboration des listes, le vote, le dépouillement, le résultat ? et quel
degré de discernement comportait un tel travail ? Il y eut des incidents
ridicules, à Nantes, par exemple, où les paysans réclamèrent l'impression de la
liste des membres de l'assemblée : la plupart n'auraient pu citer dix noms dans
l'assistance, et il fallait y désigner vingt‑cinq députés.
En
somme, grâce à l'étrange amalgame des deux systèmes, l'anglais qui brise les
cadres sociaux, le français qui exclut toute influence personnelle, le
règlement du 24 janvier mettait les électeurs non dans la liberté, mais dans
le vide. L'extrême liberté rejoint ici le despotisme : à force de dégager la
vue, on met tous les objets hors de vue ; à force de couper toute attache, on
ôte tout point d'appui. Il était impossible, dans de pareilles conditions, que
les votants pussent s'entendre sur un choix, sur une idée.
Or,
en fait, qu'arriva‑t‑il ? Le travail se fit partout le plus aisément
du monde. Les cahiers furent rédigés, les députés nommés, comme par
enchantement : c'est qu'à côté du peuple réel, qui ne pouvait répondre, il y en
avait un autre qui parla et députa pour lui ‑ le peuple peu nombreux sans
doute, mais bien uni, et partout répandu des sociétés philosophiques. Pas un
bourg de quelque importance qui n'ait alors son cercle de Libre Pensée, loge,
chambre littéraire, société patriotique, toutes fédérées, animées du même
esprit, concourant au même « grand œuvre ». Je ne vous décrirai pas cette
curieuse république, mais je dois vous dire un mot de ses méthodes politiques,
si bien adaptées à la circonstance qui nous occupe.
Elle
est, dit‑on souvent, la grande école de démocratie, et rien n'est plus
vrai : cette cité idéale est la seule qui ait trouvé le secret de maintenir
l'ordre et l'union sans atteinte à la liberté de pensée, ni recours, je ne dis
pas au respect d'un maître, mais même à la popularité d'un meneur. C'est qu'il
y a d'autres moyens de gouverner les hommes que l'autorité de principe,
l'ascendant de fait : les moyens de ce qu'on appelle en style maçonnique les
ordres ou cercles intérieurs, et dont le nom même vous indique assez le rôle.
Le cercle intérieur n'a pas de pouvoir, je ne dis pas reconnu, comme celui d'un
maître légitime, mais même connu, comme celui d'un état‑major de parti.
Sa force est ailleurs : toutes les fois que les frères s'assemblent, il s'est
assemblé d'abord, a dressé son plan, donné son mot d'ordre, excité les tièdes,
pesé sur les timides. A la séance, il a ses motionnaires tout prêts, sa claque
montée, et il a écarté les gêneurs, maté le bureau, fixé l'ordre du jour. La
discussion est libre, certes, puisqu'on ignore jusqu'à son existence, mais le
hasard de cette liberté bien réduit, et les coups de tête peu à craindre de la
part du « souverain » : la volonté générale est libre, comme une locomotive sur
ses rails.
Tel
est, en deux mots, le principe du système. Il repose sur cette règle
essentielle de la pratique sociale, que tout vote officiel de la société est
précédé, déterminé par une délibération officieuse du cercle intérieur, tout
groupe social est profane par rapport à un groupe initié, plus restreint, plus
uni, plus actif, plus clairvoyant. De là tout un jeu de procédés et de
recettes, ‑ « l'art royal », disaient les maçons d'alors, « la
science des manipulations électorales », disent avec moins de grâce les
professionnels d'aujourd'hui, ‑ tous communs en ceci, qu'ils ne manient
les votants qu'à leur insu, les prennent par leurs défaillances, sottise,
indolence, timidité, instinct moutonnier, ‑ inertie en un mot. La force
d'inertie est la seule que puissent utiliser des meneurs secrets, puisqu'elle
ignore son maître, la seule aussi, et pour la même raison, dont l'emploi se
concilie avec la liberté de principe : elle sert sans le savoir, sans obéir.
Telle est la grande recette de l'art royal : contre les indépendants, les
fortes têtes qui menacent l'union, le cercle intérieur tient en réserve ce
qu'on appelait alors le « poids mort », c'est‑à‑dire le poids
des votes négatifs, dus à l'inconscience, à la faiblesse des votants, ‑
force mécanique, force inerte. De là les termes de l'argot politique : les gens
de parti parlent de meute, de piqueurs, de chiens de berger, de bétail à voter
, les cercles intérieurs parlent de tireurs de ficelle, de machine, de
machinisme. Nous descendons d'un degré dans les métaphores et passons des passions
à l'inertie, de l'animal à l'autocrate.
Ainsi,
dans la cité de la pensée, de la liberté, la condition de l'ordre est
l'inconscience et l'inertie. La démocratie pure a besoin d'inertie, comme
l'autorité de loyalisme, le pouvoir populaire de passions. Or, que lui faut‑il
pour développer ce facteur nécessaire ? Rien autre chose que cette liberté
même, dissolvante et isolante, que réalisait au delà de tout espoir
l'ordonnance royale. Vues de ce biais, les prescriptions de ce règlement, si
absurdes en apparence, prennent un sens et une portée pratique : car, en
défendant les électeurs contre toute influence avouée, elles facilitent
d'autant la tâche des influences secrètes et servent le jeu du machinisme, les
moyens des frères et amis. Voyez plutôt : l'absence de candidats et de
programme !
Mais
la machine a tout à craindre de la présence d'un intérêt, d'un homme, d'une
foi, qui grouperait les votants en dehors d'elle, et leur donnerait une volonté
propre ; tout à gagner à un équilibre d'indifférence où règne en principe la
volonté générale négative, si bien définie par Rousseau ; et, en fait, les
pouvoirs du machinisme.
Le
vote public en assemblées et non individuel ? ‑ Cest le plus facile à
diriger par des motions et des manœuvres de séance, le plus facile aussi à
surveiller.
Les
nombreux degrés de suffrages ? ‑ Mais chacun est pour les frères une
occasion de plus de prélever la dîme du machinisme sur l'ignorance, l'inertie,
l'esprit moutonnier des votants, un nouveau péage au profit de la machine, qui
chaque fois gagne une partie des mandats et des places, et finit par détourner
tout entier dans ses canaux et soumettre à ses hommes le grand courant des pouvoirs
populaires.
La
réduction ? ‑ C'est son triomphe : car elle seule, grâce à l'union des
frères, est capable de mener à bien une opération si difficile, en réunissant
leurs voix sur une liste donnée. Rien même ne lui est plus aisé : et le succès
est certain, si nombreux que soient les profanes, à la condition, bien entendu,
qu'ils restent dispersés, isolés les uns des autres, « libres », en un
mot.
On
voit maintenant quel rôle devait jouer, dans le plan des frères, le règlement
électoral : c'est le rôle même que jouent, dans le grand œuvre social, les «
principes », dont s'inspire d'ailleurs ce règlement. Rôle négatif, œuvre
d'isolement. Il s'agit de déblayer le terrain, de désagréger la matière votante
et de la réduire à cet état inorganique ‑ la liberté, et homogène ‑
l'égalité, qui est là condition du jeu de la machine. L'ordonnance royale
atteignait ce but au delà de tout espoir, à croire qu'elle l'avait visé. Par
l'arbitraire de groupements électoraux qui ne, répondent ni à un sentiment, ni
à un intérêt réels ; par le caractère abstrait de discussions condamnées à
l'universel ; de choix qui ne peuvent porter que sur les principes professés,
non sur les caractères connus, se déterminer que par la logique des électeurs,
et non par leur expérience ; enfin par le nombre et la complication des
scrutins qui sont autant de rééditions de ces vices ‑ on peut dire que
l'ordonnance impose de force aux électeurs l'orientation sociale et le point de
vue philosophique.
