Le surréalisme : du courant artistique à la guerre culturelle

 

Comme l’a expliqué Antonio Gramsci, le fondateur du Parti Communiste italien, la guerre menée contre les sociétés occidentales pour y établir le socialisme devait d’abord être culturelle. En effet, dans des sociétés civiles aussi fortes, où l’héritage intellectuel, religieux et moral était si riche et cimentait si solidement les hommes, la prise du pouvoir politique nécessitait d’abord une prise de pouvoir idéologique et culturelle. Il fallait saper les fondements de la civilisation chrétienne en transformant les esprits, en changeant les valeurs de référence et les moeurs.
En France, le surréalisme a joué un rôle de premier plan dans ce travail de sape. Bien sûr, d’autres mouvements l’ont accompagné dans son combat, mais par l’emprise qu’il a eu sur le monde intellectuel tout au long du XXème siècle et par l’influence qu’il exerce encore sur des personnes moins averties, le surréalisme a joué et continue de jouer un rôle déterminant.

 

Changer la vie

Certes, d’un point de vue esthétique, le projet surréaliste peut être séduisant. Sa volonté d’explorer l’inconscient, de libérer le rêve et l’imagination par l’art s’inscrit dans la tradition littéraire tout en prenant en compte les découvertes scientifiques et philosophiques de l’époque. Cette esthétique peut être considérée comme l’instrument d’une connaissance élargie de la subjectivité et du monde extérieur.

Mais, loin de proposer seulement une esthétique désintéressée, le surréalisme se veut une éthique et une politique. Il s’agit avant tout de subvertir les lois du Vrai, du Beau, du Bien, pour finalement "changer la vie" selon la maxime de Rimbaud.

Dans cette entreprise révolutionnaire, l’art n’est qu’un moyen de subversion. André Breton le dit lui-même dans "La clé des champs" (1) : "le pacte surréaliste est triple : aider, dans toute la mesure du possible, à la libération sociale de l’homme. Travailler sans répit au désencroutement intégral des moeurs. Refaire l’entendement humain".

L’esthétique a pour but de créer un nouvel homme en "réformant son entendement" et en changeant l’ordre social.

 

Une tradition littéraire 

Si le surréalisme connaît un tel engouement auprès des intellectuels français, c’est qu’il s’inscrit dans une longue tradition littéraire attentive à l’aspect nocturne et irrationnel de l’existence, tout en prenant en compte les apports de la science et de la philosophie contemporaines, contribuant ainsi à explorer de nouvelles facettes de l’homme.

Depuis Nerval jusqu’à Apollinaire, en passant par Rimbaud, de nombreux écrivains romantiques ou symboliques ont exploré les cavernes de l’être, là où les rêves, les formes incontrôlées qui agissent au plus profond de nous et les passions nous hantent et déterminent notre vision du réel.

Nerval, préfigurant à sa manière Proust, a compris comment la subjectivité, avec ses souvenirs et ses émotions, teinte le réel d’une couleur unique pour chacun. Dans "Sylvie" (2), la frontière entre le réel, le souvenir et le songe ne cesse de se brouiller, et lorsqu’il se souvient d’Adrienne qui, enfant, l’avait fasciné, la réalité passée se revêt des couleurs de son rêve : "Je posais sur la tête d’Adrienne un ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures".

Dans "Aurélia" (3), il va encore plus loin en faisant entrer dans la littérature le discours de la folie et de l‘onirisme. Le narrateur y relate ses crises de délire et s’obstine à décrypter ses extases, ses cauchemars et ses visions comme autant de clés de l’"au-delà" où il faut aller, comme Orphée, chercher réponses et remèdes aux tourments de l’impossible "ici". Avec "Aurélia", Gérard de Nerval a ouvert une brèche où se sont engagés Lautréamont, Rimbaud, Apollinaire, puis les surréalistes.

Pour Rimbaud, l’écriture poétique devient un moyen de "se faire voyant", afin d’"arriver à l’inconnu" et d’y voir les profondeurs de l’âme. Le premier, il remet en cause le contrôle de la raison. Selon lui, il faut se libérer de l’appréhension rationnelle du réel : "Le poète se fait voyant, par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens" (4). Le poète doit aussi trouver un nouveau langage afin de "fixer ces vertiges et noter l’inexprimable", un langage ivre, fait d’images, de sonorités, de rythmes et de syntaxe rompue.

A l’aube du XXème siècle, Apollinaire a repris cette quête et sent à quel point cet univers inconnu est un terrain de recherches fécondes :

"Profondeurs de la conscience
On vous explorera demain
Et qui sait quels êtres vivants
Seront tirés de ces abîmes
Avec des univers entiers" (5).

Il rompt avec l’esthétique classique. "A la fin tu es las de ce monde ancien", écrit-il au début de son recueil "Alcools" dans le poème "Zone". Il faut, pense-t-il, "se libérer de la logique uniquement rationnelle pour laisser parler l’imaginaire et les fantasmes qui, eux aussi, font partie de notre réalité et déterminent en grande partie notre rapport au monde". Dans "La chanson du mal aimé", le malaise existentiel du poète transforme le paysage londonien qu’il traverse :

"Au tournant d’une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolant
D’où se lamentaient les façades" (6).

Le réel, regardé du point de vue de l’imaginaire, c’est ce qu’Apollinaire appelle déjà la surréalité. Il s’agit de capter un autre sens en prenant en compte le gisement enfoui dans l’inconscient.

 

Le relativisme scientifique 

C’est cette question de l’inconscient que Freud approfondit au même moment. Selon lui, une force psychique active, qui échappe à la pensée consciente, entre en jeu dans nos actes, nos désirs et notre vision du monde. Fait de désirs et de pulsions inconscientes, d’identifications et de représentations, de refoulements et de phantasmes, l’inconscient est le propre de l’homme au même titre que la conscience rationnelle.

La conscience rationnelle ne peut donc plus être considérée comme le seul véhicule de l’appréhension du réel. L'inconscient et les désirs donnent eux aussi un sens, particulier à chacun, au réel.

A la même époque, Bergson, analysant la perception humaine du temps, montre que le temps humain, plus qu’une mesure physique, est une durée subjective qui est appréhendée différemment par chaque individu. Cette analyse du temps tel qu’il est vécu par l’homme introduit le relativisme subjectif dans l’appréhension du réel.

Même du point de vue scientifique, la raison est remise en cause : jusqu’à Einstein, la science mécaniste et déterministe donne à l’homme l’impression que sa raison lui permet de comprendre l’ensemble de l’univers, puisque les mêmes causes engendrent les mêmes effets selon des lois immuables et connaissables par l’homme.

La physique quantique ébranle cette toute-puissance de la raison humaine : les calculs scientifiques ne sont plus capables de déterminer de façon exacte la situation spatiale et temporelle des particules infiniment petites. Plus l’homme fait de découvertes, plus il découvre la disproportion de sa raison à l’égard du réel. Qu’est-ce que la réalité ? Telle est la question que se posent, non seulement les scientifiques, mais aussi les penseurs et les écrivains du temps.

La démarche esthétique des surréalistes s’inscrit dans cette remise en cause générale de la raison toute-puissante. Mais ils vont beaucoup plus loin que Nerval ou Rimbaud. Tous deux reconnaissent en effet la nécessité vitale de ne pas rester dans les rêves et les hallucinations. La réalité, quels que soient l’imaginaire et les phantasmes de chacun, reste ce qu’elle est. C’est ce que réalise Rimbaud lorsqu’il fait ses adieux aux délires poétiques.

"J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée ! (...) Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je me suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre !" (7).

  

La dictature de l'inconscient

Contrairement à Rimbaud, les surréalistes persévèrent dans la voie de l’inconscient et de l’imaginaire et s’y enferment : ils donnent l’exclusivité à l’inconscient comme mode d’appréhension du réel, de création et de réception, en niant le rôle de la raison.

L’écriture surréaliste, afin de forcer l’inconscient, doit être "un automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de tout autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale" (8), dit André Breton dans son "Manifeste".