**
Mais
enfin, ce n'était là que la première moitié du grand œuvre électoral, la partie
négative. Les matériaux amassés et taillés, il faut que l'édifice s'élève ;
l'ordre moral dissous, il faut que l'ordre mécanique s'impose. Dans une société
de pensée, cette seconde étape se fait d'elle‑même, à la longue, par la
force des choses, grâce à un travail automatique et permanent de triage et
d'entraînement, qui élimine les réfractaires au profit des purs. Mais il n'en
est pas de même dans une assemblée d'électeurs. Pour orienter en quelques
semaines vers la justice et les Lumières toute une cohue de votants profanes,
il faut une intervention consciente et active des frères, un but, un plan, une
intrigue. Or, c'est là grosse besogne. La société se trouve ici dans l'état d'un
petit foyer sur lequel un maladroit jetterait d'un seul coup toute une voie de
bois : ce bois a beau être bien fendu, bien sec, tout prêt à brûler, il risque,
par sa seule masse, d'étouffer le feu qu'il devait ranimer ; et c'est ce qui ne
manque pas d'arriver dans certaines sénéchaussées, à Brest, par exemple, où les
trente élus des sociétés furent noyés dans le flot des paysans, ou encore à
Morlaix.
Mais
le véritable obstacle est ailleurs : cette intervention positive, déclarée,
n'est pas, nous l'avons dit, dans les moyens et dans l'esprit de la société. Il
ne lui est pas permis d'entrer en scène, de mettre ses hommes en avant ; c'est
là un procédé de parti, sentant l'intérêt particulier, aussi contraire à
l'esprit de la société, qui ne connaît que l'universel, qu'à l'intérêt de la
machine, qui est perdue si elle se montre. Et quand elle y consentirait même
eue ne le pourrait pas : l'initié, l'agent de cercle intérieur, n'est pas un
meneur, ce n'est pas un homme à produire, qui puisse plaire et entraîner. Tel
procureur de Rennes avait soutenu le bon combat depuis six mois, publié vingt
pamphlets, rédigé des cahiers, lancé des émeutes, manié des assemblées, dont
personne en Bretagne ne savait le nom.
Que
faire, pourtant ? Le temps presse. Sans doute on a tout lieu d'espérer que le
souverain populaire, consulté comme nous l'avons dit, perdra de vue ses chefs
naturels, ses intérêts et sa situation réels, et c'est déjà beaucoup. Mais il
reste à empêcher qu'il vote à l'aventure, à le défendre contre les intrigues
personnelles, às'assurer, en un mot, que les cabales se forment bien «
toujours... dans le sens de l'entreprise », comme dit un recteur du pays
de Retz, témoin du travail. Or, c'est une tâche que la machine ne peut assumer,
du moins directement. Elle ne peut produire influence contre influence,
programme contre programme.
Elle
se tira pourtant de l'impasse, le plus élégamment du monde, grâce à une recette
d'ailleurs classique de l'art royal, dont on trouverait l'analogue dans toutes
les grandes crises : le procédé de l'exclusion. En voici le mécanisme.
La
société n'est pas en état de faire nommer directement ses hommes, il ne lui
reste donc qu'un parti : faire exclure tous les autres. Tel est l'objet d'une
campagne entreprise depuis six mois. La thèse mise en avant est conforme aux
principes les plus purs : le peuple, dit‑on, a des ennemis‑nés,
qu'il doit s'interdire de prendre pour défenseurs : ce sont les hommes qui
perdent à son affranchissement, c'est‑à‑dire les privilégiés
d'abord, mais aussi tous ceux qui dépendent d'eux, officiers de justice,
fermiers de dîmes ou de cens, agents quelconques. La thèse, lancée dès novembre
1788, souleva des tempêtes : quel avocat, procureur, praticien, n'a pas une
charge seigneuriale ? Combien de commerçants sont anoblis ? et qui, en dehors
de ceux‑là, est en état de représenter le Tiers, les campagnes surtout ?
Autant vaut lui refuser le droit d'élire, qu'exclure tous les éligibles.
Mais
la société tint bon, et atteignit ses fins, comme il était à prévoir : quant
aux principes, elle était sur son terrain ; rien là qui ne fût conforme à la
raison et à la liberté, irréfutable en bonne logique. La campagne fut menée par
les frères avec un enthousiasme que le bien général commandait, et que le bien
particulier ne déconseillait pas ; non certes que la plupart d'entre eux ne
tombent sous l'exclusion ‑ ils sont presque tous gens de loi et officiers
de seigneurs ‑ mais chacun sait que la société rendra justice à sa vertu.
S'il est naturel qu'elle exclue des profanes dont rien ne lui garantit les
sentiments, il est juste aussi qu'elle excepte de l'exclusion les frères, dont
elle connaît le patriotisme, et elle peut se le permettre sans reproche de
partialité : car personne, en dehors d'elle, n'aura le désir, ou même le moyen,
de dénoncer ces exceptions.
Et
ainsi fut fait : la loi de l'exclusion promulguée par la société, appliquée par
la machine, servit, passez‑moi cette comparaison triviale, comme une
passoire, à tamiser la foule des éligibles : on y mit tout le monde, au nom de
la liberté de principe, on n'en laissa sortir que les frères, ceux qui
présentaient aux cercles intérieurs toutes les garanties désirables.
Je
ne puis entrer ici dans les détails de l'opération, fort délicate et
compliquée, et ne vous en donnerai qu'un exemple typique, le travail électoral
à Rennes, qui permettra d'illustrer par quelques faits une dissertation un peu
abstraite.
**
Après
six mois d'agitation politique la victoire de la « commune », c'est‑à‑dire
de la coterie philosophique, à Rennes, avait d'abord inquiété les autorités[111].
L'arrivée des délégués de paroisses les rassura. Tous ces paysans, écrit le
comte de Thiard, commandant militaire de la province, « sont bonnes gens, fort
attachés au roi, et s'il y a des choses ridicules dans leurs cahiers, ce sera
uniquement l'ouvrage des curés et des gens de loi ». Or, ils sont plus de huit
cents, soit plus de vingt paysans ou profanes pour un philosophe[112].
Que peut faire, en quelques jours, la pincée de levain patriote, sur cet amas
de matière amorphe ?
Calcul
faux, nous l'avons dit. La machine ne craint pas la foule, au contraire. Elle
la veut seulement libre, c'est‑à‑dire dissociée, inorganique, et
celle‑ci l'est à souhait. La sénéchaussée de Rennes était la plus vaste
de Bretagne et la plus disparate. Outre les trois diocèses de Dol, Saint‑Malo
et Rennes, elle débordait sur ceux de Vannes, Nantes, Saint‑Brieuc,
Tréguier même. Bien des votants venaient de quarante et cinquante lieues.
Paysans pour la plupart, ils arrivaient là sans chefs, sans objet, sans
conseils, sans se connaître même, désorientés et ahuris. Rien d'étonnants si
Thiard trouve l'assemblée « bruyante, inintelligente et souvent ivre ».