Certes, la pratique surréaliste de l’image qui consiste à rapprocher deux réalités très éloignées, ce rapprochement n’étant ni prémédité ni né d’une comparaison rationnelle, a une force de révélation. Comment Aragon, dans "Les mains d’Elsa" (9) pouvait-il mieux exprimer l’inexprimable émotion amoureuse, "ce frémir d’aimer" qu’engendre le contact charnel avec les mains de la femme aimée, que par cette image inattendue, quoique pleine de sens, de la neige fondante et fuyante, née plus du jeu des associations sonores et musicales que d’une ressemblance ?

"Lorsque je les prends à mon pauvre piège,
De paume et de peur et de hâte et d’émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains à moi".

Mais lorsque les poètes appliquent la théorie surréaliste à proprement parler, et que, sous prétexte de spontanéité de la création et de développement de l’inconscient, ils refusent toute idée de contrôle, d’effort et de travail, on en arrive à des aberrations incompréhensibles et agressantes de laideur :

"Un ours mangeait des seins
Le canapé mangé l’ours cracha des seins
Des seins sortit une vache
La vache pissa des chats
Les chats firent une échelle.
La vache gravit l’échelle
Les chats gravirent l’échelle
En haut l’échelle se brisa
L’échelle devint un gros facteur
La vache tomba en cour d’assises
Les chats jouèrent La Madelon
Et le reste fit un journal pour les demoiselles enceintes".

Ce poème de Benjamin Péret (10) figure dans ce que la "sélection du Reader’s Digest" appelle "les plus belles pages de la poésie française". Cela plairait à Eluard pour lequel le poème doit être "une débâcle de l’intellect" (11).

Mais, en fait, le surréalisme démolit l’art poétique qui est un travail d’orfèvre sur les mots pour exprimer la vérité. "Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage", disait Boileau. Les plus beaux textes dits surréalistes ne sont d’ailleurs pas l’application complète de ces théories, mais sont travaillés et compréhensibles comme "Les mains d’Elsa" d’Aragon. La plupart des poètes surréalistes ont dû renier le surréalisme afin de rester poètes. En effet, pour Breton lui-même, le surréalisme n’est pas une nouvelle école artistique : la démarche esthétique des surréalistes est d’abord un parti-pris idéologique : la poésie surréaliste est et doit être, à ses yeux, l’acte révolutionnaire pur et servir la destructuration de l’entendement humain pour faire un homme nouveau.

  

Réformer l'entendement humain

Il n’y a plus ici d’équivoque possible. Le projet surréaliste ne se limite pas à une provocation verbale de quelques jeunes lettreux anti-conformistes qui destructurent le langage. Aragon le signifiait clairement dès 1924 dans "Le Paysan de Paris" (12) : "Le prétexte anodin de la littérature leur permet de vous donner, à un prix défiant toute concurrence, ce ferment mortel duquel il est grand temps de généraliser l’usage. Achetez, achetez la damnation de votre âme, vous allez enfin vous perdre. Voici la machine à chavirer l’esprit".

Ainsi, le but avoué des surréalistes est de "refaire l’entendement humain", en partant du postulat que la vérité essentielle de l’être humain est enfouie dans l’inconscient. Dès lors, la raison fait figure de "vieille pimbêche" et inspire à René Crevel, dans "L’Esprit contre la Raison" (13), les sarcasmes les plus réducteurs : "La raison, cette pionne, elle salissait tout de prudence réaliste. Elle disait qu’elle avait du feu chez elle, la mégère". La raison armée de la logique, "la plus haïssable des prisons", selon Breton, fige la représentation du monde dans une série d’antinomies : - le réel et le possible, l’action et le rêve, la normalité et la folie - qui constituent l’appareil du conservatisme social, destiné à prévenir "toute agitation insolite" de l’individu.

Il va donc falloir détruire ces antinomies "conventionnelles" et arbitraires pour libérer l’homme des "barreaux de la logique" qui l’empêchent de connaître la réalité du monde extérieur et le fonctionnement de sa pensée. "Seule l’imbécillité et le crétinisme (...) ont rendu possible la croyance que les faits réels étaient doués d’une signification claire, d’un sens normal cohérent et adéquat". Il en est de même pour la pensée "dont le libre fonctionnement est l’incohérence même" (14).