Etait‑il
pâte plus malléable au jeu de la machine, que ce magma populaire ? Et pourtant
les frères ne la jugent pas encore à point. C'est qu'à travers les mailles de
la surveillance locale ont passé bon nombre d'officiers de seigneurs[113],
gens assez avisés pour traverser un dessein, discuter une motion, voire
s'assurer de quelques voix[114]
, et qui pourtant se trouvaient là sans l'aveu ‑ c'est‑à‑dire
contre l'aveu ‑ d'Israël. Il fallait à tout prix et d'abord éliminer ces
corps étrangers, qui ne pouvaient que fausser les rouages ; et les frères s'y
employèrent aussitôt, par les moyens classiques : investir l'assemblée ‑
comme en décembre les Etats, comme en février le Tiers ‑ de leur petit
peuple à eux, ce personnel des émeutes et des pétitions, aguerri et trié par
six mois de travail social[115]
; puis, passer et repasser la masse votante au crible de l'exclusion, jusqu'à
parfait tamisage.
L'opération
s'achève, selon la règle ordinaire, en deux actes, deux temps.
Le
matin du 8 avril, un des seize Rennais lance la motion d'exclure les officiers
de seigneurs ; un autre, Determon, d'exclure Drouin, le procureur du roi. C'est
le premier acte, officiel : affirmation du principe. Il souleva, comme
toujours, une résistance violente.
Et
nos commettants ! crient les exclus et la volonté du roi ! appuie Borie, le
sénéchal ; on lui rétorque la volonté du peuple, qui seule fait loi : le pauvre
homme n'en revient pas. Quant aux exclus, leurs commettants ne sont pas là pour
les défendre, et leurs collègues paysans n'ont aucune raison de les appuyer. Et
s'ils sont en nombre contre les députés patriotes, ils ne le sont pas contre le
peuple patriote, qui est entré, nous l'avons dit, et n’a pas coutume de tenir
sa langue, ni même ses poings. Aussi bien n'est‑il pas question de voter,
mais seulement de discuter la motion.
Après
trois heures de tumulte, la résistance mollit. Quelques exclus ‑ le
sénéchal en tête ‑ déclarent renoncer à être élus, pourvu qu'on les
laisse voter. C'est le signal de la déroute ; et les plus braves parlementent.
Mais les patriotes n'entendent rien : ils tolèrent Borie, mais seul ; les
autres sortiront, et à l'instant, et tous, et même Drouin, le procureur du roi
; il gêne la liberté de l'assemblée. Drouin renonce comme les autres à être
élu, mais fait mine de rester. Aussitôt les injures se changent en cris de
mort. Il est entouré, bousculé ; le sénéchal et quelques députés le couvrent de
leurs corps et le mènent à grand'peine jusqu'à la porte. Le soir même, il
envoie sa démission au ministre. Cependant les exclus, terrifiés, quittent la
partie, la plupart sans conditions. Alors seulement on vota, et la loi de l'exclusion
fut ratifiée « presque unanimement par tous les membres libres et compétents
», explique Lanjuinais quelques jours plus tard, ce qui veut dire, en langue
profane, par la minorité patriote. Mais enfin ce vote suffit à répondre, les
jours suivants, aux démarches légales et sommations des exclus[116].
Les
profanes chassés à grands fracas au nom des principes, il restait à faire
rentrer discrètement les frères, ‑ seconde partie de l'opération, plus
délicate que la première, et non moins utile, car il y avait parmi les exclus «
de très bons citoyens », dit le Héraut de la Nation, qui cite Bertin, procureur
fiscal de Châteaugiron ; et comme toujours, la cabale aristocrate, à peine
mise hors la salle, prétend appliquer à ces bons frères la loi dirigée contre
elle seule. Mais cette fois encore l'esprit triompha de la lettre, la vertu de
l'intrigue. Bertin resta, il fut même l'un des huit membres du premier bureau,
l'un des douze du bureau général, qui rédigea le cahier et fit l'élection.
**
L'affaire
avait été très rude ; mais son effet ‑ assez visible ‑ est précieux
: ce dernier filtrage, en achevant d'épurer la matière votante, ne laissait en
face de la phalange patriote unie, instruite, active, que la foule ignorante,
amorphe, des paysans, ‑ force vive, certes, et saine, et puissante, mais
force séparée de sa forme naturelle, et livrée au philosophisme qui a besoin
d'elle pour prendre corps et voix, comme le sang chaud des brebis d'Ulysse est
livré à la soif des ombres, au pays des Cymmériens.
La
machine pouvait maintenant jouer sans obstacle ; et aussitôt commença le
travail électoral proprement dit, qui fut achevé, huit jours plus tard, avec
autant d'aisance que de perfection. En voici brièvement les étapes :
Dès
le soir du 8 avril, quelqu'un propose ‑ et l'assemblée décide ‑
qu'on se partagera par diocèse pour nommer quatre‑vingt‑dix
commissaires qui vérifieront les pouvoirs et rédigeront les cahiers ; opération
étrange que cette réduction de huit cent quatre‑vingtquatre à quatre‑vingt‑dix,
et qui se fit pourtant en quelques heures, sans un accroc ni un retard. Il faut
bien supposer des listes déjà prêtes, présentées séance tenante, et votées sans
débat : et de qui pouvaient‑elles venir ?
Suivent
quatre jours de loisir pour l'assemblée, du 9 au 13, pendant que les
commissaires travaillent ‑ jours pénibles pour les paysans qui sont venus
et vivent à leurs frais. Plusieurs, déjà, crient famine.
Cependant
les commissaires s'étaient répartis en dix bureaux, surveillés par un onzième,
la « commission générale », où dirige Lanjuinais, et où se compose le
cahier de la sénéchaussée. Le lundi de Pâques, 13 avril, leurs travaux achevés,
ces commissions font leurs divers rapports sur des querelles entre patriotes et
indépendants à Moncontour et à Chateaubriand, tranchées on devine dans quel
sens, sur l'affaire de l'exclusion, sur le cahier général. Le « souverain »
applaudit, vota, défila, prêta serment, sans résistance aucune.
Vint
ensuite l'extraordinaire opération électorale dont nous avons parlé : la
réduction à deux cents. Sans doute, on se partagea par diocèse, et on nomma les
deux cents par fractions proportionnelles. Mais si les apparences y gagnaient,
la machine n'y perdait rien. Les deux groupes du diocèse de Rennes ‑ en
tout trois cent quatrevingt‑dix‑huit votants ‑ avaient à
nommer l'un quarante‑huit, l'autre quarante‑deux électeurs ;
les cent soixante‑six votants de Saint‑Malo, trente-quatre ; les
cent vingt‑huit de Saint‑Brieuc, trente et un ; les cent onze de
Dol, vingt‑sept ; les soixante‑seize de Tréguier, vingt‑deux,
tâche qu'une velléité d'indépendance eût rendue impossible, mais dont le triage
des derniers jours assurait le succès. Pour éviter jusqu'aux surprises du
hasard, et régulariser le procédé, des bureaux furent nommés dans chaque groupe
de votants ‑ patriotes, naturellement. C'est du moins le cas pour les
deux seuls dont nous connaissions les membres. L'élection des deux cent onze
fut lestement enlevée.
Alors
enfin s'ouvrit l'acte final et parut au bout de l'alambic électoral le produit
d'un travail si persévérant, produit presque trop beau : les trois scrutateurs
se trouvent être tous trois des seize électeurs de Rennes: Lanjuinais, Glezen,
Maugé. On eut la pudeur d'en remplacer deux par des patriotes d'ailleurs,
Huard, de Saint‑Malo, Kerbriand, de Guingamp. Et l'élection fut digne de
cet heureux début : les députés nommés furent Glezen, de la commune de Rennes ;
Lanjuinais, de la commune de Rennes ; Huard, vénérable de la Triple‑Essence
de Saint‑Malo ; Hardy de la Larguère, chef de la commune de Vitré ; Le
Chapelier, de la commune de Rennes, exclu comme anobli le 1er avril, rentré
comme patriote je ne sais quand ni par où ‑, Gérard, le fameux « père
Gérard », qui devint la poupée des Jacobins, un « père Duchène »à l'usage
des paysans ; Defermon, de la commune de Rennes ; et pour suppléants : Varin de
la Brunelière, de la commune de Rennes et Bodinier, de Saint‑Malo, beau‑frère
de Huard.