Puisque l’inconscient, à travers les fantasmes et les rêves, est seul capable de rendre compte du réel, les surréalistes prônent la libération de la "ménagerie psychique" et s’y vouent corps et âme par les moyens les plus divers.

C’est d’abord l’écriture automatique qui transcrit de manière totalement spontanée les illuminations - rarement spontanées, souvent provoquées - du poète. Ce sont ensuite les sommeils hypnotiques et les récits de rêves qui permettront de progresser dans l’exploration de l’immense continent intérieur. La dimension onirique de l’existence est la seule qui "laisse à l’homme tous ses droits à la liberté (...). Le surréalisme ouvre les portes du rêve à tous ceux pour qui la nuit est avare. Le surréalisme est le carrefour des enchantements du sommeil, de l’alcool, du tabac, de l’éther, de l’opium, de la cocaïne, de la morphine" (15).

Il ne faut pas identifier ici le surréalisme à la psychanalyse : même si tous deux reconnaissent la puissance du désir et de l’inconscient dans la vie humaine et lui donnent une place fondamentale, le premier vise la réalisation du désir, la seconde sa sublimation. La psychanalyse se propose de guérir des individus inadaptés pour les réinsérer dans la société, alors que le surréalisme entend libérer les forces réprimées et changer les conditions de la vie.

Afin de libérer ces forces de l’inconscient réprimées, les surréalistes n’hésitent pas à stimuler des maladies mentales telles que l’hystérie ou la paranoïa : l’hystérie est une manifestation "d’attitudes passionnelles" extrêmement troublantes et ne peut en aucun cas donner lieu à une dépréciation morale de celui qui en est atteint.

Dans leur "Lettre aux Médecins-Chefs des asiles de fous" (16), les surréalistes affirment "le caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous (...) et la légitimité absolue de leur conception de la réalité, et de tous les actes qui en découlent" et exigent "qu’on libère ces forçats de la sensibilité au nom de cette individualité qui est le propre de l’homme".

Cet homme, dont rêvent les surréalistes, est l’homme "réunifié" qui aurait réussi à conquérir et à libérer la partie inconsciente de son être, jusqu’alors brimée. Il est ce "rêveur définitif" que célèbre Breton, guidé dans les ténèbres de l’existence, non par les lumières de la raison, mais par les obscures clartés de son imagination.

Mesurons bien la portée de cette réforme de l’entendement : elle est quasi prométhéenne puisqu’elle va beaucoup plus loin que le dépassement de la raison, elle en prône le rejet total. Le pacte surréaliste ne se contente pas d’explorer l’inconscient pour enrichir le réel, il limite le réel à l’inconscient, et réduit l’homme à ses pulsions et à ses désirs. Tout ce qui est rationnel et émane d’une conscience logique est à bannir, Breton est là pour bouter ces terribles interdits hors du cerveau humain et mener sa "guerre d’indépendance".

L’enjeu est alors manifeste. Jean-Paul Sartre le résume très justement : "Il s’agit d’anéantir, d’abord, les distinctions reçues entre vie consciente et inconsciente, entre rêve et veille ( ...). Le surréalisme a pris en haine cette humble certitude, cette distinction entre subjectivité et monde réel sur quoi le stoïcien fondait sa morale. Elle lui déplaît, à la fois par les limites qu’elle nous assigne et les responsabilités qu’elle nous confère. Tous les moyens lui sont bons pour échapper à la conscience de soi et, par conséquent, de sa situation dans le monde" (17).

Qu’en est-il de la noble entreprise qui prétendait parvenir à une connaissance élargie de l’homme et de la réalité, et qui les enferme en fait dans un système exclusif et réducteur ? Les notions d’effort et de dépassement, qui donnent à l’homme sa noblesse, sont totalement exclues puisqu’elles viennent entraver la "liberté" de ses désirs. Toute action, même absurde ou criminelle, devient légitime puisqu’elle émane du désir d’un homme.