Sur
neuf élus, Rennes seule en avait cinq ‑, les trois villes ‑ trente‑huit
électeurs sur huit cent quatre‑vingts ‑ en avaient huit, les
campagnes en avaient un.
Sitôt
nommés, ces huit députés furent placés sous la tutelle d'un bureau de
correspondance de vingt membres, tous Rennais ‑ tous, à notre connaissance,
sauf deux, membres de la commune ou des sociétés ‑ tous enfin, selon la
règle ordinaire, tenant d'un mandat douteux des pouvoirs fort nets : la tutelle
est étroite, à en juger par une lettre du suppléant Bodinier, sollicitant la
permission de revenir à Saint‑Malo assister sa sœur après la mort de son
beau-frère Huard, tué en duel[117].
Il
en fut de même ailleurs. Le succès des sociétés fut complet, les frères le
célèbrent à l'envi, et je ne saurais mieux terminer qu'en donnant la parole à
l'orateur de la Parfaite Union de Rennes, qui exprime en ces termes, le 23
juillet 1789, les sentiments de la loge : « Mes très chers frères, le triomphe
de la liberté et du patriotisme est le triomphe le plus complet du véritable
maçon. C'est de vos temples et de ceux élevés à la véritable philosophie que
sont parties les premières étincelles du feu sacré qui, s'étendant rapidement
de l'Orient à l'Occident, du midi au septentrion de la France, a embrasé les
cœurs de tous ses citoyens.
«
La magique révolution qui, sous nos yeux, s'opère en si peu de jours, doit être
célébrée par les disciples fidèles du véritable Maître avec un saint
enthousiasme dont les profanes ne peuvent partager les douceurs. Les cantiques
que les vrais enfants de la Veuve chantent maintenant sur la montagne sacrée, à
l'ombre de l'acacia, retentissent au fond de nos cœurs, et les mains levées
vers le grand architecte de l'univers, nous devons tous conjurer notre Maître
de porter à l'autel de tout bien l'hommage de notre vive gratitude...
«
Qu'il est beau, mes très chers frères, le jour où un roi citoyen vient annoncer
qu'il veut commander à un peuple libre et former de son superbe empire une
vaste loge dans laquelle tous les bons Français vont véritablement être frères
! ... »
On
ne pouvait mieux dire ; et le règlement électoral du 24 janvier 1789 mettait à
la lettre tous les Français en loge.
VI
DE 1789 EN BOURGOGNE
CHAPITRE
PREMIER
Peut-on
donner le nom de campagne électorale aux efforts que fit le Tiers Etat de novembre
1788 à mars 1789, pour obtenir une loi électorale d'abord, puis des élus de son
choix ? A première vue, il semble que non : une campagne électorale est menée
par un parti ; et un parti a des cadres, des chefs, un programme, un nom. Or,
on ne voit rien de tel en 89 : la nation paraît se lever d'elle‑même,
agir de son propre mouvement, sans rien devoir aux talents ni à l'autorité de
personne. Dans cet âge d'or du suffrage universel, le peuple semble se passer
de conseil, toute initiative comme tous pouvoirs viennent de lui. On lui voit
des porte‑paroles, jamais de chefs reconnus et avoués. Il s'assemble sans
être convoqué, signe des requêtes sans qu'on sache d'où elles viennent, nomme
des députés sans avoir entendu de candidats, se soulève sans suivre personne.
Et
pourtant cette armée sans officiers manœuvre avec un ensemble étonnant : on
voit les mêmes démarches se faire au même moment dans des provinces que
séparent mœurs, intérêts, régime, dialectes même, sans parler des douanes et
des mauvais chemins. En novembre 1788, toute la France demande le doublement du
Tiers aux Etats ; en janvier, le vote par tête ; en mars, toute la France
envoie aux Etats des doléances si semblables qu'on les croirait rédigées sur le
même canevas, par le même pamphlétaire philosophe : car les paysans eux aussi
parlent philosophie dans leurs cahiers, pour rester à l'unisson. Au milieu de
juillet, au moment de la «Grande Peur », toute la France se croit menacée par
des brigands et prend les armes, à la fin du mois, toute la France se rassure :
il n'y avait pas de brigands. Mais la garde nationale était sortie de terre en
cinq jours, elle obéissait au mot d'ordre des clubs, et les communes restent
armées.
Et
ce ne sont là que les grandes étapes du mouvement : même ensemble dans les
détails. Si on voit une commune signer une requête au roi, « ce nouvel Henri IV
», et à M. Necker, « notre Sully », on peut être sûr de trouver les habitants
de telle autre commune, à l'autre bout du royaume, occupés à rédiger la même
requête précédée du même compliment. Les Français d'alors semblent obéir à une
sorte d'harmonie préétablie, qui leur fait faire les mêmes actes et prononcer
les mêmes paroles partout en même temps ; et qui connaît les faits et gestes de
tels bourgeois du Dauphiné ou de l'Auvergne, sait l'histoire de toutes les
villes de France au même moment.
Ainsi,
dans cette singulière campagne, tout se passe comme si la France entière
obéissait au mot d'ordre du mieux monté des partis, et on ne voit pas de
partis. Il y a là un phénomène étrange qu'on n'a peut‑être pas assez
expliqué. Car il ne suffit pas de dire que la France d'alors était unanime, et
tous les Français révolutionnaires : la communauté des idées ne rend pas compte
du concert des actes. Ce concert suppose une entente, une organisation
quelconque : tous les Français étaient du complot, soit ; mais il y avait un
complot. Comment et par qui fut‑il formé ? Nous allons essayer de nous en
faire une idée en suivant pas à pas les progrès de la Révolution à Dijon et en
Bourgogne pendant les six mois qui ont précédé les Etats généraux[118].
**
Quelques
mots d'abord sur la situation du ministère et l'état de l'opinion à la fin de
l'automne 1788.Après une furieuse campagne, le Parlement avait atteint son but
: le roi, à bout de moyens, renvoyait Brienne, accordait les Etats ; et les
parlementaires exilés depuis cinq mois rentraient en triomphe au palais. Leurs
désirs n'allaient pas plus loin ; là aussi finit leur rôle. Il parut alors que
ces fiers magistrats n'étaient rien par eux‑mêmes, et qu'ils servaient
sans le savoir d'instruments à des visées plus hardies que les leurs. En effet,
ces prétendus meneurs désarmés, leurs troupes continuaient la bataille avec le
même ensemble et la même furie. On avait obtenu les Etats généraux : il
s'agissait maintenant d'y faire la loi ‑ et la tempête des pamphlets
anonymes se remet à souffler de plus belle.
L'élection
au scrutin, le doublement du Tiers, le vote par tête, telles sont les nouvelles
demandes du Tiers. On le voit, la Révolution levait le masque ‑, le
Parlement, assagi tout à coup, en frémit d'indignation : les exigences du Tiers
allaient à enlever leur existence politique aux premiers ordres, à ruiner
l'équilibre de l'Etat, à ébranler les colonnes de la monarchie. Même
raisonnables d'ailleurs, le roi ne devait pas les entendre : la forme des
Etats était réglée par des lois séculaires. Le roi ne souffrirait pas, non
qu'on les changeât, mais même qu'on les discutât.
Cette
position était fort défendable : le roi l'abandonna de lui-même, sur les
instances de M. Necker, en demandant leur avis aux notables. Consulter les
notables, c'était reconnaître l'insuffisance des anciennes forces, et, chose
plus grave, le droit de la nation à les changer. Ce principe admis, le parti
révolutionnaire se chargeait d'en tirer les conséquences.
On
vit alors un étrange spectacle : à la fin de novembre 1788, des bruits
inquiétants circulent sur la décision des notables qui auraient voté contre le
doublement du Tiers aux Etats généraux. Aussitôt, dans des centaines de villes
et de bourgs, le Tiers s'assemble ; et de tous les coins du royaume arrivent à
Versailles des centaines de requêtes conçues dans les mêmes termes et demandant
les mêmes choses : élection au scrutin, doublement, vote par tête. C'est le
premier épisode d'une campagne qui ne laissera plus un jour de répit au
gouvernement jusqu'au triomphe du Tiers, à la prise de la Bastille.
**
Vers
ce temps, dans la ville de Dijon, un groupe d'une vingtaine de personnes se
fait remarquer par son grand souci des intérêts du Tiers état. Ce groupe est
pourtant très discret : à la différence de bien des comités électoraux de nos
jours, il ne se fait connaître que par ses œuvres. Il n'a pas de nom, pas
d'état connu, ne nous fait jamais part de ses réunions ni de ses projets, ne se
met jamais en avant et ne risque jamais une démarche publique sans se couvrir
de l'autorité d'un corps constitué. Mais comme il est très actif, que rien en
fait ne se passe sans lui, que toutes les idées viennent de lui, et qu'il se
trouve, on ne sait comment, toujours chargé de les mener à bien ; comme il
correspond enfin avec beaucoup d'autres groupes de même espèce dans les villes
de la province, nous pouvons suivre sa trace sans trop de peine.
Il
se compose de médecins, de chirurgiens, d'hommes de loi surtout, avocats,
procureurs, notaires, tous petits bourgeois obscurs, dont plusieurs se firent
nommer députés du Tiers aux Etats, mais dont aucun ne laissa un nom. Les plus
remuants sont le médecin Durande, le chirurgien Hoin, le procureur Gillotte,
les avocats Durande, Navier, Volfius, Minard, Morellet, Larché, Gouget,
Arnoult, le procureur syndic de la ville, Trullard[119].
Comme
tous les groupes semblables, c'est dans les premiers jours de décembre 1788 que
celui‑ci commence sa campagne.
Il
s'agit de faire proposer aux corporations par le maire, puis envoyer au roi au
nom du Tiers de la ville, la requête dont nous avons parlé. Or, la première
condition, pour se faire entendre de l'autorité et de l'opinion, était de
parler au nom d'un corps constitué : les particuliers ne sont rien alors ; les
corps seuls sont écoutés.
Les
avocats de la cabale font donc réunir leur ordre par le bâtonnier Morin le 3
décembre. L'un des meneurs, Volfius, prend la parole : un grand procès, dit‑il,
est engagé entre le Tiers et les privilégiés ‑, toutes les provinces y
prennent part ; l'ordre des avocats de Dijon ne peut rester indifférent. On a
assez parlé : il faut agir, imiter Metz et le Dauphiné, soulever et diriger
l'opinion. « Le sort non seulement de la génération présente, mais de toute la
race plébéienne... dépend de ce qui va être décidé. Si elle perd sa cause, si
elle l'abandonne à elle‑même, c'en est fait pour jamais ou pour des
siècles. Elle tombe sous l'aristocratie des deux ordres ligués contre elle pour
la tenir dans l'oppression et ses chaînes ne pourront plus être rompues »... et
pour conclure, l'orateur propose un plan d'action, qui est adopté[120].
Y
eut‑il des opposants ? On peut le croire, puisque quatre mois plus tard
près de 40 avocats sur 130 s'abstinrent de voter avec leur ordre ‑ et peu
importe d'ailleurs : le plan est approuvé, Volfius et les meneurs commis pour
l'exécuter ; ils ont désormais entre les mains les pouvoirs de l'ordre. Les
opposants ne seront plus que « quelques particuliers » ; on négligera de les
inviter aux réunions de l'ordre, et s'ils se plaignent, la peur des placards,
des lettres anonymes et les injures des jeunes clercs les feront taire.
Cependant
le plan de Volfius est mis à exécution : 1° un projet de requête au roi ; 2° un
résumé des démarches à faire pour obtenir l'adhésion de la province, sont
élaborés par le comité des avocats.
La
requête est semblable et pour la forme et pour le fond à celles qui se rédigeaient
de la même manière dans toutes les villes du royaume : c'est un morceau en beau
style, composé, dit‑on, sur le désir exprès du roi, et suivant le vœu de
la France entière, plein d'une tendresse plus bruyante que respectueuse pour le
roi, d'éloges pour M. Necker, d'une haine savamment contenue contre la noblesse
et le clergé, d'une admiration débordante pour le Tiers, « cet ordre précieux
», et d'une pitié déclamatoire pour ses misères. Et ces idées générales mènent
comme partout à quatre demandes précises : le doublement du Tiers, le vote par
tête aux Etats généraux ; les mêmes réformes aux Etats de la province , et,
aux élections du Tiers, la défense de nommer un seigneur ou même le fermier ou
l'agent d'un seigneur.
Quant
aux moyens à employer pour atteindre ces fins, on décide de faire approuver la
requête aux Echevins et au vicomte Mayeur, de l'envoyer en leur nom au roi, à
M. Necker, à l'intendant, au gouverneur militaire ‑ et d'autre part aux
villes de la province et du royaume, qui seront priées d'en faire une semblable
et de la répandre de la même manière.
Ces
points établis, on entreprend les autres corporations : plan et requête sont
adoptés par les médecins et les chirurgiens le 5 décembre ; par les procureurs
au bailliage le 6 ; par les notaires le 8 ; le 9 par les procureurs au
Parlement, les procureurs à la Chambre des comptes, les tanneurs et les
écrivains ; le 10 par les apothicaires, les horlogers, les épiciers, les
perruquiers[121]. Comment
votèrent ces petites assemblées ? D'enthousiasme, ou après une discussion ?
Furent‑elles unanimes ou partagées ? Nous ne connaissons que leurs dates
; mais ces dates ont leur intérêt. On voit avec quelle tactique procédait le
parti dès ses premiers pas : des naïfs auraient prié le maire d'assembler le corps
de ville, et de lui soumettre leur projet de requête. Mais le maire pouvait
refuser ; de plus une assemblée nombreuse a des retours imprévus et se mène
mal. Le comité des avocats préfère appeler les corps un à un, à petit bruit, en
commençant par ceux où il a le plus d'amis, les médecins et les gens de palais
: de cette manière des minorités importantes, des majorités même peuvent être
surprises et éliminées discrètement, sans avoir eu le temps de se reconnaître
ni de s'unir. Puis le faisceau des adhésions grossissant, l'assurance augmente
: on convoque des corporations moins voisines du Palais, et en plus grand
nombre ; elles se trouvent en présence d'une requête toute prête, cut and
dried, comme disent les agents électoraux en Angleterre ‑ et déjà votée
par des corps influents ; quelques membres sont d'intelligence avec les avocats
; on pèse sur la décision des autres de tout le poids des adhésions obtenues,
et ils votent : c'est la tactique de la boule de neige.