 

 

La démagogie de l'irrationnel 

L’on comprend mieux pourquoi André Masson, l’un des surréalistes qui avait applaudi à la dénonciation de la raison, mit par la suite en garde ses compagnons contre "l’autre faute : de faire de l’appel à l’inconscient quelque chose d’aussi borné que le rationalisme honni (...). La démagogie de l’irrationnel devient la règle" (18).

Cette démagogie de l’irrationnel autorise l’homme à toutes les démissions : démission devant l’existence d’abord, puisque le "sacrement du suicide" apparaît au pontife du surréalisme (André Breton) comme la plus définitive des solutions.

Démission devant la société et toutes ses exigences.

Démission devant la personnalité de l’autre, l’être aimé, envisagé avant tout comme un objet de désir sensuel. Le "pur amour", loin d’être un sentiment désintéressé, est la "victoire du désir" et permet tous les dérèglements de l’instinct. Sade n'est-il pas considéré comme le symbole de l’extase dans l’amour vécu comme une profanation ? Ainsi René Crevel se targue-t-il d’avoir "forniqué avec l’un et l’autre sexe de son espèce et même avec quelques chiens" (19), répondant bien à la maxime suprême donnée par Breton : "Jouissez sans entrave".

Le grand projet des surréalistes, de parvenir à un dépassement total de l’homme par l’exploration de son inconscient, n’aboutit finalement qu’à une réduction caricaturale de l’homme, réduction pleine de complaisance pour tous les miasmes qui en émanent. Loin d’élever l’homme, ils l’abaissent, l’enferment dans son animalité, préalablement glorifiée.

  

La subversion sociale

"Je détruis les tiroirs du cerveau et de l’organisation sociale" (20), proclamait Tzara dans son manifeste dadaïste en 1918. En effet, pour que l’homme puisse libérer son inconscient et ainsi atteindre sa perfection naturelle, il faut non seulement refaire l’entendement humain sur les nouvelles bases du rêve et de l’instinct, mais aussi repousser tout l’acquis humain et détruire les murailles des cités : "Tout est à faire, dit Breton, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion" (21). Le but avoué est de "miner les tristes digues mentales édifiées pendant vingt siècles de civilisation occidentale et chrétienne" (tract du "mouvement phase" en mai 68).

L’héritage de la civilisation occidentale et chrétienne est donc l’une des principales cibles des surréalistes. A la fin d’une conférence prononcée devant des étudiants, Aragon s’emporte et éructe littéralement de haine : "Nous aurons raison de tout et d’abord nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère... Monde occidental, tu es condamné à mort... Nous réveillerons partout les germes de la confusion et du malaise. Nous sommes les agitateurs de l’esprit (...). Et que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Soulève-toi, Monde ! Voyez comme cette terre est sèche et bonne pour tous les incendies" (22).

Notre civilisation repose en effet sur l’héritage gréco-latin et judéo-chrétien, porteur de toutes les valeurs morales et esthétiques qui, selon eux, emprisonnent l’esprit humain. Détruire cet héritage est donc l’un de leurs principaux objectifs. Leur apologie systématique du moderne en est un moyen. Seules les oeuvres résolument neuves, en rupture avec la tradition, ont de la valeur aux yeux des surréalistes. Celles qui rappellent ce passé relèvent du classicisme conservateur et bourgeois, contraire à la révolution.

Dans la même logique, la patrie française, ce legs de biens communs matériels et spirituels qui incarne pour nous dans une terre, une histoire et un langage, cette civilisation occidentale et chrétienne, et qui façonne notre façon de sentir et de penser, est honnie par les surréalistes.

Pour ébranler l’attachement des Français à leur patrie, ils affichent un antipatriotisme virulent. Dans la "Lettre ouverte à Paul Claudel" (23), ils déclarent que la France n’est qu’une "nation de porcs et de chiens". A la veille de la deuxième guerre mondiale, ils n’hésitent pas à proclamer leur trahison : "Nous saisissons cette occasion pour nous désolidariser publiquement de tout ce qui est français, en paroles et en actions. Nous déclarons trouver la trahison et tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, peut nuire à la sûreté de l’Etat, beaucoup plus conciliable avec la poésie", et à proposer des slogans comme "Vive l’Allemagne, à bas la France". Ces déclarations provocantes conjuguées à la propagation insidieuse de l’antimilitarisme, de l’internationalisme et du mondialisme ont été très efficaces : aujourd’hui le patriotisme apparaît le plus souvent comme l’incarnation du mal absolu.

D’autre part, les surréalistes cherchent à dissoudre l’ordre social dans lequel s’épanouit la vie humaine. "C’est à tout l’appareil de défense de la société qu’on s’en prend : armée, justice, police, religion, médecine mentale et légale, enseignement secondaire" (24). A leurs yeux, celles-ci briment la liberté de chacun. Ceux qui sont "jeunes d’esprit et de coeur" doivent, pour se réaliser, s’insurger contre les lois sociales et ceux qui les font respecter. "Descendons les flics, camarades !". Tel est le titre d’un poème révolutionnaire d’Aragon. Et mai 68, cela donnera des slogans de type : "il est interdit d’interdire". La révolte contre les valeurs dites bourgeoises mène à un laxisme effréné où l’individu n’a plus de points de repères. L’individu est seul. La société et ses règles ne peuvent plus lui fournir le cadre nécessaire à son développement.

Enfin, les surréalistes s’attaquent à la cellule de base de la société : la famille. Elle est, pour eux, ce qui opprime le plus l’individu. Le père, qui transmet la loi, est la figure de l’autorité dont il faut se débarrasser pour acquérir son indépendance et développer sa personnalité. La mère, quant à elle, transmet la tradition, la mémoire ancestrale et éduque. Elle étouffe donc la personnalité de chacun. "Les bonnes mères, les bonnes soeurs et les bonnes femmes sont des pestes, des parasites de tous les sentiments et de tous les amours" (25). D’où le proverbe : "Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune" (26).

On ne s’étonnera pas que les surréalistes luttent contre la religion chrétienne. Les valeurs morales qu’elle véhicule et la culture qui perdure en elle empêchent l’homme de se libérer et de se réaliser. Dieu n’est qu’une figure oppressive de l’autorité : "Qu’est-ce qu’un maître, un dieu ? L’un et l’autre sont une image du père et remplissent une fonction oppressive par définition". L’Eglise, avec le pape à sa tête, fait donc l’objet de leurs attaques.

"Ton Dieu catholique et chrétien, qui comme les autres dieux a pensé tout le mal :

1°/ tu l’as mis dans ta poche,
2°/ nous n’avons que faire de tes canons, index, péchés, confessionnal, piétaille. Nous pensons à une autre guerre, guerre à toi, Pape, chien (...)
Du haut en bas de ta mascarade romaine, ce qui triomphe, c’est la haine des vérités immédiates de l’âme, de ces flammes qui brûlent à même l’esprit. Il n’y a pas de Dieu, Bible ou Evangile. Il n’y a pas de mots qui arrêtent l’Esprit".

Voilà comment les surréalistes ont déclaré la guerre à l’Eglise en 1925 dans "L’Adresse au Pape".

Les surréalistes rêvent de détruire le tissu social qui permet une vie harmonieuse en communauté. Ils saccagent tous ses fondements : les lois, les valeurs, la famille et la religion.

Ils cherchent aussi à déraciner l’homme de son histoire et de sa terre en le coupant de la tradition. Que peut être une société où les individus déracinés réalisent, comme on dit, côte à côte leur personnalité ? N’est-ce pas une société de mort ?

Plutôt qu’une libération de l’homme, le surréalisme a été un ferment de destruction et de mort dont on subit aujourd’hui les conséquences.

 

L’influence du surréalisme dans la société contemporaine

Si le surréalisme a échoué en tant qu’école, s’il est aujourd’hui dépassé en tant que mouvement, il est pourtant entièrement parvenu à s’infiltrer dans les moeurs et à modeler subrepticement nos modes quotidiens de réflexion. L’atmosphère culturelle dans laquelle nous baignons est imprégnée de surréalisme, la plupart du temps sans que nous ne nous en rendions compte.