Le
10 décembre, treize corps avaient adhéré. C'était peu dans une ville qui en
comptait plus de cinquante. Mais le Parlement prenait l'éveil, comme nous le
verrons plus loin : les avocats jugèrent le moment venu d'aborder la seconde
partie de leur plan.
Jusque‑là,
les assemblées des corps sont censées individuelles et spontanées. Elles sont
provoquées, sans doute, par les avocats, mais officieusement ; ils ne
tiennent pas à se donner une importance illégale, qui eût fait des jaloux et
inquiété le pouvoir, en proposant eux‑mêmes leur plan. Cette consultation
du corps de ville, le maire et les échevins seuls peuvent la faire.
Or,
à l'Hôtel de ville, la cabale a pour elle, Trullard, le procureur syndic, un de
ses meneurs. Le vicomte Mayeur, M. Mounier, est de cœur avec le Parlement, mais
il a peur des avocats et prend le parti de tomber malade. Quant aux échevins,
Trullard les réunit à l'Hôtel de ville, le dimanche 11 décembre, et leur soumet
un projet de requête insidieux, tout semblable à celui des avocats, à une
différence près : l'article le plus important est omis ; on ne dit mot du vote
par tête. Les échevins approuvent. Aussitôt les députés de l'ordre des avocats
se présentent à la porte de la salle, suivis des délégués des treize
corporations consultées les jours précédents, et de sept autres gagnées le
matin même. Ils n'étaient pas convoqués et le maire était absent : on les admet
pourtant, pêle‑mêle avec une cinquantaine de citoyens zélés. Trullard se
lève, et propose au nom du corps de ville, la requête écourtée qu'il venait de
faire signer aux échevins. Arnoult, syndic des avocats, prend alors la parole
au nom de son ordre, déclare adhérer au projet des échevins, et sous prétexte
de le répéter, le complète en y remettant l'article du vote par tête. Le tour
est joué : les assistants acclament en tumulte. Le comité des avocats reçoit
tous pouvoirs pour exécuter les décisions de l'assemblée, et les échevins
n'osent rien dire.
Pas
un article de la requête ni un membre du comité n'avait changé ; mais la
requête ratifiée tant bien que mal par les échevins et les corporations était
devenue « le vœu librement émis du Tiers de la ville de Dijon », et le
comité des avocats l'envoyait, sous ce titre imposant, aux autres villes de la
province, en les invitant de la part du vicomte Mayeur[122]
à suivre l'exemple de la capitale: rien n'était plus légal et plus correct.
CHAPITRE
II
La
tactique des avocats de Dijon, ou, pour parler leur langage, « leur plan » ou «
les moyens qu'ils ont frayés avec autant de clarté que d'énergie »[123],
sont, on l'a vu, plus savamment combinés que simples ou naturels. On ne se
figure pas ainsi les premiers efforts d'un peuple exaspéré pour rompre ses
chaînes. Et pourtant ces mêmes « moyens » si compliqués furent employés au même
moment et dans le même but, sur les avis du comité de Dijon, par d'autres
groupes semblables d'avocats et de médecins, dans une quinzaine de villes de
Bourgogne.
En
effet, le Tiers de Dijon gagné, il s'agissait d'obtenir l'adhésion de la
province entière : on tenta en grand pour les villes, puis pour la province, ce
qu'on avait fait en petit pour les corporations puis pour la ville de Dijon.
Comment fut menée cette campagne ? d'où vint l'impulsion première ? quel fut
l'accueil des peuples ? C'est ce qu'il importe le plus de savoir ; et
c'est justement ce que les procès‑verbaux d'assemblées et les factums
qu'elles envoyaient au roi, notre unique source de renseignements, devaient
taire avec le plus de soin : car le premier mérite de ces requêtes était de
paraître spontanées, unanimes, c'est‑à‑dire en quelque manière
régulières ; tout ce qui sentait soit le complot, soit les dissentiments,
devait être laissé dans l'ombre.
Cependant
la marche fut partout la même ; les procès‑verbaux sont nombreux, et pas
tous discrets : on peut donc les compléter l'un par l'autre et suivre assez
bien la campagne dans ses différentes phases.
Travail
secret d'abord, que les procès‑verbaux laissent pourtant deviner : le
groupe révolutionnaire entreprend la conquête en détail des corporations,
d'après la méthode du comité de Dijon, et s'entend avec lui sur la marche à
suivre. Sans doute, dit un des meneurs du groupe d'Autun, on a l'intention « de
convoquer le Tiers du bailliage de la manière la plus régulière et la plus
générale qu'il sera possible ».
Mais
il est nécessaire auparavant « de concerter avec le Tiers état de Dijon les
objets principaux de nos réclamations et les moyens de réunir les vocaux dans
cette partie de la province ». Et ces moyens, comme on le voit dans le procès‑verbal
d'Autun[124], plus explicite
que les autres, sont mûrement examinés : au sujet de la requête elle‑même,
on convient de ne pas trop développer et de s'en tenir aux objets les plus
prochains ; doublement du Tiers, sans doute, il n'y a rien à craindre de la
part du roi : mais il faut se garder d'inquiéter la noblesse et le clergé. Et
d'ailleurs, ces réformes obtenues, le reste viendra de soi.
Autre
question délicate : doit‑on exiger ces réformes sur‑le‑champ,
pour les prochains Etats de Bourgogne, ‑ et alors il faudrait que le
Tiers de la province s'unisse ouvertement, et pétitionne en corps ; ou
seulement pour un avenir indéterminé, ‑ et alors les requêtes isolées des
villes suffiraient ? On semble avoir balancé un moment. D'un côté, l'exemple de
Vizille était séduisant. Mais, d'autre part, une. partie de la noblesse
bourguignonne s'inquiétait de ces menées, comme nous le verrons, se concertait
de son côté, et, pour s'attacher l'opinion, proposait, elle aussi, un plan de
réforme des Etats, fort acceptable pour un public encore indécis : or, un
compromis était pire qu'un échec. On s'en tint donc au plus court et au plus
prudent : demander simplement au roi d'ajourner les Etats et laisser chaque
ville faire sa requête à part.
Mais
ces pourparlers prenaient du temps : l'Assemblée générale du Tiers ne put être
convoquée à Autun que le 24 décembre, après quinze jours d'allées et venues
entre les comités.
Quant
aux « moyens de réunir les vocaux » et de travailler les corporations, ils sont
partout les mêmes qu'à Dijon. Dans les principales villes, l'ordre des avocats
se réunit d'abord, puis les autres corps de loi sur son initiative, et, en
général, un à un ; puis les corporations. Dans les petites villes, on assure
l'adhésion personnelle de quelques notables. Partout l'Assemblée est préparée,
la requête rédigée d'avance par ceux du parti.
La
requête prête, les corporations à point, on se décide à affronter l'Assemblée
générale : c'est ici que commencent les démarches légales, avouées, et que nous
passons des coulisses sur la scène. Le procureur syndic, avocat, et cabalé en
général[125], a reçu, à
point nommé, la requête et le procès‑verbal de l'Assemblée de Dijon,
envoyés toujours par les avocats de Dijon, mais de la part du vicomte Mayeur et
au nom du Tiers de la ville. Il en fait part au corps de ville, et requiert une
Assemblée générale pour délibérer, à l'exemple de Dijon, sur un si grand
objet. Comment fut‑il reçu du maire et les échevins ? Souvent mal, sans
doute, puisque la liste des villes adhérentes est assez courte ; ‑
presque jamais chaudement : en général, les échevins se bornent à laisser faire
comme à Dijon.
Cependant,
l'Assemblée générale des corps et corporations est convoquée pour le lendemain
ou les jours suivants : c'est la première Assemblée populaire qui ait un
caractère vraiment révolutionnaire, malgré la forme platonique de ses requêtes.
Il faut l'étudier de près.
Le
procureur syndic fait convoquer les habitants le plus tôt possible : en effet,
s'il a fallu plusieurs jours pour grouper les amis et récolter des adhésions,
il convient de brusquer les choses en présence du public. Il ne faut pas qu'un
parti contraire ait le temps de se former.
Le
nombre, la qualité des comparants varie beaucoup ; le parti se trouve, pour la
première fois, hors de son milieu, devant la foule. Il est obligé de louvoyer,
de se prêter aux circonstances. On peut faire pourtant quelques remarques
générales :
On
est étonné d'abord du petit nombre des assistants : 160 àBeaune, 170 à Saint‑Jean‑de‑Losne,
une trentaine à Nuits, 200 à Châtillon‑sur‑Seine, 200 à Arnay‑le‑Duc,
15 à Mont‑Saint‑Vincent, 90 à Toulon‑sur‑Arroux, 24 à
Vitteaux, 51, du moins ayant signé, à Bourbon‑Lancy. On dira qu'une
partie de ces adhérents sont des députés de corporation et que chacun d'eux
représente un groupe d'habitants. Cependant partout, sauf peut‑être à
Nuits, la composition de l'Assemblée est équivoque : entre, délibère et adhère
qui veut, les particuliers pêle‑mêle avec les députés, les commettants
avec les commis, les journaliers avec les notables. Des ouvriers et des paysans
envahissent la salle à Beaune, à Bourbon, à Châtillon, à Arnay, à Toulon, à
Saint‑Jean‑de‑Losne, où près du tiers de l'assistance ne sait
pas signer. Ce caractère mal défini de l'Assemblée était conforme aux vues du
parti ; elle est, en principe, une Assemblée de notables : on pourra donc, sous
ce prétexte, se dispenser d'y inviter la masse des indifférents ou des
opposants. Mais elle n'est pas prise assez au sérieux pour que les zélés, et du
plus bas peuple, ne puissent forcer la consigne. Nous pouvons donc la
considérer comme ouverte et générale, et du moins tout le parti révolutionnaire
dut y figurer au grand complet.
Quant
aux classes aisées, les deux premiers ordres, rarement convoqués, ne sont
presque jamais présents : la noblesse ne vient pas, ni les anoblis, ni les
magistrats royaux, c'est‑à‑dire toute la haute bourgeoisie. Le
clergé ne paraît qu'à Saint‑Jean‑de‑Losne, où le curé Tissier
prononce d'ailleurs un discours fort modéré sans dire mot du vote par tête.
Dans les rangs du Tiers, les bourgeois, négociants et marchands sont rares : on
en voit quelques‑uns àArnay‑le‑Duc et à Bourbon, mais 12
seulement à Beaune, 8 à SaintJean‑de‑Losne, dont deux portent le
nom des plus ardents robins, aucun à Nuits, 5 ou 6 à Châtillon‑sur‑Seine.
Le nerf du parti est dans la robe et les corps qui en dépendent, et les meneurs
parmi les gens de loi et les médecins, presque toujours en nombre et toujours
au premier plan. Ils sont 14 à Saint‑Jean‑de‑Losne, 6 àNuits,
23 à Châtillon, 33 à Arnay, 30 à Montcenis. Les chefs sont partout des avocats
: Oudri et Hernoux à Saint‑Jean, Joly et Gillotte à Nuits, Cléry à
Châtillon, Guiot et Théveneau à Arnay, Serpillon et Delatoison à Autun,
Garchery à Montcenis.
En
somme, nous voyons, d'un côté, des gens cabalés, robins pour la plupart, avec
leurs parents et amis ; de l'autre, un public du petit peuple, déjà travaillé
en secret, et toujours facile à séduire par la logique si simple des idées
révolutionnaires ; et, entre les deux, le maire, les échevins et quelques
notables indécis et débordés.
L'assemblée
ouverte par quelques mots du maire, le procureur syndic pose cette question aux
députés des corps, pris de court, s'ils ne sont prévenus et gagnés : comment la
nation sera‑t‑elle représentée aux Etats généraux ? Paysans et artisans
ne trouvant rien à répondre, un avocat se lève, et soumet respectueusement à
l'assemblée la requête de son ordre à laquelle ont déjà adhéré les premiers
corps, c'est‑à‑dire une quinzaine de notaires, de procureurs et de
médecins, quelquefois le curé, qui sont là, circulent dans la salle et
applaudissent où il faut. Le préambule de cette requête est un développement
sur ce thème : la nation se compose de deux ordres et non de trois : l'ordre
des privilégiés, qui a tous les honneurs, tous les biens et toutes les
exemptions, ‑ l'ordre du Tiers, qui n'a rien, et paye tout. Les
privilégiés sont deux cent mille, ‑ les membres du Tiers, 24 millions. –
Conclusion : le Tiers demande le suffrage égal aux assemblées, c'est‑à‑dire :
aux Etats généraux, le vote par tête, le doublement, et l'élection des députés
du Tiers par leurs pairs. Aux Etats provinciaux, les mêmes réformes ; il décide
d'envoyer la présente requête au roi et à M. Necker, et d'en faire part aux
autres villes. Tel est le canevas invariable sur lequel brodait l'orateur du
parti avec plus ou moins d'éloquence. Si le curé est là, on ajoute un article
pour demander que les curés soient représentés. Si la ville est trop petite
pour espérer une députation séparée, on demande que les grandes villes en soient
privées aussi ; mais ce sont là des vœux incidents, des manœuvres du parti pour
obtenir plus d'adhésions aux cinq articles, et mettre de son côté les intérêts
de clocher.
On
rassure enfin les timides en leur lisant les requêtes communiquées par d'autres
villes, « pour que l'on ne puisse douter du vœu général ». L'assemblée se rend
à des raisonnements si forts, elle adhère par acclamation, sans discuter ni
voter, et la requête s'en retourne à Dijon telle qu'elle en était venue quinze
jours auparavant, mais décorée du titre de « Vœu de la ville de ***. »
Dans
les bourgs, la mise en scène est plus simple : le procureur syndic se contente
de déclarer que plusieurs villes lui ont fait part de leurs requêtes, puis de
lire celle de Dijon, et de requérir l'adhésion des assistants d'une manière
souvent péremptoire.
Tels
furent les efforts et les succès de ce qu'on appelait « le parti des Avocats »,
dans une quinzaine[126]
de villes et de bourgs des environs de Dijon, d'Autun et de Chalon à la fin de
décembre 1788.
Ces
villes sont pour la région d’Autun, Montcenis, qui adhéra le 4 janvier ;
Bourbon‑Lancy, le 27 décembre ; Toulon‑sur‑Arroux, le 23 ;
Mont‑Saint‑Vincent, le 26 ; Autun, le 25.
Dans
les environs de Dijon, Is‑sur‑Ville et Pontailler adhèrent dans les
derniers jours de décembre ; Saint‑Jean‑sur‑Losne, Bagneux‑les‑Juifs
et Vitteaux, le 28 ; Châtillon‑sur‑Seine, le 21 ;Arnay‑le‑Duc,
le 4 janvier.
Entre
Dijon et Chalon, Nuits, le 31 décembre ; Beaune, le 12 janvier seulement ; mais
l'assemblée se préparait depuis le 22 décembre au moins enfin Chalon, le 12
décembre.