L’invasion surréaliste dans l’art est plus qu’évidente. Si l’on parcourt le dictionnaire de la poésie française contemporaine, on constate que la plus grande place est réservée aux poètes surréalistes (Breton, Aragon, Eluard, Prévert, Char...) qui, par la subjectivité déchaînée de la forme et l’absence totale de raison, composent une poésie d’expression révolutionnaire. Les rares poèmes qui échappent à ce parti-pris idéologique sont d’une grande beauté, mais la théorie et son influence maléfique demeurent. Drieu La Rochelle, au départ proche des surréalistes, affirmait d’ailleurs que le surréalisme s’était livré à "la pire littérature (...), celle qui pourrit la mémoire" (27).

La peinture est elle aussi imprégnée et saturée de surréalisme. Picasso, le mythe fondateur de l’art moderne, l’incontournable maître de nos "artistes" contemporains, ne disait-il pas qu’"un tableau est une somme de destructions" et que la peinture était plus forte que lui et lui faisait faire ce qu’elle voulait, transposant ainsi la technique de l’écriture automatique en une peinture automatique ? Comment distinguer, dès lors, une oeuvre d’art d’un grossier gribouillage ?

Le cinéma, enfin, traduit cette mentalité surréaliste par l’incohérence de certains scénarios d’une part (dans certains films de Louis Bunuel par exemple), et surtout par le primat donné à l’affectivité au détriment des lois naturelles et de toute morale. Il s’inspire souvent de ce que le surréalisme a fait de pire : la perversion de l’amour. Le film de Bertrand Blier "Tenue de soirée" reçoit ainsi l’approbation des journalistes qui voient dans les amours homosexuelles de Depardieu et de Michel Blanc "l’amour pur, le pur amour", répandant par là une conception pour le moins étrange de la pureté.

De même, le film avec Charlotte Rampling qui exalte la zoophilie est, selon le "Figaro-Madame", "un film qui provoque de grands sentiments" - Ou encore "Merci la vie", une autre oeuvre de Bertrand Blier où l’on a droit à l’inceste et à l’amour à plusieurs. Sans parler du film de Marco Ferreri, "I love you", qui raconte l’idylle d’un jeune homme et d’un porte-clé. Tant qu’il y a sentiments et affectivité, que demande le peuple ?

Le peuple ne réagit précisément plus. On lui a peu à peu injecté ce "ferment mortel" qu’est le surréalisme. Il germe dans les mentalités et affecte la société entière.

La conception de l’éducation, notamment, s’en trouve transformée. La méthode "globale" de lecture, comme l’enseignement des langues étrangères, refuse l’apprentissage méthodique des bases : l’alphabet pour la lecture et le vocabulaire pour les langues. Les enfants qui lisent doivent photographier les mots, non les décomposer, pour en retenir l’impression générale. Ceux qui apprennent une langue doivent s’en laisser imprégner. Ces impressions, mêmes imprécises, même inexactes, valent bien mieux que des certitudes "imposées" puisque, la réforme de l’enseignement le stipule bien, c’est la "créativité" des élèves qui importe plus que leur apprentissage d’un savoir.

Cet héritage idéologique de Mai 68 provient directement du surréalisme, de même que tous les slogans soixante-huitards restés inscrits sur nos murs, et surtout dans nos esprits : "Entrons dans une sphère de déréalisation" - "nous voulons une musique sauvage et éphémère" - "Nous sommes rassurés : 2 + 2 ne font plus 4" - "La révolution doit se faire dans les hommes avant de se réaliser dans les choses".

Peu de gens ont conscience de cet impact surréaliste sur notre société, et pourtant, le tour d’esprit surréaliste est bien là, qui fait primer la sensibilité et l’instinct sur l’intelligence, réduite alors à la logique, qui exalte la sincérité comme innocence et justification ("J’ai menti de bonne foi", certifiait récemment Bernard Tapie), qui nie le beau au profit de l’expression personnelle considérée comme finalité absolue; qui refuse les héritages culturels pour "affirmer l’individu"; qui clame que "l’art, c’est de la merde" (Antonin Artaud) et l’utilise pour répandre le désordre dans l’esprit et désorienter les sensibilités.