CHAPITRE
III
Les
avocats de Dijon avaient dû brusquer les choses le 11 décembre au risque de
froisser l'opinion. Ils avaient assemblé les corporations irrégulièrement, et avant
de les avoir toutes gagnées ; c'est qu'un parti contraire se formait, qui
leur donna une chaude alarme et faillit déjouer leurs manœuvres.
Le
13 décembre, dix‑neuf gentilshommes de Dijon s'assemblent, nomment un
président, le comte de Vienne, deux secrétaires, le baron de Meurville et le
comte de Bataille‑Mandelot, et se concertent secrètement pour enrayer à
tout prix le progrès des révolutionnaires. L'effroi et les efforts désespérés
de ces quelques hommes, la clairvoyance avec laquelle ils annoncent les
catastrophes prochaines sont d'autant plus frappants que personne autour d'eux
ne semblait même comprendre leurs terreurs. En effet, les menées des avocats ne
troublaient en rien la quiétude des hautes classes : quel mal pouvaient faire
les requêtes peu mesurées de quelques gens de loi ? Les notables s'étaient
prononcés contre le doublement du Tiers , et d'ailleurs le roi était le maître,
et sa popularité semblait même croître chaque jour. Quant à l'intendant, M.
Amelot, protégé de Necker, il était ami des philosophes et voyait les efforts
des avocats avec une indulgente bienveillance.
D'où
venait donc ce nouveau parti, seul éveillé et armé au milieu de ce monde
endormi ? Quelle idée doit‑on s'en faire ?
Il
prétendait être le parti de la noblesse ; cependant, dès ses premiers actes, on
est frappé de voir à quel point sa tactique, ses moyens ressemblent à ceux des
avocats. Il se sert des mêmes armes, parle le même langage, semble appartenir à
la même école.
Comme
les avocats, les gentilshommes sont peu nombreux : 19 au début, jamais
plus de 60 ; or, 300 nobles siégeaient aux Etats de Bourgogne. Comme eux, ils
suivent toutes les impulsions d'un comité, dont l'âme est un certain marquis de
Digoine, personnage remuant et louche, fort mal fait pour représenter la fleur
d'une riche province[127].
Comme eux, c'est à l'opinion populaire, si naïve alors, qu'ils s'attaquent, et
par les mêmes moyens, flatteries électorales, étalage de vertu civique,
manœuvres compliquées, mandats et pouvoirs usurpés : car on prétend représenter
le second ordre de la province comme les avocats le Tiers, et avec aussi peu de
droit . la commission permanente de la Noblesse de Bourgogne siégeait alors
même à Dijon, entre deux sessions des Etats ; et jamais le vicomte de Bourbon
Busset, son président, ne daigna même répondre aux avances de Digoine[128].
Même réserve de la part de l'évêque et du clergé. Seuls le Parlement et la
Chambre des comptes ne cachent pas leur sympathie pour ce parti, dont le comité
secret se réunissait dans l'hôtel du premier président de Bevy lui‑même.
Et, en effet, sauf quelques fourvoyés qu'on avait soin de mettre en vue, cette
faction, comme celle des avocats, sortait du Palais[129].
Elle se recrutait presque toute dans les familles de robe, comme la faction
contraire dans la basoche et le barreau. C'est la faction du parti
parlementaire et « philosophe », si bruyant la veille encore, alors dépassé et
assagi, et qui ne gardait de son passé révolutionnaire qu'un langage
emphatique, des allures sournoises, et une vision très nette de l'abîme où
courait le royaume.
Une
phrase prononcée le 23 janvier suivant à l'assemblée des officiers du bailliage
de Chalon par un membre du groupe révolutionnaire, fait bien comprendre la
situation relative des deux factions des avocats et des parlementaires : pour
décider les magistrats à signer la requête des avocats de Dijon, l'orateur des
avocats leur tient ce langage remarquable : « Souvenez‑vous du 28 mai
dernier; ce que vous fîtes l'année dernière annonce ce que vous allez faire
aujourd'hui.[130] » Ainsi le
mouvement de décembre 1788 est bien, aux yeux du parti, la suite naturelle de
celui de mai ; ce sont deux phases de la même campagne. Or, en mai, le parti
avait à sa tête un état‑major qu'il perdit ou exclut depuis : c'était
cette même noblesse de robe, ces mêmes parlementaires si fort malmenés six mois
plus tard, alors l'idole de la basoche, ivres de popularité, et se servant pour
ébranler l'autorité du roi des mêmes hommes, des mêmes cadres, des mêmes «
moyens » secrets et puissants, qu'ils jugeaient si dangereux en décembre. Ainsi
les parlementaires avaient comploté avec les avocats ; avant de les combattre,
ils avaient fait campagne à leurs côtés. Voilà pourquoi les deux partis ont
même organisation et même tactique : ils ont même origine ; ‑ voilà
pourquoi les parlementaires voient si clair dans le jeu des avocats et ont si
peur d'eux : ils ont joué le même jeu six mois plus tôt, en connaissent
les règles savantes et cachées, dont la première est de ne jamais dire où on
va, et soupçonnent les avocats de vouloir aller très loin ; ‑ voilà
pourquoi enfin le peuple, le clergé, la plus saine partie de la noblesse, le
roi lui‑même, n'ont pas peur et ne voient rien : ils ne sont pas
initiés.
Ainsi
la lutte que nous allons suivre a un caractère et même un nom spécial : nous
sommes en présence d'une de ces épurations qui marquent les différentes étapes
de la Révolution. En novembre 1788, le parti décide de jeter par‑dessus
bord les parlementaires, comme il fit plus tard des amis de Malouet et de Mounier,
puis de Mirabeau et de sa coterie, puis de la faction Duport‑Lameth, et
ainsi de proche en proche jusqu'à l'avènement de la Terreur.
Du
15 au 25 janvier, les parlementaires préparent leur campagne en comité secret.
Le 20, une trentaine d'adhérents, invités le 17, leur viennent de la province.
Le 22, ils se font envoyer par un maire de village une liste des griefs du
Tiers. On intitule cette pièce « doléances du troisième ordre des Etats de
Bourgogne » ; on la discute , on souscrit généreusement à tous ses articles, un
seul excepté, sans doute pour garder les vraisemblances ; et on publie le
procès‑verbal de cette séance mémorable. Le procédé est théâtral, mais
les concessions sérieuses, il faut le reconnaître : abandon des privilèges
pécuniaires, libre élection de tous les députés du Tiers aux Etats, où jusque‑là
les maires de certaines villes siégeaient de droit, en un mot tout ce que la
noblesse pouvait accorder, sauf le doublement du Tiers et le vote par tête,
c'est‑à‑dire sa propre suppression : comme un équipage en danger,
elle jetait la cargaison àla mer pour sauver le navire. On discute ensuite un
projet de réformes administratives à soumettre au Tiers, le cas échéant. On
arrête enfin un plan d'action fort semblable à celui des avocats : une requête
en cinq articles demandant l'égalité de l'impôt et le maintien de la
constitution sera proposée aux trois ordres de Dijon, puis de leur part à
toutes les villes de la province, et enfin mise aux pieds du roi au nom des
Etats de Bourgogne.
Ces
mesures prises, le 25 décembre, après dix jours de conférences secrètes chez
le président de Bevy et aux Cordeliers, les parlementaires entrent dans la lice
et jettent le gant aux avocats : ils convoquent solennellement le clergé, les
magistrats du bailliage et les corporations de la ville, en vue de leur
communiquer « les résolutions que la noblesse a prises pour l'union et le
bonheur des trois ordres de la province, et les engager à concourir avec elle
aux différents moyens nécessaires pour parvenir à ce but[131]
».