Tour d’esprit surréaliste qui, surtout, a réussi à convaincre bon nombre de jeunes que le salut n’était nulle part et que les seuls dérivatifs au mal de l’existence étaient la drogue, la recherche frénétique du plaisir sensuel, la violence et enfin, seule solution, le suicide. La désespérance générale de notre société fait frissonner, ainsi que son recours grandissant à tous les paradis artificiels.

Finalement, le surréalisme fournit un échappatoire à l’homme qui, pénétré de relativisme, se repaît de l’exaltation de l’impuissance de la raison et, dans le vide de l’âme, cherche comme ersatz de remplacement une surchauffe de la sensibilité et l’explosion de l’imagination.

A force d’apprendre avec Breton que "le rêve, c’est la réalité", et que "notre espoir ne peut venir que des sans-espoirs", beaucoup y ont cru.

Le surréalisme, "fils de la frénésie et de l’ombre" (28) a fait son oeuvre.

 

Isabelle SCHMITZ et Pauline SOREAU (in « Permanences », 75 rue des Renaudes, Paris)


1 - André Breton, "La clé des champs" (1952), UGE, 10/18, Paris 1973.
2 - Gérard de Nerval, "Sylvie" (1853) in "Les Filles de Feu", Folio (1991).
3 - Gérard de Nerval, "Aurelia" (1885), Folio 1991.
4 - Arthur Rimbaud, "Lettre du Voyant", "Lettre à Paul Deméry", in "Correspondances" (1871), La Pléiade, Gallimard.
5 - Guillaume Apollinaire (1918), "Les collines", "Calligrammes", La Pléiade, Gallimard, 1987.
6 - Guillaume Apollinaire (1913), "Alcools", Gallimard,1987.
7 - Arthur Rimbaud, "Une saison en enfer", "Adieu", La Pléiade, Gallimard.
8 - André Breton, "Manifeste du surréalisme", (1924), Gallimard, 1972.
9 - Louis Aragon, "Le Fou d’Elsa", 1963, L’Oeuvre poétique, Livre Club Diderot 1974-1975.
10 - Benjamin Péret, "Le Grand jeu", NRF, 1928.
11 - Paul Eluard, "Notes sur la poésie", 1926, Gallimard, La Pléiade 1968.
12 - Louis Aragon, "Le paysan de Paris", Gallimard, 1926.
13 - René Crevel, "L’Esprit contre la raison", 1928, Tchou, 1969.
14 - Salvador Dali, "Oui 1", Ed. Denoël, "Méditations", 1979.
15 - "La Révolution surréaliste" - n° 1, ler déc. 1924, Boiffard, Eluard, Vitrac.
16 - "Lettre aux Médecins-chefs des asiles de fous", dans "La Révolution surréaliste", n° 3, 15 avril 1925.
17 - Jean-Paul Sartre, "Situations II - Qu’est-ce que la littérature ?", Gallimard, 1947.
18 - A. Masson, "Le rebelle du surréalisme", Ecrits, Herman, 1976.
19 - R. Crevel, "Les pieds dans le plat", 1933, Ed. Pauvert, 1974.
20 - Tristan Tzara, Oeuvres complètes, Flammarion, 1982.
21 - André Breton, cité par Alfred Sauvy, in "Humour et politique", Calman-Lévy.
22 - In "Le surréalisme, son comment et son pourquoi", Camille Colruyt, "Permanences", n° 90, 1972.
23 - "Lettre ouverte à Paul Claudel", 1925, dans J. Pierre Losfeld, T.I. Tracts surréalistes.
24 - André Breton, "La clé des champs", 1952, Pauvert, 1967.
25 - André Breton.
26 - André Breton.
27 - Drieu La Rochelle, "Troisième lettre aux surréalistes", in "Les derniers jours", 7ème cahier, 8 juillet 1927.
28 - Louis Aragon, "Le paysan de Paris", Gallimard, 1926.

 

 

 

 

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